(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Le socialisme intégral"

HANDBOUND 
AT THE 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/lesocialismeintg01malo 



LE 



SOCIALISME INTÉGRAL 



H« 






LE 




ALTSME INTÉGRAL 



ire 



i. 

tes et 



PAR 






b; is/LJ±TuOi<r 



^^i ^.Q. 



Prix : 6 francs v 



PARIS 



FELIX ALCAN 

libraire-éditeur 
108, Boulevard St-Germain 



LIBRAIRIE 

cfe la « Revue Socialiste 
\o, Rue de Chabanais 



MICROFORME BY 

PRESERVATION 

SERVICES 

DATE.,...^..?..^ 



A RODOLPHE SIMON 

Administrateur de la Revue Socialiste 



Mon Ami, 

Les anciens avaient une coutume touchante, ils aimaient à élever 
des monuments à l'amitié et à la reconnaissance. Pour marquer 
leur pieuse intention, ils gravaient sur le fronton de marbre ou de 
granit les trois lettres B. M. P. — Le passant habitué à voir de 
semblables témoignages lisait : Bene merito posuit, A celui qui 
Va bien mérité. 

Ne pouvant élever de monuments que ceux bien imparfaits 
que je puis tirer de mon cerveau, laissez-moi au moins vous 
dédier, à cous le plus dévoué de mes amis, cette première partie 
du Socialisme intégral. 

Ce n'est d'ailleurs que justice ; l'idée première vous appartient ; 
ce n'est, vous le saveç, qu'en acquiesçant à vos amicales instances, 
que j'ai osé me prendre à un sujet si vaste et que ces pages 
ont été écrites. 

Puis, il me sera doux de vous donner publiquement le témoi- 
gnage — si bien mérité — de ma profonde, de mon impérissable 
amitié et de pouvoir me dire, une fois de plus, 

d'esprit et de cœur, 
votre fraternellement et parfaitement affectionné 

B. MALON. 

Le Cannet, le 27 février 1890. 



AVANT -PROPOS 



En revoyant le long et difficile travail que ces lignes clôturent, 
ce n'est pas le fier exegi monumentum d'Horace qui hante la 
pensée de l'auteur ; mais, au contraire, un sentiment de tristesse 
profonde, inspiré par l'affligeante comparaison entre l'œuvre 
conçue et l'œuvre réalisée. 

On est sorti de la fournaise de l'action ; l'entendement mûri 
par l'expérience, par l'étude et par l'âge, on a l'ambition de faire 
oublier des compilations hâtives par des œuvres de sérieuse 
élaboration, et l'on se met à l'œuvre. 

Tout d'abord on lutte victorieusement contre l'ancienne facilité 
de travail : la production intellectuelle devient une lente et 
douloureuse parturition, elle ne prend forme qu'après avoir 
passé parle crible de l'analyse, qu'après s'être pliée aux sèriations 
coordonnées de la, réflexion. 

Et ce n'est pas là un petit effort ! 

Tous ceux qui ont haleté et grisonné sous le harnais de la 
pensée connaissent les douleurs de la transition, au moment où 
l'écrivain, plus développé, arrive à la production difficile. 

Rares sont les jours fastes où la pensée jaillit, affinée par la 
lutte, et vient victorieuse se cristalliser, dans son expression 
définitive. Le plus souvent, le combat se prolonge, en prolon- 
geant les affres de la cogitation et les tristesses de l'imparfaite 
élaboration. 



Pourtant, même en ces moments d'affliction mentale, quel 
écrivain digne de ce nom voudrait revenir aux intarissables fécon- 
dités de la jeunesse qui ont pu avoir leur quart d'heure d'utilité, 
mais ne seront jamais un aliment solide de l'âme? 

Pour œuvrer bienfaisamment et durablement, il faut travailler 
d'une volonté résignée et tenace, dans la peine et à la sueur 
de son front, en se pénétrant bien de ceci, qu'il s'agit non de 
dire beaucoup, mais de dire juste; non d'éparpiller, mais de 
condenser. 

De cette vérité, de ce devoir, j'étais pénétré, quand les instan- 
ces de mon ami le plus cher m'ont donné l'audace d'entreprendre 
le présent travail, qui étant moitié sien, aussi pour d'autres 
raisons, devait lui être dédié. 

Mais le passé ne vous lâche pas ainsi et la muse des produc- 
tions hâtives, suivie d'une légion de circonstances impérieuses, 
m'a ordonné d'achever en six mois ce qui devrait être l'œuvre 
de trois ans de patientes recherches et de recommençantes 
élaborations. 

Faut-il ajouter les mille et une misères de la vie journalière, 
de la vie affective, de la vie morale, de la vie sociale qui, par leur 
déprimante et absorbante action, gênent quelquefois ou affaiblis- 
sent la projection de la pensée, juste au moment où toutes les 
forces de la mentalité devraient être concentrées sur l'œuvre 
entreprise? 

Que ce soit là, peur le lecteur, une excuse pour les imperfec- 
tions d'une étude d'ailleurs pleine de difficultés, et puissent ne 
rien perdre de leur force les pensées que j'ai tâché d'y exprimer. 

C'est ma conviction profonde, et je ne cesserai de le crier à 
mes frères en socialisme, que la revendication économique des 
prolétaires n'aboutira qu'en s'appuyant sur les forces morales, ces 
rayonnements intérieurs de la nature humaine* 

Si vous voulez qu'elle éclaire, il faut verser de l'huile dans la 
lampe à la mèche desséchée ; si vous voulez tirer des entrailles 
de la situation actuelle et jeter vivante et florissante, dans les 
larges réalités de l'histoire, une civilisation supérieure, il faut 
répandre à flots les sentiments de bonté et de justice dans l'arène 
obscurée et brûlante des conflits individuels. 

Seulement de cette combinaison des justes intérêts en souf- 
france et des idéalisations altruistes, se dégagera une force dyna- 



mique suffisante pour briser les cercles de fer de l'égoïsme 
pratique qui barre la route aux justices nouvelles ardemment 
invoquées, impatiemment attendues par tous les opprimés, par 
tous les exploités et par tous les souffrants. 

Or, ce qui est vrai des moyens l'est de même du but ; le socia- 
lisme n'est pas seulement la justice économique et la transfor- 
mation sociale, il est aussi la régénération mentale, c'est-à-dire, 
en son ensemble, la rénovation intégrale de l'humanité pro- 
gressive, entrant dans un cycle nouveau de civilisation supé- 
rieure. 

Voilà ce que nous nous sommes efforcé de démontrer tout 
d'abord en cette longue excursion à travers les doctrines du passé 
et du présent. Mais il faut compléter en disant qu'arrivé à sa 
maturité, le socialisme doit être aussi action, et cela nous amène 
à nous heurter à la formidable difficulté des moyens. De là, un 
autre devoir pour les socialistes qui tiennent une plume : se 
prendre résolument aux questions pratiques. 

En cet ordre aussi, nous apporterons notre modeste contri- 
bution. Dans le deuxième volume du présent ouvrage (i), nous 
envisagerons le socialisme par ses côtés réformistes; nous dirons 
en détail comment et par quel moyen nous concevons le passage 
graduel du monde actuel d'iniquités au monde de justice qui, de 
la projection de nos plus hautes pensées et de nos meilleurs sen- 
timents, appliqués aux maturations historiques, se forme dans 
les brumes du fécond avenir. Il nous restera ensuite à esquisser 
les principaux délinéaments de la Société rénovée par le 
socialisme. 

Telle sera la matière du troisième volume (2) qui clora cet 
essai. 



Paris, le 29 août 1890. 



(1) Le Socialisme Intégral, //, Des réformes possibles et des moyens pratiques. 

(2) Le Socialisme Intégral, ///, Issues probables et synthèse générale. 



-*- 



PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION 



En publiant, moins d'un an après la première, cette deuxième 
édition, je tiens à remercier le public du bon accueil qu'il a fait 
au présent ouvrage et la presse de l'attention bienveillante qu'elle 
a bien voulu lui prêter. 

Cette double faveur est pour l'auteur un précieux encourage- 
ment à poursuivre la lourde tâche qu'il a osé assumer. 

En effet, ce volume n'est que le premier d'une œuvre qui, 
sous le titre général de Socialisme Intégral, en aura trois ainsi 
distribués : 

Première Partie (le présent volume) : Histoire des théories 
et tendances générales. 

Deuxième Partie (deuxième volume) : Des réformes possibles 
et des moyens pratiques. 

Troisième Partie (troisième volume) : Issues probables et 
synthèse générale. 

Le deuxième volume dont la Revue Socialiste publie depuis 
décembre 1890 des chapitres ou plutôt des ébauches de chapi- 
tres, est sous presse et paraîtra le i er octobre prochain. 

Une année s'écoulera entre la publication du deuxième volume 
et celle du troisième qui aura lieu en septembre 1892, clôturant 
cet imparfait, mais sincère et laborieux exposé de socialisme 
intégral. 

B. M. 

Paris, le 17 juin 1891. 



SOMMAIRE 



INTRODUCTION 
Les Confluents du Socialisme 

I. Apologie de la libre recherche. — II. Avantages des élaborations parallèles. — 
III. Caractère et limitations nécessaires de la condensation réaliste dans le Socia- 
lisme. — IV. Énoncé des principales directions de la pensée socialiste. — V. Evolution 
des quatre institutions cardinales de la Société humaine. — VI. Le Sentiment dans 
le Socialisme. — VII. Efficacité novatrice des forces morales. 



CHAPITRE PREMIER 
La Société actuelle et ses aboutissants 

I. La Crise philosophique. — IL L'Etat mental contemporain et ses perspectives. — 
III. La Crise politique. — IV. La Folie guerrière. — V. Régression et impasse. — ■ 
VI. La Crise économique. — VIL Le Mystère capitaliste. 

CHAPITRE DEUX 
La Protestation Communiste dans le passé 

I. Le Communisme Sacerdotal. — II. Le Communisme Platonicien. — 111. Le Commu- 
nisme Chrétien. — IV. La Réalisation Catholique. — V. Thomas More. — VI. Cam- 
panella et divers. — VIL Morelly et divers. 

CHAPITRE TROIS 
Les Précurseurs du Socialisme moderne 

I. Saint-Simon. — IL Charles Fourier et Robert Ôwen. — III. Saint-Simoniens et 
Fouriéristes. — IV. Rayonnement et caractère du premier Socialisme français. — 
V. Les Epigones. — VI. Les Solutionnistes. — VIL La déviation mutuelliste. 

CHAPITRE QUATRE 
Principes et tendances du Socialisme contemporain 

I. Considérations générales. — II. La Lutte des Classes. — III. Le Processus capitaliste. 
— IV. L'Internationale. — V. Les Partis Ouvriers. — VI. Le Socialisme russe et le 
Socialisme anarchiste. — VIL Les Socialistes integralistes et le Socialisme professoral. 



CHAPITRE CINQ. 
L'Évolution morale et le Socialisme 

I. Classification préliminaire, morale jehovique. — II. La Morale Chrétienne. — III. Une 
Victoire philosophique. — IV. La Morale philosophique dans l'antiquité. — V. La 
Morale utilitaire. — VI. La Morale sociale. 

CHAPITRE SIX 
L'Évolution de la Propriété et le Socialisme 

I. De la Propriété primitive et de ses survivances. — II. Les débuts de la Propriété 
quiritaire. — III. Origines diverses de la Propriété individuelle. — IV. Conséquences 
de la Propriété individuelle. — V. Remèdes proposés et projets divers de la Propriété 
sociale. — VI. Emile de Laveleye, Henri Georges et César De Paepe. — VIL Définition 
historique du Collectivisme. 

CHAPITRE SEPT 
L'Évolution Familiale et le Socialisme 

I. Les premières formations Familiales. — IL Lois et usages matrimoniaux de l'antiquité 
helleno-italique à la Révolution Française. — 111. La Condition des Femmes dans 
l'antiquité. — IV. La Condition des Femmes dans la Société chrétienne. — V. Le 
Mariage d'après le Code Civil. — VI. Réalité du Mariage mercantile. — VIL L'Amour 
et le Mariage d'après les idées socialistes. 

CHAPITRE HUIT 
L'Évolution de l'État et le Socialisme 

1. Genèse de l'Etat. — IL L'Etat antique. — 111. L'Etat moderne. — IV. Electorat et 
Parlementarisme. — V. La Réforme politique. — VI. La Reforme économique. — 
VIL L'Etat socialiste.' 



APPENDICE 

Le « Socialisme Intégral » par Eugène Fournierh. 

Le «Socialisme intégral» et la Presse, par Robert Bermer 
Réponse à la «Revue Philosophique», par le D' A. Delon. 



•*- 



INTRODUCTION 



Les 



Apologie de la libre recherche. — II. Avantage des élaborations parallèles. — 
III. Caractère et limitations nécessaires de la condensation réaliste dans le 
socialisme. — IV. Enoncé des principales directions de la pensée socialiste. — 

V. Évolution des quatre institutions cardinales de la pensée humaine. — 

VI. Le sentiment dans le socialisme. — VII. Efficacité novatrice des forces 
morales. 



« Définissez tout d'abord les termes », disait Voltaire. Ainsi 
procéderons-nous . 

Nous entendons par socialisme intégral, le socialisme envi- 
sagé sous tous ses aspects, dans tous ses éléments de formation, 
avec toutes ses manifestations possibles. 

Ainsi compris, le socialisme est l'aboutissant synthétique de 
toutes les activités progressives de l'humanité militante et il 
doit bénéficier en conséquence, non seulement des progrés 
politiques et économiques, mais encore, et dans toutes les 
directions humaines, de tous les efforts de science, de philoso- 



l8 INTRODUCTION 

phie, d'amélioration sociale, d'application pratique. Cela sans 
perdre de vue cependant que parmi ses facteurs, les plus impor- 
tants et les plus agissants, il convient de noter en première 
ligne : 

i° Les nécessités nouvelles de la production et de l'échange; 

2° L'entrée dans la lice du prolétariat moderne pour la refonte 
de l'Etat et de la Commune, la socialisation du capital et l'orga- 
nisation du travail . 

Mais cette réserve admise, nous posons en fait que le socia- 
lisme ne peut être raisonnablement envisagé que sous la forme 
intégraliste. 

Comme le christianisme des temps de Tertullien, il pénètre 
irrésistible les cerveaux et les institutions ; aux partisans du 
vieil ordre, il ne laisse pas même « leurs Temples » qui reten- 
tissent souvent, tout comme les Parlements, et même tout 
comme les Académies, des hérésies humanitaires de prophètes 
du passé qui — obéissant malgré eux aux inspirations d'un 
invisible esprit de progrès — bénissent, quand ils voulaient la 
maudire, la pensée novatrice du siècle, et s'écrient, nouveaux 
Balaam devant les tentes d'un nouveau peuple : « Que je vive 
de la vie des justes et que ma vie soit semblable à la leur : » (i). 

Une situation si grave et si haute impose aux socialistes de 
suprêmes devoirs : sortir des brumeuses régions de l'utopie, 
débarrasser son cerveau des intolérances de sectes, des étroites- 
ses de coteries, se défaire de tout exclusivisme d'école, se dépê- 
trer des misérables intrigues , des haines desséchantes qui 
stérilisent et déshonorent les partis, et, cela fait, ouvrir leur 
pensée à toutes les investigations, à toutes les lumières ; leur 
cœur à toutes les justices, à toutes les bienveillances ; leur 
volonté à toutes les bonnes activités libératrices ; car leur devoir 
est de marcher sur la voie du progrès, d'une volonté ferme, sans 
jamais s'arrêter, sans jamais détourner leurs regards des premières 
lueurs de la vérité supérieure de demain. 

Le poète a dit : 

Marchez, l'humanité ne vit pas d'une idée. 
Elle en allume une autre à l'éternel flambeau, 

(i) Le texte biblique porte : « que je meure de la mort des justes, que ma mort 
soit semblable à la leur » 



* 



LE SOCIALISME INTEGRAL 19 



I. Apologie de la libre recherche 



Cependant tout le monde ne comprend pas ainsi le socialis- 
me ; depuis surtout qu'aux anciennes écoles utopiques, juste- 
ment délaissées, — parce que, dans leur subjectivisme étroit, elles 
furent trop dédaigneuses des réalités sociales, trop ignorantes 
des lois qui commandent l'évolution socialiste — ont succédé des 
partis socialistes distincts, dans lesquels on semble surtout 
préoccupé de se particulariser et tendre exclusivement à maté- 
rialiser, à délimiter, en les restreignant, les fins socialistes (i). 

Cette matérialisation et cette délimitation constrictive des buts 
est, je le sais, une nécessité des partis politiques en lutte pour 
des réalisations immédiates ou prochaines. 

J'ajoute même qu'une telle tactique peut avoir ses bons résul- 
tats. En effet, elle pousse à sérier logiquement les revendications 
politiques et économiques et elle permet les applications partiel- 
les qui sont, abstraction faite de leur efficacité incontestable, 
des écoles d'expérience. Mais on pourrait, en tout état de cause, 
y mettre moins d'intolérance. 

Aucun parti socialiste ne peut, en son particulier, élever la 
prétention d'être tout le socialisme, ni faire que son fanion de 



(1) De ee chef il y a incontestablement régression : « Dans ces premiers congrès, 
« YInteniitionalc abordait de front toute une série d'immenses problèmes qui se dres- 
« sent devant l'humanité, inspirée d'un souffle nouveau ; Y Internationale posait en 
« face des bourgeois engourdis dans la routine, le problème de rénovation de la société 
« dans toute sa grandeur, et elle donnait son attention jusqu'à la langue universelle, à 
« l'instruction intégrale, aux bases de la moralité, au même titre qu'aux grandes 
« questions d'abolition de la propriété individuelle, de l'héritage. 

« Elle plantait les jalons de la future révolution, elle soulevait toutes les grandes 
« questions qui agitent l'humanité. 

« Mais depuis lors — et il faut bien reconnaître que le socialisme marxiste y a 
« été pour beaucoup — on a tout fait pour rétrécir les idées du socialisme moderne. 
« On a voulu réduire le grand mouvement socialiste et communiste à une simple ques- 
« tion de plus-value.» (Journal la T^èvolte, décembre 1888). 



20 APOLOGIE DE LA LIBRE RECHERCHE 

groupe soit l'étendard général de l'avant-garde humaine. Cepen- 
dant cette prétention existe, l'exclusivisme étant la loi des 
groupes, comme le fanatisme la fatalité des chapelles (i). Puis, 
il faut bien le dire, la servilité paresseuse de l'esprit est la règle 
commune ; la plupart des hommes aimant mieux s'en tenir à 
un Credo philosophique, politique ou économique et anathéma- 
tiser quiconque ne l'admet pas dans tous ses points et virgules, 
que de chercher, « à la sueur de leur front », comme conseil- 
lait le bon Jouffroy, toujours plus de vérité, toujours plus de 
certitude. Condamnable et funeste cette nonchalance hérisson- 
née de l'esprit ; tandis que la recherche sincère, est avant toute 
chose, en ce temps d'ardents conflits d'hommes et d'idées, le 
devoir de tous les émancipés. Chacun doit se plier à ce comman. 
dément de la destinée : « Tu seras le perpétuel travailleur de 
ton propre mérite (2) » et pouvoir se dire, avec un des plus 
nobles esprits de ce temps : « Nous aurons ces grandes vertus 
du philosophe : l'amour de la vérité absolue, la croyance à sa 
réalité et l'espérance de nous en rapprocher sans cesse.» (3) 

Un grand écrivain, qui a obscure sa gloire par d'injustes dia- 
tribes contre la Révolution française (4) a proféré cette parole 
impie : « Je n'ai jamais pensé qu'une vérité puisse être utile à 
quelque chose.» Piètre sophisme? 

Une vérité nouvelle dérange tout d'abord, il est vrai, un grouillis 



(1) Elle ne s'applique pas seulement à la haute philosophie, cette observation de 
Kant : « Notre tentation perpétuelle, notre incorrigible illusion est de transformer nos 
idées régulatrices, les formes de notre entendement en substance, en êtres. La raison 
obéit dans l'homme à la tendance presque irrésistible qui l'entraine à l'unité. De là cette 
fureur de dogmatiser sur Dieu, sur l'âme et le monde, en créant, au-delà des données de 
nos facultés expérimentales, des unités artificielles, des centres de réalité indépendante 
de la pensée des objets absolus. Tout cela est l'œuvre de la raison qui devient la dupe 
de ses propres créations, étant donné l'impossibilité de rien saisir au-delà du phénomène 
ou chose manifestée et l'impossibilité de rien connaître du noumene ou chose en soi.» 

Nos prétendues démonstrations ne sont que des interprétations toujours plus ou moins 
subjectives, c'est-à-dire plus ou moins fondées. Ayons donc la modestie qui convient à 
l'incertitude de nos recherches ; mais ne nous arrêtons jamais dans l'àpre recherche de 
l'inaccessible vérité qui a jalonné la route infinie de fécondes parcelles de sa robe 
lumineuse. 

(2) Eugène Pelletan : Profession de foi du XIX m ° siècle. 

(3) Alfred Fouillée : Systèmes de morale contemporains. 

(4) M. Taine : Les Origines de la' Démocratie. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2 1 

confus de petits intérêts ; mais finalement elle est toujours 
utile, car elle est un acheminement à l'harmonie entre les faits 
réalisés et la nature intime et supérieure des choses. C'est pour- 
quoi, quelqu'amer qu'en puisse être l'avant-goût, nous devons 
toucher de nos lèvres le calice où fermente le vin âpre du vrai, 
afin de pouvoir constamment imprégner du relativisme qui tou- 
jours cherche, de toutes les parcelles de vérités arrachées, atome 
par atome, à l'inépuisable gouffre de l'inconnu, nos incomplètes 
systématisations et nos passagères justices de combattants. 

« Les hommes ne se trompent pas tant parce qu'ils raison- 
nent mal que parce qu'ils raisonnent en partant de principes 
faux », a fort bien vu Pascal. Ne nous lassons donc . pas de 
remonter aux principes généraux, de nous vouer à l'étude des 
causes que voile presque toujours quelque passion particula- 
riste, et nos efforts ne seront pas vains, 

« Qu'est-ce que la vérité ? » dit Pilate, et il se repose. « Qu'est- 
« ce que la vérité?» disons-nous, et nous cherchons (i) ; voilà 
le devoir. 

Hâtons-nous d'ajouter que ce devoir de libre recherche, de 
sincère examen ne saurait aller pourtant jusqu'à la dispersion 
des activités. L'association pour la lutte est la rectification sociale 
de La lutte pour la vie, cette loi universelle du monde zoologique 
(mais non du monde social, quoi que prétendent certains darwi- 
nistes). Nous ne saurions donc, sans manquer gravement, 
refuser notre participation aux actions collectives pour l'amélio- 
ration morale et la transformation sociale, voire même pour des 
résultats politiques communs. Mais nous pouvons être des 
fédérés pour l'action dans un but déterminé, tout en continuant 
à chercher le mieux, à supporter courageusement la fatigue de 
l'idée vivante, cette infatigable ennemie de toutes les servilités 
d'esprit et de tous les préjugés ; cette mère féconde de tous les 
progrès humains. 

Au surplus, que voulez-vous ? Socialement parlant, l'humanité 
n'a que deux moyens de s'améliorer, l'expérience ou la discussion; 
« les expériences des peuples sont souvent des catastrophes », 

(i) Georges Caumont : Notes moi aies sur l'Homme et sur la Société. 



22 APOLOGIE DE LA LIBRE RECHERCHE 

Lamennais l'a dit et les faits le démontrent : que la discussion 
soit donc toujours la bienvenue parmi nous; car il y a toujours à 
cueillir dans les vastes champs de la pensée ! (i) 

Le libre essor intellectuel a des avantages d'un ordre plus 
immédiat. Vous n'éteindrez jamais la combativité dans le cœur de 
l'homme. Si vous prétendez lui fermer les tournois de l'idée, 
cette combativité s'exercera contre les individus. De là, les médi- 
sances, les calomnies, les perfidies, les hostilités basses, les 
intrigues, qui, non seulement rapetissent et dissolvent les partis, 
mais encore transforment les compétitions politiques en com- 
bats de sangliers, font dévier les énergies et les dévouements, 
stérilisent la vie sociale et, ce qui n'est pas moins déplorable, 
empoisonnent toutes les relations humaines. 

Faites au contraire, que cette combativité puisse trouver son 
dérivatif dans les nobles luttes de la pensée, elle élèvera les 
cœurs, au lieu de les abaisser ; elle purifiera les consciences, au 
lieu de les corrompre et de les racornir, car il est toujours vrai le 
vieil axiome : de la discussion naît la hunier e ; il ne s'agit que 
d'être, de part et d'autre, modeste et de bonne foi, ce qui est à 
la portée de toutes les intelligences. 

En résumé, d'après ce qui précède, on peut avancer que si les 
partis sont toujours une partie de l'idée en acte, ils ne sauraient 
être toute l'idée en puissance ; encore moins son incarnation 
totale théorique et pratique. 

Au dessus de tout parti, doit toujours flotter indisciplinée, 
irréductible, vivante, agissante, progressive, la flamboyante libre 
recherche, en quête de plus intenses lumières et de plus larges 
justices. Tous les combats que livre l'invincible déesse sont 
féconds, tous les chocs qui retentissent sur son bouclier lumi- 
neux et sonore, font jaillir des étincelles de vérité : elle vivifie là 
où les dogmes tuent. 



(l) Combien anti-humaine, combien rétrograde est, par suite, cette sauvage recom- 
mandation biblique ! « Quand ton frère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme bien 
aimée, ou ton ami, qui est comme ton âme, te diront en secret : allons à d'autres 
Dieux, tu les lapideras : d'abord ta main sera sur eux, ensuite celle de tout le 
peuple. (Deute'rononie. Ch. XV11I. 6. 7). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2} 



II. Avantages des élaborations parallèles 



Nombreux seraient les exemples que nous pourrions citer, 
nous nous en tiendrons à un seul pris dans le cercle de l'évolu- 
tion socialiste, sujet de ce livre. 

Il semblera étrange que la multiplicité babélique des innombra- 
bles écoles socialistes — ordinairement rivales — de la première 
moitié du XIX e siècle, ait eu pour résultat, non pas, comme on 
pourrait le croire, la déconsidération de l'idée, mais sa rapide et 
éclatante progression (i). 

Cela s'explique pourtant. 

L'exposition directe échoue souvent, ne pouvant percer la cara- 
pace d'indifférence qui protège les préjugés du plus grand nom- 
bre et la panurgerie intellectuelle contre toute novation idéelle ; 
la polémique plus incisive, frappant plus fort et plus longtemps, 
sur un point donné, est autrement pénétrante : elle finit toujours 
par forcer l'attention. 

Il en fut ainsi alors. C'est aux polémiques d'écoles, souvent 
injustes et violentes, aux rivalités prosélytiques, aux entre- 
excommunications généralement injustifiables qu'elles suscitè- 
rent, que le socialisme naissant dût sa brillante et inoubliable 
affirmation d'avant 1848. Certes, une seule école, un seul parti 
socialiste n'aurait jamais pu aboutir à l'explosion de socialisme, 
que la Révolution de Février projeta de la France sur le Monde 
civilisé. 



(i) A.utre exemple plus ancien et plus illustre. Sans la rivalité de Paul qui voulut 
éclipser la petite église judaïque de Jérusalem, le christianisme n'aurait peut-être pas 
conquis le monde, et il l'aurait conquis moins rapidement, sans le vivace et renaissant 
bourgeonnement des hérésies et des schismes. Pour fortifier l'exemple, ajoutons que le 
christianisme serait mort de la Renaissance artistique et révolutionnaire des pays latins, 
si la Réforme protestante, venue d'Allemagne, n'avait surgi à temps pour le revivifier et 
le sauver ; d'une part, en lui donnant un peu d'air ; d'autre part, en le retrempant dans 
la fournaise des guerres de religion. 



24 AVANTAGES DES ELABORATIONS PARALLELES 

Ajoutons vite que la diversité des élaborations initiales a encore 
d'autres avantages : elle contraint l'idée nouvelle à se purifier 
au creuset de la controverse et de l'expérimentation, à s'armer 
de science et de logique, à s'enrichir de découvertes faites 
dans toutes les directions de la pensée, bref, à cheminer et à 
moissonner sans cesse le long de l'interminable et difficile route 
de la fuyante vérité . 

Et que précieuses ont été à ce point de vue les éclosions mul- 
tiples du socialisme d'après 1830 ! 

La philosophie historique et industrielle de Saint-Simon, l'in- 
tégralisme associationniste de Fourier, le communisme scienti- 
fique et rationnel d'Owen et le communisme héroïque de la 
tradition babouviste que Buonarotti transmit à Blanqui , à 
Barbés et aux plus énergiques républicains révolutionnaires de 
1 830-1 840, furent les quatre principales sources où puisa d'abord 
la pensée sociale nouvelle ; ses premiers et plus féconds dérivés 
furent le collectivisme industriel de Pecqueur, de Vidal et de 
Louis Blanc, contemporains du communisme icarien de Cabet et 
du communisme fouriériste de Weitling. 

Si peu contributif pour l'investigation, par contre, inapprécia- 
ble, au point de vue de la propagande, fut le démocratisme aux 
aspects multiples des littérateurs comme Lamennais, Georges 
Sand, Eugène Sue et des vulgarisateurs comme Raspail, Jottrand, 
Barthels, Jacob Kats, etc. 

Pendant ce temps, Auguste Comte en faisant de l'altruisme 
le couronnement de sa Philosophie positive, Karl Grùn et les 
« hégéliens de l'extrême gauche » en révolutionnant la philoso- 
phie de l'histoire ; Feuerbach en élevant un temple à Y Humanisme 
avec les débris de religions passées ; Renouvier, en appliquant à 
la morale sociale, le criticisme néo-kantien ; Herzen avec son 
pessimisme si profond, si amer et pourtant si espérant ; Joseph 
Ferrari par sa théorie des cycles de l'histoire, apportèrent au 
socialisrne des éléments d'une puissante philosophie scientifique, 
historique et morale. 

Il est parfaitement vrai qu'il n'y parut pas d'abord et que le 
mysticisme se donna carrière avec le catholicisme jacobino-socia- 
liste de Bûchez et Roux, le fusionisme de Toureil, et même 
avec le vague solidarisme — que fécondait toutefois un évolu- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 25 

tionisme de bon aloi — de Pierre Leroux, de Guépin, de Fauvety 
et de Pauline Rolland. Mais il est vrai aussi que rien ne fut 
perdu cependant et que nous moissonnons maintenant ce qui 
fut semé alors. 

D'ailleurs, pendant qu'il errait ainsi dans l'idéal et dans les 
mille sentiers de la libre recherche, le socialisme ne perdait pas 
de vue le réel ; il créait le collectivisme pratique avec Pecqueur, 
Louis Blanc, Vidal ; puis par le mutuellisme de Proudhon et de 
Bray, il pénétrait dans les domaines de l'économie politique qu'il 
devait si magistralement bouleverser plus tard, avec Marx, 
Tchernichewesky, Rodbertus, Carlo Mario, Lassalle, César De 
Paepe. Autre échappée féconde fut le collectivisme agraire dont 
Rivadavia, dans l'Amérique du Sud ; Devyr, peu après, dans 
l'Amérique du Nord ; enfin plus tard Colins, en France ; Louis 
de Potter, en Belgique, Ramon de la Sagra, en Espagne, furent 
les premiers théoriciens et propagateurs. 

De ces conceptions et coordinations si diverses et toutes riva- 
les dont nous pourrions allonger la liste, le socialisme se formait, 
profitant de toutes les acquisitions, de toutes les expériences 
humaines, pour les unifier, ainsi que se forme le blanc, couleur 
souveraine, des sept couleurs du prisme. 

La philosophie hégélienne a formulé un aphorisme profond 
qui renferme en lui toute la Logique supérieure et toute la Phé- 
noménologie de l'Esprit du maître d'Iéna; c'est celui-ci : Il faut que 
l Unité domine la Diversité des éléments. Mazzini et Bismarck (i) 
s'en sont servi pour concevoir et réaliser l'unification de l'Italie 
et de l'Allemagne, et c'est en s'en inspirant qu'ils ont pu se 
faire un instrument de toutes les intellectualités, si particularistes 
avant eux, de leurs patries respectives. 



(1) Je ne prétends pas mettre les deux hommes sur le même plan. Bismarck ne fut 
qu'un homme de force, il ne laissera en somme qu'une trace sanglante. Ma/Z'ni, en même 
temps qu'homme d'action, fut homme de pensée et de progrès. Son esprit vivant 
encore dans ses disciples, inspire le noble parti républicain italien, qui tout en prépa- 
rant l'Italie politique et sociale nouvelle, rend de si grands services à l'humanité, en 
combattant la Triple Alliance, ce qui est faire œuvre de paix et de justice. Voir 
VEinancipazione, de Rome, que dirige le vaillant et infatigable Felice Albani, aidé 
d'hommes comme Fratti, Giannelli, Maffi, Turchi, Mormina Penna, de Marinis, Cesare 
Parra, etc. 



26 AVANTAGES DES ELABORAÎIONS PARALLELES 

C'est qu'en effet le principe est saisissant : toutes les activités, 
toutes les forces qui poussent une idée générale dans une voie 
donnée concourent fatalement à un but suprême qui les con- 
tiendra et les couronnera dans leur essence. Il ne faut donc pas 
craindre les diversités : elle se résolvent toujours dans l'unité, si 
la conception mère est assez vaste. C'est à ce dernier point seu- 
lement qu'il faut veiller, et telle est notre préoccupation, en 
demandant l'élargissement des horizons socialistes. 

Cette condition fut remplie par le socialisme initial ; il y eut 
acheminement à l'unité dans le déploiement des théories diverses 
qui remplirent la première moitié du XIX e siècle, puisque toutes 
partaient d'un principe commun et avaient un but commun : la 
régénération morale et la transformation sociale, en vue du 
mieux être du genre humain, en un mot, l'organisation de la 
solidarité humaine. 



III. Caractère et limitations nécessaires de la condensation 
réaliste dans le socialisme 



S'il est vrai que l'a plupart des premières écoles socialistes 
laissèrent la vie dans la mêlée ; il est vrai aussi que ce qu'il y 
avait de bon dans chacune d'elles est resté, dans l'idée générale 
en formation, un élément disponible pour la synthèse future. 
C'est d'ailleurs une loi cruelle de la triste nature des choses que 
chaque genèse est le produit d'éliminations successives. 

Seulement ici l'élimination — transitoire et non définitive — 
fut trop forte. Par réaction contre un idéalisme spiritualiste 
confinant à un irrationnel mysticisme religieux, on amputa le 
socialisme de toutes les impulsions sentimentales, de toutes les 
aspirations philosophiques et fraternitaires qui avaient été la 
moitié de sa force ; on lui coupa les ailes, pour qu'il ne pût plus, 
en s'élevant, risquer de se perdre dans le ciel nuageux de 



le Socialisme intégral 27 

l'utopie. En un mot, il fut, par la savante et puissante école 
socialiste de Marx, qui depuis dix ans inspire presque toutes les 
organisations prolétariennes et révolutionnaires des Deux- 
Mondes, ramené à une question économique, à une guerre de 
classes dirigée contre la Bourgeoisie capitaliste par le Prolétariat 
industriel, marchant à la conquête du pouvoir politique, de 
l'égalité sociale et du communisme économique. 

On a dit en substance : 

« Le fond tragique de l'histoire est rempli parles mouvements 
manifestes ou latents, mais incessants de la lutte des classes. 

« Les organisations politiques n'étant que le reflet des organi- 
sations économiques, c'est toujours pour la modification de ces 
derniers, sous la poussée des besoins matériels et des nécessités 
nouvelles de la production, qu'éclatent les conflits. Il en résulte 
que les vicissitudes des classes en lutte, pour la conquête du 
pouvoir et des privilèges économiques, sont les mobiles internes 
et dominants de tous les conflits, de toutes les réalisations du 
passé, l'intérêt étant le point de départ réel de toutes les actions 
humaines. 

« La guerre des classes n'a pas pris fin à la Révolution fran- 
çaise, elle n'a fait que se simplifier. 

« La Bourgeoisie, traître au Prolétariat qui lui avait donné la 
victoire, s'est tournée contre lui, est devenue conservatrice à son 
tour et a pris l'hégémonie des forces rétrogrades (noblesse, 
clergé, privilégiés de tous genres). C'est donc entre cette bour- 
geoisie et l'immense peuple des salariés, que se creusent en ce 
moment les antagonismes et que se livrera le grand combat pour 
la direction économique et politique. Le résultat final ne saurait 
être douteux ; le Prolétariat, classe ascendante et poussée à la 
victoire par toutes les forces de l'histoire et par les nécessités 
économiques de la production moderne. 

« Les unes et les autres exigent la socialisation des forces 
productives et l'organisation communiste de la production et de 
la circulation des richesses. 

« Or, tels sant justement les desiderata du Prolétariat. Il ne 
poursuit pas la conquête de quelques droits abstraits, sous l'im- 
pulsion d'une idée préconçue et vaine de justice, mais il va, 



28 CARACTÈRE ET LIMITATIONS. 

conscient de sa force et de ses intérêts de classe, à la conquête 
du pouvoir politique et d'une nouvelle organisation économique. 
« Dans cette situation, le devoir des prolétaires militants et 
des socialistes, qui sont les uns et les autres à l'avant-garde de 
la grande armée des salariés, est tout tracé : faire appel à l'intérêt 
matériel immédiat, aux colères des exploités, aux antagonismes 
des situations, puis s'organiser en partis de classes, en partis 
ouvriers socialistes distincts, d'abord pour le combat au jour le 
jour contre l'exploitation capitaliste ; ensuite pour la conquête 
des pouvoirs publics, soit graduelle, par une série de réformes 
imposées, soit violente, par une révolution victorieuse.» 

Telles sont les données générales du matérialisme économique 
de Marx qui constituent une puissante, toutefois incomplète, 
structure historique. Nous avons dit «incomplète» parce qu'en 
effet les racines du socialisme plongent dans toutes les douleurs 
humaines, dans tous les progrès intellectuels et moraux (i), dans 
toutes les maturations de l'histoire ; le conflit est donc moins 
déterminé et plus large que ne l'admettent les partisans exclu- 
sifs de la lutte des classes. Le prolétariat industriel n'est pas 
toute l'armée socialiste ; celle-ci est composée logiquement de 
tous les souffrants, de tous les militants, de tous les espérants. 
Si la conquête des pouvoirs publics en premier lieu et de la 
justice économique ensuite sont les plus immédiates promesses 
du socialisme, elles n'en sont pas les seules. Il n'est pas vrai 
non plus que l'intérêt individuel ou même l'intérêt de classe, 
aussi magnifiquement idéalisé qu'il ait pu l'être par Lassalle (2), 
soit un motif suffisant pour pousser les masses à l'assaut des 
vieilles oppressions, des vieilles iniquités (3). 



(1) Guillaume De Greeff : Introduction à la Sociologie, Bruxelles-Paris 1887. 

(2) Ferdinand Lassalle : Le Programme des Travailleurs. 

(3( « L'intérêt de classe, seul invoqué par le socialisme de Marx, repose sur un fait 
social, mais relatif, et qu'on ne saurait transporter rigoureusement du domaine de la 
théorie dans celui des faits où il est subordonné, chez les individus, à une foule de 
circonstances secondaires capables de le neutraliser. La solidarité économique, à laquelle 
on ne donne pas d'autre base, vient se heurter dans la vie ouvrière, à des rapports plus 
directs, d'un intérêt plus immédiat que l'ouvrier ne saurait sacrifier à l'intérêt de sa 
classe, s'il n'est pas mû par un mobile supérieur de devoir que le marxisme méprise 



LE SOCIALISME INTEGRAL 29 

Précisons bien pour que la discussion ne puisse dévier sur 
ce point capital et pour prévenir peut-être une calomnie. 

Le socialisme est d'abord la revendication prolétarienne du 
temps présent. Mener à bien cette partie de la tâche sociale con- 
temporaine est pour ses champions le plus urgent, le plus impé- 
rieux des devoirs. En ces sombres jours de servitude économi- 
que et de misère croissante, qui pourrait être sourd à la grande 
plainte de ceux qui peinent dans les enfers du salariat et de ceux, 
toujours plus nombreux, que le capitalisme repousse même de 
ses bagnes et jette, pour y mourir de la faim et du froid, dans 
le sombre gouffre de l'abandon complet et du dénuement 
absolu ? (1). 

Oui, le premier devoir de la société est de mettre fin à cet abo- 
minable état de choses, en vertu duquel on voit des foules affa- 
mées et déguenillées, se désespérant devant les amoncellements 
de richesses produites par elles et accumulées par des oisifs, au 
nom d'une chose morte (le capital) qui dévore des êtres vivants 
(les travailleurs). 

...La faim, c'est le crime public, 

C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres ; 

En conséquence, le premier objectif du socialisme est de don- 
ner satisfaction aux revendications justicières des prolétariats, 



en théorie, parce que ce mobile ne puise pas exclusivement, comme le prétendent les 
marxistes, sa source dans « l'intérêt du ventre » . 

« Le dévouement, l'esprit d'abnégation et de sacrifice, les hautes vertus morales, 
facteurs indéniables du progrès humain que le socialisme est appelé à faire entrer dans 
un cycle nouveau, telle est donc la lacune du socialisme marxiste contemporain.» 
(Gustave Rouanet : Le Matérialisme économique de Marx, Revue Socialiste. 15 dé- 
cembre 1887.) 

(1) Les conservateurs éclairés eux-mêmes reconnaissent l'urgente nécessité, au nom 
de la justice, au nom du salut social, d'une transformation économique immédiate. En 
exemple, cette citation de l'auteur, très anti-collectiviste à ses heures, de la Philo- 
sophie de la liberté : 

« La prolongation du régime actuel est impossible. Pour s'en convaincre, il suffit de 
mettre en présence quelques-uns des éléments qui le constituent : les produits du tra- 
vail dévolus exclusivement à l'entrepreneur capitaliste, l'immense majorité des ouvriers 
dépourvus de toute garantie d'existence, de toute sécurité pour l'avenir, vivant au jour 
le jour d'un salaire juste suffisant pour ne pas mourir de faim ; puis, en face de ce con- 
traste économique, le suffrage universel chargé d'en assurer l'observation, enfin le salariat 
condamné dans la conscience des salariés, et la guerre sociale en permanence », (Charles 
Secrétan : La Civilisation et la Croyance .) 



30 CARACTERE ET LIMITATIONS. 

en atténuant d'abord le mal de l'iniquité capitaliste, en l'extir- 
pant ensuite ; le socialisme doit par suite viser à transformer 
au plus tôt en réalité : 

i° Le droit à Y existence pour tous, dans la mesure des res- 
sources communes ; 

2° Le droit, pour les valides, à un travail rémunérateur, réglé 
lègislativement et socialement, d'après les prescriptions de l'hygiène 
et les exigences de la dignité humaine ; 

3° Le droit à un entretien suffisant, à l'instruction générale et 
professionnelle pour tous les enfants . 

A ce plus pressé, s'ajoute de suite le programme de trans- 
formation économique qu'on peut ainsi résumer, d'après les 
desiderata collectivistes : 

Réalisation graduelle d'un état social dans lequel la terre, les 
instruments de travail et les forces du crédit et de rechange relevant 
de l' administration sociale, le travailleur reçoive {la part des 
charges sociales étant prélevée) l'équivalent du produit de son 
travail. 



IV. Enoncé des principales directions 
de la pensée socialiste 



Telle est l'œuvre immédiate à poursuivre ; la plus criante ini- 
quité est l'iniquité capitaliste, la plus lourde souffrance est la 
souffrance prolétarienne ; de cette iniquité et de cette souffrance 
il faut tout d'abord avoir raison et c'est pourquoi, en tête de 
leurs programmes, tous les socialistes dignes de ce nom ont placé 
la transformation économique. 

Mais, — et nous ne saurions trop insister sur ce point, — il 
ne faut pas prendre la partie pour le tout, ne pas oublier qu'il est 
pour le socialisme d'autres objectifs, que la crise cyclique actuelle 
dont les tempêtes soufflent de tous les points cardinaux de l'ho- 
rizon mental et de l'horizon social, ébranlant toutes les vieilles 



LE SOCIALISME INTEGRAL 3 I 

fondations humaines, n'est pas seulement économique, mais en- 
core philosophique et politique] en un mot, sociale. 

^Philosophique, peut-elle ne pas l'être ? Tous les dogmes reli- 
gieux sont en décomposition, toutes les philosophies en contra- 
diction et en lutte, tous les systèmes de morale en discussion. 
Résultat, absence de principes dirigeants, et en leur lieu et place, 
le conflit universel dans les idées, aussi bien que dans les faits. 

Comment en sortir ? 

Par l'adoption d'une conception synthétique du monde, con- 
forme à l'état de nos connaissances scientifiques et d'une éthique 
ou règle de conduite conforme à notre développement moral et 
social . 

De la science agrandie et humanisée nous viendra le premier 
de ces bienfaits ; du sentiment croissant de la justice et de la 
bonté nous viendra le second qui ne pourra être qu'une sorte de 
Décalogue socialiste, de l'élaboration duquel il convient d'autant 
moins de se désintéresser que l'œuvre est plus urgente. 

Politique de même est la crise contemporaine. La monarchie, 
ce dernier vestige de la servitude politique, est partout battue en 
brèche par les meilleurs, par les plus dignes de toutes les nations ; 
chez les peuples d'avant-garde, elle a même fait place à la Répu- 
blique, république transitoire, il est vrai, tout empirique et peu 
différente de la forme politique inférieure qu'elle a remplacée ; 
mais contenant néanmoins les éléments de l'organisation poli- 
tique de l'avenir qui attendent leur coordination rationnelle. 

Et il faut se hâter de coordonner ; les nations entre elles en 
sont encore au droit brigand et avilisant du plus fort, tandis que 
dans les nations même, l'Etat, la Commune, l'Association, la 
Corporation, l'Individu attendent encore une délimitation ration- 
nelle des droits et des devoirs, conforme à la justice, conforme 
aux grands intérêts de l'Humanité progressive. 

Que l'on en est loin encore ! Sous l'action déprimante et 
délétère de l'égoïsme bourgeois et du déchaînement des antago- 
nismes sociaux, la politique n'est plus qu'un champ clos de com- 
pétitions haineuses, où selon la forte expression d'un grand 
socialiste russe, l'honnête homme se sent étranger (i). 

(i) Alexandre Herzen : De l'Autre Rive. 



3 2 PRINCIPALES DIRECTIONS. 

Qu'en advient-il ? on s'agite stérilement dans les ténèbres, 
dans l'entre-heurtement des traditions mutilées ou faussées et 
des revendications confuses, souvent contradictoires des partis 
en lutte . 

Le conflit est partout à l'état aigu, en cette belle efflorescence 
de concurrence universelle, si chère à l'économie politique ortho- 
doxe, et régoïsme rapace des individus, les ambitions exclusi- 
vistes des partis font plier toutes les prescriptions de justice. 
C'est devant un tel spectacle que le plus célèbre des critiques 
socialistes français a été autorisé à dire : « L'égoïsme déguisé sous 
le faux nom de liberté, nous a infestés et désorganisés dans tout 
notre être (i). » 

11 n'est que temps d'aviser et certes ce n'est pas le moment 
pour les socialistes de s'enfermer dans la revendication écono- 
mique seule, de s'abstenir de coopérer à l'élaboration politique 
contemporaine. 

Sociale est aussi la revendication populaire. Longue serait 
l'énumération que nous pourrions entreprendre sous cette rubri- 
que, en commençant par la famille et en continuant par une 
analyse de toutes les grandes institutions sociales, mais ce serait 
faire double emploi avec ce qui suivra dans le cours du présent 
ouvrage. 

Nous nous bornerons, ci-dessous, à une indication sommaire. 



V. Evolution des quatre institutions cardinales 
de la Société humaine 



Les conservateurs ne se trompent pas, eux, sur le caractère 
intégraliste du socialisme ; ils savent bien que presque rien du 
vieux monde ne restera dans sa forme actuelle, quand le socia- 
lisme sera entré dans les faits. 



(i) Proudhon : T>e la Capacité politique des classes ouvrières. 



LE SOCIALISME INTEGRAL }} 

Aussi traduisent-ils sophistiquement socialiste par : ennemi 
de la Religion, de la Famille, de la Propriété et de l'État. 

Ennemis de la Religion, de la Famille, de la Propriété, de 
l'État, nous ne le sommes pas dans le sens philosophique et 
élevé du mot ; ce serait d'ailleurs absurde. Mais adversaires de 
l'actuelle conception religieuse, de l'actuelle conception familiale, 
de l'actuelle organisation propriétaire, de l'actuelle organisation 
politique, nous le sommes partiellement, et voici nos raisons, 
qu'il est toujours bon de faire connaître, pour ne plus laisser à 
certains détracteurs du socialisme le refuge de l'ignorance. 

La Religion, la Famille, la Propriété et l'État revêtent succes- 
sivement des formes diverses ; elles se modifient simultanément 
à chaque développement important de civilisation ; voilà le vrai 
que nous crie l'histoire. 

Pour ce qui est de la religion, un certain panthéisme (qui n'a 
pas dit son dernier mot) a succédé au fétichisme, le polythéisme 
au panthéisme, le monothéisme au polythéisme. A son tour, le 
monothéisme est maintenant combattu et sera inévitablement 
remplacé par un naturisme monistique et humanitaire qui se 
cherche. Or, laquelle de ces formes est plus spécialement la 
Religion ? Aucune ; chaque grand stade de civilisation ayant eu 
sa forme religieuse passagère, reflet d'un état mental et social 
particulier. 

La forme religieuse de l'avenir nous est inconnue ; nous pou- 
vons pourtant présumer qu'elle ne saurait être surnaturelle en 
l'état actuel du savoir humain. Comme pâlissent les étoiles 
devant l'aurore annonciatrice d'un jour éclatant de lumière et de 
gloire, ainsi le mysticisme surnaturaliste, vaincu par les sciences 
naturelles et par la philosophie historique, recule constamment 
devant les progrès scientifiques et moraux, préparateurs d'une 
Humanité plus éclairée, plus juste, plus solidaire et meilleure (i). 



(i) C'est un spiritualiste de grand souffle, François Huet, auteur du Christianisme 
social, qui a dit que le jour où elles ont accepté d'être passées au crible de la philoso- 
phie de l'histoire, les religions révélées ont signé leur arrêt de mort. Or, dans l'ordre 
purement intellectuel, le XIX e siècle sera le siècle de la science historique. Des trésors de 
vérités sont, par cette dernière, réservés à nos descendants ; autre incitation, pour le dire 
en passant, à ne pas se cantonner dans les doctrines absolues et dans les conceptions 
simplistes ; l'inventaire du passé est à peine commencé. 



34 PRINCIPALES DIRECTIONS 

Nous pouvons donc penser que le lien moral nouveau devra 
s'appliquer exclusivement à une conception rationnelle de l'uni- 
vers et aux desiderata collectifs du genre humain amélioré par 
le savoir, par le concept et l'acceptation des devoirs sociaux, 
éclairant et dominant les égoïsmes, presque souverains en ce 
moment. 

« Le but du progrès », a dit l'un des plus grands et des plus 
sympathiques philosophes français contemporains, que la mort 
vient de nous cruellement ravir à sa trente-troisième année, 
« le but du progrès, dans les sociétés modernes, est de rame- 
« ner la paix au dedans comme au dehors, de supprimer du 
« même coup le mysticisme, de concentrer dans l'univers réel 
« présent et à venir, toutes nos affections, d'unir les cœurs en 
« un si étroit faisceau qu'ils se suffisent à eux-mêmes et que le 
« monde humain, agrandi par l'amour, ramène à soi tous les 
« sentiments » (i). 

La Famille n'est pas moins soumise à la loi universelle d'évo- 
lution qui régit les êtres et les choses, et à la loi de solidarité 
qui commande les institutions humaines. 

Pendant le lourd et vague communisme des sociétés naissan- 
tes, la famille revêtit naturellement le caractère promiscui- 
taire (2). 

Cette forme familiale embryonnaire se modifia avec les condi- 
tions sociales qui l'avaient déterminée, elle fit donc place à la 
famille patriarcale qui, à son tour, fut remplacée par un polyga- 
misme presque général. Bientôt, sous la pression de certaines 
circonstances d'ordre multiple, l'Occident se fit légalement 
monogame, mais en maintenant la subordination presque absolue 
de la femme. Cela nous a donné la famille actuelle, si insuffi- 
sante que, notamment dans les pays où une longue pratique de 
facile divorce n'a pas adouci les mœurs, elle est avilie par la 
prostitution, désorganisée par l'adultère, déshonorée à toute 
heure par l'assassinat qui est presque passé à l'état de droit 
acquis dans les relations sexuelles, au moins en France, grâce 

(1) J. M. Guy au : l'Irréligion de V avenir, étude sociologique. 

(2) Ce point n'est pas contestable. Voir la démonstration qu'en donne notamment 
Giraud-Teulon dans ses Origines de la famille. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 



35 



aux acquittements scandaleux de jurés incompétents et absolu- 
ment dénués de sens moral en ces choses. 

Dans cette situation, la femme est opprimée, l'enfant est sans 
droits ; l'homme est souvent victime à son tour, et la moralité, 
tant prônée, sur ce point, par le pharisianisme bourgeois, est 
chassée de la famille, aussi souvent que le bonheur. 

Pour empirer toutes choses, le mariage n'est en général, et 
presque sans exception dans la bourgeoisie, qu'une juxtaposition 
de fortune, c'est-à-dire une sorte de prostitution qui, pour être 
légalisée et acceptée, n'en est pas moins avilissante et honteuse, 
n'en est pas moins un agent actif de dégénérescence morale et 
physique de la race. 

Insistons là-dessus ; qui, dans ce monde de l'argent, se 
préoccupe du parallélisme des développements intellectuels, de 
la conformité des opinions, des convenances physiques, de la 
correspondance des caractères et des tempéraments, ou même, 
ce qui domine tout cela, des attractions de l'amour? La femme 
bourgeoise croirait sa fille impure, si elle s'était permis d'aimer, 
avant la légalisation, le mari qu'on lui destine ; en revanche, elle 
trouve tout naturel que son fils débauche et trompe les filles du 
peuple « pour jeter sa gourme », en attendant qu'il soit « en 
situation » de s'approprier une dot. 

Le moralisme familial, facilement égoïste et stupidement étroit 
de Joseph Prudhomme et de la sévère et revêche Eudoxie, est 
— ceci paraîtra vrai à qui voudra sincèrement réfléchir — l'agent 
le plus actif de l'immoralité contemporaine et de la dépression 
des caractères. 

Les socialistes, que ne satisfait pas cette profanation perpé- 
tuelle de l'être humain, osent déclarer que l'amour seul doit 
décider des unions, que l'amour ou le devoir librement consenti 
doivent seuls en garantir la durée ; que les enfants ont droit à 
une enfance heureuse et à un bon développement intellectuel et 
physique, et que, pour cela, la société doit, le cas échéant, se 
substituer aux parents manquants, impuissants ou indignes. 

Cette conception familiale s'est condensée dans le système dit 
des unions libres, que pratiquent actuellement, dans plusieurs 
pays, les socialistes les plus connus et les plus estimables, et 



$6 PRINCIPALES DIRECTIONS 

qu'il ne faut pas confondre avec les partisans de ce qu'on est 
convenu d'appeler Xamoiir libre. Ces novateurs sont-ils pour 
cela ennemis de h famille? Non, ils sont simplement pour une 
forme familiale qu'ils jugent supérieure. 

La ^Propriété n'a rien non plus d'immuable ; les formes pro- 
priétaires ont autant varié, dans le cours des temps, que les 
formes familiales; les recherches d'Emile de Laveleye (i) ne 
laissent pas subsister le moindre doute à ce sujet. , 

Sans remonter au communisme promisque de l'origine des 
sociétés, nous voyons la propriété longtemps dépendante du 
droit social; elle ne devient entièrement individuelle (droit d'user 
et d'abuser) que sous l'odieux droit romain qui, pour notre 
malheur, nous régit encore. Mais, de plus en plus, les mauvais 
résultats du système se font sentir. La forme capitaliste de la 
production, en régime de propriété individuelle et d'intérêt de 
l'argent, aboutit à la spoliation de la masse au profit exclusif de 
quelques parasites malfaisants. On peut dire de toutes les accu- 
mulations individuelles de capitaux, qu'elles sont le produit du 
travail d'autrui. En cette occurrence, les socialistes posent en fait 
qu'il faut revenir au droit social de propriété, en lui donnant 
une forme nouvelle ; inaliénabilité du sol et des instruments de 
travail; appropriation individuelle par chaque travailleur de 
l'équivalent de sa production, les charges sociales étant remplies. 
Est-ce là vouloir la destruction de la propriété? 

N'est-ce pas plus simplement rêver une forme propriétaire 
plus conforme au concept moderne de la justice, et plus en har- 
monie avec le développement historique et les conditions écono- 
miques de la société contemporaine? 

L'Etat actuel, en Europe et en Amérique, est certainement 
supérieur aux agglomérations anciennes, basées sur le rapt, le 
pillage, le meurtre à l'extérieur, l'esclavage à l'intérieur ; mais il 
n'en est pas moins compresseur, démoralisant, parasitaire, 
c'est-à-dire fort incomplet encore. Nous voulons donc substituer 
de plus en plus à cet Etat dominateur et spoliateur, et tout empê- 
tré de militarisme et de parasitisme, un Etat presque exclusive- 

(i) Emile de Laveleye : De la propriété et de ses formes primitives. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 37 

ment administrateur et garant de la chose et de la paix publiques. 
Nous ne voulons pas pour cela la destruction de l'Etat, mais 
simplement sa transformation. 

Sommes-nous des criminels pour demander, comme Ferdi- 
nand Lassalle, par exemple, que l'Etat ait pour but d'assurer à 
tous une large vie humaine en retour d'un travail rendu attrayant 
et envisagé comme un devoir social ? 

Sommes-nous des bêtes féroces, parce que, répudiant la 
guerre, cette honte, ce crime, ce fléau moderne, nous combat- 
tons le militarisme, ce résidu des barbaries passées, qui menace 
notre civilisation ? Sommes-nous des monstres, parce que nous 
voulons l'abolition des frontières et la constitution, en notre 
Occident si tourmenté, d'une Fédération européenne s'épanouis- 
sant dans la paix, le travail et la justice? 

Qui pourrait l'admettre sincèrement ? 

La Patrie fut d'abord contenue dans la Tribu ; son premier 
progrès fut de se déployer dans la Cité ; son second, dans la 
Province ou Région] son troisième dans la Ration', pourquoi 
ne deviendrait-elle pas Continentale, puis Intercontinentale (euro- 
péo-américaine) et finalement Planétaire ? 

La philosophie antique a dit : Dignité, Modération, Vertu ; le 
christianisme : Foi, Espérance, Charité ; le bouddhisme : Volonté, 
justice, Affinité) le XVIII e siècle : Recherche, Tolérance, Sensibilité ; 
hT^évolution Française : Liberté, Egalité, Fraternité ; le socialisme 
utopique : dévouement, Solidarité, Harmonie] le socialisme inté- 
gral de l'avenir trouvera une devise signifiant : Justice, Frater- 
nité, Solidarité, dans Tordre humain ; compatissance universelle, 
dans l'ordre planétaire (i). Tels seront les principes de l'Etat 
social de l'avenir. 



(i) Ce dernier point de vue, qui est celui des pessimistes modernes : Schopenhauer, 
de Hartmann, Edmond Thiaudière, etc., avait été touché par Fourier dans son ordre 
d' Harmonie . Ce grand socialiste voulait «rendre heureux tout le monde, même les 
bêtes ». Charles Gide, qui est aussi un de ceux qui veulent compléter la justice sociale 
par la pitié universelle, l'en a chaleureusement loué. L'n jour viendra où les « compatis- 
sants » seront moins rares. « Depuis que l'humanité marche, a dit Edmond de Goncourt, 
« ses progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité.» Observation profonde et 
consolante, pour qui regarde au fond des choses et porte au cœur la blessure de la pitié. 



}8 LE SENTIMENT ET LE SOCIALISME 



VI. Le Sentiment et le Socialisme 



'Beaucoup if appelés, peu d'élus, dit l'ancienne formule chré- 
tienne. Tous appelés, tous élus, dit le socialisme qui a des bien- 
faits pour tous, même pour ses ennemis. 

Mais pour un objet si vaste, ce n'est pas trop d'ajouter aux 
forces révolutionnaires, qui débordent dans les Prolétariats des 
Deux-Mondes, toutes les forces intellectuelles et morales acqui- 
ses par l'Humanité consciente, c'est-à-dire toutes les bonnes 
volontés. 

C'est Kant, le plus grand moraliste moderne, qui a dit: « De 
« toutes les choses qu'il est possible de concevoir dans ce 
« monde, il n'y a qu'une seule chose qu'on puisse tenir pour 
« bonne, sans restriction : c'est une bonne volonté. » 

Gardons-nous bien de dédaigner ce diamant scintillant de l'àme 
humaine. Il y aura toujours, confirme Albert Regnard dans sa 
forte et substantielle étude sur Y Etat, il y aura toujours des cœurs 
d'élite, pour qui la gloire d'avoir servi la bonne cause, quoique 
vaincue, sera le bonheur le plus réel et le plus sublime, et bien 
que le dévouement soit un démenti à la théorie de l'intérêt bien 
entendu, il en est, au contraire, la plus éclatante confirma- 
tion (i). 

L'historien matérialiste Buckle a exprimé une pensée du même 
genre, lorsqu'il a dit que les progrès de la connaissance et ceux 
de la conscience sont stériles, s'ils ne sont pas complétés les 
uns par les autres (2). 

Leur réunion seule peut, en effet, faire éclater les crises incom- 
pressibles de transformation, et produire ces éclosions palingé- 
nésiques qui marquent d'un signet glorieux le livre de l'histoire. 

Un passé récent en témoigne éloquemment. 



(1) Albert Regnard: L'Etat, son origine, sa nature, son but. (Paris 1884). 

(2) Buckle : Histoire de la Civilisation en Angleterre. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 39 

Si le philosophisme du XVIII e siècle fut irrésistible et aboutit 
à l'incomparable libération civile et politique de 1789, c'est qu'il 
cultiva les sentiments du cœur, en même temps que l'âpre 
domaine de la connaissance. On ne le dira jamais assez, ce siècle 
puisa sa force moins dans ses terribles négations que dans ses 
admirables générosités. Il développa, créa presque, la sensibilité, 
inventa le mot bienfaisance pour la glorifier, et sa contre-partie, 
— le mot égoïsme — pour lui donner une acception flétrissante (1). 

Voyez-vous Voltaire, sans ses belles campagnes contre les 
juges-bourreaux qui condamnèrent Calas, Sirven, La Barre, et 
contre toutes les iniquités de son temps? CLue serait Rousseau, 
sans les sanglots de la Nouvelle Héloïse, sans les amplifications 
sentimentales de V Emile ? Le Contrat social n'aurait pas été le 
livre de la Révolution française, si son auteur n'avait produit que 
cette brochure politique, de valeur plus que contestable. Qu'au- 
raient laissé Diderot, sans son génie si ouvert, si expressif et si 
bon (2) ; d'Alembert, sans son affectivité si contenue, mais si 
vivace ; d'Holbach et Helvétius, sans leur générosité ; le bon 
abbé de Saint-Pierre, sans sa compatissance infinie ? 

(1) Pour ce dernier mot le fait semblera extraordinaire ; il n'en est pas moins exact. On 
ne trouve le mot égoïsme dans aucun auteur du XVII e siècle. La Rochefoucauld, qui sur l'idée 
d'égoïsme basa son livre des {Maximes, se sert constamment du terme amour-propre, qui a 
pris maintenant une autre acception. 

(2) La tradition d'une nécessaire solidarité communiste entre philosophes ou supé- 
rieurs, et de bienfaisance autour d'eux, est le grand lien des philosophes au XVIII e siècle, 
comme en témoigne, en dehors de la bienfaisance pratique d'Helvétius, et de sa digne 
femme, de d'Holbach, de M mo Geoffrin, etc., cette lettre de Diderot à Voltaire : 

Paris, 29 septembre 1762. 
Cher et illustre frère, 

Ce qui me plaît des frères (les philosophes) c'est de les voir presque tous unis 

moins encore par la haine et le mépris de celle que vous avez appelée l'infâme (la religion 
chrétienne) que par l'amour de la vérité, le sentiment de la bienfaisance, le goût du 
vrai, du beau, du bon, espèce de trinité qui vaut mieux que la leur. Ce n'est pas assez 
d'en savoir plus qu'eux, il faut montrer que nous sommes meilleurs et que la philosophie 
fait plus de gens de bien que « la grâce suffisante et efficace». L'ami Damilaville vous 
dira que ma porte et ma bourse sont ouvertes à toute heure et à tous les malheureux 
que mon bon destin m'envoie, qu'ils disposent de mon temps et de mon talent et que 
je les secours de mes conseils et de mon argent ; c'est ainsi que je sers la cause com- 
mune... Adieu, grand frère, conservez-vous pour vos amis, pour la philosophie, pour 
les lettres, pour la nation qui n'a plus que vous et pour le bien de l'humanité à qui 
vous êtes plus essentiel que cinq cents monarques fondus ensemble... (Publiée dans la 
Vie de Voltaire, par E. de Pompery). 



40 1-E SENTIMENT ET LE SOCIALISME 

Tous ces grands hommes et leurs éminents contemporains, 
vous les figurez-vous étroits, égoïstes, secs et durs comme 
certaines sommités scientifiques et littéraires contemporaines? 
Pensez-vous qu'ils auraient pu révolutionner le monde par de 
simples démonstrations critiques ou de savantes dissertations 
philosophico-historiques ? 

« Il est défendu à l'homme bassement intéressé d'être habile.» 
a dit Ernest Renan ; c'est malheureusement contestable, au 
moins au sens vulgaire du mot; mais, ce qui ne l'est pas, c'est 
que jamais on n'entraînera les foules aux luttes héroïques pour 
un but social, en ne leur parlant que d'intérêt matériel. Pas d'entre- 
prises viriles sans idéalisme ; « le réel et l'idéal sont deux frères 
jumeaux qui paraissent ennemis et n'en sont pas moins insépa- 
rables (i). » 

Oui, trois fois oui, la passion surexcitée par le bien public, la 
vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond qu'on 
se dévoue pour quelque chose de haut et de bon, sont (abstrac- 
tion faite du fanatisme religieux) le seuls grands entraîneurs des 
foules. C'est par eux que le dix-huitième siècle aboutît ; c'est 
par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans les 
âmes, que le monde vit les merveilles de l'An II et le triomphe 
partiel de la Révolution française. 

« On fait injure à l'homme grandement, quand on dit qu'il 
« peut être séduit par la facilité (ou le seul intérêt). Difficulté, 
« abnégation, martyre, mort, voilà les appas qui agissent sur 
« le cœur de l'homme. Allumez sa généreuse vie intérieure et 
« vous avez une flamme qui consume toutes les basses considé- 
« rations. »(2) 

L'expression de Carlyle est peut-être excessive, mais le fond 
est vrai. 

Il est dans la nature de l'homme de ne pas se laisser sevrer 
d'idéal et de ne pouvoir accomplir de grandes actions sans 
l'impulsion toute-puissante des sentiments altruistes; la poétisa- 
tion de la lutte, la conviction que l'on se voue à quelque chose 



(i) Georges Renard : Etudes sur la France contemporaine. 

(2) Thomas Carlyle : les Héros, le culte des Héros et de l'héroïque dans l'histoire, 
traduction française d'Izoulet-Loubatiéres, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 41 

de supérieur (patrie, liberté, justice sociale), a toujours été la 
source de l'héroïsme et le chemin de la victoire. Ce n'est qu'en 
s'inspirant d'une foi nouvelle, qu'en remplaçant l'atavisme reli- 
gieux qui est au fond de chacun de nous (aussi matérialistes que 
nous prétendions être) (i), par un vaste idéal humain, par une 
conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et 
nos cœurs à toutes les justices nouvelles, propre à nous faire 
consentir à tous les dévouements, à tous les sacrifices qu'elles 
commandent, que nous deviendrons assez nombreux, pour 
vaincre la formidable coalition des forces du passé, assez résolus 
pour écarter l'amoncellement d'iniquités et de servitudes qui 
obstruent les portes d'or des Edens sociaux de l'avenir. 



VII. Efficacité novatrice des forces morales 



Nous insisterons pour répéter qu'il ne suffit pas, dans le 
conflit contemporain, de faire appel aux intérêts économiques et 
aux haines de classes pour passionner le combattant et ennoblir 
la lutte. Le combattant socialiste a besoin de savoir qu'il travaille, 
souffre et lutte pour un complet renouveau du genre humain ; il 
est bon que l'idée de justice, de solidarité, d'amour des hommes 
(sa religion humaine à lui), lui inspire la passion du devoir 



(2) Tel qui se croit émancipé n'est qu'un « vieil homme » retourné, je n'en veux 
pour preuve que ce fait : que beaucoup de ceux qui se croient affranchis du christianisme 
et devenus de parfaits matérialistes, ont justement conservé de la religion répudiée ce 
qu'elle eut de plus mauvais, l'étroitesse sectaire et l'intolérance haineuse vis-à-vis de 
qui ne pense pas comme le croyant. Ils ne sont que des anti-chrétiens, leur foi nouvelle 
est aussi absolue que leur foi ancienne. Nullement pénétrés de la relativité de toute 
chose, dans l'éternelle et universelle évolution, ils ne savent pas qu'il y a du bon dans 
toute investigation ; que, plus qu'on ne croit, il entre de bonne foi, de bonne volonté 
dans les croyances et opinions humaines et qu'on ne peut arriver à la justice que par la 
modestie qui n'exclut pas la fidélité à ses convictions, ni la constante recherche du 
mieux et qui a pour corollaire la bienveillance envers tous les hommes, au sens large, la 
bonté envers tout ce qui vit. 



42 EFFICACITE NOVATRICE 

social, les joies du dévouement à la cause commune et lui fasse 
entrevoir, dans les brumes du proche avenir, une humanité 
majeure s'élevant par la science, la solidarité et la liberté, à un 
plan splendide d'excellence morale, de puissance sur la nature, 
de bonheur individuel et collectif. 

Laissez cet homme de demain, qui porte au cœur la plaie sai- 
gnante des douleurs infinies de la terre, qui sait que le grand œuvre 
est de diminuer la souffrance universelle et d'augmenter la cons- 
cience et la justice sociales, laissez-le, comme le poète des Con- 
templations : 

Embrasser les lointains splendides de la vie. 

Laissez-le voir, en esprit, les hommes futurs, non seulement 
plus heureux matériellement, mais encore ayant une conception 
plus élevée de la vie universelle, une notion plus précise des 
devoirs envers autrui ; en un mot, être plus grands par la pensée 
et meilleurs par le cœur ; infiniment moins égoïstes et aussi 
moins cruels que les hommes de ce temps. Ainsi armé dans 
son âme, le militant des novations sociales prochaines ira d'un 
cœur ardent au-devant de tous les sacrifices, au-devant de la 
mort même, sachant que, le moment venu, il pourra dire, 
comme Y Intégral si magnifiquement campé par Fournière, dans 
un drame philosophique qui restera : « Mourons en joie, notre 
tâche est faite ! » 

Qu'est-ce, au surplus, que l'idéal ? 

« L'idéal, a très bien dit Elie Reclus (i), n'est que le dévelop- 
pement de la réalité ; tout idéal, fleur d'une réalité, sera son 
fruit dans un avenir plus ou moins éloigné. » 

Ils pensaient de la sorte, les combattants et les martyrs 
héroïques de l'épopée républicaine française. Ainsi dans le procès 
des Accusés d'avril (1834), Trélat, parlant au nom de ses 
co-accusés, prononça fièrement ces magnanimes paroles devant 
les pairs de Louis-Philippe, réunis en Haute-Cour de justice pour 
juger des hommes qui les écrasaient de leur supériorité morale : 

« 11 faudra voir, s'écria le vaillant conjuré, il faudra voir à qui 
restera la victoire non demain, non après-demain, que nous 

(i) Revue philosophique et religieuse, de Ch. Fauvety, 1855. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 43 

importe? Non pour nous, que nous importe encore? C'est 
l'espèce humaine qui nous occupe (i). » 

Avec de tels mobiles, on finit toujours par être victorieux, 
« non pour soi, mais pour l'espèce humaine », suivant la noble 
expression du républicain de 1834 et sans eux on ne saurait 
vaincre durablement, car ce n'est pas trop, encore une fois, que 
la réunion de toutes les forces morales et de toutes les forces révo- 
lutionnaires d'une génération, pour lever la pierre sépulcrale qui 
pèse de tout son poids sur le paria collectif des civilisations 
passées ; ce qui revient à dire, en nous appuyant sur des 
témoignages significatifs, que dans toute grande œuvre humaine 
— comme c'est le cas lorsque nous parlons du socialisme — 
« les éléments idéaux, les forces morales, doivent être reconnus 
dans une large mesure » (2). Nous ne pourrions d'ailleurs faire 
autrement, car : « Le sentiment n'abdiquera jamais ; il sera 
toujours le premier moteur des actes humains (3). » 

Il sera toujours aussi une grande force, que nous aurions 
grand tort de dédaigner, et c'est pourquoi pour nous, ainsi que 
nous l'avons dit ailleurs (4), il fait du, socialisme, le savant, le 



(1) Ministre des travaux publics en 1848, Trélat fit. de louables efforts pour que le 
droit au travail devînt une réalité ; en outre, avec Duclerc, il présenta un projet de 
reprise des chemins de fer de l'Etat. Mais le mauvais vouloir de la Commission executive 
et l'irréductible hostilité de l'Assemblée nationale firent tout échouer et cet aveuglement 
cruel eut pour conséquence les lamentables journées de Juin qu'on eût évité en suivant 
les avis de Trélat. Voir Histoire de la deuxième république française par E. Spuller et aussi 
le second volume du présent ouvrage. 

(2) Alexandre de Humbold : Cosmos. 

(3) Claude Bernard : La philosophie expérimentale . Cet aveu de deux illustres savants 
qu'on ne saurait accuser de sensiblerie, l'un d'eux ayant obscurci sa gloire ('toutefois 
avec une conscience et une modération que n'ont pas ses indignes successeurs) dans 
les cruautés inutiles et condamnables de la vivisection, nous est précieux à enregistrer. 

Est-il besoin d'ajouter que nous parlons ici des sentiments éclairés relevant de la 
conscience, en tous cas, et, si possible, du savoir, de sentiments contrôlés en quelque 
sorte, non d'impulsions aveugles ne relevant que de l'instinct. Nous voulons l'enthousiasme, 
nous repoussons le fanatisme (politique ou religieux, peu importe) force d'ordre inférieur. 
Si le fanatique est quelquefois honnête, littéralement parlant, il est aussi incapable de 
justice que d'intelligence ; défions-nous de cet être incomplet, haïssable, même lorsqu'il 
se dévoue, et toujours funeste aux causes qu'il embrasse, quand même il les aide 
momentanément à réussir, car il les rétrécit, préparant ainsi les chutes ou les déviations 
prochaines. 

(4) Revue Socialiste, du 15 octobre 1887. 



44 KFFICACITE NOVATRICE 

penseur qui trouve au fond de ses recherches, de ses méditations 
sur la nature des choses, le mystère de l'évolution universelle, 
cette éternelle formation et transformation des êtres et des cho- 
ses, car, ce faisant, non seulement il lève un coin du voile d'Isis, 
et de l'impénétrable vérité absolue, mais il donne encore sa 
démonstration scientique à la loi de la solidarité qui est à l'ordre 
moral et social ce que la loi d' attraction est à l'ordre physique. 

// fait du socialisme, l'inventeur savant ou praticien, qui 
soumet les forces productives de l'homme, favorisant par suite 
la multiplication des produits, tout en diminuant la durée et la 
peine du travail, ce qui est du socialisme au premier chef. 

Il fait du socialisme, l'écrivain qui, dans le livre, le drame ou le 
journal, apothéose les sentiments de justice envers les hommes, 
de pitié envers les animaux, de compatissance envers tout ce qui 
souffre, car tout ce qui développe la bonté — la bonté trois fois 
sainte — est du socialisme. 

Il fait du socialisme, le progressiste qui travaille et combat 
pour la liberté, sous quelque forme politique ou sociale qu'elle 
se présente ; car le socialisme tend à délivrer l'être humain, 
noblement soumis au devoir moral et social, de toute servitude, 
de tout arbitraire. 

// fait encore du socialisme, l'altruiste pratique qui passe en 
faisant le bien, là secourant, ici consolant, plus loin fortifiant, 
partout luttant contre l'égoïsme rapace, ce père de toutes les 
iniquités ; partout faisant aimer la bonté, cette source féconde des 
dévouements socialistes. 

Saluons ces collaborateurs qui trop souvent nous méconnais- 
sent, que trop souvent nous méconnaissons de même ; ame- 
nons-les plus avant dans les voies de la lumière et de la justice ; 
ce sera d'abord mettre dans notre jeu l'opinion, ce facteur impon- 
dérable mais si puissant des grandes réalisations humaines ; ce 
sera unir l'idée et la force et les rendre invincibles en les multi- 
pliant l'une par l'autre; toutes les forces vives nous appartiennent, 
il ne s'agit que de les prendre. Si Guizot a pu dire de la démocratie 
que « c'est le déchaînement de la nature humaine tout entière, 
sur toute la ligne, et à toutes les profondeurs de la société (i), » 

(i) Guizot: T>e la Démocratie en France. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 45 

à plus forte raison pouvons-nous dire que le socialisme contient 
en lui, et doit combiner tous les efforts, toutes les aspirations 
ayant pour objet un accroissement de force, de bonheur, de 
justice, de bonté et de beauté, sur la planète. 

Ceci nous amène à ajouter que si l'idéal fortifie, en les poéti- 
sant, les revendications populaires, la science qui éclaire n'est 
pas moins indispensable à leur durable triomphe et à en conclure 
que le socialisme théorique qui n'a actuellement que des écono- 
mistes et des politiciens, doit avoir ses philosophes, ses savants, 
ses historiens, ses littérateurs, ses artistes, en un mot des repré- 
sentants dans toutes les directions de la science et de l'art. Le 
triomphe intégral et définitif est à ce prix. 

Pour en revenir à ce si attrayant dix-huitième siècle ; c'est 
parce que, en même temps que l'enthousiasme populaire, elle 
eut avec elle l'élite de la science et de la philosophie que la 
Bourgeoisie française de la Révolution put atterrer le despotisme 
monarchique et les privilèges féodaux. Elle n'eut pas, en effet, 
dans l'ordre intellectuel, que des démolisseurs comme Vol- 
taire, ennemi de l'autel ; comme Rousseau, ennemi du trône ; 
elle sut s'adjoindre un incomparable groupe d'investigateurs et 
de reconstructeurs. Ce furent d'abord les Cosmologistes : d'Alem- 
bert, Monge, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Clairaut, Guyton de 
Morveau, Berthollet, Vicq-d'Azur, Buffon, Lamarck, Helvétius, 
Bailly, Fourcroy, etc. Vinrent ensuite les Sociologistes : Montes- 
quieu, Turgot, Condorcet, Gournay, Quesnay, Mirabeau père, 
Letrosne, Mercier de la Rivière, Beaudeau, d'Argens, Lamettrie, 
Linguet, Mably, Morelly, etc., et enfin les Moralistes : Diderot, 
d'Holbach, Georges Leroy, de Brosses, Chamfort, Vauvenargues, 
Beaumarchais, etc. 

Avec une telle élite, la Bourgeoisie française occupait toutes 
les avenues de l'intellectualité humaine, elle pouvait tout entre- 
prendre ; elle ne s'en fit pas faute et glorieusement impulsa 
l'Humanité qui ne s'arrêtera plus tant qu'il restera des iniquités 
à combattre, des justices à fonder. 

Les savants et les philosophes européens du XIX e siècle, n'ont 
ni la clairvoyance, ni la générosité de leurs immortels prédéces- 
seurs du XVIII e siècle ; ils n'ont pas su, sauf de très rares 



46 EFFICACITÉ NOVATRICE 

exceptions, venir au peuple. Le douloureux problème social ne 
leur a pas paru mériter leurs veilles, et un éminent et sympa- 
thique philosophe allemand a été amené à dire avec vérité : 

« La négligence de la question sociale vient de la stérile divi- 
« sion du travail qui fait que les uns (les prolétaires) ont l'ardeur 
« et la générosité, les autres (les savants), un savoir d'égoïstes 
« et l'indifférence coupable pour tout ce qui n'est pas leur 
« science spéciale (1).» 

Tel est en effet le grand méfait de la plupart de nos savants : 
La science sociale se forme en dehors d'eux, et jamais ils ne 
descendent sur le terrain des nécessités économiques de notre 
temps et des justes revendications ouvrières, que pour, adulté- 
rant leur science, étayer de leurs sophismes, barbelés de termes 
savants, le despotisme politique et l'exploitation capitaliste (2), 

Qu'ils y songent toutefois ! 

Qui ne veut pas la solidarité dans le bien, a la solidarité dans le 
mal ; qui s'abstient, abdique en des temps si graves. Le vieux 
système est à bout, l'ordre nouveau naîtra quand même ; et ce 
sera, au choix des dirigeants, ou la Némésis sociale, opérant au 
préalable une violente liquidation, ou bien l'acheminement glo- 
rieux vers « cet état idéal où l'Humanité construira sa propre 



(1) F. A. Lange : Die Arbeiterfrage (La Question Ouvrière). 

(2) Le professeur Schmidt déclare que « le darwinisme est la base scientifique de 
l'inégalité » ; Haeckel, que «dans la vie de l'humanité, comme dans celle des plantes 
et des animaux, une faible minorité parvient seule à vivre et à se développer » ; 
Herbert Spencer, que «tous arrangements qui tendent à supprimer la différence entre 
le supérieur et l'inférieur sont des arrangements diamétralement opposés aux degrés de 
l'organisation et à l'avènement d'une vie plus haute ». (Charles Gide : Principes d'éco- 
nomie politique). Le grand artiste, à la conscience trouble et au cœur contraclé, qui a 
nom Ernest Renan, se contente, lui, de planer dans une suprême et égoïste indifférence. 
Ses contemporains peuvent saigner et pleurer, il n'est pas préoccupé de si peu. Il 
affecte de croire à un antagonisme irréductible entre une civilisation brillante et une 
civilisation juste. « Quel est le but de l'Humanité? se demande-t-il dans son Histoire 
« du peuple d'Israël. « Est-ce l'obtention de certains buts abstraits, objectifs comme on dit, 
« exigeant des hécatombes d'individus sacrifiés? Est-ce le bien-être des individus? 
« Chacun répond selon son tempérament moral ». « Et cela suffît », ajoute-t-il avec 
un détachement parfait. A notre humble avis, le bien-être des individus et les brillantes 
réalisations de la science et de l'art, n'ont rien d'incompatible, au contraire, et le devoir 
est de travailler à l'avènement d'une civilisation ayant cette justice à su base et cette 
gloire à son sommet. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 47 

histoire avec pleine conscience (i)» et où toute souveraineté 
sera dévolue à la science et à la justice. 

Inéluctable est le dilemme. 

Permis à ces conservateurs épuisés et dévoyés, que le catho- 
lique Drumont lui-même a si terriblement crayonnés, dans sa 
Fin d'un Monde, de ne pas s'en faire la moindre idée ; il plait à 
ces indolents convives des derniers festins de Balthazar de ne 
pas voir la main flamboyante qui déjà trace, sur les parois dorées, 
la trilogie fatidique, de croire que la grandissante plainte des 
prolétaires sera toujours étouffée par des répressions périodiques; 
ils pensent que c'est le moment de chanter le mine est bibendum 
de l'impériale servitude romaine, quand il faudrait se lever, tra- 
vailler et combattre pour réconcilier le passé, adoucir le présent 
et préparer l'avenir; ces épuisés sont dans leur rôle (2). 

Mais une telle ignorance et un pareil aveuglement ne se peu- 
vent comprendre chez les favorisés de la science et de l'intelli- 
gence. Aussi égoïstement, aussi douillettement retirés qu'ils 
soient dans les fromages académiques ou officiels, ils ne peuvent 
pas croire,eux,que la crise actuelle, à la fois crise de fin de siècle (3) 



(1) Edouard de Hartmann : Philosophie de l'Inconscient. 

(2) Tous les conservateurs ne méritent pas ce reproche. 11 est parmi eux des âmes 
généreuses que le conflit économique contemporain épouvante, qui se jettent dans la 
mêlée, flétrissent éloquemment l'égoïsme bourgeois et la spoliation capitaliste, demandent 
plus de sécurité et plus de bien-être pour les travailleurs. Mais elles mêlent à ce demi- 
socialisme économique, un conservatisme religieux et politique intraitables, opposant 
l'ancien dogme à la science, les traditions monarchistes à la Révolution. M. de Mun et 
ses amis n'arriveront pas de la sorte à l'âme du peuple, en dépit d'une imparfaite, 
mais incontestable bonne volonté et d'un louable sentiment de justice ; le socialisme, 
en même temps que des cœurs généreux, veut des penseur-» libres, capables de sacrifier 
à l'amour de la vérité, et sans crainte de l'inconnu qui doit apparaître. Les hommes de 
Y Association catholique n'iront jamais jusque là. Nous avons tenu néanmoins à noter leur, 
bonne volonté qui contraste généreusement avec l'aveugle égoïsme, les pusillanimes 
incompréhensions et la coupable hostilité du conservatisme bourgeois en général. 

(3) Les crises séculaires ne peuvent rien avoir de fatal, ne peuvent reposer sur 
aucune loi historique démontrée, sur aucune sélection rationnelle. 11 faut convenir pour- 
tant que les derniers siècles ont été marqués par un certain balancement rythmique 
d'événements analogues, sans doute par pure coïncidence. 

D'Alembert, le premier, s'est arrêté sur ce fait, en signalant que chaque milieu de 
siècle est marqué par une révolution intellectuelle ; d'autres ont ajouté que chaque fin 



48 EFFICACITÉ NOVATRICE 

et crise de fin de cycle (1), crise que rien n'atténue, que tout 
aggrave, puisse avoir une autre issue qu'une transformation 
sociale graduelle ou violente, selon qu'elle sera acceptée ou 
combattue. 

Ils savent que les phénomènes politiques et économiques se 
compliquent de plus en plus, que de plus en plus les questions 
sociales deviennent des dépendances de la sociologie, que tou- 
chant, par suite, à tous les domaines de la connaissance et de 
l'action humaine, elles sont les manifestations évaluables, diri- 
geables des lois sociales, connues ou pressenties. La connaissance 
des lois d'un ordre déterminé de phénomènes a un nom : elle 
s'appelle science; la connaissance des lois du développement 
social a pour nom et prénom science sociale. Cette connaissance 
est encore en formation, mais elle est déjà assez riche pour 
permettre d'adoucir les transitions par un interventionnisme 
prévoyant et éclairé. 

« Pour le savant, dit un écrivain socialiste trop tôt enlevé à 
la cause du progrès social, pour le savant, les bruits souterrains, 
les perturbations géologiques, l'élévation de la température des 
sources, sont les signes avant-coureurs d'un tremblement de 



de siècle est caractérisée, à son tour, par un grand événement politique ou social. On 
a ainsi Ténumération suivante que nous ne donnons qu'à titre de curiosité : 

MILIEUX DE SIÈCLES 

La Renaissance, au milieu du XV e siècle. 
La Réforme, au milieu du XVI e siècle. 
Le Cartésianisme, au milieu du XVII e siècle. 
Le Philosophisme, au milieu du XVIII 8 siècle. 
Le Transformisme, au milieu du XIX* siècle. 

FINS DE SIÈCLES 

Découverte de l'Amérique, fin du XV° siècle. 
Reconstitution politique de l'Europe, fin du XVI e siècle. 
Apogée de la Monarchie française, fin du XVII e siècle. 
Révolution française, fin du XVIII e siècle. 

Nous voudrions pouvoir ajouter : 
Triomphe du socialisme, fin du XIX e siècle. 

(1) Pour les cycles aussi, l'arithmétique historique a été mise à contribution et l'on 
a signalé les suivantes similitudes de durée : 
Cycle babylonien, 15 siècles. 
Cycle greco-romain, 15 siècles. 
Cycle chrétien, 15 siècles. 
Grammatici certant. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 49 

terre ou d'une éruption volcanique ; c'est par des symptômes 
non moins certains, que l'observation attentive des phénomènes 
sociaux perçoit l'approche de cette explosion ultime d'un 
malaise économique ou politique, que l'on appelle une Révolu- 
tion » (i). Or, cette connaissance entraîne la nécessité d'agir. 

Savoir pour prévoir, afin de pouvoir, a maxime impeccablement 
Auguste Comte ; c'est là pour les savants et les penseurs la 
théorique parfaite du devoir social. Ceux qui s'y soustraient et 
refusent de participer au labeur social contemporain; ceux que 
l'on ne voit pas, armés du bâton et de la lampe comme l'ermite 
du Tarot, aller éclairant les voies de la minorité militante qui 
peine et saigne dans les sentiers ténébreux et pleins de fondrières 
de l'empirisme et des impulsions instinctives, ceux-là manquent 
gravement, car, selon la juste remarque de notre illustre Claude 
Bernard, « il ne suffit pas de rester spectateur inerte du bien et 
du mal, en jouissant de l'un et en se préservant de l'autre. La 
morale moderne aspire à un rôle plus grand ; elle cherche les 
causes, veut les expliquer et agir sur elles; elle veut, en un mot, 
dominer le bien et le mal, faire naître l'un et le développer, lutter 
avec l'autre pour l'extirper et le détruire » (2), 

Nous finirons sur ce précepte d'un maître de la science 
moderne, précepte fécond dont la théorique du socialisme intégral 
que nous voulons esquisser en ces pages n'est en quelque sorte 
que le commentaire. 



(1) Barbe Gendre (M me Nikitine) : Etudes sociales, philosophiques et morales. 

(2) Claude Bernard, cité approbativement par Emile Zola, dans Une Campagne 
(1 880-1 881). 



~> : -i<r 



CHAPITRE PREMIER 



La Société actuelle et ses aboutissants 



I. La crise philosophique. — II. L'état mental actuel et ses perspectives. — III. La crise 
politique. — IV. La folie guerrière. — V. Régression et impasse. — VI. La crise 
économique. — VII. Le mystère capitaliste. 



Dans l'éloquente objurgation, qu'il y a bientôt un demi- 
siècle, le jeune et déjà illustre auteur de Y Histoire de Dix zÀns 
adressait à la bourgeoisie française, il était dit : 

« Une révolution sociale doit être tentée : 

« i° Parce que l'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, 
de misères et de servitudes pour pouvoir durer longtemps ; 

2° Parce qu'il n'est personne qui n'ait intérêt, quelle que soit 
sa position, son rang, sa fortune, à l'inauguration d'un nouvel 
ordre social. 



52 LA CRISE PHILOSOPHIQUE 

« Parce qu'enfin, cette révolution si nécessaire, il est possible, 
facile même de l'établir pacifiquement (i).» 

Tous ces motifs existent encore et sont même rendus plus 
urgents par l'aggravation des antagonismes sociaux; mais, ainsi 
présentés, ils ne constituent qu'un appel d'une efficacité dou- 
teuse à la prudence et à la générosité de la classe dominante, 
peu sensible ordinairement — l'histoire en témoigne — à ce 
genre d'arguments. Aussi les socialistes modernes se servent- 
ils volontiers d'arguments moins sentimentaux et préfèrent-ils 
démontrer, non plus seulement X opportunité et la possibilité, 
mais encore et surtout Xinévitabilité d'une transformation sociale. 
Selon eux, cette inévitabilité gît notamment dans le fait, qu'en 
suivant la série logique de ses développements, le capitalisme ne 
pourra qu'exaspérer l'immense et formidable prolétariat qu'il a 
créé, qu'il développe et dont il prépare ainsi le triomphe. Or, le 
triomphe du prolétariat, c'est l'avènement du socialisme dans 
toute sa grandeur. 

On espère, en combinant les deux ordres d'arguments sus- 
indiqués et en les éclairant par une excursion rapide dans les 
trois domaines du monde social, pouvoir démontrer qu'il y a 
lieu de conclure à la nécessité et à l'inéluctabilité, à la fois philo- 
sophique, politique et économique, d'une prochaine et intégrale 
transformation sociale. 

Philosophique, politique, économique, tel est bien, nous 
le répétons, le triple caractère de la poussée révolutionnaire 
contemporaine. 

On s'efforcera de l'établir, nori pas en analysant toutes les 
manifestations de la vie sociale actuelle, ce qui dépasserait les 
limites assignées à ce travail, mais en faisant ressortir les trois 
faits principaux, qui caractérisent et dominent cette dernière, 
c'est-à-dire dans l'ordre philosophique, V absence de synthèse et de 
morale communes', dans l'ordre politique, le militarisme renaissant', 
dans l'ordre économique, X exploitation capitaliste. 



(i) Louis Blanc : Organisation du. Travail, Paris, 1844. 



LE SOCIALISME INTEGRAL • 53 



I. — La Crise philosophique 



Il est permis de commencer par cette constatation, que la pro- 
testation contre ce qui est, ne vient pas exclusivement des 
exploités, mais qu'elle enveloppe aussi dans son tourbillon tous 
ceux qui cherchent vainement dans le désert individualiste de la 
société bourgeoise, ces deux sources de toute vie collective, 
digne de ce nom : une conception générale du monde et des 
principes communs de morale individuelle et sociale (i). 

Mais les temps sont-ils venus d'une conception synthétique? 
Cette recherche des esprits et des cœurs d'élite, persuadés eux 
aussi que la stabilité sociale ne s'obtient qu'au prix d'une doctrine 
commune, est-elle fondée? Oui, peut-il être répondu, puisque la 
possibilité scientifique n'est pas douteuse, 

« Le monde, nous enseigne un savant de premier ordre, le 
monde est aujourd'hui sans mystères, la conception rationnelle 
prétend tout éclairer et tout comprendre ; elle s'efforce de donner 
de toute chose une explication positive et logique, et elle étend 
son déterminisme fatal jusqu'au monde moral (2). 

A ce point puissante, la science moderne, affirme à son tour 
Renan (3), a pour objet « de dire à l'homme, le mot des choses, 
« de l'expliquer à lui-même, de lui donner au nom de la seule 
« autorité légitime, qui est la nature humaine tout entière, le 
« symbole que les religions lui donnaient tout à fait et qu'il ne 
« peut plus accepter » ; car, ajoute avec raison le subtil philo- 



(1) Il faut toujours à l'homme une solution quelconque sur le problème de sa destina- 
tion ; il souffre quand il ne la possède, ou bien quand il ne croit plus à celle qui lui a 
été donnée », disait très bien Jouffroy en 1830, et il ajoutait: « L'humanité souffre, 
l'anarchie est dans la société, le désordre intellectuel et moral dans les classes supé- 
rieures. Les plus grands malheurs éclateraient, si ce désordre pénétrait plus avant, il 
n'est donc que temps d'aviser, par la science, pour la justice.» 

(2) Berthelot : Science et Philosophie. 

(3) Ernest Renan : L' (Avenir de la Science. 



54 LA CRISE PHILOSOPHIQUE 

sophe, mieux inspiré dans ce livre de jeunesse que dans les 
chef-d'œuvres littéraires qui ont suivi, «car vivre sans un 
« système sur les choses, c'est ne pas vivre une vie d'hommes.» 

Cette connaissance commune de la nature des choses ne serait 
pas seulement une grande puissance intellectuelle, elle serait 
encore un bien moral, effectivement : « une croissante domina- 
tion de la pensée sur la nature entraîne une croissante union 
des volontés aujourd'hui aveuglément divisées ». (i) 

L'éminent philosophe, qu'on est toujours heureux d'appeler 
en témoignage philosophique, ajoute avec un rare bonheur 
d'expression : « Le problème universel apparaît comme analogue 
du grand problème d'économie politique, Y association , la ques- 
tion cosmologique est au fond la même que la question sociale; 
le pur idéal, ce serait que la totalité universelle des êtres, devînt 
une société consciente, unie, heureuse »-.(2) 

Prétendra-t-on qu'en voulant trop systématiser, même au 
nom de la science, on pourrait favoriser l'éclosion d'un mysti- 
cisme d'un nouveau genre, non moins intolérant que l'ancien 
mysticisme religieux? Crainte puérile; la science n'est pas le 
bloc d'airain sur lequel s'assied un dogme immobile ; elle est le 
champ immense, toujours ouvert à toutes les recherches orien- 
tées vers l'inaccessible vérité absolue, cette assymptote suprême, 
dont l'esprit humain se rapproche toujours, sans l'atteindre 
jamais. 

Il pourra d'autant moins s'agir de dogmatique obstructive, 
que la synthèse scientifique, jamais terminée d'ailleurs, se basera 
sur les lois désormais incontestées de l'évolution universelle, 
ainsi caractérisée par Haeckel : « Il y a dans la nature un vaste 
processus de développement universel éternel. Tous les phéno- 
mènes naturels sans exception, depuis le mouvement des corps 
célestes et la chute de la pierre qui roule jusqu'à la croissance 
des plantes et la conscience de l'homme sont soumis à la même 
grande loi de causalité; ils doivent, en fin de compte, être réduits 
à la mécanique atomique, conception mécanique ou mécaniste, 
unitaire ou moniste, ou d'un seul mot monisme. (3) 

(1) Alfred Fouillée : Critique des systèmes de morale contemporaine. 

(2) A. Fouillée: Op. citata. 

(3) Haeckel ; Fuie Wissenschaft undfreie Lehre. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 55 

Où trouver place pour la pétrification mortifère dans la sou- 
mission raisonnée en une systématisation de l'universel et éternel 
devenir ? 

Par voie de conséquence, la morale sociale, qui découlera de la 
nouvelle conception des choses, sera, elle aussi, essentiellement 
évoluante, comme la société elle-même, qu'elle éclairera et. huma- 
nisera dans tous ses progrès. 

Les possibilités ainsi constatées, la réalisation d'un état moral 
adéquat s'impose, semble-t-il. 

Pourquoi en sommes-nous si loin cependant ? 

Parce que la constitution d'une foi scientifique et d'une morale 
humaniste, aurait pour conséquence forcée l'établissement d'un 
ordre politique plus rationnel, d'un ordre économique plus juste. 

De là l'opposition des possédants et des dirigeants. 

A un régime d'oppression et d'exploitation, d'ignorance et 
d'iniquité, il faut pour principe moral ou la théorie individualiste 
et chrétienne du renoncement en vue d'une récompense après la 
mort, ou bien, ce qui est plus platement égoïste encore, les des- 
séchants préceptes du chacun pour soi ; la glorification meurtrière 
de la concurrence universelle, cette barbare application à l'état 
social du principe exclusivement zoologique de la lutte pour 
l'existence, qu'on ose nous présenter comme la grande loi sociale 
du développement des êtres. 

Aux plus simples donc, on prêche encore que les misères 
terrestres auront des compensations célestes ; aux mécontents, 
on oppose la fatalité de la lutte pour la vie. Tout est préféré à 
l'enseignement d'une éthique basée — conformément aux con- 
naissances et aux progrès modernes — sur la sympathie univer- 
selle de Schopenhauer et l'altruisme d'Auguste Comte. 

Nombreux et illustres pourtant sont, en dehors des deux 
philosophes précités, les annonciateurs de la morale humaniste ; 
ils ont nom : Diderot, Kant, Fichte, Krause, Herder, Beccaria, 
Bentham, Condorcet, Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, 
J.-S. Mill, Channing, Feuerbach, Renouvier, Fouillée, Guyau, 
Michelet ; pour ne citer que les premiers qui se présentent à la 
mémoire. Et les mines d'or de l'éthique nouvelle sont inépuisa- 
bles ; seulement, encore une fois, le précieux métal ne peut 



56 LA CRISE PHILOSOPHIQUE 

s'allier à l'argile des égoïsmes déchaînés qui sont les principaux 
composants de la société bourgeoise. En régime de concurrence 
généralisée, il n'y a qu'une élite restreinte pour comprendre que 
l'altruisme est le point culminant de la vie humaine. Au surplus, 
ainsi que nous l'avons indiqué ailleurs (1), il ne peut y avoir 
moralité sociale, que lorsque cette moralité découle logiquement 
de la synthèse intellectuelle d'une époque. Or, ce n'est pas 
notre cas. Intellectuellement nous sortons de l'éclectisme scepti- 
que pour entrer dans la science, tandis que moralement, nous 
en sommes encore aux insuffisants préceptes de la théologie, 
aggravés par le chacun pour soi de la bourgeoisie triomphante 
et jouissante. Aussi la science moderne, contre toute logique 
historique, n'a pas produit une moralité correspondante; la pensée 
humaine, comprimée dans le moule capitaliste, est débordée par 
ses propres œuvres. Semblable au Samson biblique, elle est 
écrasée sous le poids des éléments qu'elle a remués, parce qu'elle 
manque, dans l'ensemble de ses représentants, de la virilité et 
de l'altruisme nécessaires pour sortir dignement du vieil et crou- 
lant édifice de l'ancienne religion. » 



II. L'Etat mental contemporain et ses perspectives 



Nous pataugeons ainsi dans la situation présente qu'un phi- 
losophe anglais a peinte d'un seul coup de pinceau d'une étrange 
puissance : « Un monde détraqué, ballotté et penchant comme le 
vieux monde romain, quand la mesure des iniquités fut comblée ; 
les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de 
toute part et, dans ce furieux chaos de clartés blafardes, toutes 
les étoiles du ciel effacées. A peine une faible lumière qu'un œil 
humain puisse maintenant apercevoir ; les brouillards pestilen- 
tiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur 

(1) Voir notre {Morale sociale, Paris, 1886. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 57 

les plus hauts sommets, ont épaissi les ténèbres. Deux feux- 
follets, qui ça et là tournent, ont pris la place des astres. 
Sur la lande sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que 
des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires ; puis rien 
que les ténèbres avec les phosphorescences de la philanthropie 
— ce vain météore. » 

Il n'en pouvait être autrement, Les réalites politiques et éco- 
nomiques ont, dans les consciences, leurs effets moraux ou 
immoraux, selon le cas. Le reflet de l'oppression et de l'exploi- 
tation de l'homme par l'homme généralisées au point de justifier 
le mot deByron : « Le monde est une caverne de voleurs ». Un tel 
état social est essentiellement immoral, en ce qu'il a pour domi- 
nante la soif d'acquérir et de jouir aux dépens d'autrui. Cela n'a 
n'a pas échappé à des psychologues nullement socialistes : 
« L'extrême passion de la richesse, dit le célèbre aliéniste 
Maudsley, alors qu'elle absorbe toutes les forces de la vie, pré- 
dispose à une décadence morale et intellectuelle, et la descen- 
dance de l'homme qui a beaucoup travaillé à s'enrichir est, pres- 
que toujours, dégénérée physiquement et moralement, égoïste, 
sans probité et instinctivement fourbe (i). » 

Ainsi pour les plus mauvais ; presque tous sont d'ailleurs 
atteints, car combien sont peu nombreux ceux qui disent avec 
le poète de la Justice : 

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle. 
Nous souffrons chaque jour la peine universelle. 

La situation commande : les nécessités de la lutte, les incer- 
titudes de la vie développent la peur de manquer, conseillère de 
tous les égoïsmes, et un moi féroce qui rend l'homme agressive- 
ment avide et lui ôte tout respect des droits d'autrui. « Une 
sourde irritation, qui parfois n'apparaît que sous la forme d'un 
vague et inquiet mécontentement, entretient chaque homme dans 
un état fiévreux, et donne à la lutte pour l'existence dans la 
société moderne des formes sauvages et infernales qu'elle n'avait 
pas aux époques antérieures. Cette lutte n'est plus une rencon- 

(i) Maudsley: De la responsabilité dans les maladies mentales. 



58 LA CRISE PHILOSOPHIQUE 

tre d'adversaires, polis, qui se saluent avant de tirer l'épée, 
comme les Français et les Anglais avant la bataille de Fontenoy, 
mais l'horrible mêlée d'égorgeurs ivres de sang et de vin, frap- 
pant bestialement sans pitié ». (1) 

Sur les marchés du travail, comme sur les marchés du com- 
merce, les scrupules de l'humanité sont méconnus ; il ne s'agit 
que de gagner au détriment d'autrui. Cela s'appelle habileté. 
Qu'importe ensuite que l'âpre struggleforlifer, qui s'enrichit de 
toute main, ait quelques vertus d'abstinence, de sobriété ou de 
chasteté, soit (comme prêche le faux bonhomme Franklin) en vue 
de s'éviter des dépenses et des ennuis, soit pour se réserver sa 
part du paradis chrétien ou musulman ; il n'en est pas moins 
l'bomo bomini lupus de Hobbes, c'est-à-dire immoral et anti- 
social au premier chef. Inutile d'ajouter que l'application étendue 
de ces principes ne peut produire que désordre, abus et ruines 
de choses et d'idées, et c'est ce qui a lieu, toute l'éthique bour- 
geoise étant contenue dans ces paroles fustigeantes d'un philo- 
sophe socialiste allemand : « Accumuler à la hâte des moyens de 
jouissance, pour les employer en majeure partie, non à la jouis- 
sance mais à l'agrandissement de la fortune déjà acquise, voilà 
le trait caractéristique de notre époque » (2). 

En une telle situation, c'est en vain que l'esprit humain, armé 
de science et d'une sensibilité accrue, veut marcher en avant pour 
la vérité, pour la justice ; le passé jette devant lui le formidable 
bloc de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la haine entre 
nations, de tous les vestiges de l'esclavage familial, politique, 
économique. .., et l'esprit vaincu s'arrête dans l'impasse que 
seule pourra trouer la révolution sociale, devenue une nécessité 
humaine à ce moment de l'histoire. 

En attendant, et tel est bien l'état actuel, on étouffe dans cette 
nuit, sur ces ruines, tous s'y démoralisent, tous y souffrent, les 
antagonismes y deviennent toujours plus âpres, les iniquités tou- 
jours plus intolérables, étant plus vivement ressenties. Chacun 
y est mécontent de soi et des autres (3). 

(1) Max Nordau: Les Mensonges conventionnels. 

(2) Lange : Histoire du Matérialisme. 

(}) « La situation actuelle a un nom: Fin de cycle. Au-delà de la crise cataclysmique, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 59 

« Ceux même qu'on appelle les heureux du monde, sont 

« pris de je ne sais quelle tristesse atteints au cœur d'un 

mal mystérieux (i). » 

Le « mal mystérieux », c'est le sentiment de leur inutilité; 
que dis-je, la vague conscience de l'immoralité de leur situation, 
basée sur l'opposition de leur intérêt personnel (tel qu'il est com- 
pris dans la société bourgeoise) avec les grands intérêts de l'hu- 
manité laborieuse qui, elle, dans ses meilleurs représentants, 
travaille, combat et peine noblement pour qu'il y ait de la frater- 
nité, de l'excellence morale, du bonheur pour tous dans les cités 
de l'avenir. 

Elle ne désespère pas, cette élite active et militante, elle sait 
que le travail et la lutte sont le père et la mère des civilisations 
supérieures. Aussi, pendant que la minorité oisive, jouisseuse 
et ennuyée, s'endort sceptique et triste, sous le mancenillier de la 
décadence (2), elle conquiert l'avenir, car, enseignent les philo- 
sophes, le succès de toute pensée, dépend du parti que prend 
la vile multitude. « C'est la vile multitude qui, dans les pays au- 
jourd'hui protestants, a imposé le protestantisme. C'est la vile 
multitude qui, à rencontre des puissants et des sages du sénat et 
du prétoire, a fait le monde chrétien. C'est elle encore qui, deve- 
nue complètement socialiste, formera comme toujours ses chefs 
à son image. Pour savoir ce qui doit arriver, pour juger de 



sachons voir la transformation qui s'annonce et dont les éléments fermentent au-dessus 
de ces troubles conflits et de toute cette décomposition sociale. 

« Un grand destin s'achève, un grand destin commence », dirons-nous, adaptant un 
magnifique vers de Corneille. Pendant que tout s'effondre, religions, empires, traditions, 
formes sociales vieillies le socialisme s'affirme et grandit. 

La civilisation chrétienne n'est plus qu'un souvenir, elle rejoint dans la fosse com- 
mune de l'histoire la civilisation gréco-romaine qu'elle avait remplacée ; la civilisation 
bourgeoise, qui n'est que la codification de l'égoïsme et le champ clos des capacités 
individuelles, est visiblement mort-née. Surgie d'hier, dans la magnifique aurore de la 
Révolution française, elle devrait être à son âge d'or ; elle est déjà maudite et décadente, 
semblable à ces perversités précoces d'enfants vicieux qui ne peuvent pas même arriver 
à l'adolescence. Il faut une autre civilisation pour que l'humanité grandisse. (B. Malon : 
Fin d'année, Revue socialiste du 15 décembre 1888 .) 

(\) Georges Renard : La France contemporaine. 

(2) « Les propos stéréotypés de ces enrichis me rappellent une pensée du comte de 
Cavour : Les puissants et les riches sont dépourvus d'une moitié des idées et des sentiments 
du genre humain. 11 leur manque la meilleure moitié.» (Giovanni Bovio : la France). 



60 LA CRISE POLITIQUE 

l'efficacité réelle des mesures, il faut voir ce qui se passe, non 
pas dans les hautes régions, mais dans les basses. Depuis long- 
temps on n'est occupé qu'à réglementer tant bien que mal la 
situation que les basses ont créée. Les basses régions ont inau- 
guré la grande Révolution de 89 ; les hautes ont eu fort à faire 
pour comprendre et accepter. En 1830, nouveau thème donné 
par les basses, et les hautes étaient encore à méditer là-dessus 
quand, une plus efficace élaboration s'étant opérée dans les basses, 
une nouvelle révolution éclate. Voilà maintenant les hautes qui 
n'ont plus d'autre affaire, Ainsi tout se décide en bas (1) » 



111 . La Crise politique 



La nécessité d'une réforme socialiste s'affirmera plus urgente 
encore, si on descend sur le terrain politique. 

a ... La démolition graduelle de toutes les maximes sociales 
et en même temps l'amoindrissement continu de l'action politi- 
que, tendant de plus en plus, chez les divers partis actuels, à 
écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences 
supérieures, pour livrer surtout le monde politique à la domina- 
tion spontanée du charlatanisme et de la médiocrité. 

« L'absence de toute conception nette et large de l'avenir 
social ne permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus 
vulgaire, à celle qui, dépourvue de toute destination vraiment 
politique, recherche ses vues générales, mais uniquement comme 
moyen de satisfaire, le plus souvent, une ignoble avidité et quel- 
fois, dans les cas les moins défavorables, un besoin puéril de 
commandement (2). » 

Très malheureusement, il n'y a rien à retrancher à cette forte 
critique des politiciens par le fondateur du positivisme ; les fruits 



(1) E. Littré : Conservation, Révolution, Positivisme, 1850, 

(2) Auguste Comte: Système de philosophie positive. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 6l 

amers de l'arbre épineux sont là. Abstraction faite des petitesses, 
des misères, du peu de bonne foi de la politique exclusiviste 
des partis dans chaque nation respective, que voyons-nous au 
point de vue général? 

Nulle idée d'une politique planétaire ayant pour but, selon le 
vœu d'un homme politique français (i), défaire converger toutes 
les sciences, tous les efforts vers la découverte et l'application 
des procédés à mettre en usage pour améliorer l'homme et 
rendre son état social aussi parfait que possible. 

Nulle compréhension d'une Europe initiatrice, libératrice et 
civilisatrice. Est-ce qu'il y a une Europe, sur ce continent 
découpé par le sabre en compartiments inégaux, aux bordures 
hérissées de fer? On objectera, pour justifier le droit des nationa- 
lités, aux âges historiques, aux degrés différents de développe- 
ment ; raisons pitoyables. Est-ce qu'un conseil amphictyonique 
européen gênerait les manifestations éthologiques des nations 
fédérées ? 

Quant au Droit, il s'agit bien de cela dans le siècle des Moltke 
et des Bismarck. Demandez aux Polonais, aux Irlandais, aux Alsa- 
ciens-Lorrains, aux Schleswig-Holsteinois, aux Triestins, aux 
Trentinois, aux Cretois, aux Arméniens, si c'est le Droit ou la 
Force qui parque les peuples î 

Comme toujours en pareille circonstance, l'Europe, morcelée 
par l'épée, applique aussi, hors de chez elle, son droit brigand 
du plus fort contre les peuples et peuplades dont elle devrait être 
la bienfaitrice et l'éducatrice. Sous prétexte d'expansion coloniale, 
elle opprime, asservit et pille trois continents: Asie, Afrique, 
Australie (2). 



(1) De Lanessan : Le Transformisme. 

(2) L'Amérique avec ses immigrés européens, notamment anglo-saxons, se charge de 
la besogne chez elle, par la destruction systématique des derniers autochtones et la mise 
au pillage de leurs terres. Il faut dire en plus que n'était la progagande socialiste 
irlando-franco-allemande, qui prépare aussi là-bas les transformations sociales pacifica- 
trices et justicières, l'entreprenant et féroce égoïsme yankee, devenu le maître du monde, 
grâce au monarchisme déprimant et au militarisme insensé qui divisent et affaiblissent 
les principales nations de l'Europe, préparerait de tristes surprises à la civilisation qu'il 
ferait rétrograder en tuant le sentiment social, seule lumière qu'il nous reste (et com- 
bien faible !) en ces jours sombres et si chargés de contradictions et de menaces. 



02 LA CRISE POLITIQUE 

Pourtant il y a dans la politique contemporaine quelque chose 
de plus monstrueux, de plus affligeant encore ; le péril croissant 
d'une guerre d'extermination entre les civilisés du vieux monde. 

L'avenir refusera de le croire ; ces nations justement fières de 
leur science, de leurs arts, de leurs richesses, n'ont garde de se 
fédérer pour assurer la paix, pour répandre la justice dans le 
monde, après l'avoir instaurée chez elles, pour se donner en 
exemple à l'humanité dont elles sont l'avant-garde. Au lieu de 
faire cela, elles se barricadent derrière leur vaniteux particula- 
risme, s'arment épouvantablement les unes contre les autres, 
prêtes, — au premier signal que donnera un empereur à l'âme 
inquiète, un ministre nerveux ou un parlement d'incapables, — 
à déchaîner une tempête guerrière qui emportera des millions 
d'hommes et fera oublier, par une plus que mongolique destruc- 
tion, les traînées de sang que les Alexandre, les César, les Omar, 
les Gengis-Kan, les Tamerlan, les Charles-Quint, les Napoléon, 
ont laissées dans l'histoire (i). 

Une légende antique bien touchante rapporte qu'un jour, du 
haut de l'Olympe, Zeus, pris de pitié pour les peuples qu'oppri- 
maient et pressuraient les rois et leurs soutenants de la caste 
guerrière, suscita la guerre de Troie pour que ces héros trop 
coûteux à entretenir et « fardeau inutile de la terre » comme dit 
le vieil Homère, s'entretuassent bravement sur les bords du 
Scamandre et délivrassent ainsi les peuples de leurs exigences 
et de leur tyrannie. 

Le fougueux Pierre l'Ermite, parcourant la France, pour prê- 
cher la guerre sainte et pousser à Jérusalem des hordes innombra- 
bles de seigneurs cruels, avides et pillards, qui pour les trois 
quarts y trouvèrent la mort, fut certainement, sans le vouloir, 
un des bienfaiteurs de l'humanité. 

En effet la naissante civilisation occidentale aurait peut-être 
péri, si les Turcs et les maladies pestilentielles n'avaient fauché 
par myriades les aventureux et rapaces féodaux, pour qui le 



(i) Bien entendu, nous faisons la différence entre les républiques menacées qui 
doivent armer pour se défendre et les monarchies provocatrices ; entre un peuple libre 
qui veille et les chancelleries scélérates qui conspirent. 



LE SOCIALISME INTÉGRAL 6} 

pillage et le massacre des serfs de la glèbe, livrés sans défense 
à leurs brigandages, était vie ordinaire et jeu agréable. 

Autres sont maintenant les situations ; la conflagration porte- 
terait la mort, non pas dans les rangs des monarques ou des 
chanceliers, non pas même dans les rangs de la minorité diri- 
geante et capitaliste ; elle faucherait presque exclusivement dans 
les masses profondes du prolétariat qui justement proteste 
contre la guerre, veut la paix et la justice. 

Telle est l'ironie, telle est la tristesse de la situation présente 
qu'on ne saurait assez déplorer, assez flétrir. 

« Pendant qu'une crise philosophique et religieuse intense 
tourmente toutes les pensées, assombrit, endolorit la vie et 
abaisse visiblement le niveau moral, la société contemporaine 
est prise à la gorge par le spectre sanglant de la guei re étran- 
gère, qui peut d'un moment à l'autre, déchaîner sur elle une 
rafale exterminatrice. Ce n'était pas assez que la prédominance 
des éléments conservateurs dans l'ordre religieux, de l'antago- 
nisme des intérêts dans l'ordre économique s'opposassent à 
l'établissement d'une paix sociale basée sur la raison et l'équité. 
Il faut encore qu'un banditisme chauvinique se soit créé et 
développé, qui menace constamment de noyer tous les progrès 
acquis dans le sang de millions d'hommes. Et nous assistons, 
attérés et impuissants, à ce phénomène contradictoire : la 
barbarie militaire renaissant d'une grande et grandissante 
efflorescence industrielle. Nous nous vantons d'être civilisés et 
les peuples entre eux en sont revenus de notre temps au droit 
sauvage du plus fort. » 



IV. Folie guerrière 



Ces lignes que nous écrivions, il y a deux ans, dans la Revue 
Socialiste, ne sont que trop restées de permanente et poignante 
actualité. Le danger est toujours là, et en attendant que se 



64 LA FOLIE GUERRIÈRE 

réalise la sinistre prédiction de Montesquieu (1), c'est la ruine, 
la ruine absurde, voulue follement, en plein développement 
d'une puissante science et d'une richesse inouïe. 

Laissons la place aux chiffres. 

L'effectif des armées que les puissances européennes entre- 
tiennent sur le pied de paix, s'élève en tout à 3,600,000 
hommes. 

L'effectif de guerre prévu dans les rôles atteint des proportions 
inouïes. 

Pour les cinq grandes puissances continentales il s'élève à près 
de 21,000,000 d'hommes, dont plus de cinq millions inscrits 
dans l'armée de première ligne. C'est adonner le vertige. 

Voyons maintenant la carte à payer. 

Les préparatifs militaires coûtent chaque année aux mêmes 
nations 4,055,440,616 francs, dont 3,189,000,000 pour les 
armées de terre et 866 millions pour la marine. En ajoutant à 
ces chiffres les crédits supplémentaires grandissants, on arrive à 
près de cinq milliards, si l'on fait entrer en ligne de compte tous 
les Etats européens. 

Le présent ne pouvant suffire à de pareilles charges, vous allez 
voir les conséquences. 

M. Reden a calculé qu'en 1850. les dettes gouvernementales, 
quadruplées depuis la Révolution s'élevaient à 40 milliards. La 
progression continua si bien, qu'en 1868, les Etats devaient 64 
milliards. Depuis lors, c'est bien autre chose, la dette des Etats 
européens s'est élevée, en 1882, à 120 milliards, cinquante-six 
milliards d'augmentation en dix-neuf ans ! (2) 

Et ce n'est pas fini ; la totalisation actuelle, avouée ou non, 



(1) « L'Europe périra par ses gens de guerre. » 

(2) Ceci paraît monstrueux. Voici quelques chiffres portant la date de 1876 

La France, dette nationale et communale. . 54,000,000,000 

L'Angleterre 19,000,000,000 

La Russie 6,000,000,000 

L'Italie 10,000,000,000 

L'Espagne 14,200,000,000 

La Hollande 1,996,000,000 

La Belgique 4,000,000,000 



LE SOCIALISME INTEGRAL 65 

des déficits est près de deux milliards par an. Où tout cela 
conduira-t-il? Ne croirait-on pas que l'Europe parlementarisée 
est gouvernée par des fous ? (i). 

Comme cela continue de plus belle et que la prochaine guerre 
peut coûter à elle seule 30 milliards, nous allons à des chiffres 
de dettes dignes des (Mille et une nuits. Seulement, les Etats 
modernes n'ont pas la Lampe merveilleuse d'Aladin pour décou- 
vrir les trésors inépuisables ; c'est le travailleur qui paie tout en 
attendant la grande banqueroute sociale qui ne saurait tarder, 
si Ton continue de ce pas. 

Et dire que si depuis quarante ans seulement les dépenses de la 
guerre avaient été employées en améliorations diverses, le formi- 
dable et douloureux problème social serait bien près d'être 
résolu (2). 

Les dommages moraux causés par l'état de guerre de l'Europe 
individualiste et nationaliste ne sont pas moins déplorables que 
les dommages matériels. Mentionnons d'abord la déprimante 
influence de l'obéissance passive et de la vie de casernes qui 
sévit, sur tous les valides de chaque génération ; vient ensuite 
la prime sanglante sur la fleur de la jeunesse que, véritable 
Moloch des temps modernes, la guerre prélève périodiquement, 
en grand, par les sauvages destructions des batailles ; constam- 
ment, en petit, par les maladies qu'engendre la triste, démorali- 
sante et meurtrière vie des camps. 

(i) B. Malon : {Manuel d'économie sociale. 

(2) Le célèbre statisticien allemand Engel, dont on ne saurait méconnaître la sagacité et 
la compétence, donne, pour les six grandes guerres qui ont désolé l'Europe depuis vingt-huit 
ans, les chiffres de pertes en hommes et de dépenses en argent. Il arrive à un total 
de 2,253,000 hommes et 50 milliards, 708,000,000 de marks, soit 70,885,000,000 francs, 
(le mark valant 1 fr. 25). 

Quelle immense quantité de bien on eût pu accomplir en Europe et dans le monde avec 
les hommes et les richesses aussi terriblement anéantis, dans ces vingt-huit années! Que 
de communautés agricoles, que d'ateliers coopératifs, que de grands travaux d'embellis- 
sement et d'amélioration du globe, que de vastes et utiles constructions, de maisons 
ouvrières, de refuges, d'hôpitaux, de musées, d'écoles, d'asiles, de bibliothèques 
populaires, d'institutions philanthropiques ou socialistes de tout genre eussent pu voirie 
jour ! Un dixième seulement de la somme ci-dessus eût révolutionné le monde dans la 
voie du bien social. Et qu'aurait-ce pu être, si, aux 70 milliards énumérés plus haut 
nous ajoutons les 80 milliards et plus auxquels s'est montée pour le moins la totalisation 
des budgets de la guerre depuis 1848! 



66 FOLIE GUERRIÈRE 

Il y a plus: comme ce sont les hommes les mieux constitués 
que prend le monstre, nous avons là une cause mortelle de dégé- 
nérescence de la race, une véritable sélection à rebours. 

A un point de vue général, toute la mentalité moderne est 
atteinte. Peut-on, en effet, penser que le continuel et affligeant 
spectacle du principe moral violé par la force, mise à la place du 
droit moderne et du libre consentement des hommes, que le 
carnage substitué à un équitable arbitrage ne rétrécisse pas les 
pensées, n'endurcisse pas les cœurs? 

Conséquences naturelles : un chauvinisme étroit, égoïste et 
haineux détourne les esprits des nobles préoccupations de la 
politique planétaire. Qui parle encore parmi les hommes d'Etat 
d'aménagement, d'embellissement du Globe, d'amélioration et 
de bonheur des hommes, de toutes ces idées qui commençaient 
à s'emparer des esprits, quand la période guerrière se rouvrit, 
sur la question des nationalités, il y a quarante ans? 

Fourier reprochait à la civilisation bourgeoise, de favoriser 
neuf fléaux qu'il énumérait comme suit : « Indigence. — Four- 
berie. — Oppression. — Carnage. — Maladies provoquées. — 
Intempéries outrées. — Cercle vicieux. — Obscurités dogmatiques. 
— Egoïsme général. — Duplicité d'actions. » 

Puis le grand socialiste proposait une série de réformes qui 
auraient réalisé les neuf biens opposés suivants : « Richesse 
« graduée. — Vérités pratiques. — Garanties effectuées. — Paix 
(( constante. — Hygiène générale. — Equilibre de température. — 
« Doctrines expérimentales. — Philanthropie. — Solidarité 
« générale. — Unité d'action » (i). 

Y pense-t-on maintenant, et voyez-vous d'ici le sourire de 
Joseph Prudhomme, à l'énoncé de cette critique profonde et de ce 
programme d'une ampleur inégalable? Pour ce philistin la ques- 
tion est bien plus simple. Dans la société dont il est l'ornement, 
il n'y a, pour les peuples comme pour les individus, qu'une 

(i)Avec une intuition véritablement prophétique Fourier avait dénoncé en 1826 
ce qu'il appelait " la tendance au tartarisme par les conscriptions et les mobilisations déjà 
organisées en Prusse et qui établies en quelques empires obligeront les autres à les adopter 
par mesure de sûreté.)) Nous en sommes bien là. A l'exemple de la Prusse, l'Europe s'est 
militarisée et la civilisation est à la merci de quelques couronnés et de quelques chau- 
vins à l'esprit étroit et au fanatisme féroce. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 6j 

grande question, qu'un grand souci : être plus fort et plus riche 
que le voisin, dût-on pour en arriver là, dépouiller le dit voisin, 
lorsque possibilité il y a. 

Et c'est Joseph Prudhomme qui, pour le moment, est prophète 
en tous pays. 

Il n'en est pas moins vrai qu'un tel état de mœurs ne peut 
que surexciter les antagonismes, détourner l'activité humaine 
des œuvres de paix et de progrès. 

C'est bien ce qui a lieu ; même dans les branches les plus 
hautes du savoir, la néfaste influence se fait sentir. La science 
déjà dispersée, dans des spécialités nomenclaturistes souvent 
stériles, est trop souvent détournée de ses voix, réquisitionnée 
qu'elle est, pour l'invention et la confection d'engins toujours 
plus destructeurs, toujours plus terrifiants. 

11 semble que dans la société actuelle le grand but soit d'arri- 
ver à pouvoir tuer le plus d'hommes possible, à une plus grande 
distance et le plus rapidement possible. En effet, la lutte scienti- 
fique la plus active est entre les inventions destructives, entre le 
Chassepot et le Dreyse, le Gras et le Mauser, le Werder et le 
Rubin-Schmidt, le Vitali et le Guédas, le Martiny-Henry et le 
Sée-Burton, l'Owen-Jones et le Korston, le Lebel ou le Giffard et 
le Mùnlicher, le Weterli et le Krapotcheck, etc., etc. 

Naturellement, les canons rentrent aussi dans le branle infernal 
du perfectionnement, canons rayés et canons Krupp, les 
Amstrong, les Gruson, les Bange, les Tronson, les Hirondart, 
les Canet, etc., etc,, auxquels il faut ajouter les « canons pneu- 
matiques » et les « coupoles cuirassées », de toutes formes et de 
toutes dimensions, qui se disputent la faveur des chefs des 
futurs massacres, en même temps que les mitrailleuses Gattling, 
Gardner, Nordenfeld, Maxim et autres. 

Vous pensez bien que les poudres ne sauraient se laisser 
distancer ; or, la poudre Vieille-Lebel sans fumée, ayant damé le 
pion à la poudre Rothweil, tous les inventeurs sont sur les dents 
et la récente découverte des poudres Nobel, prismatique, aveu- 
glante, Schulkoff, ne sont qu'un commencement. 

Quant aux explosibles, on n'en pouvait rester à la dynamite, 
même perfectionnée par Zalinski, et nous avons la mélinite, la 



68 FOLIE GUERRIÈRE 

crésilite, la plancastite, la roburite, la bellite, la silovoter. la ségu- 
rite, la ramite, la méganite et autres ites, et autres ter, nitrifiés 
et picrates, capables de faire éclater le globe et de pulvériser ses 
quinze cents millions d'habitants, selon le vœu charitable des 
pessimistes transcendants. 

La marine aurait eu honte de rester en retard et la lutte conti- 
nue entre les cuirassés monstres et les torpilleurs Whitehead ou 
Schwarzkopft, tête blanche anglaise ou tête noire allemande (i) 
noms barbares de choses barbares. On prétend même lancer la 
mort des profondeurs de l'Océan par des Gymnotes et des Goubet 
(le Nautilus de Jules Verne employé à des buts de destruction ! ) 
et du haut des airs par les ballons dirigeables ; triomphes du 
génie se cristallisant en instruments de mort, comme ces fruits 
des bords de la Mer Morte dont l'écorce est brillante et dont 
l'intérieur n'est que cendre. 

Nous laissons pour mémoire les progrès non moins rapides 
dans l'industrie des projectiles, progrès à la hauteur des précé- 
dents, cela va sans dire, la description des balles coniques ou 
explosibles, des obus rames, O'Hara, Schrapnels, Sirène et autres 
ne devant pas intéresser outre mesure nos lecteurs. D'ailleurs, 
la sinistre nomenclature qui vient d'être faite, suffit bien, tout 
incomplète qu'elle est, à démontrer qu'à son arrivée au majorât 
scientifique, l'Europe, prise de folie, consacre tout son savoir et 
tous ses efforts aux instruments de dévastation et de mort(i). 



(i) White head en anglais, tête blanche; Schwarz-Kopft en allemand, tête noire. 

(2) a La science a armé les peuples de moyens de destruction, dont le moindre effet 
est de coûter 5000 ou 6000 francs pour tirer un seul coup de leur épouvantable boulet ou 
obus, et l'on peut dire qu'on ne sait, si dans une rencontre de leurs énormes 
masses jetées les unes contre les autres, on ne verrait pas les armées fauchées, comme 
des épis fauchés par la tempête et la grêle ! et nul ne pourrait dire ce qui resterait 
du monde civilisé, des arts, des bibliothèques, de l'industrie et de la population elle- 
même, et les générations à venir pourraient plus tard étudier ces ruines et dire 
comme sur celles de Babylone : « Ici fut l'Europe ! ici est un désert « F. Passy, Confé- 
rence à Nîmes). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 69 



V. Régression lamentable 



La civilisation bourgeoise peut être fière de son œuvre. Elle 
est, c'est entendu, la systématisation de la lutte économique, 
du déchaînement des égoïsmes et des intérêts antagoniques, de 
l'agiotage spoliateur, de l'exploitation de l'homme par l'homme, 
avec toutes ses conséquences de misères, de servitude, de dégé- 
nérescence morale et physique. Mais elle devait au moins nous 
donner avec la liberté politique, la paix internationale et le rem- 
placement de la prédominance militaire par la prédominance 
industrielle, si magnifiquement annoncée par Saint-Simon, à 
l'aube du XIX e siècle. 

Tout l'avait fait espérer, dans la deuxième moitié du dix-hui- 
tième siècle. 

L'économie politique naissante s'efforçait de déshonorer la 
guerre et de glorifier le travail, par la voix de Quesnay, Dupont 
de Nemours, Letronne, Baudeau, Lecerf, Mercier La Rivière, 
Gournay, Turgot en France ; par celle d'Adam Smith, de Hume, 
de James Mill, en Angleterre ; par celle de Filangieri, Vasco, 
Beccaria, Verri, Genovesi, Gioia, Romagnosi, en Italie ; parcelle 
de leurs émules en Espagne, en Hollande, en Suisse 

Ces pionniers avaient pour approbateur et pour appui le noble 
public cosmopolite qui suivait les Fontenelle, les Montesquieu, les 
Voltaire, les Diderot, les Rousseau, les Buffon, les d'Alembert, les 
d'Holbach, les Helvétius, les Condorcet, les Wieland, les Gess- 
ner, les Franklin, lesRichardson, lesGrimm, les Pope, les Gœthe, 
les Schiller, les Galvini, les Godwin, les Mably, les Raynal, les 
Morelly... 

Morelly traduisait le sentiment général en vaticinant dans 
sa Basil 'ia de : «... Et toi, Humanité! sois maintenant libre et 
« paisible, ne forme qu'un grand corps organisé par les accords 
« d'une unanimité parfaite ; que la variété infinie de désirs, de 
(( sentiments et d'inclinations se réunisse en une seule volonté, 



•JÔ REGRESSION LAMENTABLE 

(( qu'elle ne meuve les hommes que vers un unique but : le 
« bonheur commun ; que semblable à la lumière, cette félicité 
« s'étende également à tous. Sois la mère commune d'une 
« famille heureuse ! . . . » 

Tous applaudissaient, tant les joui s de la paix et du désarmement 
universel, de la Fédération européenne, en un mot, semblaient 
proches ! A tous il semblait qu'enfin, ce beau rêve, déjà vieux, 
des meilleurs souverains et des plus généreux esprits allait deve- 
nir une réalité (i). 



(i) Nous empruntons à la Philosophie de l'histoire en Allemagne, de Robert Flit, une 
sommaire énumération, qui est ici à sa place, des projets de pacification européenne 
dans les derniers siècles. La première idée remonte à Georges Podiebrad, roi de Bohême, 
qui exposa devant Louis XI, roi de France, en 1464, un plan de pacification et d'orga- 
nisation de la nouvelle Europe. Henri IV et son ministre Sully, vers la fin du XVI* 
siècle avaient conçu un projet semblable, mais plus approfondi : il s'agissait de fonder une 
République chrétienne d'Etats indépendants, où les guerres eussent été rendues impos- 
sibles par une sorte de conseil amphictyonnique. 

En 1623, Emeric Lacroix publia à Paris le nouveau Cynée, discours des occassions et 
moyens d'établir une paix générale et la liberté du commerce pour tout le monde ; il y plai- 
dait en faveur de l'établissement d'une Diète internationale permanente, qui serait 
investie du pouvoir d'arranger toutes les querelles entre les nations. Leibnitz soutenait, 
en I670, que ce but serait atteint par les nations de l'Europe, quand elles se formeraient 
en Confédération. En 1695, le grand et vertueux William Penn, dans un Essai sur lapaix 
présente et future de l'Europe, tenta également de prouver que par l'établissement d'une 
Diète ou Confédération, l'Europe pourrait, si elle le voulait, s'affranchir entièrement 
de la guerre. Vingt ans plus tard, la théorie delà paix universelle et perpétuelle trouva 
dans l'abbé de Saint-Pierre l'un de ses plus enthousiastes défenseurs. Le premier de ses 
ouvrages sur ce sujet fut publié en 171 2, le dernier en 1736. Rousseau donna en 1761 
une éloquente exposition des vues de l'ingénieux abbé Goudard, dans son livre la Paix de 
F Europe (1764) et dans son Espoir chinois (1794), et Mayer dans son Tableau politique 
et littéraire de l'Europe en 1875 ( 1 777)> ont proposé pour assurer et maintenir la paix 
des plans de congrès européen qui sont en substance les mêmes que celui de l'abbé de 
Saint-Pierre. 

Kant donna aussi son projet de paix perpétuelle par l'arbitrage. 

Au XIX° siècle tous les socialistes moins Proudhon, l'âpre sophiste qui a osé glo- 
rifier la guerre, ont posé à la ba?e de leurs systèmes la fédération des peuples ; Ylnter- 
nationale fut de la réalisation de cet idéal une tentative pratique. 

Actuellement l'Europe compte une trentaine de sociétés ou ligues de la paix ou de la 
fédération des peuples, fondées ou dirigées par des hommes qui ont nom : John Bright, 
Ch. Lemonnier, H. Destrem, Hodgson Pratt, Godin, Frédéric Passy, Cremer, Th. Moneta, 
Amilcar Cipriani, Gœgg, E. Sarrazin, etc.; mais que peuvent toutes ces bonnes volontés 
contre la stupéfiante déviation de toute une société piquée de la tarentule du carnage 
au point d'applaudir l'abominable Moltke, lui signifiant insolemment que la (< guerre est 
sainte, qu'elle est un élément de l'ordre du monde établi par Dieu ? » 



LE SOCIALISME INTEGRAL ?I 

Trois quarts de siècle plus tard, et bien que la sinistre épopée 
napoléonienne, qui succéda si malheureusement à l'héroïque 
défense républicaine de la France révolutionnée, eût réveillé tant 
de mauvais instincts, la prédiction de Saint-Simon et de Comte, 
que la civilisation industrielle allait succéder à la civilisation mili- 
taire, parut sur le point de se réaliser. Encore au moment où la 
guerre de Crimée battait son plein, l'illustre auteur de Y Histoire 
de la civilisation en ^Angleterre, Henri-Thomas Buckle, trop tôt 
enlevé aux sciences historiques, annonçait fièrement la fin des 
guerres. La guerre actuelle, disait-il, a été suscitée par les deux 
peuples les plus arriérés de l'Europe (Russie et Turquie), ce sera 
probablement la dernière : la civilisation ne tolérera plus des 
conflits de ce genre. 

Pendant que parlait ainsi le savant historien, le chauvinisme 
nationaliste aiguisait ses poignards et préparait les effroyables 
boucheries des deux décades suivantes. Et maintenant, l'Europe, 
non guérie encore des récentes blessures, ploie sous le poids des 
armes, dans l'attente de quelque chose d'épouvantable. 

Tant il y a loin de la coupe aux lèvres ! 

La régression est d'ailleurs explicable. Lorsque la Révolution 
française déchira, de sa foudre et de ses éclairs, le ciel de plomb 
du vieux régime, emportant dans sa tourmente émancipatrice, le 
despotisme royal avec ses privilèges de caste ; lorsqu'elle eut 
ouvert tous les horizons de l'avenir aux progrès de l'esprit 
humain, elle se borna malheureusement aux libérations politi- 
ques, laissant subsister les antagonismes et les privilèges écono- 
miques. 

C'était s'arrêter à moitié œuvre, c'était fatalement livrer le 
pouvoir politique à la nouvelle classe dominante, devenue souve- 
raine sur les marchés du travail et de l'échange. 

Immédiats furent les résultats. 

Que si, en effet, la grande bénéficiaire, la classe bourgeoise 
avait besoin, tout d'abord, du marché universel pour l'écoulement 
de ses marchandises, c'est-à-dire, de paix internationale, elle 
avait, dans sa situation particulière, plus besoin encore de 
maintenir, par la force, dans l'ordre le prolétariat grandissant, et 
de réprimer, en même temps que les tentatives républicaines, le 



Jï REGRESSION .LAMENTA^ 

socialisme naissant. Or, pour réprimer, il faut désarmées, et c'est 
pourquoi le militarisme, en dépit des promesses des rois, sur- 
vécut aux traités de 1815. 

Tacitement, il fut entendu que ce serait là, désormais, le rôle 
principal des armées, qui s'en acquittèrent trop bien contre 
toutes les tentatives insurrectionnelles (1). 

Quant au principe, le plus grotesquement réussi des généraux 
bourgeois le formula sans ambages, dans une proclamation 
fameuse (2). 

Les choses ne sont pourtant pas allées aussi loin, que l'aurait 
voulu Changarnier. Les armées répriment bien encore, mais elles 
ont d'autres perspectives. L'organe crée la fonction ; il n'est donc 
pas étonnant que la constitution de formidables armées natio- 
nales ait surexcité le nationalisme qui, follement favorisé, comme 
diversion, par les gouvernements menacés, a bouleversé l'Europe 
par le « fer et le feu » rouvert sinistrement le temple de Janus et 
créé la terrifiante situation internationale actuelle. 

Maintenant, nous vivons accablés sous la perpétuelle menace 
d'une conflagration qui mettrait aux prises vingt millions d'hom- 
mes armés d'engins foudroyants et nous ramènerait aux funestes 
destructions des Barbares du V e siècle, avec cette différence que 
c'est sur leurs propres terres que les nouveaux Barbares — les 
prétendus civilisés de nos jours — porteraient la désolation et la 
mort. On n'a pas idée d'une pareille aberration. 

Telle sera pourtant l'horrible réalité de demain, tel l'aboutissant 
de la civilisation bourgeoise, si le socialisme n'y met ordre. 

Si vis pacem, para justiciam, si tu veux la paix entre les peu- 
ples, organise la justice sociale, crient les événements à l'homme 



(1) Insurrection ouvrière de Lyon, 183 1 ; insurrection républicaine-socialiste de Paris, 
Lyon, Saint-Etienne, Grenoble, etc., 1832, 1834, 1836, 1839; soulèvement chartiste de 
1840-1848 ; insurrection de Juin 1848 ; massacre des mineurs-grévistes à l'Epine et à 
Frameries, 1 867-1 869 ; à la Ricamarie, 1868; à Aubin, 1869 ; Commune de Paris, 1 87 1 ; 
insurrection cantonale de Carthagène, 1873 ; etc., etc. 11 nous faut, hélas, ajouter le 
massacre de Fourmies du I er mai 1891, dans lequel les fusils Lebel firent leur début en 
trouant épouvantablement, sur les ordres du ministre Constans, du sous-préfet Isaac et 
du maire Brenier, des poitrines d'ouvriers désarmés, de femmes et d'enfants. 

(2) Le général Changarnier, proclamation à l'armée des Alpes, datée de Lyon (1849) '> 
« Les armées modernes, dit-il en substance, ont pour fonction, moins la défense des 
(( frontières, que la défense de l'ordre contre les émeutiers de l'intérieur ». 



LE SOCIALISME INTEGRAL 73 

contemporain, perdu dans les sentiers sanglants du militarisme 
homicide et déprimant. 

A ce point de vue, l'avènement du socialisme n'est pas seu- 
lement une question de meilleure organisation politique et écono- 
mique, c'est une question de vie ou de mort sociale. 



VI. La crise économique 



« En comparaison de nos étonnants progrès dans les sciences 
physiques et dans leur application pratique, nos systèmes de 
gouvernement, de justice administrative, d'éducation nationale, 
de toute notre organisation morale et sociale sont à l'état de bar- 
barie, (i) » 

On se rappelle tristement ces paroles du célèbre professeur 
d'Iéna, dès qu'on entre dans le monde dolent du salariat. 

Le machinisme, qui aurait dû affranchir les prolétaires du 
travail exténuant, n'a fait que river leur chaîne de misère, de 
servitude et d'insécurité. 

C'est vainement que, relevant le défi ironique d'Aristote, la 
science moderne a fait « marcher la navette toute seule » et 
fait du fer un docile et puissant travailleur aux millions de 
bras ; l'homme n'a pas bénéficié de ces merveilles ; le travail 
est plus pénible et plus long ; de plus, la fabrique, qui aupara- 
vant ne réclamait que des hommes valides, a pris aussi la 
femme et l'enfant pour les soumettre, eux aussi, sans considé- 
ration d'âge ou de sexe, à un travail rendu toujours plus servile, 
plus torturant, plus épuisant. 

La fabrique moderne est devenue une véritable maison de 
terreur. Travail intensifié, brutalité et insolence des chefs, puis 
la série des vexations, défense de parler, de chanter, obligation 
d'arriver à la minute précise, journées inégales, allant quelquefois 

(i) Hœckel : Preuves du Transformisme. 



74 LA CRISE ECONOMIQUE 

jusqu'à 18 heures par jour, pour chômer le lendemain., amendes 
arbitraires, ruineuses, humiliantes (i), en un mot, le bon plaisir 
du maître ou de ses commis ; nul égard, nulle garantie pour l'ou- 
vrier ou l'ouvrière. Telle est la règle de ce qu'on a si bien nommé 
les bagnes capitalistes. « Si vous n'êtes pas content, partez, d'autres 
attendent à la porte »; telle est la parole que l'on entend le plus 
souvent. Et pour un geste, pour un mot, pour un oubli, on est 
jeté sur le pavé, réduit à chercher longtemps, sans le trouver 
parfois, le travail exténuant, humiliant et mal payé qui, au moins, 
empêchait de mourir totalement de faim (2). 

Ainsi, à l'intérieur de l'atelier, c'est pour l'ouvrier l'abaissante 
servitude, l'exténuation sans trêve et sans espérance; au dehors 
c'est le paupérisme avec toutes ses douleurs. 

Et l'économie politique orthodoxe , au lieu de se laisser 
attendrir, a dépouillé son caractère contemplatif pour se trans- 
former en un plaidoyer justificatif de cet état de choses (3). 

Étonnez-vous de la tristesse contemporaine et que ce ne soit 
pas le chant joyeux d'Antiparos (4) qu'aient entonné les poètes 

(1) Malheureusement, ce n'est pas là une exagération. Voici, pour la France, où le 
travailleur n'est pas le plus mal mené, tant s'en faut, quelques chiffres d'un observateur 
consciencieux et compétent : 

« Dans nombre de départements, des journées de 13 heures à 15 heures sont habi- 
tuelles, des journées de 18, de 20, de 24 heures ne sont pas sans exemple. 

« Dans les tissages mécaniques de l'Ain et de Saône-et-Loire, la journée est de 13 
heures ; dans les tissages de coton des Vosges elle est de 14 heures ; dans plusieurs 
départements du Midi, la durée du travail est souvent, dans les périodes de grande 
activité, de 15 ou même 16 heures. Les ouvriers, ajoute le rapport de l'inspecteur 
auquel nous empruntons ces détails, les ouvriers ne peuvent s'y soustraire, sous peine 
d'expulsion pendant la morte saison. Parfois même, l'ouvrier passe la nuit complète du 
samedi. Il se retire le dimanche matin, après avoir travaillé 24 heures consécutives. 
Dans les petits ateliers de Lyon, dont le nombre est fort élevé (25,000 environ), on 
travaille jusqu'à 16 et 17 heures par jour. Dans le moulinage de l'Ardèche, de malheu- 
reux enfants de 9 à 12 ans travaillent depuis 4 heures du matin jusqu'à 7 heures et 
demie du soir. Dans les filatures de laine de Fourmies, Anor et Trélon, le travail a été 
porté à 14 et même 18 heures. (J. Lœsewitz : La législation du travail, publié dans 
Y Association catholique.) » 

(2) «La misère du chasseur sauvage qui périt si souvent de faim, disait déjà en 1819 
de Sismondi, n'égale point celle de ces milliers de familles que renvoie quelquefois une 
manufacture. » 

(3) Ch. Secrétan : Etudes sociales. 

(4) Lorsqu'au troisième siècle, le moulin à vent fut introduit d'Orient dans le monde 
occidental, le poète Antiparos immortalisa la joie publique dans la strophe suivante 
d'une inspiration si haute, si généreuse et d'une facture si brillante : 

« Esclaves, qui faites tourner la meule, épargnez vos mains et dormez en paix. C'est 



LE SOCIALISME INTEGRAL 75 

de la première moitié du XIX e siècle. Leurs chants, échos de la 
grande plainte des prolétaires, furent des chants de désolation ou 
de flétrissure. Le grand poème du siècle fut, en Angleterre, le 
Chant de la Chemise de Thomas Hood, expression immortelle de 
la désolation infinie, de la funèbre désespérance, de l'ouvrière 
broyée dans les engrenages de l'exploitation bourgeoise. Les 
poètes français ne furent pas non plus insensibles à la grande 
douleur du prolétariat (i). 

Pour avoir ainsi son écho dans la poésie classique ou roman- 
tique du temps, peu encline à déplorer les misères ouvrières et 
à se soucier d'économie sociale, il faut que l'exploitation capita- 
liste se soit montrée, dès l'abord, sous des aspects bien ter- 
rifiants. 



VIL Le Mystère capitaliste. 



Comment maintenant expliquer la meurtrière contradiction qui 
fit et qui fait que la misère individuelle des producteurs s'aggrave 
en raison même du perfectionnement des moyens de produc- 
tion et de l'accroissement de la richesse générale ? 

C'est là le grand mystère de la production capitaliste entrevu 
par Fourier, Rodbertus, Pecqueur, François Vidal et définitive- 
ment dévoilé par Marx (2). 



« en vain que la voix retentissante du coq annonce le matin. Dormez ! D'après l'ordre 
« de Dameter, la besogne des jeunes filles est faite par les Naïades et maintenant 
« celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la roue qui tourne. Elles entraînent 
« l'axe avec ses rayons et mettent en mouvement la lourde meule qui tourne en rond. 
« Vivons de la vie joyeuse de nos pères et jouissons, sans travailler, des bienfaits dont 
« la déesse nous comble.» 

Le poète antique avait compris que l'appropriation des forces naturelles doit se faire 
au profit de tous. 

On ne l'entend pas ainsi dans la société bourgeoise. 

(1) Voir notamment dans Alfred de Vigny, Chatterton, La Maison du Berger. Mais 
surtout les ïambes de Barbier et la Némésis de Barthélémy. Au même titre se recom- 
mandent divers morceaux des Contemplations, de Victor Hugo. 

(2) Fourier : Le Nouveau Monde Industriel. Rodbertus : So^ialbriefe. Pecqueur • 
Economie sociale. F. Vidal : Vivre en travaillant. Karl Marx : Le Capital. K. Marx et 
Engels : Le Manifeste des Communistes. 



y6 LE MYSTÈRE CAPITALISTE 

La production capitaliste exige la concentration des capitaux, 
le perfectionnement incessant de l'outillage mécanique et, pour 
l'emploi de la division et de la socialisation du travail, de nombreu- 
ses agglomérations de travailleurs ; elle est, en un mot, sociale 
dans ses moyens, tout en restant individuelle dans sa forme, 
c'est-à-dire la chose exclusive de quelques seigneurs de l'indus- 
trie, qui commandent arbitrairement le travail, exploitent les 
travailleurs, sans devoirs reconnus, sans autres préoccupations 
que de gagner le plus possible sur les salaires de leurs subor- 
donnés. 

Par ce système, le travail étant réduit à l'état de marchandise, 
il est clair que tous les perfectionnements mécaniques qui accrois- 
sent la production de l'effort humain, diminuent, par cela même, 
la demande de bras sur le marché de travail, rompent l'équilibre 
et, par suite, contraignent les prolétaires, sous peine de mourir 
de faim, à subir toutes les conditions des capitalistes. Toutes 
choses donc restant en l'état, les progrès industriels se tournent 
fatalement contre les travailleurs destinés ainsi à devenir de plus 
en plus misérables, pendant qu'en vertu de nos progrès, les 
capitalistes, de moins en moins nombreux, deviennent de plus 
en plus riches (i). 

Le fait est là, les travailleurs de moins en moins payés, peuvent 
de moins en moins racheter leurs produits : il y a surproduction, 
engorgement du marché, pendant qu'ils manquent de tout, et alors 
éclatent ces crises (2) et s'étendent ces chômages générateurs de 
souffrances et de mortels dénuements qui font frémir. 



(1) « Plus l'outillage se perfectionne, plus le travail devient productif, plus les béné- 
fices des parasites du capitalisme augmentent ; mais, en revanche, plus les travailleurs 
perdent en indépendance, en sécurité, et plus ils voient s'aggraver leur misère, car plus 
grossit le capital social, plus leurs tyrans économiques sont armés contre eux, et moins 
il y a de travail, c'est-à-dire de salaire pour eux. 

« Le prolétaire moderne, comme l'homme de la tragédie antique, est le jouet de la 
fatalité, et la Moïra qui l'écrase et le sacrifie sans pitié, c'est le grand industrialisme 
capitaliste. (B. Malon ; Le Nouveau Parti.) » 

(2) Depuis le commencement du siècle, on compte douze grandes crises qui ont 
laissé de funèbres souvenirs, dans les villes industrielles, notamment d'Angleterre, de 
France, de Belgique, d'Allemagne et de l'Amérique du Nord. En voici les dates: 1804, 
1810, 1818, 1826, 1830-31, 1836, 1839, 1846-49, 1857, 1860-63, 1871-73, 1885-86. 

Quant aux chômages, ils sont périodiques dans plus de la moitié des industries. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 77 

Le roi phrygien Midas avait reçu de Bacchus le don dangereux 
de changer en or tout ce qu'il touchait, le capitaliste change en 
facteurs d'oppression et de misère tous les progrès scientifiques 
et industriels, 

Rien à répondre, par conséquent, à cette constatation de l'un 
des maîtres du socialisme scientifique. 

« Le travail antérieur, le capital, écrase le travail vivant, 
« dans une société qui produit dans les conditions de la division 
« du travail, de la loi de la concurrence et de Y aide-toi. Les 
« propres produits de son travail étranglant le travailleur, son 
« travail d'hier se soulève contre lui, le terrasse et le dépouille 
« de son produit de travail d'aujourd'hui. 

« Et plus le travailleur produit depuis 1789, plus il accumule 
« de capitaux au service de la bourgeoisie, dont il augmente la 
« propriété, plus il facilite par là les progrès ultérieurs de la 
« division du travail, plus il augmente le poids de sa chaîne, 
« plus il rend déplorable la situation de sa classe. (1) » 

Si exacte est la funèbre constatation, que l'un des plus durs 
représentants de l'économie politique orthodoxe, a, lui-même, 
reconnu l'action spoliatrice et les tendances homicides du système 
capitaliste de production, comme l'attestent ces lignes souvent 
citées : 

« Il est affligeant de penser, mais il est vrai de dire que 
« même chez les peuples les plus prospères, une partie de la 
« population périt tous les ans de besoin. Ce n'est pas que tous 
« ceux qui périssent de besoin meurent positivement du défaut 
« de nourriture, quoique ce malheur soit beaucoup plus fréquent 
« qu'on ne le suppose ; je veux dire seulement qu'ils n'ont pas 
« à leur disposition tout ce qui est nécessaire pour vivre, et que 
« c'est parce qu'ils manquent de quelque chose qui leur était 
« nécessaire, qu'ils périssent (2). » 

Qu'en conclut l'évangéliste du nouveau dogme bourgeois ? 
qu'il n'y a rien à faire, les lois naturelles voulant que les choses se 
passent, ainsi. Et il ajoute pour qu'on ne se méprenne pas sur 



(1) Lassalle : Capital et Travail. 

(2) J.-B. Say : Cours d'économie politique. 



JO LE MYSTERE CAPITALISTE 

sa pensée, que, « à parler rigoureusement, la société ne doit 
« aucun secours, aucun moyen d'existence à ses membres » 
qu'elle spolie et affame elle-même. 

Tous les pères de la nouvelle église, les Ricardo, les Mac- 
Culloch, les Dunoyer, les Malthus, etc.. ne parlent pas autre- 
ment; ce dernier renchérit même dans une phrase odieuse qu'il 
ne faut pas se lasser de reproduire : « L'homme qui naît dans 
« un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas les moyens de 
« le nourrir ou si la société n'a pas besoin de son travail; 
« cet homme n'a pas le moindre droit à réclamer une partie 
« quelconque de nourriture et il est réellement de trop sur la 
« terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert 
« mis pour lui . La nature lui commande de s'en aller et elle ne 
« tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution ». 

« On peut dire ici avec Joseph de Maistre, fait observer 
Letourneau (i) : « La nature, quelle est cette femme ? », et 
constater que cette personnalité anthropomorphique est, malgré 
son sexe fort, brouillée avec la pitié. » Elle est fort brouillée 
aussi avec la logique, la dite Nature. 

L'abominable langage de Malthus serait peut-être de mise sur 
le radeau de la Méduse, entre anthropophages : il est monstrueux 
dans une civilisation qui laisse encore en friche ou à peu près, 
les deux tiers du globe et qui dans ses centres progressifs est 
affligée du mal de surproduction continue et à' engorgements 
périodiques du marché. 

Reste, il est vrai, l'explication philosophique du sinistre vain- 
queur de la Commune de Paris (2), que « la misère est la condi- 
« tion inévitable de l'homme dans le plan général de la Provi- 
« dence, et que la société actuelle, reposant sur les bases les 
« plus justes, ne saurait être améliorée ». 

Améliorée, elle le sera tout de même, par amour ou par force, 
le jour prochain où les affamés se fâcheront sérieusement. 

Pour être juste toutefois, il faut dire, à la décharge de l'éco- 
nomie politique, que la pléiade économiste que, pour la distinguer 



(1) Ch. Letourneau : L'Evolution de la morale. 

(1) Adolphe Thiers : Rapport sur l'Assistance publique (1850). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 79 

de l'implacable école anglaise nous avons nommée X école française 
et dans laquelle nous trouverons Sismondi, Adolphe Blanqui, 
Eugène Buret, Villermé, de Villeneuve-Bargemont, Droz, Michel 
Chevalier, etc. (i), protesta dignement au nom de la Raison et 
de l'Humanité. 

Buret notamment s'éleva jusqu'au plus généreux socialisme : 

« Chacun le repète, chacun en a le pressentiment, nous assis- 
« tons à un monde nouveau, cela ne peut plus durer, le laisser- 
« faire achète la richesse au prix de la misère, il ne sait augmenter 
« la production qu'aux dépens de ceux qui la produisent; il n'a 
« pas de meilleur moyen d'accroître le capital que de réduire de 
« plus en plus la part qui revient au travail... Enfin, l'état misé- 
« rable des populations industrielles est incompatible, non- 
« seulement avec les espérances de la civilisation, mais encore 
« avec son existence. 

« Il est arrivé un moment dans l'histoire, où l'esclavage est 
« devenu un crime personnel, justement imputable à la classe 
« qui en profitait... De même le fait de la misère nous sera 
« sévèrement imputé, du moment où les véritables causes étant 
« connues, nous ne travaillons pas à les combattre » (2). 

Depuis, le processus capitaliste n'a fait que creuser l'enfer du 
salariat et F. Engels (3) a été autorisé à dire du capitalisme : 
« C'est la concurrence vitale darwinienne transplantée de la 
« nature dans la société avec une violence puissanciée. La sauva- 
« gerie animale se présente comme dernier terme du développe- 
« ment humain (en système capitaliste). L'antagonisme entre 
« production sociale et appropriation individuelle capitaliste a 
« pris la forme d'antagonisme dans l'organisation de la pro- 
« duction dans chaque fabrique particulière et d'anarchie de la 
« production dans la Société tout entière.» 

Toutefois la protestation grandissante du prolétariat contre un 
tel état de choses est devenue si menaçante depuis la fondation de 
X ^Association internationale des travailleurs et des Partis ouvriers 
qui l'ont remplacée, que les dirigeants se sont émus ; dans les 

(1) Voir notre Manuel d'économie sociale. 

(2) Eugène Buret : De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre. 

(3) F. Engels : Le Socialisme utopique et le Socialisme scientifique. 



80 LE MYSTÈRE CAPITALISTE 

Parlements on s'occupe de lois protectrices du travail ; mais le 
mal est trop profond pour que les masses ouvrières puissent se 
contenter de palliatifs insuffisants ; le capitalisme générera de 
la servitude et de la misère, tant qu'il n'aura pas cédé la place 
à un ordre économique nouveau, consacrant l'application de ce 
principe de justice que la production des richesses étant sociale 
dans ses moyens, sociale en doit être aussi la répartition. 

Cette mise à point des choses économiques s'appelle collecti- 
visme, un nom avec lequel il convient de se familiariser. 

Ajoutons vite que la transformation propriétaire espérée sera 
une restitution ; Marx l'a établi irréfragablement, dans les 
magistrales conclusions que nous résumons. 

« Grâce à la concentration continue des moyens de production 
dans les grandes industries, un capitaliste en tue beaucoup 
d'autres ; mais en même temps dans le domaine du grand 
capital privé, se développe également et simultanément la forme 
coopérative sociale du travail, sur une échelle toujours croissante, 
l'application consciente de la technologie, l'exploitation en grand 
et méthodique du globe, la transformation des moyens privés 
de travail en moyens de travail qui ne peuvent plus être appli- 
qués que socialement, et l'économie dans les moyens de pro- 
duction, par leur emploi comme moyens communs de travail 
social combiné. 

« Mais avec la diminution du nombre des magnats du capital 
qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procédé 
de transformation, s'accroissent aussi la misère, l'oppression, 
le servage, la dégradation et l'exploitation, et tandis que 
parallèlement la classe grossissante des prolétaires, unis et 
organisés par le mécanisme même de la production capitaliste, 
se montre plus exigeante et plus puissante dans ses résultats. 

Le monopole du capital deviendra enfin lui-même une entrave 
au monde de production qui a fleuri sans lui et avec lui. Alors 
aura sonné l'heure de la propriété privée capitaliste : les expro- 
pria teur s seront expropriés. 

« Le mode de production et d'appropriation capitaliste a 
été la première négation de la propriété privée et basée sur le 
propre travail de son possesseur. Maintenant, cette négation 



LE SOCIALISME INTEGRAL 8l 

s'annihile elle-même et elle pousse au rétablissement de la 
propriété individuelle, mais sur la base de l'acquisition de l'ère 
capitaliste, notamment sur la base de la coopération des travail- 
leurs libres possédant la terre et les moyens de production 
en commun. 

La transformation précédente de la propriété privée, mor- 
celée et reposant sur le travail de son possesseur, était infiniment 
plus longue et plus difficile que la transformation du capital 
privé, mais déjà basé, en fait, sur un mode social de travail 
collectiviste. 

« Autrefois, il s'agissait de l'expropriation des masses populai- 
res par quelques usurpateurs ; il s'agit maintenant de l'expro- 
priation de quelques usurpateurs par la masse du peuple.» 

Nous sommes moins fatalistes, moins optimistes que l'illustre 
auteur du Capital ; l'histoire nous apprend que les probabilités 
historiques ont souvent été démenties par des régressions 
soudaines aux incalculables désastres ; mais, dans le cas présent, 
le doute ne nous paraît pas possible. La détresse morale, les 
épouvantes de l'état de guerre, le mal agricole et commercial, 
non moins profond, non moins intolérable que le mal indus- 
triel, les absurdités de tout genre, les iniquités et les spoliations 
du monde économique, les servitudes et les douleurs du monde 
familial, poussent irrésistiblement l'humanité vers des issues 
nouvelles que seul le collectivisme peut lui offrir. 

La transformation sociale, dont la nécessité économique vient 
d'être démontrée, ressort aussi de l'étude générale de l'évolu- 
tion humaine. Un de nos anthropologistes les plus consciencieux 
et les plus compétents, le Dr. Letourneau, qui est en outre, un 
des représentants les plus qualifiés du matérialisme, conclut 
comme suit dans son beau livre Y Évolution de la morale : 

« Etudiées au point de vue transformiste, les sciences natu- 
relles nous enseignent que l'homme a été engendré par la bête, 
l'humanité par l'animalité. Interrogée suivant la même méthode, 
l'histoire de l'évolution morale répond que l'homme a été d'abord 
bestial, puis sauvage, puis barbare, enfin civilisé, mais fort 
imparfaitement, qu'il doit s'amender encore, que sa destinée 
est de grandir et de gravir toujours. 



$2 LE MYSTERE CAPITALISTE 

Cette perspective d'un progrès indéfini, c'est la foi moderne, 
et cette croyance nouvelle remplace avantageusement le mirage 
des paradis évanouis ; elle nous soutient et nous console au 
milieu des épreuves publiques et privées. Encouragés par elle, 
nous nous regarderons comme les ouvriers d'une œuvre 
toujours inachevée, mais à laquelle tous les hommes petits et 
grands, obscurs et célèbres, peuvent et doivent mettre la main. 
Si cruelles que puissent être les misères, les injustices, les 
calomnies du présent, nous les pouvons tenir pour des accidents 
du long voyage de l'Humanité à la recherche du mieux, et, 
tout en nous efforçant d'y remédier, les prendre en patience. 
Nos devanciers, nous le savons, ont été plus malheureux que 
nous, mais un avenir supérieur à notre présent attend nos descen- 
dants puisque tant que les conditions cosmiques permettront au 
genre humain de durer, il lui faudra acquérir et conquérir une 
somme toujours plus grande de justice et de lumière, par suite 
de bonheur.» 

En un mot, philosophie, histoire, économie sociale, anthropo- 
logie s'accordent pour marquer l'orientation progressiste de l'évo- 
lution humaine ; c'est là le fait considérable qu'a magnifiquement 
célébré, et ajuste titre, en une page vibrante, un de nos philoso- 
phes de grand souffle (i) : 

Naturalistes et historiens, dit-il en substance, sans s'être enten- 
dus et en travaillant séparément sont arrivés aux mêmes con- 
clusions novatrices. 

A quel plus solide rocher pourrions-nous attacher nos es- 
pérances ? 

Tout annonce l'avènement prochain du socialisme, et incon- 
testablement nous sommes à l'un de ces tournants cycliques de 
l'histoire, où « ce qui était n'étant plus, et ce qui sera n'étant pas 
encore » (2), la minorité pensante et la majorité souffrante mar- 
chent, dans les ténèbres de la lutte, à la conquête de nouveaux 
cieux et d'une terre nouvelle. 

De « nouveaux cieux », c'est-à-dire d'une conception philoso- 



(1) Edgard Quinet : La Création. 

(2) A. de Musset : Confession d'un enfant du siècle. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 83 

phique et éthique en harmonie avec les découvertes scientifiques 
et les progrès moraux du siècle. D'une « terre nouvelle, » c'est-à- 
dire d'institutions politiques et d'une organisation économique 
conformes aux besoins plus élevés et plus ardemment ressentis 
des travailleurs de tous genres ou, — ce qui revient au même, — 
aux nécessités modernes de la production, de la circulation et de 
la répartition des richesses, enfin humanisées. 

A chaque époque palingénésique, l'ensemble des aspirations 
se précise dans une idée appelée à marquer de son sceau dia- 
manté le nouveau stade de civilisation qui commence et à lui 
donner l'impulsion pour des siècles. 

Il y a seize cents ans, lorsque les nautonniers antiques eurent 
entendu, dans le silence de la mer immense, retentir par trois 
fois le cri d'épouvantement et de détresse qui annonçait la 
mort des anciens Dieux, l'idée messianique apparut, lumière 
rédemptrice, éclairant soudain le ciel noir du paganisme épuisé 
et la terre désolée du romanisme odieux : une heure nouvelle 
avait sonné au cadran des siècles, et le christianisme méprisé et 
persécuté, jusque là, allait prendre l'empire du monde. 

Notre époque, que trois siècles de philosophie ont affranchie 
dans son élite intellectuelle, qu'un siècle de conquêtes scientifi- 
ques, de révolutions politiques et de transformations économi- 
ques, a rendue apte aux plus audacieuses, aux plus splendides 
réalisations sociales, attend, elle, son salut de l'idée socialiste 
qui fermente dans toutes les profondeurs, dans toutes les dou- 
leurs, dans toutes les espérances contemporaines. 

C'est pourquoi, malgré les tristesses, les troubles conflits, les 
obscurités et les menaces de l'heure présente, le socialisme est 
devenu l'étoile conductrice des peuples. 

Voyez plutôt : 

Son irrésistible puissance éclate si brillante que même ses 
ennemis confessent sa force et lui prédisent l'empire, tandis que 
dans la minorité lettrée et dans les masses profondes des prolé- 
tariats, ses partisans, « plus nombreux que le sable de la mer », 
abaissent les frontières des Etats rivaux, arrachent les bornes 
des vieux partis politiques et des écoles sectaires, pour lui ouvrir, 
plus vite, la voie souveraine du triomphe. 



84 LE MYSTÈRE CAPITALISTE 

Que ce soit notre consolation ! 

Sans doute, nous ne moissonnerons ni ne cueillerons dans cette 
terre promise du bien moral et social universel ; mais elle est là 
devant nous, la félicité humaine rayonnant à l'horizon bleu d'un 
lendemain qui se rapproche rapidement. 

Comme le grand Hébreu de la légende biblique, nous mour- 
rons tout proche du but, en Moab, sur le mont Nébo d'Abarim. 
Avant d'être clos par la dispensatrice du grand repos, nos yeux 
auront vu les Chanaans socialistes de l'avenir, où, plus heureux 
que nous, profitant de nos travaux, de nos souffrances et de nos 
combats, entreront les fils de notre peuple. 



->*<r 



CHAPITRE II 



La Protestation communiste dans le passé 



I. Le Communisme sacerdotal. — II. Le Communisme platonicien. — III. Le Commu- 
nisme chrétien. — IV. La Réalisation catholique. — V. Thomas More. — VI. Campa- 
nella et divers. — VIL Morelly et divers. 



Après avoir signalé l'attenance du socialisme avec les principales 
manifestations de l'esprit humain, et montré que le triple problème 
moral, politique et économique contemporain, ne peut être conve- 
nablement résolu que par une rénovation sociale de caractère 
intégral, on voudrait, avant de rechercher les conditions d'éta- 
blissement d'un ordre nouveau, donner une idée exacte du 
socialisme lui-même. Pour ce faire, il convient de caractériser 
avant tout ses diverses phases de formation. 

Subissant, comme toutes choses, la loi universelle de Y étemel 
devenir, de Parménide, d'Heraclite, de Pythagore (i), de Hegel et 

(i) Pythagore n'est pas habituellement compté parmi les ancêtres de l'évolutionnisme. 
Il en eut pourtant un sens très net, à preuve ces paroles de son disciple immédiat 
Occelus Lucanus, si bien dans la donnée évolutionniste moderne qu'on pourrait, sans 
anachronisme apparent, les attribuer à Hœckel, Herbert Spencer ou Letourneau : « Les 
« sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes pour être remplacées par 
« d'autres générations de sociétés, comme nous serons, nous autres, remplacés par 
« d'autres générations d'hommes. » 



86 LE COMMUNISME SACERDOTAL 

des évolutionnistes modernes ; une doctrine ne peut être bien 
comprise et bien interprétée, que si tout d'abord a été dévoilé 
le mystère de son évolution, dans les différents milieux histori- 
ques et sociaux qu'elle a déjà traversés. 

On nous objectera, il est vrai, que pour le socialisme il ne 
s'agit pas de remonter bien haut, ce fils de la Révolution française 
et du développement économique, dont le nom même est 
récent (i), n'étant compté que depuis un siècle parmi les facteurs 
de la politique européo-américaine. Ceci n'est vrai que pour la 
forme actuelle du socialisme, car ainsi que l'enseigne de 
Laveleye (2) : « Les aspirations socialistes, tantôt sous forme de 
« protestation contre le mal existant, tantôt sous celle de plans 
« utopiques de reconstruction sociale, se firent jour dès que 
« l'homme eut assez de culture pour ressentir les iniquités 
« sociales ». 

La très incomplète esquisse qui va suivre aura pour but de 
suivre dans son évolution, la protestation communiste dans le 
passé, de montrer qu'elle remonte aux premiers jours de la civi- 
lisation et qu'avec des caractères divers, elle s'est affirmée, théori- 
quement ou pratiquement, à tous les moments décisifs de 
l'histoire. 



I. L'Age d'Or et le Communisme Sacerdotal 



Il était de croyance générale dans l'antiquité gréco-romaine et 
même — avec des variantes de forme — chez tous les peuples, 
qu'une longue période d'égalité complète, de liberté joyeuse, de 
justice idéale, de communisme universel avait fleuri autour du 

(1) Le mot socialisme fut créé, en 1838, par Pierre Leroux, pour être opposé (ainsi 
que cet écrivain nous l'apprend lui-même dans La Grève de Samare^) à individualisme 
qui commençait à avoir cours. L. Reybaud, dans son ouvrage fameux : Les Réformateurs 
contemporains, adopta le néologisme de Pierre Leroux et le popularisa si vite et si bien 
qu'on l'en crut l'auteur. 

(2) Emile de Laveleye : Le Socialisme contemporain. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 87 

berceau de tous les peuples. Tous auraient été primitivement 
innocents et heureux ; auraient ignoré les fléaux de la guerre, de 
la servitude, de la misère et des iniquités de tout genre que, 
véritable boîte de Pandore, l'individualisme subséquent laissa 
tomber sur la pauvre espèce humaine. 

Cette croyance, si longtemps rappelée par les Saturnales, est 
trop universelle pour ne pas avoir un fondement historique (i) ; 
elle donne en tous cas un brevet de haute et antique noblesse 
au communisme qui fut ainsi tenu pour une forme sociale supé- 
rieure, que rendait seule impraticable la méchanceté des hom- 
mes (2). On le prenait tellement ainsi, que les prêtres de tous 
les temples initiatiques, les adeptes de toutes les grandes écoles 
philosophiques, vécurent toujours en commun, pour bien mar- 
quer leur supériorité intellectuelle et morale. Il en fut ainsi 
notamment des prêtres initiés de Thèbes, de Memphis, de Sais, 
d'Héliopolis, de Neith, en Egypte; de Delphes, d'Eleusis, de 
Samothrace, dans le monde hellénique. Les gymnosophistes de 



(1) Les récents travaux des ethnologues, des anthropologistes et des historiens ne 
permettent plus de mettre en doute l'existence d'une période confuse de communisme 
promisque, ayant précédé l'individualisme familial et propriétaire. Les sanglantes explo- 
sions et les excès de l'individualisme naissant, qui allait être l'obscur point de départ 
d'un état supérieur, mais qui ne fit d'abord qu'apporter plus de douleurs, en intensifiant 
la lutte, — purent donner du passé le vague regret qui, s'idéalisant plus tard, grâce 
aux poètes, devint la belle Légende de l'Age d'Or. Il y a aussi à tenir compte du fait 
affirmé ou relaté par les prêtres de Sais, par Homère, Hésiode, Euripide, Platon, Pline 
l'Ancien, Diodore de Sicile, Strabon, Elien, Tertullien, d'un grand continent abritant 
un peuple de civilisation avancée et qui aurait disparu dans un effroyable cataclysme 
géologique. 

Divers auteurs modernes et notamment Orviedo, Rudbeck, Latreille, de Boè'r, Bailly, 
Mac Culloch, Fabre d'Olivet, Bory de Saint-Vincent, Tournefort, Rienzi, M m6 Clémence 
Royer ont conclu à la réalité d'une Atlantide ensevelie dans les flots et ils la placent 
le plus généralement entre l'Europe et l'Amérique. Le nom d'Océan Atlantique n'aurait 
pas une autre origine. 

Ajoutons que, si nous en croyons les Théosophes ou néo-bouddhistes, bien autrement 
affirmatifs, l'Atlantide aurait été engloutie il y a seulement 11 500 ans; mais cet affais- 
sement aurait été précédé, bien des milliers d'années avant, de l'affaissement d'un 
continent plus vaste encore appelé Lémuria, dont Y Atlantide n'était qu'un prolongement. 
A la science, par des fouilles sous-marines, de vérifier ces affirmations. Quoi qu'on 
puisse penser actuellement, ce sont évidemment ces traditions confuses et complexes qui 
ont donné naissance à la Légende de l'Age d'Or, et nous devions les rappeler. 

(2) Voir Hésiode : Les Travaux et les Jours ; Ovide : Les Métamorphoses ; Lucien de 
Samosate : Dialogues et particulièrement les Epîtrcs saturnales. 



88 LE COMMUNISME SACERDOTAL 

l'Inde, les druides gaulois, les prophètes juifs de Jéricho, de 
Galgala, de Béthel et de Rama avaient aussi adopté le régime de 
la communauté. 

Parmi les écoles philosophiques qui se soumirent aux nobles 
règles de la vie commune, il convient de noter particulièrement 
l'école pythagoricienne dont Y Institut communiste de Crotone — 
que détruisit une démocratie soupçonneuse conduite par le 
démagogue Cyclôn — a marqué profondément son empreinte 
sur les tables d'airain de l'histoire. 

La devise pythagoricienne mise en pratique à Crotone était 
ainsi formulée : « La justice est le commencement de l'égalité, 
« l'amitié en est l'acheminement ; l'amitié est une communauté, 
« tous les biens doivent être communs entre amis ». C'était 
toujours le communisme aristocratique (i). 

Ainsi, considéré comme le privilège des «supérieurs», le 
communisme ne pouvait être d'abord envisagé comme un desi- 
deratum social, les philosophes réformateurs (2) qui proposèrent 
ou accomplirent la démocratisation des cités helléniques n'allèrent 
jamais au-delà des revendications plébéiennes et n'eurent pour 
argument traditionnel que l'évocation du souvenir d'anciennes 
libertés, d'anciens domaines communaux confisqués par les 
riches. 

Disons entre parenthèse, que dans la démocratie athénienne, 
cet égalitarisme alla très loin. «.Non seulement, dit Albert 
Regnard, dans sa belle étude Aryens et Sémites, non seulement 
on prenait soin d'élever les enfants des guerriers morts pour la 



(1) Chez ce peuple hellène qui, au dire de Goethe, « conçut le mieux le songe de la 
vie », et au dire de Varron, compta un moment plus de deux cents sectes ayant pour 
but la recherche du bonheur, il n'est pas jusqu'aux épicuriens qui, pendant la vie du 
maître, n'aient pratiqué une sorte de communisme volontaire : 

« Èpicure ne voulut point imiter Pythagore, qui disait qu'entre amis tout doit être 
commun ; il trouvait qu'un tel établissement marquait de la défiance, il aimait mieux 
que les choses fussent sur un pied tel que chacun contribuait volontairement aux besoins 
des autres, quand cela était nécessaire. Il est sûr que cette idée approche plus de la 
perfection que ne le fait la communauté des biens et qu'on ne saurait assez admirer 
l'union des disciples d'Épicure et l'honnêteté avec laquelle ils s'aidaient, chacun demeu- 
rant maître de son patrimoine. » (Bayle : Dictionnaire historique et critique). 

(2) Thaïes et Hippodome de Millet, Charondas de la Grande-Grèce, Zaleucus, Solon 
et Clisthéne d ? A.thénes, Philéas de Chalcédoine, etc. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 89 

patrie, non seulement des secours étaient distribués à ceux que 
leurs infirmités rendaient incapables de travailler, mais, ce qui 
valait encore infiniment mieux, en dépit des critiques intéressées 
du réactionnaire Aristophane, tous les citoyens recevaient le 
triobole, en dédommagement du temps qu'ils passaient chaque 
jour à l'Ecclesia. Et lorsque Périclès eut établi, par une inspiration 
de génie, les dikastéries si niaisement plaisantées par le même 
Aristophane et qui ne sont pas autre chose que cette institution 
du jury, dont les modernes s'attribuent à tort l'invention, les 
trois oboles données aux citoyens appelés à siéger en si grand 
nombre, furent encore une de ces mesures sociales excellentes, 
de nature à prévenir, de la façon la plus efficace, le développement 
du paupérisme ». Cela est si vrai, que plus tard Isocrate put dire : 
« Il n'y a personne qui soit assez pauvre pour faire honte à l'État 
par la mendicité ». Un auteur qui n'est pas suspect de partialité 
pour nos ancêtres Aryens, a calculé que les citoyens d'Athènes 
recevaient en moyenne plus de 250 francs par tête et par an, ce 
qui correspond à 1,000 francs de la valeur actuelle (1). 

Rien d'étonnant après cela qu'Aristote ait pu écrire : « Le 
moyen d'arriver à la tyiannie, c'est de gagner la confiance de la 
foule. Or, on gagne la confiance de la foule en se déclarant 
l'ennemi des riches. Ainsi procédèrent en effet Pisistrate à 
Athènes, Théagène à Mégare, Denys à Syracuse (2). 



II. Le Communisme Platonicien 



Cependant malgré la dérivation de l'égalitarisme démocratique, 
la protestation communiste ne resta pas toujours enveloppée de 
mystères dans les sanctuaires initiatiques et dans les instituts 



(i)'Très exact : nous refusons cependant d'admirer sans réserves devant l'iniquité et 
la douleur de l'esclavage qui donnaient à tout ceci un fondement d'injustice. Ces citoyens 
d'Athènes n'étaient en somme qu'une minorité, vivant au dépens d'une majorité esclave, 
dépouillée de tout droit humain et pressurée jusqu'au sang. 

(2) Aristote : Politique, V, 



90 LE COMMUNISME PLATONICIEN 

philosophiques ; elle trouva dans un philosophe illustre, d'un 
génie littéraire si grand, que son éloquence fut qualifiée de 
divine, un interprète glorieux (i). 

A rencontre de ses contemporains, Platon crut que le régime 
communautaire ne devait pas être seulement réservé aux supé- 
rieurs, qu'il pouvait être progressivement appliqué dans la Cité 
même. Et, d'une cité, ainsi régie, il traça dans sa ^publique, une 
description souvent fautive par l'idée, mais que la magie du 
style a immortalisée. 

Dans la ^publique, la Cité est divisée en quatre classes : i° 
Les magistrats et les sages ; 2° Les guerriers ; 3 Les artisans, 
les laboureurs et les commerçants ; 4 Les esclaves. Les deux pre- 
mières classes pratiquent la communauté complète, et, même 



(l) Platon, dont le vrai nom est Aristoklès, descendait d'une très illustre famille athé- 
nienne. Il se rattachait par son père, le philosophe Ariston, à la descendance de Codrus, 
et par sa mère, Périktione, à la descendance de Solon. Il naquit l'an 428 ou 429 avant 
l'ère vulgaire, l'année même de la mort de Périclès et deux ans après le commencement 
de la guerre dite du Péloponèse, entre Athène représentant la démocratie et Sparte 
représentant l'aristocratie. Sa jeunesse se passa au milieu des horreurs de cette guerre 
civile qui dura un quart de siècle et se termina, comme on sait, par la défaite de la 
démocratie athénienne, le règne exécrable des Trente Tyrans et la domination de l'odieuse 
Sparte, préface de l'asservissement de la Grèce. 

L'éducation de Platon, dit Kirchmann dans sa Plato's Leben, fut très soignée et confiée 
par son père aux meilleurs maîtres. Il excella de bonne heure dans la poésie, la gym- 
nastique et la musique. Il avait trente ans quand il fut présenté à Socrate qui, la nuit 
précédente, nous dit encore Kirchmann, avait rêvé qu'après s'être posé sur ses genoux, 
un cygne, dont les ailes avaient poussé subitement, s'était envolé d'un trait jusqu'au 
ciel, en poussant un harmonieux chant d'amour. 

Après la mort de Socrate, Platon se retira à Mégare, chez un admirateur de Socrate, 
mais il n'y resta pas longtemps. Il parcourut la Cyrénaïque, l'Asie-Mineure, l'Egypte. 
A Cyrène, il étudia les mathématiques sous Théodore ; en Egypte, il se fit initier par 
les prêtres égyptiens. Il revint à Athènes pour partir de nouveau, cette fois, pour la 
Grande-Grèce ( où il s'initia à la doctrine pythagoricienne sous Architas de Tarente) et 
en Sicile ( où il convertit Dion, le beau-frère de Denys l'ancien et le futur chef réfor- 
mateur de la cité de Syracuse). 

Pour avoir voulu tenter de réconcilier les deux beaux-frères, Platon fut enlevé par 
les agents de Denys et vendu comme esclave. Anikéris le racheta, et, comme, dans 
ce même but, des citoyens d'Athènes avaient fait une souscription, le produit en fut 
employé à l'achat de ces jardins d'Akademos, que Platon allait rendre si célèbres (on 
sait que c'est d'eux qu'est venu le mot Académie). Alors commença cet enseignement 
philosophique par la parole et par la plume qui valut à Platon le titre de divin et une 
gloire que vingt-trois siècles n'ont pas obscurcie. Platon mourut charge de gloire, à 
l'âge de quatre-vingt et un ans. (B. Malon : Histoire du Socialisme, tome 1 er ). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 91 

chez les guerriers, les femmes sont communes. Pour les tra- 
vailleurs, il y a égalité seulement, non communauté absolue ; les 
terres sont inaliénables, mais partagées périodiquement entre 
les familles des laboureurs qui doivent les cultiver au profit de 
l'Etat. 

Pour tout le monde, repas communs, éducation commune, 
vêtements uniformes, habitations semblables. Les enfants appar- 
tiennent à la société. Dans la troisième classe le mariage est 
réglé fort rudimentairement. Chaque année, on tire au sort et 
chaque homme a la femme qui lui est attribuée ; il la garde un 
an, après quoi le sort est de nouveau consulté. Un homme peut 
avoir ainsi (car la monogamie est de rigueur), quinze ou vingt 
femmes successives ; de même, la femme quinze ou vingt maris 
successifs. 

Comme il importe cependant que les mariages soient assor- 
tis, « les magistrats usent de fraudes pieuses pour faire que le 
sort se prononce conformément à leurs vues ». 

Malgré cette singulière organisation matrimoniale qui marque 
un singulier mépris de la personne humaine, les femmes ne sont 
nullement asservies ; elles sont appelées aux mêmes emplois que 
les hommes ; elles sont même guerrières : elles sont préparées à 
tout cela par l'éducation qui est commune pour les deux sexes. 

Dès leur naissance, les enfants sont portés dans un bâtiment 
spécial que nous appellerions maintenant [hÇourricerie, où tous 
sont élevés comme Enfants de la Patrie, sans connaître ni leur 
père, ni leur mère, et obligés, par conséquent, de se considérer 
tous comme frères. 

Le nombre des familles de la Cité est fixé à 5, 400 ; on encou- 
rage ou l'on arrête la population, selon la nécessité, par les hon- 
neurs, la honte et les avertissements des vieillards. Dans cer- 
tains cas, l'avorte'ment est permis ; il est obligatoire pour les 
femmes de plus de quarante ans ; les enfants trop faibles ou dis- 
graciés sont sacrifiés. Ces lois Spartiates s'appliquent à toutes les 
classes. Du reste il ne s'agit pas de castes, dans l'utopie plato- 
nicienne, on peut passer d'une classe à l'autre, « car, dit Platon, 
vous êtes frères ; mais le Dieu qui vous a formés a fait entrer de 
l'or dans la composition de ceux qui sont propres à gouverner ; 
aussi sont-ils plus précieux. 



L)2 LE COMMUNISME PLATONICIEN 

« Il a mêlé de l'argent dans la formation des guerriers ; le fer 
et l'airain dans celle des laboureurs et des artisans ; mais il pourra 
se faire qu'un citoyen de la race d'or ait un fils de la race d'argent, 
et qu'un citoyen de la race d'argent engendre un fils de la race 
d'or ; et que la même chose ait lieu à l'égard de la troisième 
race ». 

La quatrième race (les esclaves) était progressivement suppri- 
mée, ce qui est fort louable. Malheureusement, la louange doit 
être limitée, comme on le voit déjà ; seulement il convient d'ajou- 
ter que Platon ne fut inférieur que lorsqu'il s'inclina devant les 
coutumes de son temps (sacrifices des faibles à la naissance (i), 
proscription des attractions personnelles dans la formation des 
couples, maintien des classes, etc.). « On a remarqué, avertit un 
« historien philosophe, trop peu connu, que partout où Platon 
« est au-dessous de lui-même, c'est lorsque, grâce aux idées aris- 
« tocratiques que lui avait données son maître Socrate, il voulait 
« prendre Sparte pour modèle » (2). 

Ce que, à l'auteur de la République — et par une extension 
quelque peu excessive aux socialistes, — on a le plus reproché, 
c'est la théorie platonicienne de la « communauté des femmes ». 

Nous en dirons quelques mots. 

Tout d'abord, le mot « communauté des femmes » qui signi- 
fie la femme réduite à l'état de chose, est impropre, en cette cir- 
constance. Platon est, en réalité, le premier partisan de l'égalité 
des femmes. « Tant vaut la femme, tant vaut l'homme, » en- 
seignait-il, et il recommandait que les deux sexes eussent la 
même éducation (3). 

Il alla même jusqu'à reconnaître des droits politiques aux fem- 
mes. Il n'en fut pas moins blâmable de recommander la promis- 



(1) Singulière sélection que cette sélection purement physique ! Ainsi Victor Hugo 
qui ne paraissait pas né viable, et Byron qui avait un pied bot auraient été sacrifiés et 
jetés dans la barathre ! 

(2) J. Denis: Histoire des idées morales dans l'antiquité. 

(3) On lit dans les Lois : « En général nos lois auront une égale action sur un sexe 
« et sur l'autre. Les femmes ont une si grande influence sur les hommes que ce sont 
« elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont accoutumées à une vie 
« molle et somptueuse, vous pouvez dire que les hommes sont corrompus et amollis.» 

Combien de démocrates de nos jours n'en sont pas encore là ? 



LE SOCIALISME INTEGRAL 93 

cuite que les pythagoriciens avaient écartée. Mais il faut bien dire 
que cette promiscuité, dont l'idée nous révolte justement et qui 
est incompatible avec le sentiment assez moderne de l'amour et du 
respect de la personne humaine, n'inspirait pas alors la même 
horreur, comme le prouve, entre autres faits, la considération 
dont jouissait l'hétaïrisme ( i ) . 

La théorie promiscuitaire était en outre aussi un legs tradi- 
tionnel de cette légende de Y Age d'or, souvenir confus et idéalisé 
d'un passé disparu, de communisme promisque (2). 

Tout cela excuse bien un peu Platon. 

Géniales, en revanche et encore d'actualité sont les idées de 
l'auteur de la République sur l'éducation à laquelle il donne pour 
but « la perfection du corps et de l'âme », et sur le système pénal 
qu'il veut moraliser. En cela il fut de plus de vingt-trois siècles 
en avant, puisque nous n'avons pas encore entièrement réalisé, 



(1) Les seuls noms de femmes qui restent dans l'histoire de la période vivante de 
l'Hellénie sont des noms d'hétaïres, on n'a que l'embarras du choix: Lais, Phryné, Thaïs, 
Myrrhina, Théodote, Laœna, Lamia, etc. Ce n'est pas à ses poésies lyriques que la 
grande poétesse Sapho doit l'immortalité qui s'attache à son nom. Des femmes légi- 
times, on ne connaît que les exploits de harengères que nous ont contés Aristophane 
et Euripide. Les Athéniens ne pardonnèrent pas au glorieux Periclès lui-même d'avoir 
voulu faire exception à la règle. Sa légitime épouse, Aspasie, épousée il est vrai au 
mépris de la coutume interdisant aux patriciens de se marier à des étrangères, fut calom- 
nieusement qualifiée d'hétaïre, parce que, au lieu de rester au Gynécée, elle recevait 
et éblouissait de son esprit les philosophes, les orateurs et les poètes de son temps. 

Une seule épouse régulière a laisse son nom dans l'histoire, c'est Xantippe et le 
privilège n'est pas enviable, la femme de Socrate étant restée le type de l'épouse 
acariâtre. Que sait-on d'elle d'ailleurs, sinon qu'au moment de prendre la ciguë, 
Socrate se félicita de mourir disant qu'au moins, de la sorte, il échappait à Xantippe. 
On voit par là que les Hellènes n'avaient guère le culte de la religion conjugale. Du 
reste, ils n'y mettaient pas d'hypocrisie. « Nous avons, disait Demosthènc dans un 
plaidoyer célèbre, nous avons des amies (hétaïres) pour les voluptés de l'âme, des 
courtisanes (pallakas) pour la satisfaction des sens ; des femmes légitimes pour nous 
donner des enfants et garder la maison. » Les modernes ont généralement supprime 
les hétaïres ; pour le reste, on sait ce qu'il en est. 

(2) Que le communisme primitif se soit étendu aux relations sexuelles, cela ne peut 
plus être mis en doute. Voir à ce sujet Giraud-Teulon : Les origines de la famille ; 
Bachofen : Das {Mutterrecht ; Mac Lennan : Primitive mariage ; Morgan : Consanguinity 
and affinity of the human family ; F. Engels : L'origine délia famiglia, délia proprietà 
privata dello stato, in rela^ione aile ricerche di Luigi Morgan, traduction italienne de 
Pasquale Martignetti. Voir du reste pour plus d'éclaircissement sur ce sujet, le chapitre 
VI du présent ouvrage. 



94 LE COMMUNISME PLATONICIEN 

sur ces deux points, son idéal qui reste celui des progressistes 
contemporains (i). 

Louables aussi sans restriction, les idées de Platon sur la 
guerre qu'il interdit entre Hellènes et qui, selon lui, même con- 
tre les Barbares, doit être faite sans brigandages et sans mas- 
sacres. 

De vues de ce genre, la T^èpublique abonde, et c'est pourquoi, 
malgré les taches qui l'obscurcissent, elle a traversé les siècles, 
rayonnante des atours immortels que lui ont prodigués les muses 
divines. Elle a encore des admirateurs (2) 

Est-il besoin de le dire, la très vaillante et très individualiste 
démocratie hellénique ne pouvait accepter de s'enfermer dans un 
communisme si étroit. Platon le comprit et, à l'usage de ses 
contemporains, il écrivit les Lois (3) dont la renommée dépassa 
celle pourtant si grande de la ^publique. 

En ce nouvel ouvrage, le grand ancêtre hellénique du com- 
munisme eut bien soin de marquer que les réformes égalitaires 



(1) André Lefèvre : Histoire de la Philosophie, qui est très défavorable à Platon le 
loue aussi sur ce point : «Platon, dit-il, émet des idées justes sur le pouvoir civilisateur 
« de l'instruction et sur l'application corrective du châtiment dérivé de la justice, non 
a de vengeance. » 

(2) Le modèle le plus parfait de ces utopies (antiques) est cette œuvre merveilleuse 
du spiritualisme hellénique : la République de Platon. ( E, de Laveleye : Le Socialisme 
contemporain). « Platon reste toujours un modèle comme élaborateur d'un état idéal et 
ses principes fondamentaux appellent encore la réflexion, surtout étant donnée la période 
de crise que nous traversons ». Mohl : Geschichte und Litteratur der Staatswissenschaft). 

(3) D'après les Lois le territoire devait être partagé en lots et tiré au sort entre 
cultivateurs qui gardaient leur lot (sans pouvoir l'augmenter) jusqu'au jour où un nouveau 
partage était nécessaire. 

Les métaux précieux étaient prohibés, le commerce durement réglementé. Les familles 
pouvaient acquérir des richesses mobilières jusqu'à concurrence d'une valeur quadruple 
de leur lot de terre. 

Les trois magistrats suprêmes étaient annuels et élus au suffrage universel. Les filles 
ne devaient point avoir de dots et chaque homme pouvait choisir sa femme dans toutes 
les classes. La population entière était divisée en trois chœurs : l° chœur des enfants ; 
2° chœur des jeunes gens de moins de trente ans ; 3 chœur des individus de plus de 
trente ans. 

La République devait envoyer des observateurs chez les autres peuples, pour recher- 
cher quelles étaient leurs meilleures lois. Les poètes étaient tolérés, mais il leur était 
interdit de corrompre la population par des chants licencieux. La pêche et la chasse aux 
oiseaux, qui habituent à une lâche cruauté, étaient interdites. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 95 

ne pouvaient être qu'un acheminement à la République com- 
munautaire. 

« L'État le plus parfait, est-il dit dans le préambule des 
Lois, l'État le plus parfait, est celui dans lequel on pratique à 
la lettre l'antique adage (phytagoricien) que tout est réellement 
commun entre amis. Quelque jour que cela arrive ou doit 
arriver, les femmes, les enfants et les biens soient communs ; 
qu'on mette tout le soin imaginable à faire disparaître d'entre 
les hommes jusqu'au nom de la propriété, afin que soient 
communes autant que cela sera possible, même les choses que la 
nature a données à l'homme en propriété comme les yeux, les 
mains, les oreilles, au point que tous les citoyens croient voir, tra- 
vailler, entendre en commun et approuvent ou blâment toutes les 
mêmes choses et que leurs peines ou leurs plaisirs soient tout à 
fait partagés. En un mot, partout où les lois se proposent de 
Faire l'État parfaitement Un, là est le commun de la vertu poli- 
tique et les lois ne peuvent avoir une meilleure direction. Cet 
État est la demeure des dieux ou des fils des dieux (les initiés) 
et le séjour du plus parfait bonheur. Le sage ne consentira 
jamais à en gouverner d'autres (i). » 

Riche en admirateurs, Platon n'eut pas d'imitateurs, et il reste 
le seul représentant théorique du communisme dans l'antiquité. 
11 nous faut franchir cinq siècles pour saluer Apollonius de 
Tyane, qui en même temps qu'une morale supérieure, prêchait 
aux foules suspendues à ses lèvres éloquentes, la communauté 
des biens, comme l'avaient autrefois commandée les deux grands 
maîtres, Pythagore etPlaxon. 

Un siècle après, le grand thaumaturge pythagoricien, le néo- 
platonicien Plotin, ayant gagné à sa cause l'impératrice Solinine, 
femme de l'empereur Gallien, voulut réaliser la République du 
divin maître dans une ville de Campanie. Une intrigue de cour 
fit échouer le projet. 



(i) C'est un peu excessif, mais sincère. En effet, éblouis par la lecture des Lois, 
sept peuples : les Arcadiens, les Thébains, les Cretois, les Phyrréens et les Syracusains 
demandèrent une constitution à Platon. Le philosophe répondit : Voulez-vous établir 
l'égalité? Ces peuples ayant refusé, il ajouta : Cherche^ un autre législateur et bâtisse^ 
vos villes que des despotes viendront asservir ou détruire. 



96 LE COMMUNISME PLATONICIEN 

A ce moment, l'idée hellénique était épuisée, les stoïciens 
dont les nobles enseignements étaient le refuge des grandes âmes 
dérivaient d'une inspiration ascétique. De là la théorie de 
Xaprœgmène et de Xapoprœgmène, la distinction entre le bien et 
la vertu, et l'abandon, en somme, de la revendication de réformes 
sociales profondes, même pendant la splendide époque automne 
qui vit sur le trône impérial les Antonins et les Marc-Aurèle, 
auxquels, en franchissant les temps, il convient de rattacher 
Julien, « l'homme le plus digne de gouverner les hommes », 
selon Montesquieu. Le vieux monde s'abandonnait lui-même. 
Contrairement à l'antique et belle prescription de l'oracle célèbre 
de Cos : Il est divin de travailler à vaincre la douleur, Lucien, 
moitié ironique, moitié sérieux, faisait répondre par son Saturne 
gérontisé, à une réclamation des pauvres : « Il est trop difficile de 
rectifier les destins filés par Clotho et les autres Parques. Résignez- 
vous, je dirai aux riches de ne pas trop abuser ». 

C'était l'abdication, l'épuisement, malgré l'efflorescence d'une 
splendide élite philosophique, malheureusement plus soucieuse 
de perfection individuelle que de propagande et de réalisation, 
de morale introspective que de morale sociale. 

Le grand Pan était bien mort, le christianisme pouvait venir. 



III. Le Communisme Chrétien 



Avec les premiers chrétiens, le communisme perdit sa tradition 
de noblesse et son aristocratisme ; il devint une simple forme de 
renoncement pour les riches. Il ne s'agissait plus ici, comme chez 
les philosophes du monde hellénique, de réformer de trop criants 
abus, de trouver un système d'organisation sociale basé sur la 
justice et devant aboutir au bonheur universel : on se dépouillait 
de ses biens, exclusivement pour plaire au nouveau Dieu qui 
avait voulu, croyait-on, que la vie ne fût qu'une épreuve doulou- 
reuse, ayant pour enjeu terrible ou une éternité de bonheur 
égoïste avec quelques élus, ou bien — avec la presque totalité 



LE SOCIALISME INTEGRAL 97 

de l'espèce humaine — une éternité de supplices à faire reculer 
l'imagination d'un Caligula et d'un Néron. 

Pourtant les commencements, en la petite église de Jérusalem, 
sous la direction de Pierre, furent touchants : 

« La multitude de ceux qui croyaient n'avait qu'un cœur et 
qu'une ânie, et nul ne disait des choses qu'il possédait qu'elles 
fussent à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes 
entre eux. Il n'y avait personne parmi eux qui fût dans l'indi- 
gence, parce que tous ceux qui possédaient des champs ou des 
maisons les vendaient, et ils en apportaient le prix et ils le met- 
taient aux pieds des apôtres, et il était distribué à chacun, selon 
qu'il en avait besoin (i). » 

C'était à la lettre l'application du précepte évangélique « Allez, 
vendez ce que vous avez et donnez-en le prix aux pauvres ». 

Seulement, cela ne pouvait durer : les ressources de la commu- 
nauté ne provenant que des dons volontaires des riches, car de 
travail chez ces fervents il n'en était guère question. L'Évangile 
n'avait-il pas condamné le travail comme une préoccupation trop 
terrestre ? Les textes abondent : 

Les lys ne filent point et sont mieux vêtus que Salomon dans 
toute sa gloire. — Marthe, vous vous donnez trop de mal, Marie a 
choisi la meilleure part. — Vous aure^ toujours des pauvres parmi 
vous. — Les derniers venus seront les premiers, etc. 

Toute à l'humilité et au renoncement, fermée au travail et à la 
justice, la communauté chrétienne ne pouvait donc prétendre à 
la généralisation de son principe ; aussi fut-elle facilement battue 
en brèche par la propagande individualiste et opportuniste de 
Paul, le néfaste et trop habile ambitieux qui a fondé, sur les ruines 
de l'évangélisme, le christianisme que devaient encore achever de 
corrompre les Césars byzantins d'abord, puis l'odieux Augustin, 
l'homme du credo quia absurdum, de la révoltante prédestination, 
de l'étouffement de toute science et de la glorification de la 
haine (2). 



(1) Saint Luc : Actes des Apôtres, IV, 32. 

(1) « Personne, dit Draper dans ses Conflits de la Science et de la ReHgion, personne 
n'a plus contribue que ce père à créer l'antagonisme de la science et de la religion... 
11 a donné à la Bible le dangereux office d'arbitre de la vérité scientifique et de tyran 



9§ LE COMMUNISME CHRETIEN 

Toutefois le communisme resta dans les traditions chrétiennes, 
qui remontaient elles-mêmes aux communautés esséniennes et 
ébionites dont le souvenir était vivace chez les meilleurs de la 
nouvelle religion et les plus illustres écrivains des premiers 
siècles. Les Chrysostome, les Jérôme, les Basile, les Grégoire, les 
Clément, les Lactance, les Ambroise, etc., tonnèrent constam- 
ment contre les riches et contre la propriété individuelle. La 
violence de leurs objurgations subversives n'a pas été dépassée 
par les plus ardents révolutionnaires de nos jours. 

« Ce n'est pas sans raison, s'écrie saint Jérôme, que l'Évangile 
appelle les biens de la terre des richesses injustes, car ils ri ont point 
d'autres sources que l'injustice des hommes, les uns ne pottvant les 
posséder que par la ruine des autres. 

« Aussi, dit-on communément, ce qui me paraît très véritable, 
que ceux qui possèdent de grands biens ne sont riches que par 
leur propre injustice ou par celle de ceux dont ils sont les héritiers.» 

Saint Jean Chrysostome nous a laissé, des accapareurs et des 
agioteurs de son temps, ce portrait qui mérite bien d'être 
conservé. L'éclat du 'style, l'émotion communicative rivalisent 
avec la sûreté de la pensée. 

« Le territoire de notre ville fut frappé d'une grande séche- 
(( resse, les grains ensemencés ne parvenaient pas à germer..., 
« et, suivant l'antique prédiction de Moïse, un ciel d'airain était 
« suspendu immobile sur nos têtes. La famine approchait, on la 
« voyait, on l'attendait, et avec elle la plus cruelle des morts... 
<( Tout à coup, le ciel d'airain s'amollit, des nuages s'amonce- 
« lèrent, et s'entr'ouvrant soudain, laissèrent tomber la pluie 
« avec tant d'abondance, qu'à sa vue toutes les poitrines hale- 
« taient de joie. Ivres de bonheur, les citoyens se mirent à courir 

de l'esprit humain.» Pour cette belle œuvre, pour l'anéantissement de la personne et 
de la moralité humaine devant un arbitraire divin ferocisé à son image, le sinistre 
Carthaginois faisait appel aux plus mauvais sentiments. 

Nul plus que lui ne poussa à la torture et à l'exterminatiou des hérétiques. A toute 
page il s'adresse à son Dieu dans ce style : « Tes ennemis sont l'objet de ma haine. 
« Oh ' qu'il te plaise de les faire mourir avec l'épée à deux tranchants, afin qu'ils ne 
« soient plus les ennemis de ta parole ? » 

De ce monstre de sophistique et de cruauté l'Eglise a fait un de ses plus grands 
saints et son inspirateur le plus influent ! Quel progrés social en aurait-on pu dès 
lors attendre ? 



LE SOCIALISME INTEGRAL 99 

<( les rues comme des échappés à la mort. C'était une fête géné- 
« raie, des transports d'allégresse inexprimable. Au milieu de 
<( toutes ces joies, un homme cheminait triste et comme exténué 
« sous le poids de quelque grande douleur. C'était un riche, un 
« des opulents de la cité, et comme on lui demandait pourquoi 
a il était triste dans le délire commun, il ne put garder au fond 
(( de son cœur le sujet de sa peine, et de même qu'une maladie 
« intérieure déborde et éclate dans le paroxysme de sa violence, 
« la maladie de cet homme éclata hideuse à tous les yeux. 

« — J'avais amassé, dit-il, dix mille mesures de blé et je ne 
(( sais ce que j'en ferai à cette heure ». Voilà quel était le sujet 
« de ses angoisses. Dites-moi, je vous prie, ne méritait-il pas 
« d'être lapidé comme un ennemi public? ». (i) 

Le grand prédicateur chrétien n'est pas moins radical quand il 
parle de la propriété en général. Elles sont aussi de lui ces paroles : 
« N'user de son bien que pour son seul usage, c'est en dépouiller 
le pauvre, c'est être le ravisseur du bien d' autrui et s'exposer à 
tous les châtiments dont est menacé le spoliateur. Ce que vous 
pouvez vous réserver à vous-même, c'est le pur nécessaire, tout 
le reste est au pauvre, sa propriété, non la vôtre ». 

Saint Grégoire-le-Grand renchérit : « La terre est commune à 
tous les hommes, c'est donc en vain que ceux-là se croient inno- 
cents qui s'approprient à eux seuls les biens que Dieu a rendus 
communs, puisqu'en ne partageant pas avec les autres ce qu'ils 
ont reçu, ils deviennent homicides». 

L'illustre pape ne faisait que suivre les traditions; avant lui, 
saint Basile-le-Grand avait dit dans le même esprit : 

(( N'êtes-vous pas un voleur, vous qui rendez propre à vous 
« seul ce que vous avez reçu pour le répandre et le distribuer ? 
« Si l'on appelle voleur celui qui dérobe un habillement, doit-on 
« donner un autre nom à celui qui, pouvant habiller un homme 
« et le voyant tout nu, le laisse pourtant tout nu ? 

« Vous me direz : « A qui ai-je fait tort si je retiens et conserve 
(( ce qui est à moi? » Et moi je vous demande quelles sont les 
(( choses que vous dites être à vous... Vous faites comme un 

(1) Cité par Paul Lafargue : Revue socialiste, 1" série, 1880. 



100 LE COMMUNISME CHRETIEN 



« homme qui étant dans l'amphithéâtre et s' étant hâté de pren- 
« dre les places que les autres pouvaient prendre, les voudrait 
(( tous empêcher d'entrer, appliquant à son seul usage ce qui 
u est la pour l'usage de tous. C'est ainsi que font les riches, et 
<( s'étant mis les premiers en possession des choses communes, 
« s'en étant emparés, ils les transforment en propriétés particu- 
« Hères. » 

Quant aux conclusions, elles sont délibérément communistes : 

« Il eût été meilleur et plus juste », lit-on dans une homélie de 
saint Grégoire de Nysse, « il eût été meilleur et plus juste, 
« puisque nous sommes tous frères et unis par les liens du sang 
« et de la nature, que nous partageassions tous également cette 
« hérédité; mais, puisque cela n'a point été fait, et qu'un plus ou 
a moins grand nombre se sont emparés de la plus grande partie 
« de cette succession, il est raisonnable qu'il en reste au moins 
« une part aux autres, et qu'elle leur soit distribuée. Que si un 
u seul veut se rendre maître de tout le bien, le posséder tout 
« entier, exclure ses frères de la cinquième ou de la sixième 
(( partie, celui-là n'est pas un frère, mais un tyran inhumain, 
«un barbare cruel ou plutôt une bête farouche, dont la gueule 
« est toujours ouverte pour dévorer, elle seule, toute la nourri- 
« ture des autres. » 

Saint Clément va plus loin, il fait du communisme un article 
de foi : « La vie commune est obligatoire pour tous les hommes. 
C'est l'iniquité qui a fait dire à l'un : Ceci est à moi ; à l'autre : 
Cela m'appartient. De là est venue la discorde entre les hommes ». 

Pour ne pas tomber dans des répétitions, nous finirons par 
cette citation de saint Ambroise : « Dieu a créé toutes choses afin 
« que la jouissance en fût commune à tous et que la terre devînt 
« le possession commune de tous. La nature a donc engendré le 
<( droit de communauté, et c'est l'usurpation qui a produit le droit 
« de propriété ! La terre ayant été donnée en commun à tous les 
« hommes, personne ne peut se dire propriétaire de ce qui 
« dépasse ses besoins naturels dans les choses qu'il a détournées 
« au fonds commun et que la violence seule lui conserve ». 



LE SOCIALISME INTEGRAL 10 I 



IV. La Révolution catholique 



Ainsi parlèrent les fondateurs du christianisme ; on sait ce que 
fut la réalisation : le funèbre moyen-âge, « cette Terreur de mille 
ans», a dit notre Michelet (i). 

« Le moyen-âge, noires années d'abominations et de barbarie, 
« avilissait les esprits par la recrudescence des plus ineptes 
« superstitions, par l'atrocité des mœurs et la tyrannie sanglante 
« du fanatisme religieux », a confirmé Leconte de Lisle (2).» 

Les grandes iniquités du monde antique, la tyrannie gouver- 
nementale et l'esclavage (ce dernier, modifié en servage, parce 
que les nécessités économiques nouvelles le voulaient ainsi) 
furent observés par le christianisme tout puissant, et tout natu- 
rellement aussi la propriété individuelle, le tout avec l'aggrava- 
tion apportée par les invasions barbares et des spoliations féodales 
qui s'entèrent sur les vieilles injustices propriétaires et fiscales (3). 

La révolution chrétienne, nulle au point de vue social, ne pécha 
pas, pourtant, par timidité ou par considération pour l'ancien 
ordre qu'elle bouleversa de fond en comble, dans sa foi et dans 
ses mœurs. 

Sur ce point, par exemple, les faits furent conformes aux prin- 
cipes. Nulle destruction barbare n'égale en ruines et en horreur 
la destruction chrétienne des incomparables merveilles de l'art 



(1) Quelle distance énorme entre l'idée antique de vertu et l'idée chrétienne. Repous- 
ser l'injustice, supporter l'injustice ; révérer la beauté, mépriser la beauté ; servir l.i 
société, fuir la société, ne sont pas seulement des traits accidentels de tendances d'esprit 
divergentes, malgré l'identité des principes moraux, mais des contrastes qui naissent 
de l'opposition très profonde des principes de la morale. Au point de vue du monde 
antique, le christianisme tout entier était notoirement immoral. » (Lange : Histoire du 
Matérialisme.) 

(2) Discours de réception à l'Académie Française, 31 mars 18S7. 

(3) Le serf germanique était plus proche encore de l'esclavage que le colon du Bas- 
Empire, qui graduellement avait fini par obtenir quelque protection légale. L'invasion 
germanique appesantit donc notablement le joug qui pesait sur la classe servile. (Ch. 
Letourneau ; L'Evolution politique). 



102 LA REVOLUTION CATHOLIQUE 

hellénique. Les temples furent atterrés, leurs richesses confis- 
quées, la bibliothèque d'Alexandrie, cet immense et inappréciable 
réservoir de toutes les traditions, de toutes les connaissances 
humaines, fut criminellement incendiée par l'évêque Théophile et 
les bandes de moines de la Thébaïde qu'il mobilisa pour la circons- 
tance (i). Les statues ne furent pas plus épargnées que les tem- 
ples et que les manuscrits. C'est par centaines de mille que le 
marteau chrétien les pulvérisa. Tous les édifices publics eurent le 
même sort. Pour nous résumer en une ligne, toute la pensée 
antique fut étouffée, tous les arts furent détruits par le christia- 
nisme (2) ; on ne respecta que les institutions de tyrannie et de 
servitude. 

Maintenant, où trouver la cause de cette destruction sauvage 
de ce qui était bien et beau dans l'ordre ancien, aggravée par la 
conservation de ce qui était mal? (3) 

Dans la doctrine catholique elle-même, telle que Paul la fit 
malheureusement prévaloir et comportant le mépris de la vie 
humaine, la méconnaissance et même le rejet des devoirs pure- 
ment sociaux, la recherche du salut individuel, non pas en faisant 
le bien autour de soi, mais en fuyant le monde et en se macérant 
follement. Tout cela ne pouvait produire que cette réaction 
effroyable, réaction pessimiste, ultra-spiritualiste, fanatique (4) 



(1) « Quels sont les destructeurs de nos temples? dit Libanius. Ce sont des hommes 
vêtus de robes noires qui mangent plus que des éléphants. » « Il y a une race appelée 
moines, dit pareillement Eunape ; ces moines, hommes par la forme, pourceaux par la 
vie, font et se permettent d'abominables choses... Quiconque porte une robe noire et 
présente au public une sale figure, a le droit d'exercer une autorité tyrannique. » (Eunape, 
Apud Goblet d'Alviela : L'Œuvre du Catholicisme). 

(2) Voir sur ces faits historiques, trop peu connus, le témoignage éloquent du grand 
écrivain catholique Chateaubriand (Etudes historiques, 2 m ° volume). Voir aussi une saisis- 
sante et savante étude publiée par Goblet d'Alviela dans la Revue de Belgique, sous ce 
titre : L'Œuvre du Catholicisme. 

(3) « Le christianisme, ou plutôt le catholicisme, qui en fut la réalisation pratique et 
sociale, coïncide, en réalité, avec la décadence du commerce, de l'industrie, de l'agri- 
culture, des arts, des sciences, de la morale, du droit et spécialement de la science 
politique. Le progresse refit sans lui, malgré lui et contre lui.» (Guillaume Degreef : 
Discours d'ouverture à la Faculté des Sciences Sociales de l'Université de Bruxelles). 

(4) Voici le témoignage d'un historien peu suspect d'hostilité vis-à-vis du catholi- 
cisme : « Parcourez l'histoire du cinquième au seizième siècle, c'est la théologie qui 
« possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de théologie ; 
les questions philosophiques, politiques, historiques sont toujours considérées sous un 



LE SOCIALISME INTEGRAL I03 

et anti-humaine qui faillit empêcher l'éclosion de la civilisation 
occidentale (1). Je sais bien que pour certains c'est au contraire 
le christianisme qui a sauvé la civilisation. Ces gens-là ressemblent 
au mousse de Dickens qui, ayant reçu cinquante coups de corde, 
s'écriait : « Quelle chance j'ai tout de même de ne pas en avoir 
reçu deux cents ! » Pour eux tout ce qui a été était indispen- 
sable et c'est au mieux. C'est peu digne. Mais reprenons. 

Le bel élan communiste de l'Eglise de Jérusalem et des Pères 
de l'Église ne pouvait, après cela, que dévier en moinerie, ce qui 
eut lieu. La protestation communiste se réfugia chez les héréti- 
ques (Gnostiques, Carpocratiens , Manichéens, Epiphaniens, 
Valentiniens, etc.), que le catholicisme (comme il faisait en même 



« point de vue théologique. L'Église est tellement souveraine dans Tordre intellectuel, 
«. que même les sciences mathématiques et physiques sont tenues de se soumettre à ses 
« doctrines ». (Guizot : La Civilisation en Europe). 

Joseph de Maistre regrettait vivement ces temps où le dogme tout-puissant étouffait 
la science, en brûlant le savant, au besoin. 

« Autrefois, dit-il dans ses Considérations sur la Révolution française, autrefois il y 
avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce petit nombre était impie, 
aujourd'hui, on ne voit que savants ; c'est un métier, c'est une foule, c'est un peuple ; 
et, parmi eux, l'exception déjà si triste est devenue règle. De toutes parts ils ont 
usurpé une influence sans bornes ; et cependant, s'il y a une chose sûre dans ce monde, 
c'est, à mon avis, que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hom- 
mes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié. 11 faudrait avoir perdu l'esprit pour 
croire que Dieu ait chargé les académiciens de nous apprendre ce qu'il est et ce 
que nous lui devons. // appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'Etat, 
d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices, d'apprendre aux nations 
ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre spirituel. 

« Les autres (les savants), continue de Maistre, n'ont pas le droit de raisonner sur 
ces sortes de matières. 

« Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser, de quoi pourraient-ils se plaindre ? 
Quant à celui qui parle ou écrit pour ôter un dogme national au peuple, il doit être 
pendu comme voleur domestique. Rousseau même en a convenu, sans songer à ce qu'il 
demandait pour lui. 

« Pourquoi a-t on commis l'imprudence, insiste de Maistre en terminant, d'accorder 
la parole à tout le monde ? C'est ce qui nous a perdus.» 

(1) « Puisque l'inégalité est dans le ciel, comment ne serait-elle pas sur la terre ? 
Pourquoi les uns ne seraient-ils pas immuablement prédestinés à jouir de la vie présente, 
puisque d'autres sont immuablement prédestinés à jouir de la vie future? Un petit nom- 
bre d'élus dans le ciel, un petit nombre d'élus sur la terre. Ne doutez plus que ces 
idées ncse soient liées souvent dans les esprits, et que ce ne soit une des raisons pour 
lesquelles le principe de l'inégalité sociale a si longtemps persisté, sans contradiction, 
au milieu même des révolutions religieuses.» (Edgard Quinet : Le Christianisme et la 
Révolution française). 



104 LA REVOLUTION CATHOLIQUE 

temps pour les Ariens philosophistes) poursuivit avec acharne- 
ment par le fer et par le feu, jusqu'à destruction complète. 

Ce premier communisme hérésiaque, bientôt détruit par l'or- 
thodoxie catholique, eut quelques avatars chez les Patharins du 
Midi de la France, les Vaiuïois du Lyonnais et des deux versants 
des Alpes, les Libres-Esprits de Belgique, les Sènègarèliens d'Italie, 
les Ma^dakèens et les Hephtalites de Perse, (i), les Nestoriens 
d'Arménie (2), chez certains partisans de Wickleff, en Angleterre, 
de Jean Huss, de Jean Ziska, de Thomas Mùnzer (3), de Jean de 



(1) En 498, Cobad régnant en Perse, Mazdak, né à Persépolis, selon les uns. à 
Nissabour, selon les autres, annonça qu'il était le Paraclet attendu par les chrétiens et 
formula une religion, mélange de bouddhisme, de parsisme et de christianisme, dont la 
manifestation terrestre devait être le communisme. 

Le roi avait adhéré à la nouvelle doctrine, mais les riches persans s'insurgèrent, 
emprisonnèrent le roi, massacrèrent et supplicièrent par milliers les communistes. 
Ceux-ci résistèrent et d'abord avec succès. En 902, une armée d'hephtalites et de 
communistes vainquit les riches, délivra le roi et établit le communisme en Perse. Cela 
dura une quarantaine d'années. Mais Cobad mourut; son fils Chosroés, vendu au parti 
des riches, fit massacrer, en un seul jour, cent mille communistes et redonna pour 
toujours le pouvoir aux riches. 

(2) Les Nestoriens tirèrent du catholicisme persécuteur une vengeance terrible en 
éduquant, dans le couvent de Bosrah, le jeune Arabe qui devait être Mahomet, allait 
arracher tout l'Orient au christianisme et imposer une foi nouvelle dans plus de la 
moitié de la terre habitée, dans l'immense espace s'étendant des montagnes de l'Altaï 
aux rivages de l'Océan Atlantique, du centre de l'Asie aux confins de l'Afrique occiden- 
tale. (Voir Draper : Les Conflits de la Science et de la Religion). 

(3) Paroles de Mùnzer aux paysans révoltés : 

... Point d'ambage ! tous les seigneurs qui dictent des ordres par leur bon plaisir, 
parce que cela leur passe par la tète, fùt'-ce un ordre tout à fait insignifiant, à plus 
forte raison quand il s'agit de tarif, de péages, de corruption, de favoritisme, de mal- 
versation, de gaspillage, sont des brigands, des ennemis du peuple qu'il faut étrangler 
le plus tôt possible, comme autant de Moab, d'Agag, d'Achab, de Phalaris et de 
Néron. L'écriture ne les nomme pas serviteurs de Dieu, mais serpents, dragons et 
loups ! 

... Paysans ! ne craignez rien, soyez unis et ne reculez jamais ! Dès que vous recu- 
lez, vous êtes perdus, vous, vos femmes, vos enfants. Que ceux qui craignent la 
mort restent chez eux. Mille hommes résolus à mourir sont plus forts que cinquante 
mille indécis. Si vous ne sortez victorieux de la lutte, malheur a vous et à vos 
descendants ! 

Si avant la guerre, vous avez la corvée, avec vos chevaux et vos bœufs, après on 
vous attellera vous-mêmes a la herse et à la charrue ; si avant vous avez fait une haie 
autour de vos champs pour les préserver du gibier, après on vous obligera à 
nourrir le gibier vous mêmes ; si avant on vous a aveugles, après, on aveuglera même 
ceux qui vous conduisent ; si avant vous avez été serfs, après vous serez esclaves. 
On vous vendra comme on vend un cheval ou une vache. Au moindre souffle vous 



LE SOCIALISME INTEGRAL I05 

Leyde, en Bohême, en Allemagne, en Hollande. Mais toutes ces 
sectes, qui furent quelquefois très militantes et dont quelques- 
unes allèrent très loin dans la réhabilitation de la chair, furent, 
exception faite des Frères Moraves (i), très pauvres d'idées 

serez appréhendés au corps comme rebelles, privés d'air et de nourriture, mis à la 
question et enfin empalés. Vos filles seront les courtisanes de nos seigneurs, et vos fils, 
leurs laquais, tiendront les mains à leurs sœurs pour qu'elles soient violées et jetées 
après comme une pelure de citron dont on a exprimé le jus... Vous voyeç bien que 
vous ne pouve{ pas ne pas être vainqueurs ! 

Une telle vie est mille fois pire que la mort, la moi t préférable à la vie. N'écoutez 
jamais la voix de ces hommes qui vous prouvent de par l'Evangile que vous avez le 
droit d'être libres, et finissent par vous exhorter à courber la tète sous l'esclavage. 
Ce sont des demi-hommes qui, de peur de mourir, préfèrent se rendre indignes de 
vivre. 

Un peuple qui n'est pas libre n'est pas digne de l'être. 

Soyons d'abord libres, puis nous serons chrétiens selon la loi de Dieu. 

Par vivre selon la loi de Dieu, Miïnzer entendait le communisme, qu'il définissait ainsi: 
T)e la possibilité commune à chacun selon ses besoins. L'essai du communisme que sous 
le nom de Régime chrétien, il fit à Mulhausen, donna un si touchant spectacle de vertu 
et de fraternité que les écrivains les plus ennemis du peuple n'ont pas osé le flétrir. 
{Voye^ Histoire du socialisme, t. I, pages 120-134, par B. Malon). 

Ce que fut la communauté de Mulhausen qui aurait peut-être fait boule de neige si 
les paysans a\aient vaincu et qui en tous cas, aurait déteint sur les rapports écono- 
miques nouveaux, les lignes suivantes nous en donneront une idée. 

« Mulhausen o.Trit alors un spectacle qui vaut qu'on le rappelle dans l'histoire des 
triomphes de la pensée. Sans qu'une goutte de sang eût été répandue, sans l'intervention 
de la force et par l'unique effet de l'entraînement général, tous se mirent en famille 
comme au temps des apôtres. Aux moins forts les moins durs travaux, et à chacun 
dans la hiérarchie sociale des fonctions conformes à ses aptitudes. Toutes les fonctions 
étant également honorées et n'aboutissant à d'autre différence que celle des devoirs, 
absence d'orgueil dans le commandement et obéissance volontaire. Dès lors, aussi, nulle 
prise pour les brigues, pour la cupidité, pour les rivalités haineuses, pour les sordides 
ambitions. C'était la famille agrandie. (Histoire de la ^Révolution, — note finale du 
premier volume — par Louis Blanc.) 

(1) Etablis en Allemagne vers l'année 1630, sous le gouvernement de Hutter et de 
Gabriel, leur nombre ne s'est pas élevé à moins de soixante-dix mille, formant une 
même famille. 

Pour donner une idée de cette association extraordinaire, nous nous bornerons à citer 
le plus violent des détracteurs de l'anabaptisme : 

«. La demeure des frères rebaptisés ou Frères Moraves, était toujours à la campagne 
dans les terres de gentilshommes de Moravie quitrouvaient leur intérêt à les donner à 
ferme à une colonie d'anabaptistes. Ceux-ci rendaient toujours aux seigneurs dont ils 
cultivaient les campagnes, au mo'ins le double de ce qu'on en aurait tiré d'un fermier 
ordinaire. Dès qu'un domaine leur avait été confié, les bonnes gens venaient y demeurer 
tous ensemble, dans un emplacement séparé. 

« Chaque ménage particulier y avait sa hutte bâtie sans ornement, mais, au dedans, 
elle était d'une propreté à faire plaisir. Au milieu de la colonie, on avait érigé des 



106 LA RÉVOLUTION CATHOLIQUE 

sociales, n'apportèrent rien ni en théorie ni en pratique au com- 
munisme auquel l'inspiration chrétienne, même hétérodoxe, 
n'avait décidément pas porté bonheur. 

Mais voilà que pour la protestation communiste, la vie s'an- 
nonce ailleurs. 

Par Thomas More et ses successeurs elle reprend force et 
renouant la chaîne des temps, après avoir, elle aussi, inauguré sa 
Renaissance, elle entre définitivement dans le grand courant 
philosophique, politique et économique moderne. 



V. Thomas More 



Au moment où, d'un horizon chargé de tempêtes, émergea, 
blafarde et voilée, l'aube de ce seizième siècle, justement appelé 
par un historien socialiste « le siècle de l'intelligence en révolte » 

appartements publics destinés aux fonctions de la communauté. On y voyait un réfec- 
toire où tous s'assemblaient au temps des repas. On y avait construit des salles pour 
y travailler à ces sortes de métiers qu'on ne peut exercer qu'à l'ombre et sous un toit. 
On y avait érigé un lieu où on nourrissait les petits enfants de la colonie... Dans un 
autre lieu séparé, on avait dressé une école publique où la jeunesse était instruite des 
principes de la secte et des sciences qui conviennent à cet âge... 

« Comme les biens étaient en commun, un économe, qu'on changeait tous les ans, 
percevait seul les revenus de la colonie et les fruits du travail. Aussi c'était à lui de 
fournir aux nécessités de la communauté. Le prédicant et l'archimandrite avaient une 
espèce d'intendance sur la distribution des biens et sur le bon ordre de la discipline. 

« La première règle était de ne point souffrir de gens oisifs parmi les frères. Dès 
le matin, après une prière que chacun faisait en secret, les uns se répandaient à la 
campagne pour la cultiver ; d'autres exerçaient en des ateliers publics les divers 
métiers qu'on leur avait appris ; personne n'était exempt du travail. 

« Le vivre était frugal parmi les frères de Moravie. D'autre part, le travail y était 
grand et assidu... De là les richesses que les économies de chaque colonie accumulaient 
en secret. On n'en rendait compte qu'au premier chef de la secte ; on employait le 
superflu des colonies au profit de toute la secte. Souvent il arrivait qu'on achetait en 
propre les terres qu'on n'avait tenues qu'à ferme... 

« On peut dire que dans les colonies tous les vices étaient bannis de la société. 
Leurs femmes étaient d'une modestie et d'une fidélité au-dessus du soupçon... On 
n'employait guère que les armes spirituelles pour punir ou pour prévenir les désordres. 
L-\ pénitence publique et le retranchement de la cène étaient parmi eux des châtiments 
qu'on appréhendait. Il est vrai qu'on redoublait quelquefois les travaux et qu'on exigeait 



LE SOCIALISME INTEGRAL IO7 

(1), mais qu'allaient désoler et déshonorer les fureurs catholico- 
protestantes, l'ère moderne était commencée. 

L'anarchisme féodal, définitivement vaincu par les royautés et 
par les communes bourgeoises, avait fait place, — par suite d'une 
usurpation commise au détriment des communes — aux mo- 
narchies nationales d'où allait sortir une nouvelle évolution poli- 
tique. 

Pendant ce temps, l'imprimerie grandissant, malgré les prê- 
tres, les parlements et les rois, préparait l'affranchissement pro- 
chain de la pensée, tandis que la découverte du Nouveau Monde, 
complétée par les voyages de circumnavigation, en ouvrant de nou- 
veaux marchés à l'échange, de nouvelles carrières à la recherche 
du gain, préludait à une révolution économique. La période ma- 
nufacturière — intermédiaire entre les anciens métiers et la pro- 
duction capitaliste — allait s'ouvrir. 

Tout annonçait, tout proclamait la solennité de l'heure histo- 
rique qui sonnait alors au cadran des âges. 

Au firmament de la pensée, de la science et de l'art, brillaient 
Michel Ange et Léonard de Vinci, ces génies encyclopédiques; 
Rabelais ce railleur titanique, dont le rire ébranlait l'Eglise, comme 
autrefois le froncement des sourcils de Jupiter avait ébranlé 
l'Olympe ; Etienne Dolet, le puissant travailleur, le martyr de 
la libre pensée, Erasme le réhabiliteur de la vie, l'apôtre de la 
tolérance. Puis, à côté de ces très grands, Raphaël, Pic de la 
Mirandole, l'Arioste, Bembo, Luther, Calvin et tant d'autres 
parmi lesquels Thomas More, qui fut grand par son savoir, par 
ses actes, par ses amitiés (2), et qui sut mourir sous la hache 
d'un tyran « avec la dignité d'un philosophe et la foi d'un 
martyr. » 

une tâche plus pénible de ceux qu'on avait surpris en des fautes légères. Au regard des 
plus coupables, « on les rendait au siècle » et, pour me servir de leurs termes, on 
les exilait du paradis de délices dont ils s'étaient rendus indignes par leur déso- 
béissance. . . » 

(1) Louis Blanc : Histoire de la Révolution. 

(2) Les amis du grand chancelier d'Angleterre furent, en premier lieu, Erasme, 
l'immortel auteur de Y Eloge de la Folie, Pic de la Mirandole, le jeune prodige qui, 
cependant, donna plus de fleurs que de fruits, Jean Paludan, Cornélius, Graphée, 
Tonstall, Busleiden, Egidius (ou Gilles) auquel il dédia VUtopie, J. Clément, tous 
penseurs libres et écrivains méritoires. 



I(>8 THOMAS MORE 

Toutefois, ce n'est pas de l'illustre représentant anglais de la 
Renaissance militante, ni du grand ministre victime du cruel 
Henri VIII, que l'on veut rappeler le souvenir, mais du réforma- 
teur de haute pensée qui sut reprendre la protestation commu- 
niste au point où l'avaient laissée Platon, Apollonius de Tyane, 
les Pères de l'Eglise, et les meilleurs hérésiarques pour la mon- 
trer à son siècle, après l'avoir enveloppée et parée de forces et 
de formes nouvelles. 

L" Utopie (i) de More fit époque, pour employer l'expression 
allemande. Avant ce livre les chercheurs de théories sociales fon- 
daient idéalement des ^Républiques conformément à la tradition 
platonicienne ; depuis, les chercheurs du mieux n'ont pu que 
tracer les plans 

De ce qu'en Utopie on se plaît à bâtir, 

Pour assigner le but prescrit à l'âme humaine (2) 

Ce n'est que justice. 

Incomparablement supérieure aux compartiments platoniciens, 
aux violences stériles des Pères de l'Eglise, Y Utopie ouvrit véri- 
tablement de nouvelles routes aux généreux qui vont à la recher- 
che d'un avenir social meilleur, et sur beaucoup de points elle 
est restée le premier monument du socialisme moderne. Lors- 
qu'on tient compte de l'époque de la publication, on est, à toute 
page, frappé d'admiration. 

More commence par une critique sociale d'une fidélité et d'une 
ampleur non dépassée encore, et les aperçus en découlant sont 
tels que, après plus de trois siècles et demi, ils sont encore 
pleins d'enseignements précieux et de novations irréprochables. 
Partout l'homme d'Etat se révèle et jusque dans cette excellente 
justification du communisme : 

Tour répartir les choses avec égalité et justice et ne pas troubler 

(1) Utopie mot forgé par More de deux mots grecs ou-topos, non lieu, pays imagi- 
naire. L'Utopie, dont le titre exact est De optimœ reipnblicœ statu, deque nova insula 
Utopia. (La meilleure république retrouvée dans le gouvernement de l'ile nouvelle 
d"Utopie), fut publié à Louvain en 1516. Voici le sujet du livre : Un voyageur intrépide, 
le Portugais Hytholdée, a découvert l'île d'Utopie et il raconte à Pierre Gilles, à 
J. Clément et à More lui-même les merveilles qu'il a vues chez ce peuple « digne de 
servir de modèle à tous les autres ». 

(2) Byron : Ctilde Harold. 



LE SOCIALISME INTEGRAL IO9 

la félicité des hommes, il faut, au préalable, abolir la propriété, 
car tant qu'elle subsistera, la classe la plus nombreuse et la plus 
estimable n'aura en partage que disette, tourment et désespoir . 

La communauté du grand chancelier d'Angleterre comprend 
une sagace organisation du travail ^ on y a grand souci de la 
justice et du progrès social ; c'est tout un système aux vues nou- 
velles, dénotant l'homme politique qui avait beaucoup observé. 

En Utopie, l'emplacement des villes est réglé de manière que 
chaque cité ait sa campagne environnante où tous les habitants 
viendront à tour de rôle, travailler la terre, car l'agriculture 
est la grande ressource, et même les ouvriers de ville doivent aller 
aux champs dans les temps de presse. Les villes sont régulières et 
bien bâties et tous les membres de la communauté ont un loge- 
ment aéré, commode et agréable. Les paysans sont logés dans 
de spacieuses maisons champêtres, où sont déposés les instru- 
ments agricoles. 

La terre étant commune, les produits agricoles sont emmaga- 
sinés par les soins des magistrats élus, qui les distribuent selon 
les besoins de chacun, dans la mesure des ressources communes. 
11 en est de même des produits industriels. 

Comme tout le monde travaille et que la production est mieux 
ordonnée, six heures de travail par jour suffisent pour assurer 
l'abondance à la Communauté . 

Le gouvernement utopien est électif et composé ainsi qu'il 
suit : chaque trentaine de familles élit annuellement son magis- 
trat, appelé syphogrante ou philarque. On nomme au dessus des 
dix philarques un magistrat supérieur, appelé protophilarque. La 
réunion des philarques choisit le prince (nommé à vie, mais 
révocable) entre les candidats désignés par le peuple (c'est en 
somme la République). 

Toutes les lois, avant d'être executives, sont discutées et 
adoptées dans l'assemblée du peuple (le référendum). 

L'agriculture étant l'art commun aux Utopiens des deux sexes, 
tous l'apprennent dès leur bas âge, enfance, tant à l'école, où 
l'on enseigne les préceptes, que dans les champs voisins, où 
l'on conduit les enfants travailler, en jouant, dans le double but 
de leur apprendre l'agriculture et de les développer corporellement. 



MO THOMAS MORE 

Outre l'agriculture, chaque Utopien apprend un métier. Les 
garçons choisissent d'être maçons, menuisiers, forgerons, ferblan- 
tiers, tisseurs, etc. ; les femmes apprennent surtout les métiers 
relatifs à l'industrie des vêtements, filage, blanchissage, couture, 
etc. Si quelqu'un veut changer de métier ou s'il veut apprendre 
plusieurs métiers, on le lui accorde tout de suite. Mais tous doivent 
travailler six heures par jour, en retour de l'abondance dont ils 
jouissent. Trois heures avant midi, repos de deux heures, et 
autre repos trois heures après midi. On va au travail comme à 
une fête et on en revient de même an son des instruments. Huit heu- 
res sont accordées au sommeil et chacun emploie comme il en- 
tend les heures de loisir. Les salles d'études sont toujours ou- 
vertes à tous. L'été dans les jardins, l'hiver dans les salles, on 
fait de la musique, on s'exerce au chant, aux échecs et aux jeux 
innocents et agréables de tous genres. 

Tout le monde (hormis les enfants, les malades et les vieil- 
lards) travaille manuellement , les syphograntes eux-mêmes, bien 
que légalement dispensés, travaillent pour donner le bon 
exemple. 

Au centre de chaque quartier se trouve le marché ou magasin 
des choses nécessaires . Chaque père de famille va chercher et 
emporte ce qu'il demande pour lui et les siens, sans qu'on exige 
de lui ni argent ni échange. 

L'abondance étant extrême en toutes choses, on ne craint pas 
que quelqu'un demande au-delà de ses besoins. En effet, pour- 
quoi celui qui est sûr de ne manquer de rien, chercherait-il à pos- 
séder au-delà de ses besoins ? 

En Utopie, il n'existe point de commerce intérieur. S'il y a 
surabondance dans quelques localités et pénurie dans quelques 
autres, on compense le déficit des premières par l'excès des se- 
condes, et cela gratuitement. Ainsi l'Ile tout entière est comme 
une seule famille. Les produits superflus sont exportés à l'exté- 
rieur et échangés contre des produits exotiques, car l'usage de la 
monnaie est interdite en Utopie. 

La famille est maintenue et tempérée par le divorce, c'est 
l'amour seul qui fait les mariages, l'adultère et les relations irré- 
gulières sont proscrites. Les jeunes gens se voient nus avant de 
se choisir, pour éclairer leur choix. 



LE SOCIALISME INTEGRAL I I I 

Les mères nourrissent leurs enfants, elles se réunissent dans 
des salles disposées et meublées, pour que les nourrices, les nou- 
veaux-nés et les enfants de moins de cinq ans y trouvent tout ce 
que réclament la propreté et l'hygiène. 

Naturellement, l'instruction et l'éducation sont communes. 

Les animaux sont tués, lavés et préparés par les serviteurs 
(qui sont les condamnés), afin que les Utopiens ne se fassent pas 
un spectacle du sang, chose qui pousse à la dureté et à la cruauté. 

« \J Utopie est un de ces rêves des hommes de bien et dont 
toutes les idées ne sont point impraticables, a prononcé Condor- 
cet (i). » 

Il y a mieux à dire : L'Utopie est la vision sociale d'un hom- 
me de génie ; elle éclaire singulièrement l'avenir de l'humanité. 
Vous voyez là, en germe, le travail attrayant, une organisation 
sociale et scientifique de la production, un admirable système 
d'éducation et le respect de la liberté individuelle, limitée seule- 
ment par les devoirs sociaux équitablement répartis, incombant 
à chacun. 

Ce sont là plus que les rêves d'un homme de bien. A-t-on 
besoin d'ajouter que des préoccupations si nouvelles durent 
paraître bien irréalisables aux contemporains de X Utopie. C'est 
pour cela sans doute que le mot utopiste reçut la signification 
qu'il a encore et qui ne doit pas être appliquée à More, resté l'un 
des plus féconds novateurs de l'ère moderne . 

Cependant X Utopie, écrite en latin, n'était pas, semble-t-il, 
destinée au grand public. La première traduction fut faite en 
italien par le florentin Francesco Doni, bien digne d'un tel honneur, 
puisque lui-même avait déjà publié les étincelants dialogues 
connus sous le nom de Imondi celesti, terrestried iufernali, dans 
lesquels se trouvent la description du [Monde des Sages. 

Les sages habitent à Cittanuova et se sont soumis à des insti- 
tutions égalitaires ; ils ont maintenu la famille et aboli la pro- 
priété individuelle ; ils sont tous égaux et, en retour d'un travail 
réparti entre tous, ils vivent dans l'égalité, l'abondance, la paix 
et le bonheur. 



( i ) Condorcet : Bibliothèque d'un homme public. 



I 12 THOMAS MORE 

Peu après Imondi, parut aussi à Florence la l^epubblica délie 
api. Par la description de la république des abeilles, l'auteur, 
Giovanni Bonifacio, voulut prouver que le communisme est le 
régime le plus parfait et que les hommes devraient, en fait de 
société, imiter les abeilles (i). 



VI. Campanella et divers 



Pour Doni et Bonifacio, le communisme n'était évidemment 
qu'un bel idéal dont il ne fallait pas même tenter la réalisation ; 
pour Campanella qui, près d'un siècle plus tard, écrivit la Cité du 
Soleil, il n'en était pas ainsi, car on devait non seulement élabo- 
rer des plans d'organisation communautaires, mais aussi tenter 
de les appliquer. 

Et de fait, avant de dogmatiser, le moine révolutionnaire avait 
voulu réaliser. Servi par une âme haute et vaste, une volonté 
de fer et une grande habileté dans le maniement des hommes, 
ce révolté étonnant ourdit, vers 1600, une formidable conjura- 
tion révolutionnaire ayant à sa tête, dit Pietro Giannone, trois 
cents moines napolitains gagnés au communisme et ayant des 
ramifications dans un grand nombre de villes voisines : Stilo, 
Pizzoli, Catanzaro, Nicastro, Gerace, Melito, Oppido, 



(1) L'affirmation de Bonifacio est maintenant confirmée par l'observation. Voici, 
entre autres, deux témoignages non suspects : 

« Au point de vue sociologique, ce qui est particulièrement intéressant dans les 
républiques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait maintien de l'ordre social avec 
une complète anarchie. Nul gouvernement; personne n'obéit à personne, et cependant 
tout le monde s'acquitte de ses devoirs civiques avec un zèle infatigable ; l'égoïsme 
semble inconnu. 

« 11 est remplacé par un large amour social.» (Letourneau : L'Evolution politique). 

Ce qui suit est plus péremptoire : « C'est de l'abeille, de la guêpe, de la fourmi, 
de l'oiseau, de toute cette création animale inférieure qu'il regarde avec mépris, que 
l'homme doit apprendre un jour à connaître ce qu'il est lui-même ». (Draper : Le 
Développement intellectuel de l'Europe). 



LE SOCIALISME INTEGRAL I I 3 

Le but était de renverser la domination espagnole et d'établir 
une républiqne communautaire. Averti par un traître, le vice-roi 
espagnol, comte de Lemos, arrêta les conjurés, qui furent con- 
damnés sans pitié, et il fit subir au réformateur les plus cruelles 
tortures ; la dernière dura quarante heures, sans qu'on pût arra- 
cher une parole à l'héroïque moine. 

Enfin, après avoir, pendant vingt-sept ans, habité cinquante- 
deux prisons, et avoir été enfermé plusieurs fois dans des culs 
de basse-fosse, Campanella fut relâché à la prière du pape 
Urbain VIII (i), et il vint à Paris où, bien accueilli par le Mécène 
français, Peiresc, il finit paisiblement ses jours. 

Indompté après tant d'épreuves, le disciple du philosophe 
novateur Télésius employa ses dernières années à écrire une 
sorte d'encyclopédie philosophique, où Pierre Leroux a vu l'édi- 
fice d'une philosophie complète. La Cité du Soleil (Civitas solis) 
est un des chapitres de ce grand ouvrage. 

Comment l'héroïque conspirateur napolitain entendait-il le 
communisme ? 

La grande Cité du Soleil est régie communautairement. Elle 
a pour chef suprême un prêtre, que, dans leur langue, ils nom- 
ment Sol (Soleil) et que dans la nôtre nous appellerions le grand 
Métaphysicien. 

Il jouit d'un pouvoir absolu ; il est assisté de trois chefs, 
Pou, Sin et Mar (Puissance, Sagesse, Amour). 

Puissance est chargé de ce qui concerne la paix et la guerre ; 
Sagesse a la direction des arts libéraux et mécaniques, de l'ins- 
truction et des sciences; Amour a pour principale fonction de 
veiller à ce qui regarde la génération et de régler les unions 
sexuelles, de telle sorte qu'il en résulte la plus belle race possi- 
ble. Mais rien ne se fait que sous la présidence du grand Méta- 
physicien. Les magistrats répartissent les biens consommables 
avec égalité, les repas sont d'ailleurs pris en commun. 

Le travail est distribué aux deux sexes selon les aptitudes et 
les forces de chacun. L'instruction et le travail sont rendus le 



(1) Urbain VIII en fut remercié publquement au nom de la science, par Guillaume 
Budé, au Collège de France. 



114 CAMPANELLA ET DIVERS 

plus attrayants possible. Les unions ne sont pas libres ; les 
magistrats choisissent les conjoints ; on accouplera par exemple 
un brun avec un blonde, un maigre avec une grasse ; on assor- 
tira les beautés et on fixera la date et la fréquence des cohabita- 
tions. 

Si deux jeunes gens s'aiment, ils ne seront libres de cohabiter 
(à moins que les magistrats ne les aient unis) que dans le cas où 
la femme serait enceinte ou reconnue stérile. 

Dans la Cité du Soleil, autant de magistratures que de vertus. 
Ainsi, les magistrats s'appellent Magnanimité, Courage, Chasteté, 
Libéralité, Justice, Equité, Adresse, Vérité, Bienfaisance, Recon- 
naissance, Gaîté, Activité, Modération, etc. 

Le mensonge est particulièrement puni ; les coupables sont 
privés temporairement des repas en commun, du commerce des 
femmes, de leurs dignités, etc. 

La femme qui se farderait serait punie de mort. Les peines 
corporelles sont d'usage dans certains cas, quand il y a crime, 
la loi du talion existe, œil pour œil, dent pour dent ; la direction 
des consciences appartient aux magistrats qui sont tous prêtres. 

Toutes les études pratiques et spéculatives sont communes 
aux deux sexes. On s'efforcera de rendre l'étude divertissante 
et, pour cela on enseignera par les yeux plus que par les oreilles ; 
on développera le corps en même temps que l'esprit, et cela par 
les exercices de gymnastique communs aux deux sexes, et qui 
se font dans un état de nudité complète et par l'apprentissage 
graduel de plusieurs professions. Le travail est si bien distribué 
à tout le monde, que quatre heures par jour suffisent pour 
entretenir l'abondance dans la communauté. Le reste du temps 
se passe dans d'agréables exercices intellectuels, études et jeux 
de toute sorte. L'âge des unions est fixé à vingt-et-un ans pour 
les hommes et dix-neuf pour les femmes ; les vêtements des 
deux sexes sont analogues ; seulement la tunique des femmes 
est un peu plus longue. Chaque Solarien habite le logement et a 
le lit qui lui est attribué par les magistrats. 

Ce lit là est un peu le lit de Procuste. 

Les repas communs, toujours hygiéniques et excellents, ont 
lieu au son de la musique ; les adolescents servent à table. Les 



LE SOCIALISME INTEGRAL I I 5 

femmes vont à la guerre aussi bien que les hommes. La propreté 
et l'usage des parfums sont ordonnés. 

L'excellent Villegardelle (i) avance que la Cité du Soleil moins 
connue que Y Utopie, lui est pourtant supérieure. » Tel n'est pas 
notre avis. Campanella (sa qualité de moine est son excuse) est 
tout à fait rétrograde sur la question familiale, puisqu'il revient 
purement et simplement aux idées platoniciennes. 

Que dire aussi de cette cléricalisation des magistratures, 
aggravée par la résurrection de la loi du talion ? 

En un seul point Campanella l'emporte ; c'est par son cosmo- 
politisme qui devançait les temps. Elles sont de lui ces paroles 
prononcées au commencement du XVII e siècle : « Puissent les 
peuples s'unir dans une communion pacifique, La science se 
multipliera et les échanges et les voyages augmenteront le bien- 
être et les lumières de tous ! » 

Un siècle sépare Campanella de More, près d'un siècle et demi 
sépare Morelly, le quatrième grand communiste, de Campanella. 
Le XVII e siècle, tout à la réaction monarchique, ne produisit que 
des systèmes d'élever les princes. Dans un seul de ces traités 
ou romans delphiniens, nous trouvons une utopie communiste 
telle quelle. 

Le Télémaque est trop connu pour que nous ne nous bornions 
pas à signaler simplement la monarchie communiste de Salente 
que Fénelon voulut donner en modèle, sans s'élever, tant s'en 
faut, à la hauteur de More et sans même avoir les échappées 
lumineuses de Campanella. 

L'Ocèana d'Harrington, instructive à plus d'un titre n'est pas 
communiste, et ne peut pas entrer par conséquent dans notre 
cadre. 

Nous en dirons autant de la Nova Atlantis de Bacon, de 
YArjenis de Barclay et de quelques autres travaux analogues. 

Pourtant nous ne quitterons pas ainsi le XVII e siècle. 

En ses Nuits, d'une poétique tristesse si profondément 
humaine, le poète élégiaque anglais, Edouard Young, s'écrie 
devant un cimetière du village : « Combien, parmi les inconnus 

(1) Histoire des idées sociales avant la Révolution. 



Il6 CAMPANELLA ET DIVERS 

qui dorment ici pour toujours dans la couche glacée de la mort, 
combien de Milton, de Corneille, de Molière, dont le génie fut 
étouffé, dans son germe, sous le rocher insoulevable de l'igno- 
rance et de la pauvreté ? » 

Un sentiment pareil nous saisit devant ce XVII e siècle qui 
aurait pu être si grand par la science et la pensée, puisque mal- 
gré la double pression cléricale et royale il put produire des Gas- 
sendi, des Pascal, des Spinosa, des Leibnitz, des Descartes, des 
Bayle, mais que le despotisme monarchique à la Louis XIV stéri- 
lisa pour l'idée, au moins en France. 

Parmi ces étouffés de la tyrannie politique et sacerdotale, il en 
est un qui, méconnu en son temps, se leva de son tombeau 
pour participer à la grande lutte émancipatrice du philosophisme 
au XVIII e siècle ; il devint de suite célèbre et pourtant il n'était 
révélé qu'à moitié. 

En effet, le curé Meslier, qui écrivit en 1690 le fameux Testa- 
ment, retrouvé par Voltaire et les Encyclopédistes, en 1760, ne 
nous fut donné d'abord que comme un prêtre incroyant, mort 
en demandant pardon à ses ouailles de leur avoir enseigné le 
mensonge chrétien. 

En ne le présentant que sous cet aspect, Voltaire, d'Alembert, 
d'Holbach, Sylvain Maréchal ont, en quelque sorte, calomnié le 
modeste curé champenois, qui fut et restera l'un des plus 
sagaces représentants du communisme dans les siècles qui pré- 
cédèrent la Révolution. 

Jean Meslier n'était pas seulement antichrétien, athée et maté- 
rialiste comme Hobbes, comme Bayle et Gassendi ; républicain 
comme Jurieu, métaphysicien rationaliste comme Locke, il était 
aussi critique social, comme Vauban, comme La Bruyère. De 
plus, et c'est là la plus étonnante originalité, il était commu- 
niste, comme l'avait été More et mieux certainement que Campa- 
nella . Ce Jean Meslier supérieur nous a été révélé par un publi- 
ciste étranger, M. Charles Rudolf qui ayant été assez heureux 
pour découvrir un autre manuscrit authentique du Testament, a 
eu le bon esprit et l'honnêteté de le publier intégralement (1). 

(1) Le Testament de Jean Meslier, curé d'Etrepigny et de But en Champagne, décédé 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 I 7 

Après une éloquente et saisissante critique des maux qu'a 
engendrés la propriété individuelle et qui dévorent l'humanité, 
Meslier conclut, avec une précision parfaite : 

« Si les hommes, dit-il, possédaient et jouissaient en commun 
des richesses, des biens et des commodités de la vie ; s'ils 
s'occupaient unanimement tous, à quelque honnête et utile 
travail ou au moins à quelque honnête exercice, et s'ils ména- 
geaient sagement entre eux les biens de la terre et les fruits de 
leurs travaux et de leur industrie, ils auraient suffisamment bien 
tous de quoi vivre heureux et contents ; car la terre produit 
toujours assez suffisamment et même assez abondamment de 
quoi les nourrir et les entretenir, s'ils faisaient toujours bon 
usage de ces biens, et c'est fort rarement quand la terre manque 
à produire le nécessaire à la vie, et aussi chacun aurait suffisam- 
ment de quoi vivre paisiblement, personne ne manquerait de ce 
qui lui est nécessaire. » 

Sujet de Louis XIV, le modeste curé se défie du centralisme 
gouvernemental, et pour la réalisation de son idéal il fait appel à 
des Communautés économiques qui « doivent foire une alliance 
« entre elles pour garder inviolablement la paix et se secourir 
« en cas de besoin (i). » 

Communiste en socialisme, fédéraliste en politique, Meslier 



en 1723 ; ouvrage inédit, précédé d'une préface et d'une étude bibliographique par 
Charles Rudolf, Amsterdam, à la librairie étrangère. R.-C. Meijer, I864, 3 vol. 

Voir aussi sur le même sujet : La Revue d'économie politique, article du D r Cari 
Gruenberg ayant pour titre : Jean Meslier précurseur du socialisme contemporain, et dans 
la Revue Socialiste d'août 1888, un article de l'auteur de ce livre, sous la rubrique : 
Jean Meslier communiste et révolutionnaire. 

(1) Meslier définit ses Communautés comme suit : 

« J'entends par là tous ceux d'un même endroit ou d'un même territoire en sorte 
que tous ceux et celles qui seraient d'une même ville, d'un même faubourg, d'un 
même village et d'une même paroisse, ne composeraient tous ensemble qu'une même 
famille, se regardant et se considérant tous les uns et les autres comme frères et 
sœurs... et qui, pour cette raison, devraient tous s'aimer les uns et les autres comme 
frères et comme soeurs, et par conséquent devraient vivre paisiblement et communé- 
ment ensemble, n'ayant tous qu'une même et semblable nourriture et étant tous éga- 
lement bien vêtus, également bien logés et bien couchés et également bien chaussés, 
mais s'appliquant aussi tous à la besogne, c'est-à-dire au travail, ou quelque autre honnête 
et utile emploi, chacun suivant sa profession ou suivant ce qui serait plus nécessaire 
ou plus convenable de faire, suivant les temps ou les saisons et suivant les besoins 
que l'on pourrait avoir de certaines choses. » 



Il8 CAMPANELLA ET DIVERS 

est libertaire sur la question familiale qu'il résout de la sorte : 
« Liberté de former des alliances chacun suivant ses inclinations, 
les dites alliances pouvant être librement dissoutes, lorsque les 
conjoints ne se trouvent pas bien ensemble. » 

Sur ce point, il est logique jusqu'au bout. Pour lui les enfants, 
sans être privés de l'amour des parents, doivent être mis à la 
charge de la communauté. 

Ajoutons que, contrairement à toutes les opinions de son 
temps, Meslier ne croyait pas du tout à la possibilité de réfor- 
mes sérieuses par la monarchie. Révolutionnaire isolé, dans le 
silence de sa conscience, il disait au peuple que son seul moyen 
de salut était de se soulever contre ses oppresseurs religieux, 
ses tyrans politiques et ses spoliateurs sociaux. Cet incroyant 
croyait à une chose : la prochaine Révolution libératrice. 



VII. Morelly et divers 



De Meslier, qui devança son temps, au fécond XVIII e siècle, 
la transition est facile. Malgré l'agression obscurantiste que 
favorisa la magistrature janséniste — rétrograde et férocement 
répressive, comme l'attestent entre autres crimes judiciai- 
res la roue et le bûcher de La Barre, de Calas, de Sirven et le 
supplice atroce de Damiens, abominations suffisant à elles 
seules pour déshonorer la classe dirigeante de ce temps et jus- 
tifier au-delà, toutes les colères de la Révolution française ; — 
malgré cette noire et sanglante offensive du roi, du prêtre et du 
magistrat, l'esprit humain, avait enfin vaincu et la protestation 
communiste éclatait, elle aussi, dans toutes les sections du philo- 
sophisme triomphant. Les utopies égalitaires ou communautaires 
sont innombrables, on ne peut plus qu'énumérer : Fontenelle * 
La République des Ajaojins ou des philosophes ; Varaisse d'Alais : 
La %épublique des Sévèrambes ; Van der Neck : la République de 
Cessâtes ; Pechmeja: le Telèphe; J. et V. d'H...: Projet de corn- 



LE SOCIALISME INTEGRAL I IÛ. 

munauté philosophe ; Gaudence de Lucques : {Mémoires ; Terras- 
son : Sethos ï anthropophile ; Wielland : le {Miroir d'or; Mably : 
les Entreliens de T horion, etc, 

Nous pourrions continuer par Mercier, Tiros de Besplas, 
Cumberland, André Brun, Rétif de la Bretonne, Bernardin de 
Saint-Pierre, Florian... Mais la liste serait interminable. Notre 
grand Diderot lui-même a sacrifié sur l'autel de l'Utopie commu- 
niste par sa ^publique des Galligènes et son Supplément aux 
Voyages de Bougainville. 

Aussi bien aucun de ces réformateurs n'égala, pour la sûreté 
de vue et la parfaite connaissance de son sujet, l'humble institu- 
teur Morelly, dont la Basiliade et le Code de la Nature, publiés 
d'abord sans nom d'auteur, furent attribués à Diderot, ce qui est 
déjà un éloge significatif. 

Dans le Code de la Nature, Morelly se pose ce problème : 

Trouver une situation dans laquelle il serait presque impossible 
que l'homme soit dépravé ou méchant ou du moins minimâ de 
malts. 

Il trouve cette situation idéale dans le retour aux lois de la 
nature et dans la connaissance des vrais fondements de sociabilité 
qui sont : 

i° L'unité indivisible des fonds de patrimoine et usage commun 
de ses productions ; 

2° Abondance et variété de ces productions plus étendues que 
nos besoins, mais que nous ne pouvons recueillir sans travail. 
D'après ces principes, la meilleure manière de fonder l'intérêt 
individuel serait de ; 

a) Maintenir l'unité indivisible du terrain et de la demeure 
commune ; 

b) Etablir l'usage commun des instruments de travail et des 
produits ; 

c) Rendre l'instruction également accessible à tous ; 

d) Conserver autour de la commune un terrain suffisant pour 
nourrir les familles qui l'habitent ; 

é) Unir au moins mille personnes, afin que chacun travaillant 



120 MORELLY ET DIVERS 

selon ses forces et ses facultés, consommant selon ses besoins, 
il s'établisse sur un nombre suffisant d'individus une moyenne 
de consommation qui ne dépasse pas les ressources communes, 
et qu'il résulte d'un travail collectif une somme de produits qui 
rende cette moyenne abondante ; 

f) Ne concéder au talent d'autres privilèges que celui de diri- 
ger les travaux dans l'intérêt commun, et ne tenir compte que 
des besoins et non de la capacité, dans la répartition des 
produits. 

Politiquement, la nation est divisée en provinces, tribus et 
familles ; l'éducation est commune, toute expérimentale, sans 
intervention de la divinité ; elle est professionnelle, à partir de 
l'âge de dix ans. 

Mariage de quinze à dix-huit ans, obligatoire et indissoluble 
pour dix ans; après dix ans, le divorce est permis. 

Les mères allaitent leurs enfants, qui restent dans la famille 
jusqu'à l'âge de cinq ans; après cet âge, ils sont élevés en 
commun. 

Repos public tous les cinq jours et fêtes publiques nom- 
breuses. 

Formation à' armées agricoles et industrielles pour les grands 
travaux d'utilité publique. 

L'organisation politique du Code de la V^ature est fédéraliste, 
elle dérive d'une fédération de familles pour constituer la tribu, 
des tribus pour constituer la Province, des provinces pour cons- 
tituer la Nation, d'où logiquement fédération pour constituer 
l'Humanité (i). 

Chacun sera chef de famille à son tour, chaque famille élira à 
son tour le chef de tribu, de même que chaque tribu élira à son 
tour le chef de province, et tous les chefs de province seront 
sénateurs (conseillers suprêmes) à tour de rôle. 

En passant, — pressé par l'espace, — la partie critique du 
Code de la Rature, on en a négligé un des côtés les plus saisis- 

(l) Parmi les réformes d'ordre secondaire (trop nombreuses pour être énumérées ici), 
nous remarquons celle-ci : Etablissement du système décimal, qui devait, trente ans plus 
tard (4 messidor, an VII), être adopté par le Corps législatif, sur la proposition de 
Bertholet. Lagrange, Brisson, Borda et Prony. 



LE SOCIAUSMK INTKGRAL 12 1 

sants. Par sa façon de stigmatiser la fausse morale courante, les 
préjugés et les abus régnants, Morelly a certainement inspiré 
Fourier. 

Il a fallu aussi négliger tout le côté philosophique, qui est la 
partie la plus rem ;rquabh de l'œuvre de Morelly, puisqu'elle lui 
valut le suffrage des hommes les plus éclairés de son temps (i). 

Après Morelly et ses coreligionnaires contemporains, auxquels 
il convient d'ajouter l'anglais Spence (2) après les échappées 
brillantes de Rousseau {Discours sur l'inégalité des conditions) ; 
de Brissot de Warwille (Recherches philosophiques sur le droit de 



(1) Morelly, toujours devançant Fourier, qui ne le cita jamais, — quand le génie 
pille, il égorge, a dit Rivarol, — donne à la solidarité un fondement naturel : « La 
nature, dit-il, a voulu qu'il en fût ainsi : 

i° Elle a fait sentir aux hommes, par la parité des sentiments et des besoins, 
l'égalité de condition et de droit, et la nécessité d'un travail commun. 

2° Sur la variété momentanée de ces besoins qui font qu'ils ne nous affectent pas 
tous également ni dans le même instant, elle nous avertit de se relâcher quelquefois 
pour céder à d'autres et nous induit à le faire sans peine. 

3° Quelquefois, elle prévient entre l'opposition, la concurrence des désirs, des 
goûts, des inclinations par un nombre Suffisant d'objets capables de les contenter 
séparément, ou bien elle varie ces désirs, ces penchants sans les empêcher de tomber 
en même temps sur un objet qui serait unique : trahit sua quemque voluptas. 

4 Par la diversité de forces, d'industrie, de talents mesurés sur les différents âges 
de notre vie ou la conformation de nos organes, elle indique nos différents emplois. 

5° Elle a voulu que la peine, la fatigue de pourvoir à nos besoins toujours un peu 
plus étendus que nos forces, quand nous sommes seuls, nous fit comprendre la néces- 
sité de recourir à des secours et nous inspirât de l'affection pour tout ce qui nous 
aide ; de là notre aversion pour l'abandon et la solitude, notre amour pour les agré- 
ments et les avantages d'une puissante réunion, d'une société. 

6° Enfin, elle a tout fait pour exciter et entretenir parmi les hommes une réci- 
procité de secours et de gratitude ». 

(2) Spence, instituteur, csmvne Morelly, fut, en Angleterre, le précurseur de ce 
communisme radical que William Godwin et Robert Owen représentèrent avec tant 
d'éclat le lendemain de la Révolution française. Spence se distingua, supérieur en ceci 
à Morelly, par un républicanisme éclairé et de bon aloi. Le plan communiste qu'il 
publia en 1885, sous le titre peu modeste de Spensonia est le développement de ce 
thème à la fois solidariste, égalitaire et libertaire. 

Spensonia est une République une et indivisible, le peuple se compose de l'universa- 
lité des citoyens. La propriété foncière y est inconnue, toutes les terres y appartiennent 
à l'Etat. Le pouvoir législatif est exercé par un parlement annuel, élu par le suffrage 
universel. Les femmes jouissent des droits électoraux au même titre que les hommes. 
Un conseil de vingt-quatre ministres nommés par moitié chaque année est investi du 
pouvoir. La République n'a point d'armée peraianente. Si la guerre éclate, tout citoyen 
est soldat. 



122 MORELLY ET DIVERS 

propriété)] de Marmontel (les Incas (i), les Contes moraux); de 
Volney (les latines) ; de Saint Lambert (Panthamias) ; de Necker 
(la liberté du commerce des grains) ; du marquis d'Argenson 
{Considérations sur le gouvernement de la France) ; de Montes- 
quieu (Lettres persanes) ; de l'abbé de Saint-Pierre (Projet de paix 
perpétuelle) ; de Condorcet ( Tableau des progrès de l'esprit 
humain) ; de Dom Déchamps (la C haine des vérités développées) ; 
de l'abbé Raynal (Histoire philosophique des Deux-Indes) ; de Mer- 
cier (L'an 2440 et l'Homme de fer)] d'Helvétius (De l'homme et de 
son éducation)] de Boullanger (Le Despotisme oriental) ; de Lin- 
guet (Théorie des lois civiles), etc. Après cette poussée inouïe de 
revendications et d'aspirations novatrices, la Révolution ne pou- 
vait plus éclater, sans que la protestation communiste ne se 
mêlât à la grande protestation libertaire et égalitaire qui allait 
emporter tout une société civile et politique, vieille de dix siècles. 

Ce ne fut pas avec le succès que l'on pouvait prévoir, et la 
cause première en est patente. 

Pendant tout le fort de la lutte titanique qui souleva la France 
entière et déborda sur l'Europe, les paroles enflammées de 
Claude Fauchet, de Chalier, de Jacques Roux. d'Anacharsis 
Cloots, des meilleurs de la grande Commune, furent couvertes 
par le bruit des mondes croulants et les auteurs eux-mêmes 
furent emportés dans l'ouragan de la bataille implacable. 

Néanmoins la protestation communiste forcément ajournée, 



(l) Les tttcxs avaient en effet réalisé une monarchie communiste qui ne méritait 
peut-être pas d'être si férocement et si aveuglément détruite par les conquistadores 
espagnols. 

« Au Pérou, l'oisiveté n'était pas tolérée ; c'était un crime capital. Même les 
enfants de six à sept ans devaient faire œuvre utile. Les vieillards plus ou moins impo- 
tents et entretenus par l'Etat étaient chargés de chasser les oiseaux des champs nou- 
vellement ensemencés et d'autres menues besognes. Des jours de repos sagement 
distribués permettaient à la population laborieuse de se récréer de temps en temps. 
Chaque mois, chaque mois lunaire, comptait trois jours de fêtes publiques ; mais ces 
jours-là les campagnards devaient aller à la ville prendre les ordres de l'administration. 

Personne n'étiit libre, miis aussi personne n'était abandonné. Les vieillards, les 
infirmes, les veuves, etc., étaient secourus ; les champs des absents pour cause de ser- 
vice public étaient cultivés. Les vastes dépôts de provisions contenus dans les magasins 
publics, dans ceux de l'Inca, garantissaient la population contre les famines. >> (Letour- 
neau : l'Evolution politique. 



LE SOCIALISME INTEGRAL I23 

restait au fond des cœurs ; on le vit clairement après la tentative 
désespérée de Prairial. 

Et, si fortes étaient les sympathies pour l'égalité, que la conju- 
ration communiste de Babœuf, Darthé, Buonarotti, Sylvain Maré- 
chal et de leurs dix-sept mille affidés fut sur le point d'être 
victorieuse (i). 

Or, ce qu'avaient voulu les Egaux, — que la dénonciation d'un 
traître amena, en 1796, devant la Haute-Cour de Vendôme, — 
c'était la communauté de la terre, l'égalité des conditions, l'or- 
ganisation administrative de la production et de la répartition 
des richesses, l'universalisation du travail, de l'instruction et du 
bien-être, en un mot, la République économique et le bonheur 
commun (2). 

Nous conviendrons que cette ultime protestation communiste 
des derniers siècles, bien conçue quant aux moyens de réalisa- 
tion, était trop archaïque dans son inspiration et dans ses buts 
pour durablement réussir; mais, nul ne pourra contester avec 
justice qu'en posant à nouveau le problème social, avec cette 
grandeur tragique dans les dernières fulgurances révolutionnaires, 
elle ne l'ait imposée irrémissiblement au XIX e siècle qui, après 
tant de rêves, tant de projets, tant de luttes, tant d'efforts, le 
cherche encore, sans pouvoir y échapper, sous la menace des 
griffes léonines du sphynx révolutionnaire, car, a magistralement 
prononcé Auguste Comte, le communisme ne comporte pas 
d'autre réfutation que la solution du problème qu'il pose. 



(1) Georges Avenel : Les lundis révolutionnaires. 

(2) « L'égalité conditionnelle devant la loi est une chimère ; s'il existe un seul 
homme sur la terre plus riche, plus puissant, que ses semblables, que ses égaux, l'équi- 
libre est rompu ; qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de 
l'âge et du sexe : la terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde ; l'Etat les 
distribue aux individus auxquels il doit une existence heureuse; en revanche, il exige 
d'eux un travail obligatoire dont le mode, la quantité, la qualité sont réglés par lui 
seul. Le lux», marque de l'inégalité, doit disparaître, et avec lui les grandes villes, cen- 
tre d'agitation et d'immoralité. L'égalité implique l'éducation commune des enfants hors 
de la surveillance des parents, l'enseignement limité aux connaissances d'utilité pratique, 
à l'exclusion de l'instruction spéculative. Le système établi, nul n'aura le droit d'émettre 
une opinion contraire aux principes sacrés de l'égalité et la frontière sera inexorablement 
fermée aux produits et aux idées de l'étranger. Enfin, pour favoriser l'établissement 
du nouveau régime, les dettes publiques et privées seront abolies.» (Extrait du Manifeste 
des Egaux, par Sylvain Maréchal.) 



124 MORELLY ET DIVERS 

Or, la solution du problème posé par le communisme, c'est 
l'abolition de la misère, de l'ignorance et des derniers vestiges 
persistants des servages civils, politiques, économiques. C'est 
l'arrivée à un stade supérieur de civilisation, à un état politique 
où tout mal moral et social serait combattu, toute iniquité rendue 
impossible, ou du moins nuisible à son auteur, où toute souf- 
france évitable serait supprimée et toute souffrance dérivant 
fatalement de la nature des choses adoucie. 

Comment tout cela? 

Par la pratique de la justice et de la fraternité dans l'ordre 
humain, de la bienveillance et de la pitié dans l'ordre universel, 
car telles seraient les ^vertus d'une organisation équitable et 
rationnelle dans laquelle, le cœur inspirant, la raison dirigeant, 
la science éclairant, l'épanouissement individuel le plus complet 
de chaque être humain se combinerait avec la solidarité sociale 
la plus étendue et l'idéal moral le plus altruiste, c'est-à-dire le 
plus élevé. 

Au nom des souffrants et des espérants, au nom de la justice 
foulée aux pieds, au nom même des développements économi- 
ques de la société moderne qui rendent une transformation 
intégrale, possible et nécessaire, les socialistes ont osé assigner 
aux hommes de ce temps, cette tâche immense et splendide, 
dont l'accomplissement emparadiserait la terre. Et ils l'ont fait 
avec un tel éclat que leur propagande a rempli notre siècle, créé 
un courant puissant et, de la sorte, singulièrement préparé les 
cerveaux à l'acceptation des idées salvatrices déjà ébauchées. 

Nous entrons dans le XIX e siècle, si troublé, si inconséquent, 
si enténébré par la fumée des combats; mais si investigateur, 
si militant et si plein de promesses. 



■->*«- 



CHAPITRE III 



Les précurseurs du socialisme moderne 



I. Saint-Simon. — II. Charles Fourier et Robert Owen. — m. Saint-Simoniens et 
Fouriéristes. — IV. Rayonnement et caractère du premier socialisme français. — V. Les 
Épigones. — VI. Les solutionnistes. — VII. La déviation mutuelliste. 



On à dit que l'homme épuise toutes les forces de l'erreur 
avant d'arriver à la vérité ; il serait plus exact de dire que, dans 
les réalisations humaines, l'art précède la science. Aux débuts 
des sociétés, la poésie et l'art sont les grands unisseurs de peu- 
ples ; à l'origine de toutes les civilisations, on trouve des Orphée 
et des Eumolpe ; les Iliades et les Rayamanas sont toujours les 
premiers monuments historiques des nations. 

En vertu de la même loi qui, dans la série logique, met le 
sentiment avant le raisonnement, les idées novatrices ne peuvent, 
elles non plus, faire la conquête des entendements et des vo- 
lontés, avant d'avoir pris les cœurs et frappé les imaginations 
par un sentimentalisme ardent, un art captivant et le déploiement 
de splendides perspectives. Ne vous étonnez donc pas de ce 



26 



SAINT-SIMON 



qu'avant d'arriver à ses formules actuelles, précises quelquefois 
jusqu'à la sécheresse, le socialisme — et telle a été l'œuvre de 
ses précurseurs d'inspiration française — ait passé par les sen- 
tiers verdoyants du subjectivisme utopique, d'où il est revenu 
d'ailleurs les mains pleines d'inventions heureuses, d'hypothèses 
hardies, de mille attrayances idéales qui lui ont valu l'adhésion 
des meilleurs et la conquête rapide de la notoriété, première 
étape obligée des longues carrières. 

Nous voudrions pouvoir dans les lignes qui vont suivre, carac- 
tériser assez fidèlement, quoique à grands traits, cet âge d'or du 
socialisme, pour faire ressortir les utiles enseignements que ce 
brillant début comporte. 



I. Saint-Simon 



Il n'est pas, croyons-nous, exact de dire que toujours les hom- 
mes nécessaires surgissent, quand il s'agit de féconder une situa- 
tion donnée ; dans le cas qui nous occupe, il en fut pourtant 
ainsi. Saint-Simon, Fourier, Owen, les trois illustres précurseurs 
du socialisme moderne, furent, pour ainsi dire, appelés par leur 
époque. Lorsqu'ils parurent, l'orage révolutionnaire, en couvrant 
les derniers vestiges de la monarchie absolue, des privilèges de 
classes et de l'organisme féodal, d'une alluvion épaisse de liberté 
politique, d'égalité civile, de négations religieuses et de vagues 
aspirations, avait préparé le champ aux novations les plus auda- 
cieuses. La situation éminemment révolutionnaire était rendue 
plus instable encore par la naissante grande industrie qui, avec 
sa production accrue, ses initiatives fécondes et ses criantes injus- 
tices, faisait déjà craquer les anciens moules économiques et 
montrait aux plus claivoyants la nécessité de formes sociales 
nouvelles. Quelques-uns en conclurent que la tâche incombant 
au dix-neuvième siècle était exclusivement économique. Les trois 
initiateurs dont il va être question eurent la vue plus haute ; ils 



LE SOCIALISME INTEGRAL 



aperçurent très bien que le nouveau mal industriel n'était qu'une 
conséquence et qu'il fallait frapper haut pour l'atteindre. Ils com- 
prirent aussi que la question n'était pas exclusivement indus- 
trialiste (quoique surtout industrialiste), qu'elle était vastement 
sociale, c'est-à-dire philosophique, politique et économique. 

C'est pourquoi, si divergentes que soient dans les détails leurs 
doctrines respectives, elles se recommandent de trois principes 
communs : 

i°) Nécessité reconnue d'inaugurer une civilisation de paix, 
de travail et de justice, ayant sa conception philosophique 
adéquate ; 

2°) Réhabilitation de la vie humaine foulée aux pieds depuis 
tant de siècles, par l'anti-social ascétisme chrétien et les longues 
oppressions familiales, propriétaires, monarchiques, féodales, 
et juridiques ; 

3 ) Revendication de l'égalité de droit pour les femmes et 
reconnaissance de droits précis pour l'enfant. 

Par là, les premiers philosophes du socialisme se montrèrent, 
avec raison, moins préoccupés de moralisme hypocrite, que de 
développement intégral de l'être humain et du bonheur de tous ; 
en cela encore, ils furent franchement émancipateurs. 

« A la barbe des Tartuffes », pour nous servir de l'expression 
de l'un d'eux, Saint-Simon proclama la nécessité de la réhabili- 
tation de la chair ; Fourier épuisa contre la prétendue morale de 
l'égoïstique bourgeoise des traits acérés d'une critique meurtrière 
et Robert Owen, matérialiste conséquent, osa imputer les iniqui- 
tés, les souffrances de la société contemporaine, à cette société 
elle-même et indiquer comme remède une responsabilité sociale 
efficace . 

Là ne s'arrêtent pas les ressemblances. Un même profond 
amour des faibles et des petits signale les trois maîtres à la recon- 
naissance des hommes, à l'admiration de la postérité (i). 



(i) Le fait n'a pas échappé à L. Reybaud, pourtant si défavorable ; il le relève en 
bons termes : 

« Dans les moindres détails de ces idéologues se révèle cette affection profonde pour 



128 SAINT-SIMON 

Mais si leur génie s'abreuva à la même source généreuse, ils 
n'en conservent pas moins chacun leur originalité propre, Fourier 
fut plus pénétrant, plus fécond, critique social plus puissant ; 
Owen plus tolérant, plus large, surtout plus pratique; Saint- 
Simon, plus philosophe, a sa place marquée parmi les grands 
évolutionnistes modernes. 

Lisons-le dans la traduction poétisée des disciples : 
« L'idée de perfectibilité entrevue par Vico, Lessing, Turgot, 
Kant, Herder, Condorcet, est restée stérile entre leurs mains, 
parce qu'aucun de ces philosophes n'a su caractériser le progrès ; 
aucun d'eux n'a indiqué en quoi il consistait, comment il s'était 
opéré, par quelles institutions il s'était produit et devait se classer 
en faits progressifs et en faits rétrogrades ; aucun n'a su les coor- 
donner en séries homogènes, dont les termes fussent alternatifs 
suivant une loi de croissance. Tous ignoraient enfin que les seuls 
éléments qui intéressaient et qui se soient fait jour à travers le 
passé étaient les beaux-arts, les sciences et l'industrie et que 



ceux qui souffrent. Dans l'échelle 4 es contentements qu'il promet, Charles Fourier 
prend toujours pour mesure les besoins de la masse ; 

« En vivres, en vêtements, en satisfactions de toute nature, dit-il, le simple travailleur 
aura dans son monde le sort d'un roi dans le nôtre. Rien ne sera assez beau, assez 
parfait, assez magnifique pour lui ; au lieu de glorifier l'abstinence et de conseiller la 
privation, Fourier laisse entrevoir au contraire, un développement nouveau dans les 
facultés physiques de l'homme afin de les mettre en rapport avec le raffinement et 
l'abondance des productions futures. Il va jusqu'à dresser le menu des repas populaires 
et il y procède avec une prodigalité merveilleuse. La table, l'éducation, tout est chez 
lui à peu près commun ; mais pour emporter les choses de haute lutte, il élève sur le 
champ le bien-être le plus vulgaire au niveau des jouiss.inces les plus exquises. Ainsi 
personne n'y perd et chacun y gagne . 

« Saint-Simon est plus grand seigneur ; il veut le gouvernement religieux des intel- 
ligence;, m lis il déclare que sa théocratie s'occupera avant tout du sort de la classe la 
plus nombreuse et la plus pauvre. Robert Owen ne demeure point en arriére, il recon- 
naît à tous un droit uniforme et ne distingue ni entre les capacités, ni entre les 
fortunes, ni entre les aptitudes corporelles. Les travailleurs le préoccupent vivement. 

« Manufacturier, il a vu de près leurs mines et il les secourt dans la mesure de ses 
ressources. Théoricien, il constate les désastres de la vie industrielle, ballottée entre 
une stagnation et une activité intermittentes ; il s'inquiète des froissements issus de 
l'invasion des machines et suit avec une anxiété douloureuse les progrès de ce paupé- 
risme qui menace de dévorer la Grande-Bretagne. Chez ces trois hommes, il y a donc 
un énergique instinct de tendresse pour la partie la plus malheureuse et la plus déshéritée 
des générations humaines. » (L. Reybaud : Etudes sur les réformateurs ou socialistes 
modernes. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 129 

l'étude de cette simple manifestation de l'activité humaine devait 
constituer la science sociale, parce qu'elle servait à vérifier le 
développement moral, intellectuel et physique du genre humain, 
c'est-à-dire son progrès sans cesse croissant, son unité d'affec- 
tion, de doctrine, à' activité » . 

Nous avons porté notre pensée sur ses hautes spéculations, 
et à la lumière d'une philosophie historique ainsi comprise, nous 
avons vu que l'évolution se poursuit dans une alternance 
d'époques organiques et critiques. Nous sommes à la fin d'une 
époque critique qui emporte avec elle le christianisme, infidèle 
à sa mission humanitaire, le militarisme, sanglant vestige d'une 
période inférieure épuisée, et leur substratum économique : 
V exploitation de l'homme par l'homme. 

Que si nous pénétrons plus avant, nous aurons à reconnaître 
que la politique n'est que la science de la production et de la 
répartition ; de gouvernement des hommes elle doit devenir 
administration des choses et être absorbée dans l'économie. 
Pour qu'il en soit ainsi, la paix doit succéder à la guerre, l'activité 
productrice à l'activité destructrice, la justice économique à 
l'iniquité sociale, l'amour à la haine, le concours aux antagonis- 
mes, le bien de tous aux privilèges de quelques-uns. Voilà ce 
que doit enseigner la nouvelle doctrine qui surgit pour montrer 
aux masses souffrantes « les collines saintes que commence à 
blanchir la lumière » et nous permet déjà, aux lueurs de l'aube 
naissante, de chanter «l'hymne triomphale de l'Association paci- 
fique universelle. » 

Un devoir en découle ; travailler à l'instauration de la société 
nouvelle d'amour et de justice. « Les poètes ont placé YzAged'or 
au berceau de l'espèce parmi la grossièreté et l'ignorance des 
premiers temps. C'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y 
reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est pas derrière nous, il 
est devant nous, il est dans la perfection de l'ordre social ; nos 
pères ne l'ont point vu ; nos enfants y arriveront un jour, c'est à 
nous de leur ouvrir la route.» 

A ceux qui savent tout cela, de proclamer et de propager les 
vérités sociales nouvelles qui doivent sauver et régénérer le 
monde. 



130 SAINT-SIMON 

L'homme veut, pense, agit, l'élite humaine doit, par suite, se 
diviser en artistes qui émeuvent les hommes, en savants qui les 
éclairent, en industriels qui dirigent leur activité matérielle, et le 
but de tous doit être l'amélioration morale et physique, l'achemi- 
nement au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. 
En effet, le mot progrès ne saurait avoir une autre signification 
que celle d'abolition de l'ignorance et de la misère, par l'aboli- 
tion du militarisme, des privilèges et de l'exploitation de l'homme 
par l'homme. 

La division sus-indiquée nous dit le but général de l'enseigne- 
ment rénové. Ce sont des artistes, des industriels, des savants, 
qu'il s'agit de former. Pour chacun d'eux, il y aura une instruc- 
tion spéciale ; pour tous il y aura l'éducation morale, qui se 
présente comme une sorte de préparation à toutes les destinées 
individuelles; au terme de cette éducation auront lieu les élec- 
tions, dont le but sera de répartir les individus selon leur apti- 
tude et leur vocation. Tous les hommes sont égaux; ils ont droit 
aux mêmes prérogatives, aux mêmes jouissances, la Société ne 
doit reconnaître d'autres inégalités que celles résultant de la 
différence des capacités. A chacun selon sa capacité, à chacun selon 
ses œuvres. Ce principe nouveau présuppose : 

i° Une réforme du droit de propriété ; 

2 L'Universalisation du travail. 

\j& propriété a été modifiée d'âge en âge ; elle peut donc être 
modifiée encore. D'un droit de naissance qu'elle est, il faut en 
faire un droit de l'intelligence, il faut que, comme les autres 
charges sociales, elle soit donnée aux plus dignes. L'héritage est 
aujourd'hui le dernier refuge de l'oisif (1). Pour supprimer l'oisi- 
veté et affranchir les prolétaires, il faut transporter le droit de 



(1) « Ils nous répètent sans cesse que la propriété est la base de l'ordre social, nous 
aussi proclamons cette éternelle vérité. Mais qui sera propriétaire ? Est-ce le fils oisif, 
ignorant, immoral du défunt, ou bien est-ce l'homme capable de remplir dignement sa 
fonction sociale ? Ils prétendent que tous les privilèges sont détruits. Eh ! qu'est-ce 
donc que l'hérédité dans le sein des familles ? Qu'est-ce que la transmission de la 
fortune des pères sans enfants, sans autre raison que la filiation du sang, si ce n'est 
le plus immoral des privilèges, celui de vivre en société sans travailler, ou d'y être 
récompense au-delà de ses œuvres ? » (Doctrine saint-simonienne, rédaction de Bazard 
et d'Hippolyte Carnot.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL I3I 

succession de la famille à l'Etat, il faut que le travail devienne le 
seul titre de propriété et que le travail étant assuré à chacun, 
selon sa vocation, la distribution des instruments de travail 
devienne une fonction sociale. 

Non moins profonde doit être la transformation de l'organisa- 
tion familiale. 

La femme est l'égale de l'homme. Elle doit posséder les mêmes 
droits, jouir des mêmes privilèges. . 

Rien ne s'oppase à ce qu'elle devienne artiste, savant, magis- 
trat, prêtre. 

L'homme et la femme se réuniront et se quitteront librement ; 
aussi longtemps qu'ils seront réunis, l'homme et la femme ne 
formeront qu'une unité collective, un androgyne composé de 
deux éléments associés. 

Ainsi sera apaisé, par la réhabilitation -de la chair, par la sin- 
cérité de l'amour, l'éternel et tragique conflit entre la nature 
humaine, les passions affectives, la morale sociale et les lois 
écrites. 

Insistons sur le difficile problème. 

Le paganisme a été purement sensuel ; le christianisme, réac- 
tion exagérée contre les débauches païennes, est tombé dans 
l'excès contraire. Les plaisirs des sens sont choses saintes. Il 
ne faut pas que l'homme soit tiré à droite par la chair, à gauche 
par l'esprit, l'antagonisme entre l'âme et le corps doit cesser ; le 
dualisme catholique doit disparaître. La devise: sanctifiez-vous 
par les mortifications fait place à celle-ci : sanctifiez-vous dans le 
travail et dans les plaisirs. 

Voici donc nos remèdes contre l'immoralité et les iniquités 
régnantes : « Sanctification de la beauté et réhabilitation de la 
chair, direction et règle des appétits physiques, réorganisation 
de la propriété car la misère du travailleur et la richesse de l'oisif 
sont les causes matérielles de l'adultère et de la prostitution, la 
propriété ne doit plus être fondée sur le droit de naissance. C'est 
sans doute une grande révolution, mais elle se fera progressi- 
vement, pacifiquement, Volontairement »(i). 



(1) Enfantin devant la correctionnelle, 7 août 1832, 



132 SAINT-SIMON 

Quant à l'universalisation du travail, elle sera obtenue par le 
simple fait de l'abolition de l'héritage ordonnée d'une manière 
grandiose, en vue de l'amélioration du globe. 

Voici sur ce point une indication plus précise. 

En son Système de la Méditerranée, Michel Chevalier, déve- 
loppant, dit Jules Simon (1), le saint-simonisme, par son beau 
côté qui était de fermer l'aire des guerres et de la remplacer par 
de grands travaux d'utilité publique, proposa une transformation 
du monde matériel pour arriver à une transformation politique 
et morale. 

« Michel Chevalier prenait la Méditerranée pour base d'opé- 
ration et proposait un chemin de fer reliant les peuples d'Occi- 
dent à Constantinople et descendant jusqu'à Alexandrie d'Egypte 
et au golfe persique. Il perçait l'isthme de Suez et mettait ainsi 
tous les peuples européens en communication directe avec 
l'Extrême-Orient. Ce travail gigantesque devait coûter dix-huit 
milliards. Il ne se bornait pas absolument à la Méditerranée et à 
l'isthme de Suez, Il jetait des regards sur l'Amérique qu'il brûlait 
de connaître et qui n'était pas, comme aujourd'hui, notre voi- 
sine. Là aussi il trouvait des voies à ouvrir pour porter rapide- 
ment la civilisation jusqu'aux extrémités du globe, et il proposait 
le percement de l'isthme de Panama. 

« Cet écrit remonte à un demi-siècle. Percer des isthmes ! 
Entourer la Méditerranée d'un cercle de chemins de fer ! Dépen- 
ser dix-huit milliards ! Cela parut extravagant. Le budget de la 
France était alors d'un milliard. Le plus grand chemin de fer 
européen était celui de Manchester à Liverpool. Les contempo- 
rains prirent ce projet très sérieusement étudié pour un rêve à 
la façon de ceux de Fourier et accusèrent Michel Chevalier 'de 
n'être que le romancier de l'économie politique ! » 

Singulièrement perspicace, ce romancier, et faisant montre 
de vues singulièrement hautes et larges. 

Et combien d'autres aperçus de cette ampleur sont dus à 
l'école saint-simonienne ! 

Est-il étonnant après cela que la nouvelle doctrine ait exalté 



(1) Lecture à l'Académie des sciences morales et politiques, décembre il 



LE SOCIALISME INTEGRAL 133 

l'élite de toute une génération intellectuelle et produit des 
miracles de propagande. 

Un socialiste de l'école de Ch. Fauvety nous donne un exem- 
ple saisissant de l'impression profonde que la propagande saint- 
simonienne creusa dans l'âme des adeptes, en ces lignes qui 
datent de 1887 et se rapportent aux brillantes et inoubliables 
conférences de la rue Taitbout : 

« Hippolyte Carnot et Ch. Lemonnier, deux illustres vieillards, 
debout encore aujourd'hui, avec qui j'ai plusieurs fois causé de ce 
magnifique passé déjà lointain, si beau de jeunesse et de foi, ne 
songent jamais à ces grandes journées des fastes saint-simo- 
niens sans se sentir remués jusqu'au fond de l'âme, tant c'était 
génial et superbe, tant c'était différent des petites causettes 
académiques et retorses de nos politiciens d'aujourd'hui. » 

M. Fabre des Essarts ajoute : « Mais on ne livrait là que la 
partie exotérique de la doctrine. D'autres réunions avaient lieu à 
la même époque, dans un mystérieux logis de la rue Monsigny. 
C'est là que s'était établie la Famille, brûlant foyer qui avait la 
double vertu d'attirer et de rayonner. » 

Des fêtes touchantes y avaient lieu. On mangeait en commun, 
comme au temps des premiers chrétiens. Toutes les appellations 
inventées par la politesse étaient absolument proscrites de ce 
grave cénacle. Pères, mères, frères, sœurs étaient les seuls titres 
autorisés. « On s'essayait au culte de la fraternité » en prodi- 
guant les termes de la plus vive tendresse (1). 

Une telle explosion d'enthousiaste foi ne pouvait s'éteindre 
sans laisser de traces ; après un tel revival, le socialisme eut droit 
de cité dans le monde des intelligences. 



IL Charles Fourier et Robert Owen 



Pour être moins philosophique, moins dans le cursus histo- 
rique de l'évolution humaine, la doctrine de Fourier n'a été ni 
moins passionnante, ni moins généreuse, ni moins féconde. 

(1) Fabre des Essarts : les Hiérophantes, dans la «l^eligion laïque». 1887- 1888. 



i}4 Charles foUrier et robert owen 

« Le fouriérisme, dit Louis Reybaud, peut se résumer en quel- 
ques mots : émanciper et combiner les passions, associer les 
facultés et les intérêts, faire prévaloir dans le monde physique 
et moral l'attraction sur la répugnance, trouver dans le spectacle 
de l'univers la voie analogique de nos destinées, voilà ce qu'il 
veut, et pourtant si courte qu'elle soit, cette formule n'est rien 
moins que le renouvellement entier du globe. Cela tient à une 
merveilleuse faculté de l'inventeur qui, en faisant pivoter une 
idée, y trouve mille facettes brillantes, originales et inattendues. » 

Effectivement, le grand soin de Fourier est de mettre l'homme 
dans un milieu favorisant le développement de ses facultés et 
satisfaisant ses désirs, idéalisés dans une certaine mesure, mais 
tous légitimés. 

« L'homme, nous dit-il, est ce qu'il est. Il sera toujours guidé 
par l'amour des richesses et des plaisirs ; ses passions sont 
aussi éternelles que légitimes, il ne s'agit que de savoir les 
employer à son propre bien-être et au bien-être général. 

« L'ordre sociétaire qui va succéder à l'incohérence civilisée 
n'admet ni modération, ni égalité, ni aucune des vues philoso- 
phiques ; il veut des passions ardentes et raffinées ; dès que 
l'association intégrale est formée, les passions s'accordent d'au- 
tant plus facilement qu'elles sont plus vives et plus nom- 
breuses. » 

Sur ce thème, dont la base est assez peu édifiante et en tous 
cas assez fragile, puisque l'homme n'est envisagé que dans ce 
qu'il est, et aucunement dans son devenir, le réformateur ne 
tarit pas : 

« La raison, quelque étalage qu'elle fasse de ses progrès, n'a 
rien fait pour le bonheur, tant qu'elle n'a pas procuré à l'homme 
social cette fortune qui est l'objet de tous les vœux. » Fourier 
n'a garde de tomber dans le même défaut, il a pour tout le 
monde les mains pleines de biens et d'honneurs. Tacite nous 
apprend que Civilis échauffait les peuples qu'il conduisait au 
combat, en promettant à chacun ce qui lui plaisait le plus, 
parlant de gloire aux Gaulois, de liberté aux Bataves, et de 
pillage aux Germains. De même, le révélateur de la doctrine 
phalanstérienne avait de la gloire et des richesses pour les 



LE SOCIALISME INTEGRAL 135 

savants et les artistes, des fortunes colossales pour les riches, 
du bien-être pour le peuple et de vastes empires pour les moin- 
dres principicules (i). » 

Ce naturalisme à outrance est basé néanmoins sur une concep- 
tion qui mérite examen. 

Frappé de l'ordre sériel qui préside à l'agencement et à la 
distribution de la vie universelle, Fourier pose en principes que 
\' attraction est universelle, que les attractions sont proportionnelles 
aux destinées, d'où la conclusion que la série distribue les harmo- 
nies. 

Il n'y a plus, après cela, qu'à aider les hommes et les femmes 
délivrés des servitudes et des préjugés actuels, ayant brisé le 
joug de la famille, à se grouper conformément à leurs attirances 
et affinités, et à se distribuer en séries combinées. Il en résul- 
tera la plus grande somme possible de travail productif et déco- 
ratif, de bonheur individuel, de richesses générales et de solida- 
rité sociale. 

Voilà la vraie voie, selon Fourier : 

« Le moralisme se vante d'avoir étudié l'homme, il a fait tout 
le contraire, il n'a étudié que l'art d'étouffer les ressorts de l'âme 
ou attractions passionnelles, sous prétexte qu'elles ne convien- 
nent pas à l'ordre civilisé et barbare ; il fallait au contraire, 
décider l'issue de cet ordre civilisé et barbare antipathique avec 
les attractions passionnelles, qui tendent à l'unité. » Il est temps, 
ajoute-t-il, de suivre la nature en ses développements. L'enfance 
de l'humanité se divise en sept périodes : séries confuses, sauva- 
gerie, patriarcat, barbarie, civilisation, gar autisme, séries ébau- 
chées ; nous sommes à la fin de la période de civilisation, il s'agit 
de passer en garantisme pour s'acheminer vers l'organisation 
harmonienne, aux splendeurs inouïes et aux bonheurs ineffables. 

Pour cela nul besoin de révolution, une simple commune 
modèle ou phalanstère et la terre entière se convertira en peu 
d'années, tant les premiers résultats seront éclatants et mer- 
veilleux. 

Qu'est-ce donc qu'un Phalanstère 1 

(i) B. Malon : Histoire du Socialisme, tome II. 



I36 CHARLES F0UR1ER ET ROBERT OWEN 

Quelques lignes suffiront pour en donner une idée sommaire. 
Dans un phalanstère tout sera organisé pour la vie attrayante et 
libre, une vie au goût de chacun ; commune si l'on veut, soli- 
taire si on le préfère. On y poursuivra deux objets : la commo- 
dité générale et le bien-être individuel. Les logements, les salles 
de réunion, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, les caves, 
les greniers, les offices, tout y sera disposé de manière à assurer 
des rapports prompts et faciles, des distractions variées, un 
service économique intelligent. Chaque famille trouvera à se 
loger suivant sa fortune et selon ses besoins, sans qu'il en résulte 
jamais pour elle une humiliation dans le contraste, si elle est 
pauvre ; un motif d'orgueil, si elle est riche. 

Beaucoup de phalanstériens seront très riches, presque tous 
riches et il n'y aura pas de pauvres ; un minimum non pas seule- 
ment suffisant, mais satisfaisant, étant assuré à tous. L'éducation 
sera un plaisir pour les enfants, le travail une série de fêtes pour 
les adultes ; toute les jouissances de la vie humaine et de l'art 
ensoleilleront la vie des phalanstériens qui, après avoir traversé 
la période garantiste, remplaceront la famille actuelle par l'amour 
libre et les mœurs harmoniennes. 

En attendant, le bien des individus et des groupes ne fera pas 
négliger le bien général ; des armées industrielles volontaires s'en 
iront, comme à une fête, pour accomplir les grands travaux de 
défrichement, de reboisement, de dessèchement, bref d'améliora- 
tion et d'embellissement du globe dont l'aspect sera transformé, 
la fertilité quadruplée et dont les climatures mêmes seront modi- 
fiées par la science et l'activité humaines. La terre deviendra ainsi 
un véritable paradis terrestre. Quoi encore? Toutes les passions 
humaines étant sériées, combinées, engrenées, harmonisées, il 
en résultera, dans l'universalisation et dans raffinement des 
plaisirs, une moralité supérieure faite, non pas de privations 
stériles par préjugé religieux ou social, mais de bonté, de 
dévouement et se déployant pour le plaisir de chacun, pour le 
bonheur de tous, dans la solidarité générale et dans Y Harmonie 
universelle. . . 

Si multiple et si riche est l'idée phalanstérienne, qu'en cette 
exquisse sommaire on a dû négliger toute la structure organique 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 37 

de la doctrine de Fourier qui selon la juste remarque d'un émi- 
nent professeur de droit (i), est l'œuvre d'un véritable génie, 
bien qu'elle ne révèle pas même l'idée d'un procédé scientifique. 
Charles Grûn (2) appelle Fourier le Hegel de la France ; de la 
part d'un hégélien d'extrême gauche, l'éloge est significatif. 

F. Engels (3), qui n'a pas la louange facile, déclare Fourier un 
penseur génial et profond. 

On peut ajouter que nul réformateur moderne n'a fourni un 
tel contingent d'idées originales, d'aperçus nouveaux, d'observa- 
tions pénétrantes et fécondes (4). A côté de cela des prétentions 
enfantines, des bizarreries inclassables qu'il convient de laisser 
dans l'ombre. 

Robert Owen, industriel éminent et fondateur du merveilleux 
établissement de New-Lamark, voit d'abord les iniquités du 
régime économique actuel. L'accroissement inouï des forces 
mécaniques suffirait, dit-il, pour satisfaire amplement à tous les 
besoins de la population du globe et pourtant le grand nombre 



(1) Ahrens : Cours de droit naturel. 

(2) Die social Bewegung in Frankreich und Belgien. 

(3) Socialisme utopique et socialisme scientifique. 

(4) Fourier signale par exemple que la société bourgeoise se meut dans des contra- 
dictions qu'elle reproduit sans cesse sans pouvoir les résoudre, de sorte qu'elle atteint 
toujours le contraire de c; qu'elle prétend chercher et que dans son orbite, la pauvreté 
naît de la surabondance même. 

Mettez la chose en langage économique et vous aurez cet énoncé que, en régime 
capitaliste, le perfectionnement de l'outillage, l'accroissement de la productivité du 
travail et la multiplication des produits ont pour résultat d'augmenter démesurément la 
part du capital fixe au détriment de celle du travail ; ou, ce qui revient au même, de 
permettre à une minorité capitaliste, de plus en plus restreinte, de s'approprier une 
part toujours pius grande de la plus-value du travail collectif et de réduire, en vertu de 
la loi des salaires, un prolétariat, de plus en plus nombreux, à un travail de plus en 
plus ingrat, à une misère toujours plus grande. 

Et que l'on ne nous reproche pas ici de forcer la pensée de Fourier. Le novateur a 
été on ne peut plus explicite sur cette question ; il a prédit la féodalité industrielle, 
donné la loi des crises pléthoriques et remarqué, répétons-le, qu'en se développant, la 
civilisation bourgeoise allait de plus en plus substituer aux anciennes servitudes person- 
nelles décroissantes du régime romano-féodal les servitudes collectives croissantes, moins 
humiliantes peut-être, mais non moins implacables, de la société capitaliste. 

Voilà, ce nous semble, des observations et des critiques d'autant plus méritoires 
qu'elles furent publiées à un moment (1803-1808)011 la production capitaliste qui avait 
débuté en Angleterre était inconnue dans tout le reste de l'Europe ; c'était une véritable 
prophétie. 



138 CHARLES FOURIER ET ROBERT OWEN 

exténué de travail gémit dans la misère. Le mal vient de la con- 
currence des producteurs, entre employeurs et travailleurs ; le 
remède serait dans la coopération systématisée ou organisation 
du travail, de façon à coordonner et à régulariser tous les efforts. 

Ceci posé, l'illustre réformateur gallois n'a garde de négliger 
les côtés philosophiques et politiques de la question sociale. 

Selon lui, le mal est aussi dans ces religions impuissantes, qui 
veulent justifier l'iniquité par de menteuses promesses extra-ter- 
restres; il faut délivrer l'homme de ces fantômes. La fatalité 
domine l'homme ; ses convictions, ses actions, ne sont que des 
résultats de son organisation originelle et des influences exté- 
rieures. L'irresponsabilité est une loi naturelle. 

Il n'y a ni bien ni mal ; il n'y a que des malades, que des mora- 
lités souffrantes. Au culte du salut individuel extra-terrestre se 
substitue celui du bonheur terrestre ayant, avec ses nouvelles 
justices familiales, politiques et économiques, sa morale nou- 
velle qui rendra tous les hommes heureux, justes et bons, en 
ayant pour base la bienveillance mutuelle. 

Que faut-il pour cela ? 

i° Une religion rationnelle et naturelle qui aurait pour but la 
recherche de la vérité, l'étude des faits et des circonstances pro- 
duisant le bien et le mal et, pour prescription morale, le com- 
mandement d'aimer ses semblables, d'être fraternel envers eux, 
compatissants envers tout ce qui vit, sans oublier de se bien 
gouverner et de vivre heureusement ; 

2 Un gouvernement rationnel, électif et républicain, qui con- 
sacrerait la responsabilité sociale et réglerait les choses de telle 
sorte que chaque membre de la communauté serait toujours 
pourvu des meilleurs moyens de consommation, à la condition 
de travailler selon ses moyens et son industrie. Du reste, la tâche 
de chacun serait douce et facile, vu les progrès scientifiques et 
mécaniques qui ont agrandi la destinée de l'homme contem- 
porain. 

Dans ce système, l'éducation sociale prendrait l'enfant dès la 
salle d'asile et le façonnerait jusqu'à l'âge de quinze ans, sans 
recourir aux moyens coërcitifs de l'éducation actuelle. Le senti- 
ment de l'émulation, le contentement des maîtres et des cama- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 139 

rades, voilà pour les récompenses ; le délaissement et le mépris 
des camarades, voilà les correctifs. 

Ce n'est qu'après avoir été ainsi développé intellectuellement 
et physiquement, que l'adolescent entrerait dans l'atelier coopé- 
ratif ou communautaire de son choix, où il ne serait assujetti, 
compte tenu de sa vocation et de ses préférences, qu'à un travail 
attrayant, varié et de peu de durée, les progrès mécaniques per- 
mettant amplement cette économie et cette meilleure direction 
de l'effort humain. 

Mais la tâche n'est pas seulement philosophique et écono- 
mique. 

« De même que les systèmes religieux absurdes et que la pro- 
priété individuelle, le mariage et l'ancienne famille doivent aussi 
disparaître. Et c'est pour le bien, car cette trinité religieuse, pro- 
priétaire et familiale est la plus monstrueuse combinaison qu'on 
ait pu imaginer pour frapper la race de maux intellectuels et de 
maux physiques. » 

La réforme owénienne a donc également un caractère intégral 
puisqu'elle comprend une transformation totale de la religion, de 
la famille et de la propriété. 

Voyons les moyens. 

Sauf Saint-Simon, qui réclamait comme point de départ l'abo- 
lition de l'héritage, les socialistes du commencement du siècle se 
distinguent par une frappante disproportion entre le but qu'ils 
assignent à leurs contemporains et les moyens qu'ils supposent 
suffisants. 

Pour révolutionner les lois et les mœurs, pour transformer 
la propriété et détruire de fond en comble la famille actuelle, 
pour, en un mot, retourner la société comme un gant, Fourier 
ne demandait que le million de francs nécessaire à la fondation 
du premier phalanstère. Les résultats auraient été, croyait-il naï- 
vement, si éblouissants et si soudains, qu'en peu d'années la 
terre se serait convertie. Les fouriéristes, plus pratiques que le 
maître, demandaient au moins la constitution d'un Ministère du 
progrès et des expériences sociales. Idée féconde que Louis Blanc 
fit sienne, sans parvenir à la faire triompher. 

Tout en n'étant pas optimiste à ce point, Owen ne crut pas 



140 CHARLES FOURIER ET ROBERT OWEN 

moins que Fourier à l'efficacité des moyens pacifiques. Après 
avoir vainement fait appel aux souverains réunis à Aix-la-Cha- 
pelle, en 1818, il inventa, pour arriver au but communiste final, 
l'association de production et de consommation entre travail- 
leurs et c'est ainsi que la Coopération, depuis si célèbre et si 
répandue dans les milieux industriels d'Europe et d'Amérique, 
fit son entrée dans le monde, sous les auspices du grand com- 
muniste que Torrens avait nommé le patriarche de la raison (1). 

On s'est abstenu de critiquer méthodiquement les données 
utopiques qui viennent d'être exposées. Elles relèvent presque 
exclusivement de l'art social, et toute leur valeur gît dans d'im- 
portantes trouvailles instructives, dans de nombreuses observa- 
tions neuves et sagaces, dans la haute générosité du but. On ne 
peut qu'approuver, en se bornant à déplorer les défectuosités qui 
déparent. 

Comment agir autremeut ? On ne ratiocine pas sur la valeur 
morale des héros d'Homère, de Valmiki, de Virgile, de Fir- 
doussi, du Tasse ou de l'Arioste, si ce n'est pour faire des consta- 
tations historiques ; on admire plus ou moins le poète, voilà 
tout. 

La même règle sera appliquée aux épigones dont il va être 
parlé; à leur sujet aussi, on se bornera à quelques observations 
générales, moins dans un but de critique que dans un but de 
classification . 



(1) Les principaux disciples d'Owen et notamment Wansittart-Néale, Booth, Alger, 
Flessing, Hanhart, Roume, Baxter, Haslin, Combe, Allen Thompson, Holyoake, Rodrigue, 
etc., se jetèrent avec zélé dans l'activité coopérative nouvelle. L'idée fit la fortune 
que l'on sait, mais elle fut bientôt décapitée du but socialiste que lui avait assigné 
Owen et déclarée un but elle-même. On en revient, les coopérateurs socialistes du 
Parti ouvrier belge (Anseele, Louis Bertrand, etc.), dont on connaît les belles réalisa- 
tions coopératives de Gand et de Bruxelles, de même que MM. Charles Gide et de 
Boyve, le premier éminent économiste, tous deux très méritants coopérateurs français, 
reprennent la tradition owénienne et envisagent la coopération, non comme étant un 
but elle-même, mais comme un moyen d'arriver à l'abolition du salariat. Voir sur ce 
sujet le premier chapitre (Les Coopérations Ouvrières) du deuxième volume du présent 
ouvrage. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 141 



III. Saint-Simoniens et Fouriéristes 



Une remarque a été faite dans les lignes précédentes : les pères 
du socialisme moderne n'eurent garde d'enfermer l'idée nouvelle 
dans une étroite question de répartition des richesses; ils en 
firent, imitant en cela d'ailleurs les plus grands utopistes des der- 
niers siècles, une question intégralement humaine, et ils purent 
ainsi appeler à eux, en même temps que tous les intérêts lésés, 
toutes les forces, toutes les aspirations généreuses. Ce fut bien. Là 
est le secret de leur influence. Jamais la lutte pour les seuls 
intérêts matériels n'a entraîné la foule ; toute passion révolu- 
tionnaire, toute activité généreuse est fondée sur un idéalisme 
quelconque. C'est parce que Saint-Simon, Fourier, Owen 
le comprirent que les dévouements ne leur firent pas défaut; 
quelles que soient, quand on l'envisage en bloc ses infirmités 
morales, l'âme humaine aime que l'on fasse appel à ce qu'il y a 
de meilleur et de plus élevé en elle. 

En mourant dans les bras du fidèle Olindes Rodrigues, Saint- 
Simon put affirmer sa foi sociale dans cette dernière parole : 
« La poire est mûre, il faut la cueillir. » Ce qui voulait dire : 
« Les temps sont venus de la rénovation humaine ; allez et tra- 
vaillez avec courage. » La parole vivante fut entendue par une 
pléiade incomparable de jeunes gens aux chaleureux enthousias- 
mes et aux brillantes facultés. 

Auguste Comte et Augustin Thierry s'étaient retirés ; le pre- 
mier pour suivre ses propres voies et systématiser la philosophie 
positive dans une œuvre immortelle ; le second pour ressusciter 
la vieille France, dans les travaux historiques qui ont fait école. 
Ils furent remplacés, aux côtés d'Olindes Rodrigues, le grand 
théoricien de la démocratisation du crédit, par Enfantin, l'élo- 
quent et merveilleux manieur d'hommes, et par Bazard, l'ancien 
carbonaro, l'homme de forte pensée et d'indomptable courage. 



142 SAINT-SIMONIENS ET FOURIERISTES 

La foule qui les suit est composée presque en entier de jeunes 
qui deviendront célèbres. Nous ne pouvons que nommer Jean 
Reynaud qui fonda, lui aussi, une école philosophique ; Pierre 
Leroux, déjà philosophe socialiste distingué et qui devint de 
même chef d'une importante école socialiste. Près d'eux nous 
voyons Adolphe Blanqui et Michel Chevalier qui seront bientôt, 
avec Eugène Buret, parmi les plus éloquents économistes de 
l'école française. 

Notons aussi Bûchez, le futur chef du parti catholico-conven- 
tionnel et l'auteur, avec Roux-Lavergne, de la volumineuse 
Histoire parlementaire de la Révolution française. 

La phalange glorieuse comprit encore dans son effectif Armand 
Carrel, déjà l'homme représentatif du parti républicain ; Halévy, 
futur auteur de la Juive ; Félicien David qui rapporta du voyage 
en Egypte, à la recherche de la femme-messie, les adorables 
Mélodies du Désert ; Henri Heine, justement illustre dans ses 
deux patries; Ch. Fauvety (qui fut toujours un peu hétérédoxe) 
fondateur de la Revue philosophique (de 1855), de la Solidarité et 
de la l^eligion laïque (1868- 1878). 

Non moins zélés furent Perdonnet, le fondateur de X Associa- 
tion philotechnique ; Louis Jourdan, Adolphe Guéroult, Erdan, 
trois maîtres du journalisme ; Lachambaudie, le fabuliste ; Vin- 
çard, le chansonnier ; Charton, le fondateur du Magasin pittores- 
que) Massol, le fondateur de la (Morale indépendante ; Ch. 
Lemonnier, fondateur de la Ligue de la Taix et de la Liberté, 
qu'il dirige encore ; Ribes, publiciste estimé, etc. 

Voici maintenant le groupe des industriels et des financiers 
qui, h Mas ! deviendront tous ou presque tous des Magnats, soit 
de la grande industrie, soit de la haute banque. Nous ne nom- 
mons que les principaux : Isaac et Emile Péreire, d'Eichtal, Arles 
Dufour, Dubochet, Talabot, Ferdinand de Lesseps, le néfaste 
spéculateur du canal de Panama, Stéphans Mony, le dur indus- 
triel de Fourchambault, Schneider dont l'indigne frère, et le non 
moins indigne neveu ont fait du Creusot le bagne capitaliste et 
clérical que l'on sait. 

La société bourgeoise les avait bafoués comme réformateurs, 
elle les glorifia, quand ils lui montrèrent qu'ils pouvaient facile- 
ment se mettre au premier rang des millionnaires. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 145 

Au moins il y eut les fidèles qui ne descendirent jamais des 
hauteurs de «la colline sainte » pour aller trafiquer dans la Baby- 
lone financière; tels furent Emile Barrault, écrivain et orateur à 
qui l'on dut la conversion de Garibaldi à l'humanisme (i) et le 
socialiste Banet-Rivet qui, en cheveux blancs, se mêla, rue des 
Granvilliers, aux jeunes prolétaires fondateurs de la branche 
française de Y Internationale . 

Laurent (de l'Ardèche), Joseph Rey, Duveyrier, Villarceau, 
Fournel, etc., aussi ouvriers de la première heure, se distinguè- 
rent également dans les diverses directions de la pensée pro- 
gressive. Le même témoignage doit être donné aux femmes 
vaillantes, comme entre autres M mes Bazard, Cécile Fournel, 
Aglaé St-Hilaire, Elisa Lemonnier, fondatrice des écoles profes- 
sionnelles qui portent son nom, Julie Fanfernault, qui toutes 
apportèrent leurs adhésions aux jeunes hommes d'avenir dont 
la bannière portait la double devise : 

Emancipation des prolétaires . 
Emancipation de la femme. 

« Tous ces croyants ne marchèrent pas du même pas. Ils se 
divisèrent dès le début ; quelques-uns sous la direction d'Enfan- 
tin et dans la fameuse famille de Ménilmontant (2), se ridiculi- 
sèrent par quelques extravagances cultuelles qui prouvèrent au 
moins l'ardeur de leur foi. Mais comme ils avaient fermement 
cru, et éloquemment exprimé, ils firent sur leur époque une 
impression profonde, et les idées qu'ils jetèrent dans le monde 
sur l'abolition du droit d'héritage, sur l'émancipation de la 
femme, n'ont pas été perdues par les socialistes. La démocrati- 
sation, d'abord plus apparente que réelle, du crédit, le dévelop- 
pement des grands travaux publics, la glorification théorique du 
travail, l'art envisagé comme ayant une destinée sociale, la faveur 



(1) En 1883 encore, Garibaldi en avait conservé un souvenir durable. «Avant de 
connaître. Barrault, a-t-il écrit dans les Mille, j'aimais ma patrie; depuis j'aime l'Huma- 
nité du même grand amour. » 

(2) «Nos pères ne tarissaient pas de plaisanteries faciles sur l'Eglise de Ménilmontant. 
Pour nous qui avons pu mesurer son influence prépondérante dans toutes les transfor- 
mations sociales et économiques du monde contemporain elle demeure l'un des phéno- 
mènes moraux les plus dignes de retenir la méditation. » (Mclchior de Vogue). 



144 SAINT-SIMONIENS ET FOUR1ERISTES 

accordée aux sociétés ouvrières, le but proclamé par les pro- 
gressistes de travailler à l'amélioration du sort des peuples, de la 
classe la plus nombreuse et la plus pauvre, tout cela trouve son 
point de départ dans la propagande saint-simonienne (i).» 

« Ce sont les saint-simoniens, dit un historien rétrograde 
belge actuellement ministre clérical de l'instruction publique, ce 
sont les saint-simoniens qui ont les premiers levé le drapeau du 
socialisme français, c'est dans leurs écrits qu'il faut chercher les 
neuf dixièmes des idées révolutionnaires qui troublent la France 
et l'Europe. Il n'est pas douteux que le mouvement de 1848 ne 
doive être attribué en grande partie aux germes qu'ils ont répandu 
dans les masses (2).» 

L'éloge est trop exclusif; une part doit revenir à l'école pha- 
lanstérienne, non moins agissante. 

Certes, Just Muiron vaut Olindes Rodrigues; Victor Considé- 
rant, conférencier éloquent et polémiste hors ligne, — ainsi l'ont 
révélé notamment la Démocratie pacifique et ce livre de combat : 
Le Socialisme devant le vieux monde, — pèse peut-être autant 
comme propagandiste qu'Enfantin et Bazard réunis. Ecrivains de 
race aussi, Toussenel, auteur de Y Esprit des bêtes et de Les Juifs 
rois de l'époque) Victor Meunier, auteur de la Science et la Démo- 
cratie et de Jésus-Christ devant le conseil de guerre] Eugène Nus, 
auteur des Dogmes nouveaux et des Grands Mystères. 

Moins connus, mais excellents vulgarisateurs de la doctrine 
phalanstérienne furent H. Renaud, V. Hennequin, Ch. Pellarin, 
Barrier, Mathieu Briancourt, Allyre Bureau, Ed. de Pompery. 
Baudet-Dulary, M me Clarisse Vigoureux et nombreux furent leurs 
émules, car nulle école socialiste n'a autant publié que celle-ci. 
Son catalogue porte plus de 400 volumes. 

Aux praticiens saint-simoniens, l'école phalanstérienne oppose 
victorieusement André Godin, le fondateur du Familistère de 
Guise et l'auteur d'importants travaux socialistes. 

Il faut rappeler parmi les hommes de valeur qui se réunirent 
pendant de longues années dans les bureaux de la ^Démocratie 
pacifique, Jules Le Chevalier, E. Barat, Julien Le Rousseau, 

(1) B. M a Ion : Histoire du Socialisme, tome 1 ". 

(2) Thonissen : Le Socialisme dans le passé. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 145 

auteurs de livres estimés ; Krantz, qui fut directeur de Y Exposi- 
tion universelle de 1878 ; le général Tamisier, Ed. Valentin, pré- 
fet de Strasbourg, en 1870; Ch. Harel, inventeur des fourneaux 
économiques ; le magnanime citoyen auquel je dus d'échapper 
aux balles versiillaises en 1871, A. Ottin, un des noms honorés 
de la statuaire française ; Eugène Nus, l'auteur des Grands Mys- 
tères ; Lemoyne, A. Transon, Terson, Cantagrel, le compositeur 
Besozzi, Wladimir Gagneur, Hipp. Destrem (1), H. Brissac, 
Griess-Traut, etc. 



IV. Rayonnement et caractère du premier socialisme 

français 



Plus active et plus efficace encore que la propagande saint- 
simonienne fut la propagande fouriériste, parce qu'elle fut plus 
durable et parce que les propagandistes furent plus fidèles au 
programme primitif. 

Mais il ne s'agit pas ici de justice distributive, et nous nous 
en tiendrons aux résultats généraux. 

Le socialisme a deux ailes : 
L'étudiant et l'ouvrier, 

a chanté Pierre Dupont. Nous dirons plus exactement, le socia- 
lisme naissant eut deux parrains : le saint-simonisme et le 
fouriérisme. 

C'est grâce à eux qu'il s'infiltra dans la littérature française et, 
de là, se répandit sur l'Europe, éclatant de poésie, de jeunesse 
et de foi (1). 



(1) Livourne eut, grâce à Montanelli, un groupe cTardents propagandistes saint- 
simoniens, le premier fondé hors de France ; à Genève, Zurich, Lausanne, Florence, 
Gênes, Barcelone, Madrid se constituèrent bientôt des groupes phalanstériens qui fonc- 
tionnèrent longtemps. Vive et profonde fut aussi l'influence des deux doctrines sur les 

10 



I46 PREMIER SOCIALISME FRANÇAIS 

Il faudrait de longues pages pour donner, même une faible 
idée des progrès du socialisme dans les cercles lettrés et dans 
les masses populaires en France seulement, pendant cette décade 
mémorable (1830- 1840). 

Même la bourgeoisie fut séduite. Elle serait allée loin dans 
cette voie, si les coups de foudre de Février et de Juin, les 
calomnies de la coalition libérale-cléricale de la rue de Poitiers et 
les échos de la formidable agitation chartiste ne l'avait apeurée 
et fait se jeter brusquement en arrière. Pour le moment, on était 
à l'époque idyllique qu'on peut bien appeler l'âge d'or du socia- 
lisme théorique. 

Il est une heure heureuse et charmante où « les idées s'échap- 
pent du cœur, uns à une, sans ordre et sans suite, presque sans 
ressemblance, on reconnaît la source d'où elles partent ainsi que 
leur aimable parenté, à la grâce naïve qui les décore ; elles s'ou- 
vrent au soleil de côté et d'autre et fleurissent isolées. Epoques 
d'illusions ineffables, printemps de la vie des poètes » (1). 

Printemps des idées aussi que ces époques d'optimisme vaillant, 
de prétentieux mais généreux subjectivisme, d'ardente et de 
vivante foi, époque où le culte de l'idéal colore l'observation des 
faits, où l'espérance qui domine, parée de toutes les couleurs 
éclatantes, de tous les scintillements prismatiques de l'éternelle 



esprits éclairés à l'étranger ; les socialistes belges Barthels, Jottrand, Demeur, Prosper 
Eslens,. Gérard, François Haak, Spilthoorn, Adelson Castiau, M me Gatti de Gamont, 
Mathieu relevèrent tous, à des titres divers, du saint-simonisme ou du fouriérisme, du 
dernier principalement. 

L'ouvrier tailleur Weitling, qui fut le véritable précurseur du socialisme en Allemagne, 
était devenu socialiste à Paris, et son œuvre capitale Garœntien der Harmonie und 
Freicbet (Garanties de l'Homme et de la Liberté) n'est qu'une combinaison, plus ou moins 
utopique, mais remarquable à coup sûr, de la solidarité communiste et des affinités 
fouriéristes. C'est au nom de ces idées communistes pbalanstériennes que se groupèrent 
et se fédérèrent d'abord les prolétaires allemands réfugiés à l'étranger, et cela avec tant 
d'ardeur et de dévouement à la cause socialiste que le gouvernement suisse, pris de 
peur, persécuta rigoureusement, et que les gouvernements français et belges expulsèrent 
impitoyablement les socialistes allemands. 

Là ne s'arrête pas la propagande française. De l'autre côté de l'Atlantique, dans 
l'Amérique du Nord, où déjà Robert Owen avait importé des coopérations communistes, 
le fouriérisme s'affirma bientôt avec Brisbane et Horace Gresley par la fondation suc- 
cessive de trente-sept phalanstères d'essais. 

(1) Blaze de Burry : Essais sur Gœtbe, précédant la traduction française du Faust. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 147 

illusion, revêt autant de formes qu'elle passionne de penseurs, 
et s'élève à autant de degrés qu'elle entraîne de croyants. 

Le socialisme en était là en 1840. Audacieux, vague, sédui- 
sant, multiforme, répondant à l'efflorescence ultra-spiritualiste du 
temps; il rayait d'innombrables et éclatants sillages la surface 
miroitante de la publicité, semant partout, comme une inépui- 
sable bénédiction, ses promesses et ses espérances. 

Il avait si bien le vent en poupe que parmi ses propagateurs 
intermittents, il pouvait compter les noms les plus illustres tels 
que Chateaubriand, le patriarche littéraire (1); Bérenger, le 
chansonnier national (2); puis venaient lescélébrités plus récentes 
et plus militantes ; Lamennais (3) ; George Sand (4) ; Eugène 
Sue (5) ; et après eux, les hérétodoxes de la démocratie sociale 
comme Esquiros (6); François Huet (7); le docteur Guépin, 
l'abbé Constant (8) (connu dans la Kabbale sous le nom d'Eli- 
phas Lévy) et nombre d'autres. 



(i) « Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader 
au pauvre quand il saura lire, au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la 
presse de ville en ville, de village en village ; essayez de persuader à ce pauvre possé- 
dant les mêmes lumières, la même intelligence que nous, qu'il doit se soumettre a 
toutes les privations, tandis que tel homme, son voisin, a, sans travail, mille fois le 
superflu de la vie ; vos efforts seront inutiles. Ne demandez point à la foule des vertus 
au-delà de la nature... 

« Nous ne sommes pas dans un temps de révolution, mais de transformation sociale , 

« J'aperçois l'hôpital où gît la vieille société. Quand elle aura expiré, elle se décom- 
posera, afin de se reproduire sous des formes nouvelles. 

« 11 faut d'abord qu'elle succombe. La première nécessité pour les sociétés, comme 
pour les hommes, est de mourir. 

« La vieille société fait semblant de vivre, elle n'en est pas moins à l'agonie. 

« Que répondriez-vous au prolétaire qui, dans un parlement, viendrait vous dire : 

« Nous proposons d'ouvrir un grand livre de la dette publique consolidée, chaque 
propriété territoriale sera appréciée contradictoirement par les intéressés et par les 
jurys sortis de l'élection ; le prix sera payé à divers termes convenus ; et l'État, dès 
aujourd'hui, prendra possession du sol national. » (Chateaubriand : Etudes historiques, t. IL) 

(2) Les Fous, Les Ages de l'Humanité. 

(3) Le Livre du Peuple, Les Paroles d'un Croyant, 

(4) Le Compagnon du Tour de France, Le Meunier d'Angibaud, Spiridion, Consuelo, 
Le Péché de M. Antoine. 

(5) Les Mystères de Paris, Le Juif Errant, et plus tard : Martin ou l'Enfant trouvé 
et l'Histoire d'une Famille de Prolétaires à travers les âges. 

(6) L'Evangile du Peuple. 

(7) Le Règne Social du Christianisme. 

(8) L'Assomption de la Femme. 



148 PREMIER SOCIALISME FRANÇAIS 

Ce ne sont là que quelques noms et c'est une' liste qu'il fau- 
drait dresser; toute la pléiade de ce qu'on appelait alors la litté- 
rature humanitaire, jetait le socialisme à pleines volées dans des 
pages passionnantes, parfois extravagantes, mais qui n'en péné- 
traient pas moins toutes les 1 couches de la population, affirmant 
l'amour des souffrants, flétrissant les abus et les iniquités, ravi- 
vant l'espérance d'une prochaine et complète rénovation sociale. 
Devant ce flot de sympathies Henri Heine fut autorisé à écrire : 
« C'est un avantage incalculable pour le socialisme qu'il ait pour 
« lui tous les grands esprits, et que ses adversaires, s'il en est, 
« ne se défendent que par une plate nécessité, sans confiance 
« en leur droit et même sans estime foncière pour eux-mêmes.» 

Seulement toute médaille a son revers. De cette course théori- 
que au bonheur universel, par les sentiers enchanteurs de l'ima- 
gination, il ne fallait attendre ni patientes observations, ni études 
sérieuses ; la science sociale ne faisait pas un pas. 



V. Les Epigones 



Non pas que tout le monde .se résignât au rôle d'exécutant 
dans les chœurs discipulaires de l'église saint-simonienne ou 
fouriériste. Quiconque pouvait être soliste voulait immédiatement 
conduire un chœur à lui, dans une chapelle de sa construction. 

Le plus important de ces choryphées, devenus éponymes de 
petites écoles socialistes, est incontestablement Pierre Leroux, 
philosophe estimable, mais socialiste peu suggestif, bien qu'il ait 
prétendu être le quatrième évangéliste de la moderne bonne nou- 
velle et aspiré orgueilleusement à réconcilier dans sa doctrine de 
l'humanité Saint-Simon (1), Fourier et Robert-Owen. 



(1) Selon lui, le socialisme était l'œuvre de trois hommes de génie : Saint-Simon, 
homme de l'égalité ou des classes les plus nombreuses ; Robert Owen, le serviteur 
dévoué de la fraternité et le restaurateur du communisme ; Fourier, l'apôtre exalté de 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 49 

Le problème philosophique fut assez bien posé par lui : 

« La Société est en poussière, dit-il, et il en sera ainsi tant 
qu'une foi commune n'éclairera pas les intelligences et ne rem- 
plira pas les cœurs. Voyez, un soleil éclaire tous les hommes, et, 
donnant une même lumière, harmonise tous les mouvements ; 
mais où est aujourd'hui ce soleil moral, je vous le demande, qui 
luit pour toutes nos consciences! » 

Fort bien vu; mais là s'arrêteront nos éloges sur la philoso- 
phie panthéïstico-spiritualiste (avec adaptation du ternaire occul- 
tiste, sous le nom de Triade), de Pierre Leroux; son socialisme 
n'est qu'un communisme vague, insaisissable même, dominé par 
le fameux Cirailus qui, dans la pensée du philosophe, prend des 
proportions exagérées. 

Bûchez qui, comme Pierre Leroux, put réunir autour de lui un 
groupe important d'hommes de valeur, tenta, en fondant l'école 
catholico-conventionnelle, de réunir Jésus-Christ et Robespierre. 
Pour Bûchez, l'Evangile avait son complément dans les 'Droits 
de T homme et le culte de la Révolution s'accordait fort bien avec 
les pratiques catholiques. 

Cependant, le temps était tellement aux tendances religieuses 
que les buchéziens purent être les organisateurs de sociétés 
ouvrières, les plus actifs et les plus écoutés. Ils fondèrent notam- 
ment, en 1832, la première association ouvrière française de 
production, celle des bijoutiers de Paris. 

La conception de Bûchez tient en ces quelques lignes extraites 
de Y Européen, de 183s : 

« Le moment est venu de réaliser socialement, les comman- 
dements de la morale chrétienne... 



la liberté ou du libre essor. Pierre Leroux s'appelait le quatrième socialiste et il consi- 
dérait la Doctrine de l'Humanité comme devant être la synthèse des précédentes et 
comme devant avoir pour base la science (influence saint-simonienne), la pratique 
(influence owenienne)-, la série (influence fouriériste). 

La prétention n'était pas mince et pour la justifier il eût fallu que l'auteur bien 
intentionné de YHumanité eût un esprit plus pondéré et plus libre, qu'il se fût 
gardé de l'orgiaque ultra-spiritualiste dont il fut au contraire un des plus tolérants 
apôtres, au point de professer, coupablement avec Jean-Jacques Rousseau, que quiconque 
était athée ou matérialiste ne pouvait être qu'un malhonnête homme. 



1 5° LES EPIGONES 

« II faut transformer en institutions sociales toits les commande- 
ments, tous les enseignements du christianisme . . . 

« La réforme communiste qui s'impose, doit se faire sans 
violence et sans spoliation, par l'association des travailleurs. Les 
ouvriers d'un métier se réunissent, mettent leurs épargnes en 
commun, font un emprunt, produisent à leur compte, rembour- 
sent le capital emprunté à force de privations, s'assurent mutuel- 
lement un salaire égal et laissent les bénéfices au fonds commun, 
de sorte que l'atelier coopératif devient une petite communauté 
industrielle. , 

« Que tous les ouvriers fassent ainsi, et le problème social 
sera résolu . » 

Moins orthodoxe, mais non moins religieuse la 'Doctrine 
fusionnienne, de Louis de Toureil, qui amena à elle des prolé- 
taires de la valeur morale de Gardèche et de Bedouch. Elle est 
toute basée sur ce principe : 

« Tous les êtres de l'univers formés d'une même substance et 
destinés a réaliser l'être universel, doivent vivre les uns dans les 
autres, ce qui implique l'amour universel. » 

Le reflet social d'une semblable immersion dans l'être univer- 
sel ne pouvait être que le communisme le plus parfait, et c'est 
en effet le communisme idéal qui règne dans les Tolyâmes du 
monde fusionien. 

Nous rentrons dans le monde réel avec Raspail qui réunit aussi 
quelques disciples dans les bureaux du Réformateur, comman- 
dité par de Kersausie, noble breton, type achevé du serviteur 
dévoué de l'humanité et entièrement acquis aux causes justes. 

Raspail avait été frappé de la déperdition des richesses et des 
forces dans la société individualiste, et il voulait, par l'associa- 
tion des efforts et par l'organisation des services de consomma- 
tion, accroître les ressources et le bien-être, faire circuler la vie 
dans le grand corps politique avec la même puissance et la même 
régularité que dans le cœur humain, en un mot « faire de l'Etat une 
grande famille » 

Mais la véritable originalité socialiste de Raspail est dans sa 
critique non surpassée encore, bien que vieille de plus d'un 



LE SOCIALISME INTEGRAL I 5 I 

demi-siècle, du système pénitentiaire. Avant les criminologistes 
modernes il a réduit la responsabilité à ses justes limites et ses 
conclusions sont autrement pensées, autrement humaines : 

u On ne se venge pas d'un malade, on le soigne pour 

le rendre à la société... Constatez la nature de la maladie... 
appliquez le dictame sur la plaie, puis cherchez le remède. . . la 
vertu prend pour épitaphe de sa tombe : « Ci-gît celui qui est 
« mort avant d'avoir failli, et qui, pendant sa vie, a toujours 
« pris pitié de ceux dont la mort a été moins précoce ». Et un 
peu plus bas : « La motte de terre qui, ici, sépare mon corps du 
« corps de mon voisin est bien plus épaisse que celle qui me 
« retint sur le bord du précipice où il traîna sa vie » 

« Oh ! ce n'est pas le coupable de profession qui écoute à la 
barre, c'estl'homme de bien, c'est la femme bonne, qui se deman- 
dent dans le fond de leur cœur : Que m'a-t-il manqué pour me 
trouver au moins une fois dans ma vie à l'une des places occupées 
par l'accusé? Que m'a-t-il manqué? Hélas rien qu'une chose : la 
rencontre face à face d'une mauvaise disposition de mon corps, 
d'un côté et d'une circonstance favorable de l'autre ! c'est-à-dire 
la rencontre de deux choses dont aucune n'a dépendu de moi. 

« Où sont les parvenus qui n'ont pas trahi ? Où sont les enri- 
chis qui n'ont pas volé ? Où sont les moralistes qui n'ont pas 
péché ? Où sont les magistrats qui n'ont pas failli ? 

« Nous avons le ferme espoir de voir un jour remplacer 
l'institution des cours d'assises, ultrices, par ces mots plus sym- 
pathiques : 

« Soins et consolations pour les incurables. Protection et 
« pardon complet pour ceux qu'on aura une fois guéris (i). » 

En toutes choses les socialistes de ce temps faisaient surtout 
ressortir le côté humanitaire des questions, en écartant les 
revendications trop brusques ; le communisme lui-même avait 
poli ses angles. Sous le pontificat de Cabet il se purifia de toute 
arrière-pensée révolutionnaire, de toute théorie effarouchante 



(1) F.-V. Raspail, dans le Informateur de 1835, reproduit dans les Réformes sociales 
(publiées par le fils de Raspail, en 1877). 



\^1 LES EPIGONES 

sur la famille. C'est dans ce but que Dézamy et les siens furent 
inexorablement sacrifiés (i). 

Le communisme icarien qui par Cabet prédomina, devait 
résulter d'une série de réformes pacifiquement accomplies dans le 
cours de cinquante années. Mais la tendauce à l'égalité absolue 
devait être affirmée par une meilleure répartition des avantages 
sociaux et par un fort impôt progressif sur les propriétés, sans 
préjudice d'autres réformes analogues, comme l'abolition des 
armées permanentes, la refonte de l'instruction, la constitution 
progressive d'un domaine populaire dans chaque commune. 

Enfin nous voil\i en Icarie, après une marche de cinquante 
années dans le désert individualiste de Sin, soutenus par la 
manne des réformes à tendances égalitaires. 

Le peuple icarien est souverain, et non seulement il fait sa 
constitution et ses lois, mais encore, par ses représentants élus, 
il règle tout ce qui concerne sa personne, ses actions, ses biens, 
sa nourriture, son vêtement, son éducation, son travail et même 
ses plaisirs. 

Les travaux se font en commun, la répartition se fait confor- 
mément aux besoins, dans la mesure des ressources sociales ; 
mais la consommation a lieu en famille, hors les cas spéciaux de 
banquets communs. Tous les hommes sont égaux en droits, les 
femmes confinées dans la famille restent politiquement mineu- 
res, comme dans la société actuelle. 

Ce praticisme communiste n'était guère pratique. Cabet s'en 
rendit compte et chercha un dérivatif, et il porta le coup de 
mort à son école par sa tentative d'une colonie modèle en Amé- 
rique (2). 

Ce fut la fin du socialisme utopique en France. 

(1) Théodore Dézamy, auteur du Code de la Communauté, écrivain de valeur et fils 
légitime du dix-huitième siècle, côté matérialiste. 

Le panthéisme naturaliste sur lequel il élabora sa doctrine, dénote un penseur. 
Ses coreligionnaires, J.-J. May, Baudin, Laponneraie, Lahautière, Choron, Pillot, 
(qui devint membre de la Commune de Paris, en 1 87 1 ) furent enveloppés dans sa 
défaite. 

(2) La colonie icarienne lutta vaillamment, à Nauvoo d'abord, dans l'Iowa ensuite, 
pour démontrer la praticabilité du communisme partiel, et pendant trente années elle 
résista aux circonstances adverses. Ces vaincus méritent le respect et la sympathie des 
amis du progrès social et de la solidarité humaine. 



LE SOCIALISME INTEGRAL I 53 



VI. Les Solutionnistes 



Pendant que la propagande ailée, parée de la soie et de l'or 
qu'avaient tissés les poètes de la régénération humaine, s'en 
allait par les capitales, par les cités industrielles et, jusque dans 
les humbles villages, réveillant les opprimés, éclairant les 
exploités, montrant à tous les bons esprits la nécessité de justices 
sociales nouvelles, en faveur de toutes les victimes d'un ordre 
social inique, les antagonismes sociaux se creusaient lamen- 
tablement, et le mécontentement des prolétaires avait déjà pris 
des proportions tragiques. 

Par les insurrections ouvrières de Lyon en 1831, par certaines 
préoccupations égalitaires des insurgés républicains de 1832- 
1839 (1), par la commençante épopée des chartistes anglais, 
le prolétariat occidental signifiait que si les cités idéales de 
l'utopie charmaient son imagination, des projets pratiques de 
réformes économiques feraient encore mieux son affaire. 

« Nous vous prions au nom de la justice et de l'humanité, 
« disaient en 1831, aux ministres de Louis-Philippe, les travail- 
« leurs de Lyon, maîtres, par la force des armes, de l'Hôtel-de- 
« Ville, nous vous prions de vouloir bien présenter au Parlement 
« un plan d'organisation du travail, tel que le fruit de nos sueurs 
« ne devienne pas le partage exclusif de quelques privilégiés». 



(1) Dès sa rentrée en France, après 1830, Buonarotti, l'habile et intrépide conspi- 
rateur babouviste, qui venait de se rappeler au souvenir de ses militants par son 
histoire de la Conjuration des Egaux, devint l'inspirateur des sociétés secrètes les plus 
révolutionnaires. 11 les imprégnait toutes de communisme babouviste. Il gagna à son 
idéal des hommes comme Barbés, BUnqui, Charles Teste, Voyer d'Argenson, Laponne- 
raye, Martin-Bernard, Caussidière, Meilland, Nettré. 

Dans la proclamation, que l'émeute un moment triomphante du 12 août 1839, put 
faire afficher à l'Hôtel-de-Ville, on trouve cette phrase qui est de Blanqui, et qu'on 
pourrait croire de Sylvain Maréchal : «Périsse enfin l'exploitation et que l'égalité s'asseye 
triomphante sur les débris de l'aristocratie et de la royauté.» 



154 LES SOLUTIONNATES 

La même demande s'adressait aux socialistes. Plusieurs de ces 
derniers comprirent qu'il était temps de chercher un principe 
social commun et d'énumérer ensemble des réformes qui en 
découlent. La voie était déjà ouverte par Constantin Pecqueur. 

En 1838, en effet, sur la proposition d'Adolphe Blanqui, 
Y Académie des sciences morales et politiques couronna un livre de 
Pecqueur portant ce titre un peu long : Economie sociale des 
intérêts du commerce et de l'industrie et de la civilisation en gêné- 
rai, sous les applications de la vapeur . 

L'Economie sociale, en deux forts volumes, n'est que le dévelop- 
pement malheureusement prolixe et diffus de cet irréprochable 
thème collectiviste que nous reproduisons, en abrégeant : 

« S'il est nécessaire, au nom du salut social, de sortir de 
l'individualisme bourgeois, fauteur de spoliation du plus grand 
nombre au profit de quelques rapaces et de quelques mieux 
armés, bref, d'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire 
d'injustice, de servitude et de misère, il ne faut pas pour cela 
tomber dans un communisme qui sacrifierait la liberté indivi- 
duelle. 

« La solution est dans la socialisation graduelle des capitaux 
productifs, ou en d'autres termes, de la matière et des instru- 
ments de travail devant être employés, non directement par 
•l'Etat, mais par les associations contrôlées par l'Etat et lui payant 
redevance. 

« On devrait commencer par la socialisation de la Banque de 
France et du Crédit en général ; continuer par les chemins de fer, 
les mines, canaux, etc. 

(( Ainsi outillé, l'Etat pourrait créditer largement les travail- 
leurs corporativement organisés et opérer sans secousses la subs- 
titution du travail associé au travail salarié. 

« On suivrait en cette œuvre la piste même de la monopoli- 
sation, on organiserait d'abord le travail industriel, puis le tra- 
vail commercial, pour terminer par le travail agricole. 

«Dans la nouvelle organisation, chaque travailleur disposerait 
librement de la rémunération à lui attribuée pour son travail. » 

C'était lumineux. 



LE SOCIALISME INTEGRAL I55 

S'inspirant de la même idée générale, l'ami et l'émule de Pec- 
queur,. François Vidal, insistait sur le bien fondé de ce pro- 
gramme socialiste que l'on ne qualifiait pas encore de collecti- 
viste, et sa critique socialiste de l'individualisme nous donne un 
avant-goût de la critique lassallienne : 

« Le travail est devenu une marchandise tous les jours plus 
offerte et tous les jours moins demandée, une marchandise que 
le capital achète au rabais. Le travailleur, affranchi de la glèbe et 
des corporations, est désormais attaché à l'usine, et le moment 
est proche peut-être où l'on pourra s'en passer. Bien plus, 
l'homme est devenu un simple accessoire de la machine, une 
annexe à la chose, il lui est subordonné, il est en quelque sorte 
dominé, possédé par le capital. L'ouvrier ne s'appartient plus, il 
a perdu toute indépendance en perdant toute sécurité; il est à la 
la merci du capitaliste, il en dépend, il n'est plus qu'un simple 
instrument de production, instrument dispendieux que l'on 
s'efforce incessamment de supprimer par économie. 

« Quand vient la demande de bras, les ouvriers accourent en 
foule; quand la demande cesse, la faim, la misère tuent les sur- 
numéraires; ainsi se rétablit l'équilibre. Quand la population 
ouvrière surabonde, elle ne déborde pas — comme l'eau hors du 
vase — elle meurt. Alors, selon l'expression de Ricardo, à force 
de privations, le nombre des ouvriers se trouve réduit et l'équi- 
libre se rétablit. La nature, dit Malthus, leur commande de s'en 
aller, et elle ne tarde pas à mettre cet ordre à exécution. 

« Ainsi donc le minimum de subsistance est le taux normal des 
salaires. Les salaires gravitent vers ce minimum fatalement, comme 
le liquide vers ce niveau, c est la loi. » 

« Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui, disait-il plus tard, 
de rédiger une constitution politique, il s'agit encore et surtout 
de décréter la charte du travail et de l industrie, la véritable 
charte du peuple, la grande charte des sociétés modernes, et 
cela au nom de la justice économique.» 

Plus loin, une idée nette du fait — depuis mise en relief 
par Rodbertus et par Marx — que le capital accumulé n'est 
guère que la plus-value d'un travail non payé et que s'est 
indûment approprié le capitaliste. 



I56 LES S0LUT10NNISTES 

« La fortune, dit-on, s'acquiert par le travail. Oui, mais surtout 
par le travail cf autrui. Une façon de robe est payée 60 francs. 
Une ouvrière fait toute la besogne et reçoit 15 francs, tandis que 
la tailleuse en renom, sans avoir mis la main à l'œuvre, touchera 
45 francs. Comment cela pourrait-il s'appeler? Un entrepreneur 
se charge défaire confectionner 100,000 chemises pour l'armée, 
dont on lui fournit l'étoffe, et il traite à raison de 75 centimes ; 
puis ensuite, il cède son marché en détail à de pauvres femmes 
auxquelles il donne seulement 35 centimes. Comment cela 
s'appelle-t-il ? Cela s'appelle aujourd'hui faire le commerce, 
entreprendre la confection, gagner de l'argent par son travail et 
par son industrie!...» 

En vérité, je le demande au marxiste le plus exclusif, la cri- 
tique socialiste contemporaine a-t-elle dit quelque chose de plus 
saisissant? 

Cependant la précision pratique manquait toujours. Louis 
Blanc l'apporta dans l'éloquente brochure sur l'organisation du 
travail, qui — tels sont les privilèges du talent favorisé par les 
circonstances — impressionna si puissamment l'opinion démo- 
cratique et remua le prolétariat dans ses couches les plus pro- 
fondes (1). 

(1) Les propositions de Louis Blanc valent d'être encore méditées, et malgré leur lon- 
gueur nous les transcrivons, en les recommandant à l'attention des législateurs socialistes 
que la confiance populaire a portés au Parlement ! 

Article premier. 11 serait créé un {Ministère du Progrès, dont la mission serait 
d'accomplir la Révolution sociale, et d'amener graduellement, pacifiquement, sans 
secousse, l'abolition du prolétariat. 

Art. 2. Pour cela, le Minisûre du Progrès serait chargé: i° de racheter, au moyen 
de rentes sur l'Etat, les chemins de fer et les mines ; 2° de transformer la banque de 
France en banque d'Etat ; y de centraliser, au grand avantage de tous et au profit de 
l'Etat, les assurances ; 4 d'établir, sous la direction de fonctionnaires responsables, de 
vastes entrepôts où producteurs et manufacturiers seraient admis à déposer leurs mar- 
chandises et leurs denrées, lesquelles seraient représentées par des récépissés ayant 
une valeur négociable et pouvant faire office de papier-monnaie, papier-monnaie parfai- 
tement garanti, puisqu'il aurait pour gage une marchandise déterminée et expertisée ; 
5* enfin d'ouvrir des bazars correspondant au commerce de détail, de même que les 
entrepôts correspondraient au commerce en gros. 

Art. 3. Des bénéfices que les chemins de fer, les mines, les assurances, la banque 
rapportent aujourd'hui à la spéculation privée et qui, dans le nouveau système, retour- 
neraient à l'Etat, joint à ceux qui résulteraient des droits d'entrepôt, le ministre du 
progrès composerait son budget spécial, le ^Budget des travailleui s. 

Art. 4. L'intérêt et l'amortissement des sommes dues par suite des opérations pré- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 157 

Le projet Louis Blanc était pratique ; mais si le prolétariat 
avait soif d'améliorations, la bourgeoisie détentrice du pouvoir 
politique était bien décidée à ne consentira aucune réforme. 
Même porté au gouvernement par la Révolution triomphante de 
Février, Louis Blanc fut impuissant. Force fut au socialisme de 
rester, pour longtemps encore, confiné dans les régions théo- 
riques. 

cédentes seraient prélevées sur le budget des travailleurs : le reste serait employé : i° a 
commanditer les associations ouvrières ; 2° à fonder des colonies agricoles. 

Art. 5. Pour être appelées à jouir de la commandite de l'Etat, les associations 
industrielles ou agricoles devraient être instituées d'après le principe d'une fraternelle 
solidarité, de manière à pouvoir acquérir, en se développant, un capital collectif, 
inaliénable et toujours grossissant ; seul moyen d'arriver à tuer l'usure, grande ou 
petite, et de faire que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des 
instruments de travail un privilège, le crédit une marchandise, le bien-être une exception, 
l'oisiveté un droit. 

Art. 6. En conséquence, toute association industrielle ou agricole, voulant jouir de 
la commandite de l'Etat, serait tenue d'accepter, comme bases institutives de son exis- 
tence, les dispositions qui suivent : Après le prélèvement du montant des dépenses 
consacrées à faire vivre les travailleurs, de l'intérêt du capital, des frais d'entretien et 
de matériel, le bénéfice sera ainsi réparti : 

Un quart pour l'amortissement du capital avancé par l'Etat; un quart pour l'établisse- 
ment d'un fonds de réserve dont la destination sera indiquée plus bas. 

Ainsi serait constituée l'association dans un atelier ; il resterait à étendre l'asso- 
ciation entre tous les ateliers de même nature ; afin de les rendre solidaires l'un de 
l'autre. 

Deux conditions y suffiraient: 

D'abord, on fixerait le prix de revient ; on fixerait, eu égard à la situation du monde 
industriel, le chiffre du bénéfice licite au dessus du prix de revient, de manière à 
arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d'une 
même industrie. 

Ensuite, on établirait, dans tous les ateliers de la même industrie, un salaire non 
pas égal mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n'étant point identiques 
sur tous les points de la France. 

La solidarité ainsi établie entre tous les ateliers de même nature, il y aurait enfin à 
réaliser la souveraine condition d'ordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les 
guerres, les révolutions impossibles ; il- y aurait à fonder la solidarité entre toutes les 
industries diverses, entre tous les membres de la société. 

Pour cela des divers fonds de réserve dont nous parlions tout a l'heure, en formerait 
un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries, de telle sorte que celle qui, 
une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré. Un 
grand capital serait ainsi formé, lequel n'appartiendrait à personne en particulier, mais 
appartiendrait à tous collectivement. 

La répartition de ce capital de la société entière serait confiée à un conseil d'admi- 
nistration placé au sommet de tous les ateliers. 

L'Etat arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures successives, 



15$ LES SOLUTIONNISTES 

Frappés avant tout par le spectacle des antagonismes indus- 
triels, les pères du collectivisme avaient mis la question agraire 
au second plan. 

Colins reprenant l'idée de Rivadavia (1) et des Agrariens amé- 
ricains qui suivaient Devyr, posa en fait que l'appropriation col- 
lective de la terre est le premier but à poursuivre. 

On peut, d'après Colins, en moins d'un quart de siècle, 
anéantir pacifiquement la misère, en faisant entrer le sol à la 
propriété collective par l'adoption et l'application de six articles 
de loi ainsi conçus et rédigés : 

« i° L'hérédité directe, sans testament, est de droit comme 
étant la seule qui soit nécessaire à l'excitation au travail. 

« 2 L'hérédité collatérale, sans testament, est abolie comme 
n'étant pas nécessaire à l'excitation au travail. 

« 3 Toute succession ab intestat, sans héritiers directs, est 
dévolue à l'Etat et appartient à la propriété collective. 

« 4 La liberté absolue de tester est de droit, comme étant 
nécessaire à l'excitation au travail. 

« 5 Toute succession par testament est passible d'un impôt 
de 25 0/0. 

« 6° Le sol une fois entré à la propriété collective est déclaré 
inaliénable, ainsi que ce qui lui est inhérent. » 

Certainement les moyens proposés sont insuffisants ; mais le 
but n'en reste pas moins inattaquable. 

En combinant les données de Pecqueur, de Vidal, de Louis 
Blanc et de Colins avec le plan d'organisation politique de Fau- 
vety et de Renouvier (2), on constitue une théorique et une pra- 
tique collectivistes relativement complètes. 



(1) Président collectiviste de la République Argentine, en 1824. Voir sur son projet 
d*emphythéose universelle, T^evue Socialiste au 15 octobre 1889. 

(2) Organisation communale et centrale de la République, projet présente à la Nation 
pour l'organisation de la commune, de l'enseignement, de la force publique, de la justice, 
des finances de l'Etat, par les citoyens H. Bellouard, Benoît (du Rhône), F. Charassin, 
A. Chouippe, Erdan, Ch. Fauvety, G. Lardeau, Ch. Renouvier, J. Sergent. Paris, 1857. 



LE SOCIALISME INTEGRAL I 59 



VII, La Déviation mutuelliste 



Pourtant la nouvelle doctrine, à laquelle Colins venait (1850) 
de donner son nom de Collectivisme (déjà employé, mais d'une 
façon intermittente, par Pecqueur), n'était pas encore aux portes 
du triomphe, dans l'opinion publique. 

La cause principale gît dans la forme purement logique que lui 
avaient donnée ses premiers formulateurs. Il eût fallu indiquer 
la place du collectivisme dans l'évolution économique et conclure 
ainsi, non seulement à sa justice, mais encore à sa nécessité, 
étant données les conditions nouvelles de la production capita- 
liste. Ce devait être l'œuvre de Marx et du socialisme allemand. 

Malgré les indications précieuses de Saint-Simon et de Fourier, 
personne, dans le socialisme reconstructif français, ne se préoc- 
cupait de philosophie et d'histoire, de lois du développement de 
la civilisation et de processus social. 

Les idées d'évolution et de lois sociales n'étaient pourtant 
pas inconnues de la haute mentalité française du temps. Depuis 
1839, Auguste Comte, l'illustre auteur du Système de philosophie 
positive, avait enseigné que les sociétés évoluent d'après certaines 
règles résultant de la nature des choses, et que par suite, tout en 
étant soumis à l'universelle loi d'un changement dans l'ensemble 
progressif, les phénomènes sociaux aussi sont soumis à des lois 
invariables et à des relations de succession et de similitude. 

Précisant encore, Littré, le premier disciple d'Auguste Comte, 
avertissait les socialistes que toute théorie incapable d'expliquer 
par l'histoire la série logique de ses tentatives d'organisation est 
frappée d'impuissance (1). 

Les nouveaux socialistes français le comprirent encore moins 
que ne lavaient compris leurs prédécesseurs du commencement 



(1) E. Littré : Conservation, Révolution, Positivisme. 



l6o LA DÉVIATION MUTUELLISTE 

du siècle. Ce fut une foute grave, une faiblesse pour le collec- 
tivisme naissant et l'une des causes du triomphe aussi éphémère 
que tendanciellement réactionnaire de Proudhon, qui put ainsi 
faire illusion par ses bribes d'hégélianisme, autant que par la 
forme magnifique dans laquelle il coula sa pensée remueuse et 
contradictoire (i). 

Tout d'abord l'intervention de Proudhon parut justifiée. Le 
socialiste anglais Bray, que sans doute Proudhon ne connut 
jamais, avait dit fort raisonnablement, en 1839: 

« Il faut découvrir un terme social préparatoire, une espèce 

de halte entre l'individualisme et le communisme à laquelle la 
société actuelle puisse arriver, avec tous ses excès et toutes ses 
folies, pour la dépasser ensuite riche des qualités et des attributs 
qui sont les conditions vitales du communisme. » 

Programme magnifique qui tenta l'auteur du 'Premier (Mé- 
moire sur la propriété. 

Il voulut, lui aussi, trouver le terme moyen entre le commu- 
nisme et l'individualisme. Avec une précision pleine de promes- 
ses, Proudhon aborda la question, en se servant de la phraséologie 
antinomique qui lui était chère : 

« La communauté nous donne la thèse, et la propriété, ï anti- 
thèse ; ce qui reste à chercher, ce n'est plus que la synthèse, 
laquelle doit résulter de la correction de la thèse et de V antithèse. 



(2) Incontestablement, au point de vue économique, le mutuellisme proudhonien fut 
une simple réaction individualiste, masquée par une phraséologie révolutionnaire trom- 
peuse et un éclat de style incomparable. Proudhon fut encore plus rétrograde par ses 
théories familiales qu'il a lui-même résumées comme il suit : « Mes opinions sur la 
famille se rapprochent du droit romain plus que de toute autre théorie; le père de 
famille est pour moi un souverain, ses droits sur sa femme et ses enfants sont presque 
illimités, et si le principe familial faiblit parmi nous, je l'attribue surtout a notre 
jurisprudence, qui a restreint l'autorité du chef et crée dans la pratique une foule 
d'échappatoires à l'insubordination des enfants et des femmes.» (P.-J. Proudhon : 
Correspondance, tome IV, page 577). 

Dans son livre posthume, la Pomocratie, le chef de l'école mutuelliste enumére huit 
cas dans lesquels le mari a le droit de tuer sa femme ; il comprend dans la série 
l'insubordination et le mensonge. Pousse a ce degré, le fanatisme pour l'autoritarisme 
familial passe à l'état pathologique. 



LE SOCIALISME INTEGRAL l6l 

« La communauté par son nivellement devient tyran nique et 
injuste ; la propriété, par son despotisme et ses envahissements, 
est antisociale. 

« Mais, si ce que produisent h propriété et la communauté est 
mauvais, ce qu'elles veulent Tune et l'autre est bon; car celle-ci 
cherche l'égalité et la loi et celle-là veut sur toute chose l'indé- 
pendance et la proportionnalité. Donc, élimination faite de ce 
que la propriété et la communauté contiennent d'éléments étran- 
gers, les deux restes, en se réunissant, nons donnent la forme 
naturelle de la société. 

« Egalité, loi, indépendance, proportionnalité, tels doivent être 
les principes fondamentaux d'un ordre de choses vraiment huma- 
nitaire. » 

Reste à trouver, ajoute Proudhon en substance, la théorie sal- 
vatrice, qui combinera pour le bien général les contraires anta- 
goniques en les absorbant dans une résultante supérieure. Déjà, 
il nous est permis de l'entrevoir, ce sera une théorie de mutualité, 
ou pour préciser, de mutuellisme systématisé. 

Pour arriver à cet état idéal de l'indépendance et de l'égalité 
dans la réciprocité, six mesures préparatoires s'imposent d'abord ; 
ce sont : 

i° La constitution de la valeur, devant modifier en faveur des 
travailleurs les relations du capital et du travail par l'instauration 
de l'égal échange dans l'atelier comme ailleurs ; 

2° La réorganisation du système des contributions publiques, 
l'impôt progressif sur le revenu ; 

3° L'application de la théorie du loyer acquéreur, en vertu de 
laquelle tout payement de loyer ou fermage acquiert un droit sur 
la chose louée et après vingt années fait le locataire propriétaire 
de la chose à lui louée (i) ; 

4° La liquidation de la dette publique et des dettes privées ; 

5° L'abolition progressive des monopoles par l'organisation 

(i) Ceci revient à l'obligation du faire-valoir direct ; niais, que de moyens d'éluder 
la loi il resterait ! Et d'ailleurs, ce ne serait pas la justice. Le gros fermier, par exemple, 
s'approprierait illicitement, pendant la période d'acquisition, la part qui, légitimement, 
devrait revenir à ses auxiliaires salaries. 



1Ô2 LA DÉVIATION MUTUELLISTE 

des forces collectives résultant d'arrangements contractuels entre 
l'Etat et les compagnies ouvrières, pour l'exploitation des chemins 
de fer, mines, ainsi que pour l'entreprise de grands travaux 
publics. 

A la fois timide et compliqué, malgré certains enjolivements 
démagogiques, ce programme économico-socialiste ne semblait 
pas fait pour satisfaire le prolétariat militant ; mais développé ou 
obscurci, accentué ou contredit, selon l'occurence, dans vingt 
volumes de vigoureuse et saisissante critique philosophique, 
politique, économique et littéraire, il fit illusion. La splendeur 
de la forme donna le change sur la pauvreté du fond, et c'est 
ainsi qu'au moment où la magnifique efflorescence française du 
demi-siècle qui venait de s'écouler, se résolvait dans une théorie 
collectiviste à laquelle il ne manquait que d'être classée par la 
philosophie de l'histoire et qui, en attendant, était assez synthé- 
tique, assez vaste pour contenir provisoirement toute l'élabora- 
tion socialiste contemporaine ; à ce moment, le prolétariat fran- 
çais décapité, depuis juin 1848, de son élite révolutionnaire, 
s'enfonçait dans les contradictions mutuellistes, se laissant dis- 
tancer — lui qui avait toujours été à l'avant-garde — par le 
prolétariat européen, gagné justement par la propagande française 
à l'idée nouvelle. 

Pour comble de malheur, le second (et le dernier espérons-le) 
bandit couronné de la funeste famille des Bonaparte venait 
encore une fois d'étrangler la République. L'empire dictatorial et 
clérical allait tuer l'initiative française. 

Immédiat et foudroyant fut le résultat. 

Le socialisme en France, riche de tant de gloire, de tant 
d'idées et de tant d'œuvres, n'eut, après 18.51, que des survi- 
vants, tandis que l'Allemagne produisait des Marx, des Lassalle, 
des Karl Grùn, des Rittinghausen, des J.-Ph. Becker, des Engels, 
des Rodbertus, des Carlo Mario ; la Belgique, des Louis de 
Potter, des Dékeiser, des Jacob Kats, des Joseph Charlier ; la 
Russie, des Herzen, des Bakounine, des Tchernichewsky, des 
Ogareff; l'Angleterre, des Travis, des Bray, des Ernest Jonnes, 
des Bronterre O'Brien ; la Suisse des A. Clément, des Burkli, 
des Hugentobler ; l'Italie, des Pisacane, et l'Espagne, des Ramon 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 63 

de la Sagra, des Joaçhim Abreu, des Lagracio de Bellay, des 
Ferdinand Garrido; le Danemark, des Frederick Dreyer... 

Tous ces hommes, dont j'ai amplement parlé ailleurs (i), 
acceptaient avec plus ou moins de ménagement la nationalisation 
du sol et la socialisation des forces productives. Il en était de 
même naturellement du prolétariat militant de leurs pays respec- 
tifs. La situation fut donc claire ; les prolétaires socialistes 
français de la première décade impériale, rejetés par Proudhon 
sur les villages bourgeois du mutuellisme, campaient isolés, en 
arrière de l'armée socialiste européenne. 

L'instinct de classe les sauva quelques années après. Ils 
publièrent en 1864, le fameux Manifeste des Soixante, par lequel 
ils se séparèrent avec éclat des bourgeois libéraux et déclarèrent 
vouloir suivre à l'avenir une politique de classe. Proudhon, 
enthousiasmé et bien inspiré cette fois, sentit que l'avenir était 
dans cette initiative ouvrière et il écrivit d'abondance le livre 
superbe (2) qui fut son chant du cygne. 

Par l'affirmation de la lutte des classes, les mutuellistes fran- 
çais se rattachèrent, à nouveau, au mouvement ouvrier européen 
et leur récompense fut de prendre une part honorable à la fon- 
dation de Y Association internationale des Travailleurs. Celle-ci 
arrivait à son heure ; elle allait prendre l'hégémonie du socialisme, 
pulvériser les vestiges des anciennes écoles et faire du collecti- 
visme affirmé avec éclat devant le monde entier, la doctrine 
commune des prolétariats militants européo-américains et de 
leurs alliés socialistes venus des autres classes. Cela fait, elle 
devait succomber sous le poids de sa propre puissance, mais 
seulement pour faire place aux Partis ouvriers européo-améri- 
cains qui sont la systématisation pratique de l'internationalisme 
prolétarien. 

Il ne manquait plus au socialisme moderne qu'une philosophie 
historique correspondante ; elle lui fut donnée par Karl Marx. 
Mais tout de suite la question se pose : le matérialisme économi- 



(1) Histoire du Socialisme, passim. 

(2) De la capacité politique des classes ouvrières fut écrit dans les derniers mois 
de 1864 et ne fut publié qu'en mai 1865. On sait que Proudhon mourut le 19 jan- 
vier 1865. 



164 LA DÉVIATION MUTUELLISTE 

que de Marx peut-il contenir tout le mouvement rénovateur con- 
temporain ? 

C'est ce que, après avoir exposé fidèlement la nouvelle doc- 
trine, nous allons examiner dans notre prochain chapitre, entrant 
ainsi dans le cœur du sujet que nous nous sommes donné pour 
tâche de traiter, en ces pages sur les principes généraux et sur 
les conditions d'existence du socialisme intégral. 



>*<r 



CHAPITRE IV 



Principes et tendances du socialisme contemporain 



I. Considérations générales. — II. La lutte des classes. — III. Le processus capitaliste. 
— IV. L'Internationale. — V. Les Partis ouvriers. — VI. Le socialisme russe et le 
socialisme anarchiste. — VII. Les socialistes intégralistes. 



On a vu dans le prédédent chapitre, que le socialisme de la 
première moitié du XIX e siècle, émana — abstraction faite de 
l'intervention de Robert Owen (qui d'ailleurs est Celte) — de 
l'inspiration et de la propagande française ; il est également 
notoire que, dans la seconde moitié du siècle, la pensée sociale 
— qui a dépouillé l'idée nouvelle de son éclatante parure senti- 
mentale et idéaliste, pour l'affubler d'une épaisse armure histo- 
rique et critique — relève principalement de l'inspiration alle- 
mande, cette dernière envisagée dans sa forme la plus fataliste et 
la plus matérialiste. 

Pour le socialisme, c'est une seconde phase et un progrès, 
car toujours un redressement critique doit suivre la première 
efflorescence, pour la fortifier, en la rectifiant. Mais, comme tou- 
jours en pareil cas, la réaction a été excessive, car il y a eu 
excès à prétendre amputer brutalement et implacablement le 



I 66 CONSIDERATIONS GENERALES 

socialisme de toutes les impulsions sentimentales qui l'avaient 
grandi et qui sont, quoi qu'on dise, une force révolutionnaire et 
novatrice dont aucun grand parti d'avenir ne saurait se priver 
impunément. 

II n'en est pas moins vrai cependant qu'armé désormais de la 
connaissance des grandes lois de l'histoire et d'une attentive 
observation critique des phénomènes économiques, le socialisme 
a acquis une puissance nouvelle et qu'il est ainsi arrivé à la 
maturité théorique, voisine des premières réalisations et pré- 
paratrice du triomphe final. 

Il n'y a plus maintenant qu'à combiner les deux forces, senti- 
mentale et scientifique, pour rendre irrésistible la poussée 
contemporaine vers un monde nouveau de paix, de liberté, de 
justice et de solidarité. Là est la tâche des socialistes réfléchis; 
pour notre part nous nous inspirerons de cette haute pensée 
synthétique, en entreprenant d'analyser sommairement les prin- 
cipes et les tendances du socialisme contemporain. 



I. Considérations générales 



Depuis l'épuisement de l'inoubliable Renaissance italienne, 
magnifiquement close par Galilée, découvrant le mouvement 
de la terre, il semble que l'élaboration et la propagande philoso- 
phiques se soient surtout concentrées chez trois grandes nations 
qui occupent les sommets de la pensée occidentale, après avoir 
eu — tour à tour et une par siècle — la prééminence intellec- 
tuelle. 

Précisons. 

Bien qu'elle n'ait produit ni Spinosa, ni Descartes, ni Leibnitz, 
ni Gassendi, ni Pascal, ni Torricelli, l'Angleterre philosophique 
du XVII e siècle fut incontestablement, dans la voie féconde 
ouverte par Bacon, la plus efficace initiatrice de la libre pensée 



LE SOCIALTSME INTEGRAI. 1 67 

qui se dégageait en raison directe de l'affaiblissement du chris- 
tianisme. 

Les initiateurs — dont les efforts convergèrent dans la célèbre 
Société royale pour le développement des sciences naturelles, fondée 
en 1645, et qui devint bientôt le foyer le plus rayonnant de la 
science moderne — ont nom Hobbes, Locke, Shaftesbury, Har- 
rington, Vollaston, Vallis, Wilkins pour ne parler que des princi- 
paux ; leur œuvre combinée fut l'œuvre intellectuelle dominante 
de leur temps. 

Le renouveau qui en résulta fut un digne prodrome du 
XVIII e siècle, le grand siècle du philosophisme, de l'émancipa- 
tion, de l'adoucissement des mœurs, qui reste la victoire incom- 
parable et la gloire éternelle de la mentalité française, alors pié- 
dominante et triomphante. 

Tout annonçait, au commencement du XIX e siècle, la maîtrise 
de l'Allemagne philosophique préparée à ce rôle, après Leibnitz, 
par Lessing, Kant, Herder. Effectivement, elle produisit coup sur 
coup Fichte, Hegel, Herder, Schelling, Krause, Herbart, 
Schleiermacher, Gœthe, Schiller, suivis par Lange, Feuerbach, 
Strauss, Schopenhauer, Buchner, Dùring, Fechner, Wundt, etc. 
Mais, en vertu de la force acquise et conservée par la France 
révolutionnée et imperturbablement révolutionnaire (i 830-1 848), 
l'expansion philosophique allemande ne pouvait prévaloir si vite 
contre le foyer intellectuel français ravivé, en outre, par une 
vigoureuse et puissante renaissance littéraire. 

Que voyons-nous, en effet, dans la période mouvementée qui 
va de 181 5 à 1850? 

D'abord la France restant ainsi à la tête de la civilisation 
occidentale, crée de toute pièce le socialisme moderne, cette 
religion humaine des temps nouveaux. Puis, à partir de 1830, 
elle installe au sommet de l'Olympe de l'art, à côté du patriarche 
littéraire, Chateaubriand, et de Bérenger, son chansonnier 
national, la pléiade glorieuse des poètes qui dans l'histoire 
s'appelleront Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Auguste 
Barbier, A. de Musset, Th. Gauthier, Ch. Baudelaire, Pierre 
Dupont... 

Non loin et sur le même plan, le génie de la peinture montrait 



i68 considérations générales 

avec orgueil, parmi les morts récents, David, Girodet, Gros, 
Géricault, Gérard, Prudhon ; parmi les contemporains, Ingres, 
Eugène Delacroix, Decamps, Horace Vernet, Corot. 

Avec autant de gloire, la sculpture revendiquait David (d'An- 
gers), Etex, Rude, Dupoty, Cortot, Pradier, Foyatier, Ottin, etc. 
Cependant le profond Balzac créait le roman philosophique ; 
Georges Sand, le roman humanitaire; Eugène Sue, le roman à 
thèses sociales ; Lamennais dotait la littérature politique d'une 
ébquence enflammée ; Michelet, Louis Blanc, donnaient un cœur 
et des ailes à l'histoire, jusque là domestiquée par les oppresseurs 
et les massacreurs de peuples. Tout vivait, tout vibrait ; le pro- 
fessorat officiel lui-même, avec les Qiiinet, les Michelet, les 
Miçkiewicz. faisaient à force d'éloquence pénétrer le droit révo- 
lutionnaire contesté dans le cœur des peuples. 

Avec Geoffroy Saint-Hilaire, successeur de Lamark et vaillant 
adversaire du savant et coupable Cuvier (i), la science française 
se tenait à l'avant-garde de la recherche humaine et jetait, avec 
la haute approbation de Goethe, les fondements du transformisme 
que Darwin allait bientôt élever d'une main savante. 

En ce temps-là, l'économie politique elle-même était généreuse 
et progressive, en France. Laissant aux J.-B. Say, aux Dunoyer, 
aux Bastiat, la tentative peu honorable de rapetisser la science 
économique à n'être qu'un plaidoyer en faveur de la libre exploi- 
tation capitaliste, les nobles représentants de Y école française, les 
Sismondi, les Eugène Buret, les Adolphe Blanqui, les Droz, les 
de Villeneuve-Bargemont et leurs émules proclamaient la néces- 
sité de réformes économiques urgentes. 

La philosophie progressiste s'honorait d'Auguste Comte, de 
Littré, de Jean Reynaud, de Pierre Leroux, et le journalisme où 
brillait, entre tant d'autres vaillants polémistes, Armand Carrel, 
Ribeyrolles, était démocratisé par Emile de Girardin, le journaliste 
homme d'affaires, et partait ainsi à la conquête de l'opinion 



(i) Coupable de lâcheté intellectuelle, indignité qu*il a justement payée de la meilleure 
part de sa gloire scientifique. C'est lui qui disait lâchement des théories de Lamark 
(aujourd'hui triomphante grâce aux démonstrations de Darwin) : « l'empereur a défendu 
d'y croire ». Cet homme aurait pu être un des plus illustres savants du XIX* siècle, la 
servilité de son caractère en a fait un des plus justement méprisés. 



LE SOCIALISME INTÉGRAL 1 69 

populaire qu'à la vérité il n'allait pas toujours guider dans les 
voies de l'honneur et de la justice, après sa subordination aux 
gens de finances. 

Que dire de la tribune française où, dignes successeurs du 
général Foy, de Royer-Collard, les Mauguin, les Odilon Barrot, 
les Dupont (de l'Eure), les Garnier-Pagès (aîné), les Ledru-Rollin, 
les Lamartine, les Victor Hugo, défendaient, dans des débats qui 
passionnaient l'Europe, la cause des peuples et de la démocratie, 
contre les Guizot, les Thiers, les Berryer, les Montalembert, 
rétrogrades relaps, mais des maîtres, eux aussi, dans l'arène 
parlementaire. 

Ajoutez à cela l'héroïsme révolutionnaire des Buonarotti, des 
Barbes, des Blanqui, des Martin-Bernard, des Lagrange, des 
Caussidière, des Jouanne et de leurs non moins méritants core- 
ligionnaires, héroïsme qui se manifestait incompressiblement 
en de renaissantes et généreuses insurrections républicaines ou 
socialistes, marquant que la France militante était toujours à son 
poste périlleux d'avant-garde révolutionnaire des peuples. 

Tout cela devait suffire à donner une survie à l'hégémonie 
intellectuelle française du XVIII e siècle ; ainsi en advint-il. C'est 
donc sous ces auspices que, selon l'expression de Karl Grùn (i) : 
a La France donna le socialisme au monde. » Elle le fit à son 
image du moment : enthousiaste et idéaliste et ne se souciant 
pas trop du fatalisme philosophique allemand pourtant floris- 
sant . 

Autrement il en fut après la défaite de la seconde République 
française, après l'étranglement césarien de la liberté, en France, 
et après l'échec des tentatives nationalistes et démocratiques 
qu'elle avait suscitées en Europe. La France alors perdit le verbe, 
et la mentalité européenne devint plus calculatrice et plus froide. 
Du reste il fallait bien voir que des faits implacables étaient venus 
assombrir l'horizon, creuser les antagonismes, envenimer les 
conflits, déconcerter les utopistes politiques ou sociaux et 
aggraver les iniquités et les douleurs du régime capitaliste, 
« ce moyen-âge de l'industrie », avait dit Buret. 

(1) K. Grun : Die social 'Bewegung in Frankrcich und Belgien. 



I/O CONSIDERATIONS GENERALES 

Dans ces conditions, le socialisme, cruellement blessé depuis 
Juin 1848, dut quitter les voies fleuries du subjectivisme ailé, 
rayonnant d'espérance et de foi, pour s'acheminer, sous le vent 
âpre d'inexorables réalités, dans les sentiers obscurs et difficiles 
de la philosophie de l'histoire et de la science économique. 

Certes, il ne s'agissait plus de la conquête merveilleuse des 
Terres promises, vantées par les nouveaux prophètes ; mais bien 
plutôt de l'étude des lois qui régissent les phénomènes histori- 
ques et économiques, lois qu'il faut connaître, pour agir 
fortement dans la lutte cruelle et longue pour l'émancipation, 
pour préparer les victoires prochaines. 

Là devait commencer le rôle des philosophes socialistes 
allemands, qni, après avoir doté la philosophie de l'histoire de 
fécondes puissances dynamiques, en étaient arrivés au classe- 
ment dialectique des forces sociales qui déterminent les révolu- 
tions politiques et les transformations économiques. 

Karl Marx a attaché son nom à cette phase réaliste du 
socialisme que nous allons tout d'abord caractériser sommaire- 
ment. 

Dans son acception générale et abstraction faite des hétéro- 
doxies qui seront succinctement indiquées dans la dernière partie 
de ce chapitre, le socialisme contemporain, marqué de la forte 
empreinte marxiste, repose théoriquement sur l'acceptation de 
cinq points principaux que l'on peut ainsi formuler : 

i° Le fond tragique de l'histoire est rempli par les mouve- 
ments manifestes ou latents, mais incessants, de la lutte des 
classes. 

2 L'organisation technique de la production et ses modifica- 
tions dominent exclusivement l'organisation et les transforma- 
tions économiques et, par ricochet, l'organisation et les transfor- 
mations politiques. 

3 Le mode capitaliste de production qui a succédé aux formes 
productives précédentes dites des {Métiers et de la [Manufacture, 
a pour caractéristique vis-à-vis des travailleurs : 

a) Séparation opérée entre les producteurs et les moyens 
de production ; 

b) Intensification du travail, rendu en outre plus long, 



LE SOCIALISME INTEGRAL ï 7 I 

plus uniforme et plus asservi, sous un directorat anonyme, 
dans la plupart des cas, toujours inexorable ; 

c) Raréfaction, par les perfectionnements incessants du 
machinisme, par la prise dans la fabrique de la femme et 
de l'enfant, de la demande des bras sur les marchés du 
travail, d'où réduction du salaire au strict nécessaire et 
souvent au-dessous ; insécurité accrue, crises pléthoriques 
meurtrières, chômages plus longs et plus fréquents : 

d) Accroissement incessant de la prélibation capitaliste, 
ou part de travail non payé, que s'approprie le capitaliste, et 
transformation de ce nouveau capital en instrument d'ex- 
ploitation ; 

e) Absorption des petits capitaux par les grands et cons- 
titution d'une féodalité industrielle de moins en moins 
nombreuse, disposant arbitrairement de tous les moyens 
de production. 

4 De cette action dépressive et violente de la production capi- 
taliste résulte un antagonisme aigu entre capitalistes et produc- 
teurs directs. Ces derniers, que le mode de production capitaliste a 
nécessairement agglomérés, favorisant ainsi leur organisation et 
discipline nécessaires, ne peuvent résister d'abord ; ils ne pour- 
ront vaincre finalement qu'en se plaçant sur le terrain de la lutte 
des classes et en visant premièrement la conquête des pouvoirs 
publics. 

5° Le prolétariat victorieux ne pourra remplir sa mission histo- 
rique (abolition des classes et organisation du travail), qu'en 
procédant, graduellement ou révolutionnairement, selon les cir- 
constances, à la socialisation des forces productives. 



IL La lutte des classes 



D'après cette donnée, la justice, la fraternité « et autres entités 
métaphysiques » n'ont rien à voir avec le conflit contemporain. 
11 s'agit simplement de savoir si la transformation sociale désirée 
est nécessitée par le développement historique et si elle est rendue 



172 LA LUTTE DES CLASSES 

possible par les conditions économiques de la société actuelle. 
La réponse affirmative est basée sur le fait que nous sommes à 
un moment cyclique de la guerre des classes. Les temps sont 
venus pour le prolétariat, quatrième état et dernière classe, de 
faire son entrée, en souverain, sur la scène du monde, avec 
mission de mettre fin à la lutte des classes, à l'exploitation de 
l'homme par l'homme et à toutes les dépressions, iniquités et 
souffrances qui en dérivent. 

Seulement, pour hâter cet avènement du prolétariat chargé 
d'instaurer une civilisation supérieure, il faut quitter les sentiers 
enchanteurs, mais pleins de mirages trompeurs, du sentimentalisme 
humanitaire ; il convient de se défaire du simplisme métaphy- 
sique, qui prend la partie pour le tout, sans nul souci de devenir 
tendanciel des choses. D'après cela, il tombe sous le sens que le 
socialisme moderne ne doit chercher ses arguments que dans la 
science, dans l'histoire et dans une pénétrante analyse du pro- 
cessus économique. 

Dans cet esprit, consultée, l'histoire (1) montre au novateur la 
civilisation oscillant ou se développant sous l'action toute puis- 
sante de successives dominations de classes ; la caste théocra- 
tique et la caste millitaire se disputent le pouvoir et la richesse, 
pendant de longs siècles. Puis en Grèce et à Rome, les plébéiens 
entrent en ligne, arrachent quelques avantages aux praticiens 
tout-puissants; mais tout s'effrondre après l'instauration du 
christianisme, suivie des invasions barbares. Prêtres de la religion 
nouvelle et seigneurs frais émoulus des pillardes hordes germa- 
niques s'entendent pour rapiner en grand ; ils se partagent la 
domination et l'exploitation des masses populaires asservies, 
spoliées et martyrisées, et ils le font avec un inconcevable mépris 
pour les gens qu'ils pillent et torturent et rejettent en quelque 
sorte hors de l'humanité (2), comme il fut fait pour l'esclave 
antique. 



(1) Dans la démonstration qui suit, on n'a emprunté au marxisme que l'idée géné- 
rale ; l'auteur est seul responsable du choix des faits historiques invoqués. 

(2) L'évéque Adalbéron, dans un poème latin adressé au roi Robert, ne connaît que 
deux classes dans la société : les clercs qui prient, les nobles qui combattent. Au-des- 
sous, bien loin, sont les serfs et manants qui travaillent, mais ne comptent pas. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 73 

Le nouveau règne des deux classes dominantes dura légalement 
près de quinze siècles, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution fran- 
çaise ; il n'en avait pas moins reçu bien des atteintes et subi 
bien des diminutions dans l'intervalle. 

La bourgeoisie ou troisième classe, ou mieux encore le Tiers- 
Etat, s'était, dès le XI e siècle, par la fondation des premières 
communes, affirmé comme classe d'opposition et de progrès. 
Bientôt (i 176) elle fut assez forte pour battre dans les plaines de 
la Lombardie Frédéric Barberousse, le chef suprême de la caste 
noble, et pour mettre hors d'atteinte les puissantes Républiques 
'ou Communes souveraines de Venise, de Gênes, de Pise, de 
Gand, de Bruges, de Brème, de Hambourg, de Lubeck, d'Amalfi, 
etc., au fureta mesure de leur formation. Assez influente encore 
fut la bourgeoisie pour arracher de nombreuses chartes commu- 
nières, soit aux seigneurs, soit aux rois mêmes, en France, en 
Allemagne, en Angleterre. 

En Suisse, les plébéiens héroïques fondèrent contre la féodalité 
allemande une République si forte par le courage de ses citoyens, 
que les plus grands royaumes durent rechercher son appui et que 
c'est elle qui eut l'honneur, en abattant le malfaisant et féroce 
Charles-le-Téméraire, de porter le coup de mort à la féodalité 
européenne, déjà lourdement frappée, il est vrai, par les victoires 
remportées sur les Anglais par Charles VII, avec le concours de 
la bourgeoisie française, — concours autrement efficace que 
celui de l'illuminée de Donrémy, si étrangement surfaite (1). 

D'autres triomphes attendent la bourgeoisie, classe ascen- 
dante; tous les progrès lui profitent, il n'en saurait être autre- 
ment, puisqu'elle est elle-même la personnification du progrès et 
de la révolution civile, politique et économique qui sera l'abou- 
tissant de l'évolution commencée. 

Au futur avènement de la bourgeoisie participèrent ainsi : 

L'invention de l'imprimerie, qui allait briser le pouvoir clérical 
et émanciper la pensée ; 

La découverte de l'Amérique, par Christophe Colomb ; 

La découverte de la route maritime des Indes-Orientales par le 

(1) Voir sur ce sujet l'irréfragable version historique d'Ernest Lesigne : La vie de 
Jeanne d'Arc. 



174 LA LUTTE DES CLASSES 

doublement du Cap de "Bonne-Espérance, dû à Vasco de Gama et 
à Magellan (auparavant tout le commerce de l'Extrême-Orient et 
des Indes devait prendre la route de Suez, par terre) ; 

La découverte de la boussole, qui donna au commerce maritime 
une sécurité, une promptitude qu'il n'avait pas connues encore ; 

La découverte de la poudre à canon, qui mit fin à la prédomi- 
nance militaire de la noblesse. 

Par voie de conséquence, on eut ensuite : 

Une plus grande sécurité de la propriété roturière ; la destruction 
des vieux châteaux-forts (ce qui consomma la ruine militaire de la 
noblesse indépendante) ; 

La suppression des lansquenets et des hommes d'armes, auxquels 
il ne resta d'autre ressource que de chercher du travail dans les 
ateliers de la bourgeoisie. 

D'ordre plus strictement économique sont les initiatives sui- 
vantes également agissantes : 

La canalisation des fleuves, le creusement de nombreux canaux, 
la construction des grandes routes de communication ; 

Les premières applications du système colonial . 

Enfin r accroissement continu de la production industrielle, qui 
aurait suffi à elle seule à rendre inévitable la révolution politique 
et sociale future (i). 

De tout ce renouvellement, la production et l'échange reçurent 
une impulsion inouïe. L'ancien mode de production (ère des 
métiers) ne put suffire aux besoins croissants. Par suite donc des 
nouveaux débouchés et du changement de vie, le métier entouré 
de privilèges féodaux fit graduellement place à la manufacture ; 
la bourgeoisie, déjà riche et puissante, s'achemina à la prépon- 
dérance, marquée au point de vue économique par l'avènement 
du capitalisme (2). 

Les premiers succès furent tels, que dans les républiques 



(1) Voyez sur ce dernier point l'opinion de deux économistes non suspects de ten- 
dances socialistes, H. Pigeonneau : Histoire du commerce de la France ; Th. Funck- 
Brentano : L'Economie politique patronale. 

(2) Comparez K. Marx et Engels : Le manifeste des communistes, Ferdinand de 
Lassalle : Le programme des travailleurs. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 75 

industrielles, c'est le travail qui fut anobli et l'on alla jusqu'à 
dégrader la noblesse (i). 

Dans les monarchies les plus absolues, la bourgeoisie contrai- 
gnit le souverain à compter avec elle. 

Même mouvement ascensionnel au point de vue intellectuel. 
Plus hardi que le clergé, comprimé par le dogme ; plus studieuse 
que la noblesse, amollie et domestiquée par la royauté, la bour- 
geoisie devint bientôt la dépositaire de la science naissante et la 
propagatrice des idées nouvelles d'émancipation civile et politique. 

Ofut l'âge héroïque delà bourgeoisie militante, qui venait 
de fonder en Hollande un asile inexpugnable de la liberté, — 
mise en péril par le renouveau de fanatisme et de férocité qui 
avait suivi les guerres de religion et corrélativement par l'apogée 
du monarchisme en France. — Aussi bien, lorsque, glorieusement, 
après l'incomparable XVIII e siècle, la bourgeoisie française, 
devenue la première du monde, présida à la Révolution de 1 789, 
on put croire qu'elle portait toutes les justices dans les plis de son 
drapeau tricolore. Et c'est pourquoi les nations acclamèrent la 
Révolution, c'est pourquoi le peuple français s'y jeta d'un tel 
élan, qu'avec lui le Tiers-Etat put briser, comme verre, les 
résistances monarchiques de toute l'Europe. Le résultat fut de 
livrer, en droit et en fait cette fois, le gouvernement du monde à 
la classe bourgeoise d'Occident et, par voiede conséquence, d'ou- 
vrir toute grande l'ère du capitalisme. 

Mais si elle apportait la liberté politique et l'émancipation civile, 
la nouvelle classe dominante ne voulait rien moins que la justice 
économique. Maîtresse du marché mondial, souveraine de l'in- 
dustrie, détentrice du pouvoir politique, elle n'eut rien de plus 
pressé que de s'octroyer des privilèges de classe et de faire, 
c'était dans la logique des choses, de la propriété capitaliste le 
pivot de la nouvelle organisation sociale, comme la propriété 
féodale avait été le pivot de la société du Moyen-Age » (2). 

(1) A Florence, le titre de noble ou de grand fut un moment répute infamant et il 
entraînait la perte des droits politiques. On l'infligeait comme punition aux délinquants. 
En 179^, dans plusieurs districts de la République, on imita les procédés florentins, et 
certains paysans, traîtres a la cause de la Révolution, furent, par punition et en 
signe d'infamie, déclarés nobles par les sections révolutionnaires, jugeant en dernière 
instance. 

(2) Ferdinand de Lassalle : Op. citata. 



I76 LA LUTTE DES CLASSES 

Dans la lutte révolutionnaire, le Prolétariat ou Quatrième Etat 
s'était affirmé, ce qui ne pouvait surprendre personne. Classe 
nouvelle, mais déjà forte cependant, le Quatrième Etat avait 
donné signe de vie, depuis le XV e siècle, par les organisations 
compagnoniques opposées aux jurandes patronales et par des grè- 
ves significatives, à partir de la même époque. Au XVIII e siècle, 
les grèves furent si fréquentes et si importantes que, fait peu 
connu, on crut, en 1750, que le siècle des Encyclopédistes et du 
philosophisme s'appellerait le siècle des revendications ouvrières. 

Quand vint la grande bataille pour l'affranchissement civil et 
politique, les deux classes montantes s'unirent spontanément 
contre l'oppresseur et contre le spoliateur. 

Nous voyons même que le prolétariat naissant accepta si bien 
le rôle de soldat de la bourgeoisie que, pour délivrer celle-ci de 
toute crainte de la part du roi, il prit et rasa la Bastille, dans un 
admirable élan d'héroïsme. 

Mais que peu de gré lui en sut la bourgeoisie triomphante et 
bénéficiaire ! Le 24 juillet 1789, dix jours après la prise de la 
formidable citadelle du despotisme royal, les représentants de la 
municipalité de Paris publièrent un arrêté prescrivant que l'im- 
primeur serait responsable lorsque les brochures et les feuilles 
volantes seraient rédigées par des écrivains sans moyens d'exis- 
tence connus. 

Aux yeux de ces étranges bénéficiaires de l'héroïsme popu- 
laire du 14 juillet, « les écrivains ayant des moyens d'existence 
notoirement connus devaient jouir seuls de la liberté de la presse 
si récemment conquise ! La propriété apparaît ici comme condi- 
tion à la liberté de la presse, elle est de même chargée de répon- 
dre de la moralité d'un écrivain (1). Affirmation éloquente des 
tendances exclusivistes de la nouvelle classe dominante. « Le 
Tiers-Etat doit être tout» avait dit Sieyès. On s'empressait de 
réaliser le programme. 

A ce fait s'en ajoutèrent d'autres, tels que la loi Chapelier 
de 1791 contre les associations ouvrières, prohibant formellement 
aux ouvriers de « s'unir sous quelque forme que ce soit pour la 
défense de leurs prétendus intérêts communs ». 

(1) Lassalle : Op. citata, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 



"77 



Un moment, en 1793, le quatrième Etat eut la haute main sur 
le gouvernement. Ce ne fut qu'une heure de rêve ; après la 
défaite qui suivit les excès de la Terreur, la bourgeoisie reprit le 
pouvoir et la violence de la réaction fut soulignée par le heurt 
sombre et tragique de Prairial. 

Sous le Consulat et sous l'Empire, profitant habilement des 
instincts rétrogrades de Bonaparte, la bourgeoisie se fit octroyer 
la Banque de France et les [Mines gages superbes de sa future 
royauté économique. Obéissant aux mêmes préoccupations, par 
ses Pcrtalis, ses Cambacérès, ses Treilhard, elle fit glisser dans 
le Code civil l'article 1781 (le patron cru sur sa simple affirmation 
contre l'ouvrier dans les questions de salaires) ; dans le Code 
pénal, les articles 414, 415, 416 contre la coalition ; d'autres 
prescriptions du même genre, telles que la destruction du suf- 
frage quasi universel de 1793 et de l'établissement du cens élec- 
toral, si bien que, les vexations policières concernant le livret, 
« cette mise en carte de la classe ouvrière » (1), aidant, le prolé- 
tariat se trouva légalement subordonné à la bourgeoisie sur le 
terrain politique comme sur le terrain économique et, de la sorte, 
il fut livré sans recours à l'exploitation capitaliste la plus arbi- 
traire et la plus dépressive. 

Le caractère agressif, contre la classe ouvrière, des lois sus- 
indiquées, est si manifeste que même Jules Simon, qui mêle tant 
de fiel réactionnaire et tant de sophistique bourgeoise à l'exquis 
miel attique qu'il a rapporté de ses fréquentations platoniciennes, 
a confessé ici l'évidence et avoué que les dispositions légales pré- 
citées eurent pour conséquence « de remplacer X aristocratie par 
la ploutocratie ». « Personne, dit-il, n'eut la conscience bien nette 
d'une pareille usurpation ». (2) 

Nous ne croyons pas à tant d'innocence. 

En 1830, victorieuse, grâce encore à l'héroïsme populaire, la 
bourgeoisie s'admira dans un roi, homme d'affaires, avare, 
rapace, étroit, ennemi des traditions révolutionnaires, hostile au 
progrès, réfractaire même à tout ce que la tradition monarchique 



(1) Expression de Jules Guesde. 

(2) Jules Simon : la Liberté civile. 



12 



I78 LA LUTTE DES CLASSES 

avait pu garder de chevaleresque ; en somme, véritable roi pro- 
priétaire : la bourgeoisie capitaliste faite homme. 

Sous un tel chef, ce qu'il y avait encore d'honnête dans la classe 
bourgeoise fut écarté avec les Laffitte, les Lafayette, les Dupont 
(de l'Eure), fut persécuté avec l'héroïque parti républicain qui 
allait, au prix de son sang, tenter d'arracher la France aux harpa- 
gons. Alors vinrent, tour à tour, les Casimir Périer, les Guizot, 
les Thiers, les Mole, les Dupin, les Dufaure, les Pasquier, les 
Soult, les Duchâtel, les Gisquet, les Delessert, tous les loups-cer- 
viers de la caste . ( 

Le cens fut maintenu, le cautionnement des journaux porté de 
48,000 à 200,000 fr., parce que, avoua cyniquement Guizot, on 
aurait ainsi une «garantie destinée à prouver que les hommes 
« qui entreprennent un journal font partie d'une certaine classe 
« de la société.» (1) On n'est pas plus impudent. 

Les prolétaires répondirent par l'insurrection ouvrière, un 
moment triomphante, de Lyon (novembre 1831), et les révolu- 
tionnaires, par les nombreuses insurrections successives de 
1832 à 1839. 

Enfin le moment vint où le prolétariat parisien ouvrit par la 
conquête de l'égalité politique, matérialisée dans le suffrage uni- 
versel, des voies libératrices jusque là inconnues à la classe 
ouvrière de toute l'Europe (2). 

Pour être moins politique, moins révolutionnaire, la guerre 
entre Bourgeoisie et Prolétariat ne fut pas moins vive en Angle- 
gleterre ; elle y était à l'état aigu en 18 10. On le vit bien en 
181 1, lors des émeutes luddites de Nottingham ainsi que des 
principaux centres manufacturiers et miniers du Royaume-Uni. 
La lutte aboutit à la conquête, en 1824, du droit d'association 
sur la bourgeoisie dirigeante. 

Celle-ci vota, par représailles, la dure loi de 1834 contre les 
pauvres. Triomphe de Malthus qui fit mourir de désespoir le 
vieux Godwin, le glorieux auteur de la Justice politique. A son 



(1) Louis Blanc : Histoire de dix ans. 

(2) a La période historique du Quatrième Etat a été ouverte le 24 février 1848. jour 
de la proclamation du suffrage universel par le gouvernement de la deuxième république 
française.» (Ferdinand Lassalle : Le programme des travailleurs). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 79 

tour le prolétariat anglais répondit par l'agitation victorieuse 
pour les lois de fabrique et par le formidable mouvement char- 
tiste, qui fut inauguré sous le patronage de l'illustre Robert 
Owen et ne disparut que pour faire place à la période des gran- 
des grèves — véritables luttes économiques de classes — qui, 
sous le directorat des Tradës Unions, dure encore. Depuis le 
grand Congrès International de Paris en 1 889 et la célébration 
annuelle qui y fut décidée du I er mai, ce mouvement, affirmation 
irrésistible du Quatrième État, tend à devenir international. 



III. Le processus capitaliste 



Pendant ce temps, le conflit avait atteint, en France des pro- 
portions grandioses par l'insurrection de Juin et par la formi- 
dable explosion de la Commune de Paris, et il se généralisa 
bientôt dans tous les pays d'Europe au fur et à mesure de leur 
entrée dans le mouvement industriel. Vint le moment où le 
Quatrième Etat trouva son expression hégémonique dans X Inter- 
nationale d'abord, dans les Partis ouvriers, actuellement floris- 
sants, ensuite. II est arrivé à avoir des représentants directs dans 
nombre de grandes municipalités et dans presque tous les par- 
lements, notamment ceux d'Allemagne, de France, d'Angleterre, 
d'Italie, de Suisse, de Serbie, de Hollande, de Danemark, de 
Suède-Norwège et de l'Amérique du Nord. 

Nous en sommes là ; l'issue n'est pas douteuse, car les anta- 
gonismes ne peuvent que se creuser et créer la nécessité d'une 
révolution sociale. 

La production capitaliste, de plus en plus, concentre les forces 
productives et pousse l'association et la division du travail à leurs 
dernières limites ; tandis que, par l'emploi d'un machinisme 
toujours plus développé, elle multiplie les produits, décuple, 
vingtuple et centuple la productivité de l'effort humain. 

Au bénéfice de qui? 



l8o LE PROCESSUS CAPITALISTE 

Par suite du fait absurde que la machine, au lieu de fonctionner 
au profit du travailleur, fonctionne au profit du capitaliste «il 
arrive, pour parler la langue de Marx (i), que la machine devient 
l'arme la plus puissante du capital dans la lutte contre la classe 
ouvrière, que le moyen de travail arrache à l'ouvrier les moyens 
d'existence, que le moyen de travail est la lésinerie la plus 
éhontée des conditions de son perfectionnement, que la machine, 
ce plus puissant moyen d'abréger le travail, devient le plus sûr 
moyen de transformer la vie entière du travailleur et celle de sa 
famille en temps de travail exploité pour la mise en valeur du 
capital ; il arrive que le surtravail des uns engendre le chômage 
des autres, et que la grande industrie qui parcourt le globe en 
quête de nouveaux consommateurs, limite chez elle les masses 
à un minimum de famine et détruit, de ses propres mains, son 
marché intérieur. 

« La loi, qui toujours équilibre le progrès et l'accumulation 
du capital et de la surpopulation relative, rive plus solidement 
le travail au capital que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée 
à son rocher. 

« C'est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l'accu- 
mulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte 
que l'accumulation de richesses à un pôle, c'est une égale accu- 
mulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutisse- 
ment, de dégradation morale, d'esclavage au pôle opposé, du 
côté de la classe qui produit. (2) » 

En telle occurence, le mécanisme capitaliste est débordé, lui- 
même, par les forces productives qu'il a développées. Il en résulte 
des surproductions aggravées par l'étranglement de la consom- 
mation, conséquence des bas salaires et de chômages croissants 
en intensités et en fréquences périodiques. 

Pendant ce temps, le meurtrier mécanisme capitaliste accélère 
son action dévoratrice des petits capitaux : petits patrons, petits 
commerçants, petits propriétaires sont annuellement dépossédés 
par millions dans le rayonnement européo-américain. Le monstre 
les saisit par l'usure ou par la concurrence, dans ses griffes de fer, 

(1) Karl Marx: Le Capital. 

(2) F. Engels : Socialisme utopique et Socialisme scientifique. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 101 

les dépouille, les ruine et les jette désespérés dans les rangs du 
prolétariat, de la sorte continuellement grossi et rendu toujours 
plus formidable et plus mécontent. 

Il est donc constaté qu'au terme de son évolution la production 
capitaliste est malfaisante, homicide pour la masse des produc- 
teurs, spoliatrice de la moyenne et petite bourgeoisie, et inca- 
pable de diriger les forces productives qu'elle a créées. 

Ces dernières poussent de plus en plus la solution des antago- 
nismes, œuvre future du prolétariat qui, maître électoralement 
ou révolutionnairement des pouvoirs publics, substituera gra- 
duellement l'Etat socialiste aux monopoleurs et mettra fin, par 
une organisation sociale de la production et de la répartition des 
richesses, par l'universalisation du savoir et des avantages 
sociaux, aux antagonismes des classes et aux classes elles-mêmes, 
fondues dans l'humanité heureuse et libre. 

Le salut viendra ainsi, non pas du sentiment croissant du 
droit et de la justice, mais des conditions mêmes de la produc- 
tion capitaliste moderne, qui ont pour fatal aboutissant (à moins 
de chute en servage ploutocratique) le triomphe du grandissant 
prolétariat et la socialisation des forces productives (i). 



(i) On a voulu voir dans ce déterminisme social une sorte de fatalisme étroit ; il 
n'est à proprement dire qu'une application aux choses économiques, du calcul des pro- 
babilités, qui a pour père Laplace, l'illustre auteur de la Théorie analytique du calcul des 
probabilités (1812). Le célèbre astronome et statisticien belge Quetelet introduisit le 
premier les calculs de Laplace dans la science sociale. Voir, outre la Thysique sociale, 
de Quetelet, ses ouvrages confirmatifs : Lettres sur la théorie des probabilités, appliquée 
aux sciences morales et politiques (1846); Du Système social et des Lois qui le régissent 
(1848); Théorie des probabilités (1853). Enfin, les mêmes idées de déterminisme social 
se trouvent dans YHistoire de la civilisation en Angleterre, de Henri-Thomas Buckle. 
Voici plus. Si nous en croyons Lujo Brentano : (Revue d'Economie politique, juillet 1880), 
!a théorie d'après laquelle c'est l'organisation technique de la production qui détermine 
l'organisation économique aurait été pour la première fois, en 1853, formulée par un 
médecin anglais du nom de Gaskell. 

Ce serait dans le livre de Gaskell, dont le titre est un peu long : The manu factu ring 
population of England. its moral social, and physical condition, and the charges with hâve 
arisen front the use of Steam machinery with an examination of infant labour, London 
(1833), que F. Engels l'aurait remarquée pour la première fois. Mais il faut se hâter 
d'ajouter qu'avec Quetelet, Buckle et Gaskell le probabilisme économique était tout 
statique ; à Marx, à Lassalle et à Engels revient toujours l'honneur d'avoir révélé 
ses lois dynamiques, en le faisant entrer dans le grand courant de l'évolution des 
sociétés. 



102 LE PROCESSUS CAPITALISTE 

Il en sera, en ceci, ce qu'il en a toujours été dans le cours de 
l'histoire, à savoir que ce sont les intérêts économiques qui 
déterminent et commandent exclusivement les événements, les 
sociétés politiques n'étant que les reflets successifs de la Société 
économique. 

Tel est, dans ses grandes lignes, le socialisme marxiste 
contemporain. Voyons maintenant le Prolétariat à l'œuvre dans 
les manifestations contemporaines de la lutte des classes. 



IV. L'Internationale 



Le 28 septembre 1864, à Saint-Martin 's Hall, à Londres, dans 
une réunion de socialistes et de délégués ouvriers de France, 
d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, de Suisse et de Pologne, 
fut fondée Y ^Association internationale des travailleurs qui allait 
faire quelque bruit dans le monde. 

Ce n'est pas la première fois qu'une tentative de ce genre 
était faite. 

En 1843, dans une brochure trop peu connue, M me Flora 
Tristan avait démontré, avec une singulière lucidité, Y Interna- 
tionalité des intérêts ouvriers, sans même négliger le fait de la 
lutte des classes dont personne n'avait parlé encore. (1) 

A la classe noble, disait l'auteur de Y Union ouvrière, a succédé 
la classe bourgeoise, beaucoup plus nombreuse et plus utile. Vient 

(1) Flora Tristan : L'Union ouvrière. 11 est remarquable que le premier projet de fédé- 
ration internationale des prolétaires soit dû à une femme. 

Flora Tristan a eu des imitatrices et nous trouvons des femmes de grande valeur 
intellectuelle et morale, Pauline Rolland et Jeanne Deroin, à la tête de la vivace Fédé- 
ration ouvrière de 1849. Cette fédération s'annonçait pleine d'avenir quand Louis Bona- 
parte la Brisa, préludant à cette campagne de Rome à l'intérieur, dont la coalition 
cléricale et libérale avait tracé le programme et qui aboutit au Coup d'Etat de Décembre. 

Ils se repentirent trop tard, les Ratons de la rue de Poitiers, quand le Bertrand césa- 
rien eut piétiné la liberté. Nul ne pouvait plus alors éviter cette criminelle et néfaste 
politique qui a eu pour couronnement la mutilation de la patrie et la fin de la prépon- 
dérance progressiste de la France. 



LE SOCIALISME INTEGRAL l8j 

maintenant la classe ouvrière, plus utile et plus nombreuse encore. 
A elle de se constituer en Unité universelle, sans faire aucune 
distinction entre les ouvriers des diverses nations. Ainsi consti- 
tuée, la classe ouvrière sera forte ; elle pourra alors réclamer, 
sûre de se faire écouter, le droit au travail et l'organisation du 
travail (i). 

Embrigadé dans des écoles rivales, le prolétariat militant ne 
tint aucun compte du sage conseil. 

Ce n'est qu'en 1855, que fut faite une première tentative par 
un groupe de révolutionnaires de toutes nations. Mais c'était 
plutôt d'une Internationale révolutionnaire que d'une Interna- 
tionale ouvrière qu'il s'agissait. 

Aussi l'échec fut-il complet. 

Les Internationalistes de 1864, parlèrent un autre langage. 

Voici l'impérissable manifeste qu'ils adressèrent aux prolétai- 
res des Deux-Mondes ; il est très connu, mais son omission 
déparerait cette étude : 

« Considérant : 

« Que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; 
que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre 
à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs 
égaux, et anéantir la domination de toute classe ; 

« Que l'assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de 



(1) Extrait du programme inaugural : 

« Le but de la Société est de propager les principes de la révolution sociale, de tra- 
vailler activement par tous les moyens en son pouvoir, et d'arriver ainsi à établir la 
République démocratique, sociale, universelle. 

« La Société comprend ainsi les principes de la Révolution sociale : 

(( Négation absolue de tous les privilèges, négation absolue de toute autorité, affran- 
chissement du prolétariat. Le gouvernement social ne peut et ne doit être qu'une 
administration nommée par le peuple, soumise à son contrôle et toujours révocable par 
lui. 

« Nous ne demandons pas l'aide de la bourgeoisie pour accomplir la Révolution 
sociale et nous sommes persuadés que si nous la demandions nous ne l'obtiendrions pas. 
Ce que nous avons à faire, c'est de ne nous en rapporter à personne qu'à nous-mêmes. 
La fraternité n'est qu'une illusion stupide, là où la société est organisée en classes ou 
en castes...» 

Signataires : Claude Pelletier, auteur à'Atercratie et d'un "Dictionnaire du Socialisme ; 
Déjaque, poète ouvrier de talent, auteur de X Humanisphere \ Ernest Jones, chartiste, 
Tufferd, Benoît, Debuchy, Mijoul, Klark, Herben, Oborski, Hammer, Kweteslowski. 
Baroskiewitch, Lesein, Montlaleon, J. Yung, etc., etc. 



184 l'internationale 

travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de sa servitude poli- 
tique, morale et matérielle ; 

« Qie l'émancipation économique des travailleurs est conséquemment le grand but 
auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ; 

« Que tous les efforts faits jusqu'ici ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers 
des diverses professions dans chaque pays, et d'une union fraternelle entre les ouvriers 
de diverses contrées ; 

« Que l'émancipation du travail n'étant un problème ni local, ni national, mais 
social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne existe, et nécessite pour 
sa solution leur concours théorique et pratique ; 

« Que le mouvement qui reparaît parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de 
l'Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de 
ne pas retomber dans les vieilles erreurs et les pousse à combiner immédiatement leurs 
efforts encore isolés ; , 

« Par ces raisons : 

« Les soussignés, membres du conseil élu par l'Assemblée tenue le 28 septembre 
1864, à Saint-Martin's Hall, à Londres, ont pris les mesures nécessaires pour fonder 
YiAssociation internationale des Travailleurs. Ils déclarent que cette association interna- 
tionale, ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme 
devant être la base de leur conduite en\ers les hommes : la vérité, la morale, la 
ju^tica, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité. 

« Ils considèrent comm; un devoir de réclamer, pour tous, les droits d'homme et de 
citoyen : Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs. 

« Article premier. — Une association est établie pour trouver un point central de 
communication et coopération entre les ouvriers des différents pays aspirant au même 
but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe 
ouvrière. 

« Art. 2. — Le nom de cette association sera: ^Association internationale des tra- 
vailleurs... 

Il était impossible de mieux penser et de mieux formuler. 

Dans une circulaire inaugurale, le Conseil général précisa 
encore et donna la formule suivante, marxiste de fond et de 
forme : 

« La conquête du pouvoir politique est devenue le premier 
devoir de la classe ouvrière. » 

Le principal rédacteur des Considérants fut Karl Marx qui 
pourtant avait dû subir la collaboration des mutuellistes pari- 
siens ; de là l'invocation à la Vérité, à la Morale, à la Justice, 
toutes réminiscences du socialisme idéaliste français. 

Bien que pleinement formulée par Marx et Engels, bien que 
corroborée, dans sa partie économique, par Rodbertus (i) et 

(1) Rudolf Meyer avance, avec force documents à l'appui, dans son Emancipation 
Kamt>f der vierten standes (La lutte pour l'émancipation du quatrième état), que les 



LE SOCIALISME INTEGRAL 185 

brillamment vulgarisée déjà par Lassalle (i), la doctrine nouvelle 
fut loin d'être prédominante dans \' Internationale. 

Dans les premier et deuxième Congrès (Genève, 1866, et 
Lausanne 1867), ce fut le mutuellisme français qui l'emporta et 
le jeune et éminent prolétaire qui, dans les troisième et quatrième 
Congrès (Bruxelles, 1868, et Baie, 1869), fit triompher le collec- 
tivisme, n'était pas un adepte de l'école socialiste allemande. 

César De Paepe, alors ouvrier typographe, depuis docteur en 
médecine, et que la mort a enlevé au moment où, en pleine 
maturité intellectuelle (2), il allait systématiser les idées que de- 
puis un quart de siècle il avait jetées à tous les vents de la propa- 
gande, César De Paepe avait passé par le mutuellisme proudhonien 
et un peu par le positivisme de Comte. Les écrits de Colins con- 



premiers écrits de Rodbertus contiennent toutes les idées que Marx et Lassalle ont 
développées depuis avec tant de retentissement. Ceci est vrai, surtout d'après Meyer, 
pour la définition de l'accumulation capitaliste, qualifiée par Rodbertus, dès 1840, de 
plus-value du travail ou « travail non payé, et pour cette observation que, en société 
capitaliste, la part du travail diminue en raison de sa productivité.)-) 

A cette prétention, Engels a répondu, dans l'édition allemande de la Misère de la 
philosophie, que Marx se rencontra simplement avec Rodbertus qu'il n'avait jamais lu. 

(1) Après une courte et ardente activité socialiste en 1848- 1849 avec Marx, Engels, 
J.-Ph. Becker, Freiligrath, Schapper, Wolf, Liebknecht, Lassalle s'était voué tout entier 
au retentissant procès qu'il gagna pour M m ° de Hatzelfd. 

Mais il revint avec éclat aux dieux de sa jeunesse, en 1861, par la publication de 
son important ouvrage : System der erworbenen Rechte (Système des droits acquis), 
suivi de deux brochures : Ueber verfassungswesen (Essence d'une constitution) et Macht 
und r Recht (Force et Droit). 

Enfin, en 1862, il jugea le moment d'intervenir et il entra en ligne par le Programme 
des travailleurs. «Dès lors, dit Emile de Laveleye, il se livra avec une activité dévo- 
ts rante à la propagande des idées socialistes. Pendant les trois dernières années que 
« dura son apostolat actif, il consacra ses jours et ses nuits à organiser des meetings, à 
« prononcer des discours, à écrire des brochures. En ce temps si court, il parvint à 
« faire du socialisme, vaguement répandu dans les masses, un parti politique militant, 
« ayant sa place marquée dans l'arène électorale. Il fit en ^Allemagne, à lui seul, ce que 
« la Révolution de février avait fait en France.» (Emile de Laveleye: le Socialisme 
contemporain) . 

Il convient d'ajouter que Lassalle, tout en s'inspirant des données fondamentales de 
Marx, humanisa singulièrement le réalisme d'acier du Maître. 

Dans tout le Programme des travailleurs, par exemple, coule une sève généreuse 
d'humanisme enthousiaste et d'optimisme vaillant. Ces réminiscences idéalistes ne furent 
pas sans influence sur les résultats merveilleux de la mémorable campagne à laquelle 
mit malheureusement fin, en mai 1864, un duel mortel amené par des motifs futiles, 
sinon blâmables. 

(2) César De Paepe est mort à Cannes, le 19 décembre 1890, à l'âge de 49 ans. 



1 86 l'internationale 

tribuèrent beaucoup à l'amener au collectivisme, et c'est pour- 
quoi (i) il préconisa tout d'abord la socialisation de la terre, en 
continuant par les canaux, routes, chemins de fer, lignes télégra- 
phiques, banques, etc. (2). 



(1) Contrairement à la méthode marxiste qui, bien plus conforme au processus éco- 
nomique, enseigne que le socialisme doit commencer par les voies de communication, 
l'industrie et le commerce, pour se clore par la nationalisation du sol. 

(2) La résolution concernant la propriété collective votée, sur la proposition de 
De Paepe, par les Congrès de Bruxelles et de Bâle, est d'ailleurs remarquablement 
conçue et développée : 

« Considérant que les nécessités de la production et l'application des connaissances 
agronomiques réclament une culture faite en grand par l'Etat régénéré et soumis lui- 
même à la loi de justice ; que les carrière*., houillères, chemins de fer, soient concédés 
par la société, à des compagnies ouvrières, et ce, moyennant un double contrat : 
l'un donnant l'investiture à la compagnie ouvrière et garantissant à la société l'exploi- 
tation scientifique et rationnelle de la concession, les services au plus proche du prix 
de revient, le droit de vérifier les comptes de la compagnie, et, par conséquent, 
l'impossibilité de la reconstitution du monopole ; l'autre, garantissant les droits mutuels 
de chaque membre de l'association ouvrière vis-à-vis de ses collègues. 

1° La propriété foncière est abolie; le sol appartient à la collectivité ; il est inalié- 
nable ; 

2° Les cultivateurs fermiers payeront à l'Etat la rente qu'ils payaient aux proprié- 
taires ; cette rente tiendra lieu d'intérêt et servira au payement des services publics, 
tels qu'instruction, assurances, etc. 

3° Comme mesure transitoire, il est convenu que les petits propriétaires qui exploi- 
tent leur terre par leur travail personnel pourront rester leur vie durant possesseurs 
de cette terre sans payer de fermage ; à leur décès, l'impôt foncier de leurs terres sera 
majoré au prorata de la vente des autres terres de même valeur, et sera par conséquent 
tranformé en rente foncière. Dès lors, l'impôt foncier sera aboli pour ces terres, comme 
il l'est déjà pour celles qui payent la rente ; 

4 Les baux seront à vie pour les cultivateurs individuels ; ils seront du terme de... 
pour les associations agricoles (un terme plus élevé que la moyenne de la vie) ; 

5 Les baux seront néanmoins résiliables par les individus ou par les associations 
agricoles pour des causes déterminées, d'utilité particulière ; 

6° Les baux seront personnels; la sous-location est interdite ; 

7° Le sol est évalué au commencement et à la fin de chaque bail. Si, à la fin du 
bail, il y a plus-value, la Société la rembourse ; s'il y a moins-value, la Société peut 
se rembourser par les objets meubles que l'occupant ou l'association aurait laissés ; 

8° Afin de pousser à l'association dans l'agriculture, les associations agricoles auront 
la préférence pour la location de la terre. Après les associations, cette préférence existera 
encore pour les enfants de l'occupant décédé qui auraient travaillé avec leur père ; 

9° Afin de simplifier la question du domaine foncier, l'administration en sera confiée 
dans chaque commune au conseil communal, par tous les habitants majeurs de la com- 
mune. Ce conseil pourvoira en particulier à la réunion des parcelles et à la délimitation 
des possessions, de façon à arrêter le nivellement. Les communes pourront même ne 
constituer qu'une seule association agricole, si telle est la volonté des habitants. 

10° L'Etat, de concert avec les commissions agricoles nommées par les agriculteurs, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 87 

On allait aborder, au Congrès projeté de Mayence (septembre 
1870), le collectivisme industriel. Mais pendant que les prolé- 
taires européens élaboraient pacifiquement, dans leurs assises 
annuelles, les lois idéales d'un monde nouveau de paix, de justice 
et de solidarité, l'ouragan de fer de la guerre franco-allemande 
crevait sur la France, livrée et trahie par son louche et sinistre 
César. 

La guerre néfaste eut pour contre-coup l'explosion socialiste et 
révolutionnaire de la commune de Paris. Lorsque l'héroïque 
insurrection prolétarienne, à laquelle on doit la conservation de 
la République en France, fut écrasée, dans un massacre mongo- 
lique, qui rappelle le sac de Béziers par les hordes féodales et 
sacerdotales de Simon de Montfort et le sac de Magdebourg par 
l'armée catholique de l'exécrable Tilly; lorsque trente-cinq mille 
victimes eurent jonché le sol de Paris, et que plus de cinquante 
mille suspects eurent été parqués dans les champs de Satory ou 
entassés sur les pontons, en attendant la prison cellulaire, la 
déportation ou le bagne, un fait inattendu se passa, montrant 
bien que si, depuis 1851, la France avait perdu le verbe, elle 
avait gardé au front, orné toujours du laurier des luttes révolu- 
tionnaires, l'étoile rayonnante qui attire les peuples. 

La commune vaincue suscita dans tous les prolétariats d'Eu- 
rope et d'Amérique un irrésistible élan de sympathie et d'admi- 
ration. A Berlin comme à Bruxelles, à Odessa comme à Genève, 
à Madrid comme à Copenhague, à Lisbonne comme à Milan, 
Naples ou Bologne, à Vienne comme à Belgrade, à Bucharest 
comme à New-York, ce fut, dans les imposantes assemblées 
ouvrières convoquées à cet effet, une explosion d'enthousiasme 
sympathique pour les idées de la Commune, pour les prolétaires 
et les socialistes français qui, « encore une fois, avaient combattu 
pour la liberté républicaine et pour l'égalité sociale, c'est-à-dire 
pour l'humanité. » Et, merveilleux exemple de propagande par 
le fait, le retentissement de la Commune fit plus pour l'extension 
de l'Internationale que n'avaient pu faire quatre années de pro- 
pagande pacifique. 

s'occupera des grands travaux de reboisement, de défrichement, de dessèchement, d'ir- 
rigation ; il s'entendra avec les compagnies de travaux ruraux qui pourraient se consti- 
tuer, pour exécuter ces travaux d'ensemble. 



188 l'internationale 

En effet, au commencement de 1870, la grande association 
n'était sérieusement implantée qu'en France, en Belgique et en 
Suisse. A l'adhésion de quelques sections révolutionnaires de 
Londres, de Florence, de Noples, de Barcelone, de Madrid se 
bornait la participation de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Espagne. 
En Allemagne, les lassalliens dirigés par Schweitzer — qu'allaient 
remplacer Hasselmann et Hasenclever — n'avaient pas adhéré. 
L'adhésion du parti démocratique-socialiste que dirigeaient déjà 
Bebel et Liebknecht, ne pouvait pas être officielle ; il en était de 
même du parti démocrate-socialiste autrichien, fondé par 
Oberwinder et Scheu. 

Que voyons-nous au contraire, en 1872 ? 

Au grondement du canon communaliste, tous les prolétariats 
ont prêté l'oreille, et c'est par centaines que surgissent les grou- 
pements ouvriers socialistes nouveaux en Espagne, en Italie, en 
Hollande, en Danemark, en Portugal, en Serbie, en Roumanie, 
dans l'Amérique du Nord ; en un an, l'effectif de Y Internationale 
avait décuplé. 

Pourquoi faut-il ajouter que ce ne fut pourtant qu'une floraison 
éphémère, car pendant que les prolétariats s'ébranlaient au nom 
du socialisme, Y Internationale , devenue le champ de bataille de 
deux chefs rivaux, Marx et Bakounine, se divisait contre elle- 
même. Comme l'aloès trentenaire des pays ensoleillés, qui ne 
fleurit qu'une fois et meurt ensuite, Y Internationale se désagrégea 
au moment même où sa soudaine expansion allait lui permettre 
d'entrer sérieusement en lutte. 



V. Les Partis ouvriers 



Toutefois ce ne fut qu'une transformation. En montrant jus- 
qu'où pouvait aller la haine des classes, la répression versaillaise 
avait porté un coup terrible à l'idéalisme dans le cœur ulcéré des 
prolétaires. Aussi, dans les Partis ouvriers qui succédèrent à 



LE SOCIALISME INTEGRAL 189 

V Internationale, le matérialisme historique et économique de 
l'école marxiste triompha-t-il sans contestation désormais. 

Les considérants du parti socialiste allemand inaugurèrent la 
nouvelle phase théorique, avec toute la précision désirable : 

« Considérant, est-il dit dans le programme unioniste de 
Gotha, encore en vigueur, considérant que le travail est la source 
de toute richesse et de toute civilisation, et attendu que le travail 
utile n'est possible que par la société, le produit du tiavailtout 
entier appartient à la société, c'est-à-dire tous ses membres, sous 
la condition qu'à chacun incombe le devoir du travail. Dans la 
société actuelle, tous les moyens ou instruments de travail 
(Arbeitsmittel) ont été monopolisés par la classe capitaliste ; de 
là, la dépendance de la classe ouvrière, la cause de toute misère 
et de tout esclavage... Pour émanciper le travail, il faut que les 
moyens ou instruments de travail deviennent la propriété com- 
mune de la société. 

« Le parti ouvrier socialiste de l'Allemagne demande comme 
de réalisation immédiate et possible même au sein de la société 
actuelle » 

Ce fut une sorte de thème, que paraphrasèrent invariablement 
tous les partis ouvriers qui s'organisèrent dans la suite : 

(( La terre est la mère, le travail le père de tous les produits 
matériels et intellectuels, disent les Considérants du parti ouvrier 
socialiste hongrois ; tous deux sont donc la source de toutes 
richesses, de toute production. 'Tant que le sol et les instru- 
ments de travail appartiendront à une minorité, toute culture 
et toute augmentation -de richesse ne profitera qu'à cette minorité 
qui restera maîtresse de l'autre partie de la société, du peuple non 
possédant. 

« Les propriétaires des instruments de travail, les possesseurs 
du sol et les capitalistes sont de plus, par leur situation écono- 
mique, les détenteurs du pouvoir politique. 

« La division de la société en possédants et non-possédants, 
en riches et pauvres, en dominants et dominés, n'est pas dans 
la nature des choses. 



I9O LES PARTIS OUVRIERS 

« C'est un résultat social. La nature n'a point mis les instru- 
ments de richesses entre les mains de quelques-uns et condamné 
les autres au rôle de machines destinées à procurer toutes les 
jouissances de la vie aux oisifs par sa force-travail. L'inégalité 
monstrueuse qui règne dans la société humaine est donc l'œuvre 
de l'homme, et tout ce qui est le fait de l'homme peut être 
changé et perfectionné. 

« En outre, considérant qu'aucun parti appartenant aux classes 
dominantes, ne représente les intérêts du peuple des travailleurs ; 

« Considérant que la minorité concentre de plus en plus entre 
ses mains inactives la terre et toutes les sources de production, et 
qu'il résulte pour la majorité l'impossibilité absolue de s'affran- 
chir de la domination économique et politique qui l'opprime... » 

Les Considérants du parti ouvrier espagnol enveloppent la 
même idée dans une forme plus vive : 

(( Considérant que la société actuelle est fondée uniquement 
sur l'antagonisme des classes ; 

« Considérant que cet antagonisme a atteint de nos jours son 
plus haut degré de développement, comme on le voit de plus en 
plus par le nombre chaque jour plus réduit de ceux qui possèdent 
une immense fortune, et le nombre chaque jour plus grand de 
ceux qui ne possèdent absolument rien ; 

« Considérant que l'exploitation de ceux-ci par ceux-là n'est 
due qu'à la possession par les premiers de la terre, des machines 
et des autres instruments de travail ; 

« Considérant que cette possession est garantie par le pouvoir 
politique, qui est aujourd'hui entre les mains des exploiteurs, 
c'est-à-dire de la bourgeoisie ; 

« D'un autre côté : 

« Considérant que la nécessité, la raison et la justice exigent 
que l'antagonisme entre les deux classes disparaisse par la des- 
truction d'un état social qui maintient dans la plus affreuse 
misère ceux-là mêmes dont toute la vie est consumée à produire 
la richesse, tandis que ceux qui ne contribuent en rien ou pres- 
que en rien à la production de cette richesse sont les seuls à en 
jouir ; 

(( Considérant que ce but ne peut être atteint que par l'aboli- 



LE SOCIALISME INTEGRAL I9I 

tion des classes et, partant des privilèges et des injustices qui 
régnent aujourd'hui et lorsqu'on aura créé à sa place des collecti- 
vités ouvrières, reliées entre elles par la solidarité des intérêts ; 
« Considérant que le puissant levier qui doit leur servir pour 
remuer et renverser les obstacles qui s'opposeront à cette trans- 
formation de la propriété et le pouvoir politique dont la bour- 
geoisie se sert pour empêcher les revendications de nos 
droits... » 

Remarquables par leur précision scientifique, qui n'en fait que 
mieux ressortir la parfaite orthodoxie marxiste, sont les consi- 
dérants du parti ouvrier socialiste portugais dont voici le texte : 

« Considérant : 

« Que le développement de la production moderne, provenant 
de l'application des découvertes scientifiques dans les diverses 
branches de l'industrie, tend à socialiser le travail, annihile l'effort 
individuel sous l'effort collectif; 

« Que, en vertu des nécessités de la grande production, la 
plus grande division du travail entre autres, tend également à 
tiansformer la capacité technique des travailleurs, cela au grand 
préjudice de ces derniers ; 

« Que la socialisation de la production sous le régime actuel 
de propriété concentre toute la fortune sociale entre les mains de 
la classe capitaliste et livre les travailleurs à une exploitation 
morale et physique de plus en plus intense ; 

« Que, par suite de ces conditions économiques de la société 
actuelle, la classe ouvrière ne pourra s'affranchir de la domination 
du capital qu'en s'emparant, pour les restituer à la collectivité, 
de la matière et des instruments de travail. 

« Considérant aussi : 

« Que l'émancipation économique de la classe ouvrière étant 
inséparable de son émancipation politique, les mouvements de 
cette classe doivent avoir pour but dans le moment actuel : 

i° Obtenir par tous les moyens en son pouvoir, la plus grande 
somme possible de propriété collective, comme contre-poids à 
l'accumulation capitaliste. 

2 Se faire représenter dans toutes les manifestations politiques 



I92 LES PARTIS OUVRIERS 

et sociales, en s'organisant sociétairement dans le but de s'em- 
parer du pouvoir politique, point de départ d'une organisation 
sociale dans laquelle chaque travailleur jouira du produit intégral 
de son travail... » 

Moins dogmatiques, moins précis, les considérants du Tarti 
ouvrier suisse n'en sont pas moins dans la donnée réaliste 
courante. 

« La Fédération des travailleurs en Suisse s'efforcera, d'accord 
avec les ouvriers des autres pays, d'arriver à l'abolition de tous 
les privilèges et à la réalisation d'une existence humaine pour 
tous, à l'établissement d'un état où tous travaillent pour la col- 
lectivité. Ceci étant impossible aussi longtemps qu'une partie des 
hommes seulement dispose de toutes les propriétés, et que 
l'autre partie est complètement privée de toute possession, par 
conséquent maintenue dans l'esclavage par la classe possédante, 
la Fédération des travailleurs en Suisse visera à l'abolition de 
toute propriété individuelle et à la revendication de tous les 
moyens de travail pour tous. 

« Toute propriété, toute jouissance, tout progrès n'étant que 
le produit du travail, personne n'étant autorisé à dérober son 
prochain de ses produits, l'ouvrier doit avoir la valeur de son 
travail . 

« Nul ne pouvant apporter la moindre des choses dans le 
monde, nul n'en pouvant emporter rien, tous sont égaux dès 
leur naissance. La communauté doit procurer à chacun les 
moyens d'arriver au plus haut degré d'instruction possible. Cha- 
cun doit travailler de toutes ses forces pour la généraliser et, 
après sa mort, tous ses produits seront la propriété de tous. » 

Les Considérants du parti ouvrier socialiste belge sont égale- 
ment ce qu'il y a de plus orthodoxe ; il y a similitude jusque 
dans la terminologie : 

« Le travail est la source principale de toute richesse et de 
toute culture intellectuelle et matérielle du peuple, et vu que le 
travail d'une utilité générale n'est possible que par la société 
(ce mot pris dans le sens de la collectivité de ^ous les individus 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 93 

d'un Etat ou d'une nation), le produit du travail tout entier 
appartient à la société, c'est-à-dire à tous ses membres, sous la 
condition qu'à chacun incombe le devoir du travail ; de même 
que chacun a droit à ce dont il a raisonnablement besoin. 

« Dans la société actuelle, tout le pouvoir est conféré au mono- 
pole des capitaux ; les plus beaux fruits du travail reviennent 
au riche, qui cependant n'est pas producteur. La dépendance de 
la classe ouvrière, qui en résulte, est cause de toutes les formes 
de misère et de servitude. 

« L'affranchissement du travail exige la conversion des ins- 
truments de travail conformément à l'utilité générale, ainsi que 
la distribution équitable des produits du travail. 

« L'affranchissement du travail doit être l'œuvre de la classe 
ouvrière elle-même, attendu que les autres classes ne sauraient 
concourir sérieusement à ce progrès... » 

Même argumentation, mêmes tendances et souvent même ter- 
minologie dans les considérants du parti ouvrier socialiste danois, 
du parti ouvrier socialiste hollandais et du Socialistic Labor Party, 
de l'Amérique du Nord. 

Seuls les Considérants du parti ouvrier socialiste italien présen- 
tent une différence de forme. On y parle beaucoup (et avec rai- 
son) de forces morales ; mais, pratiquement, le parti ouvrier 
représenté au Parlement par Andréa Costa, et qui a pour prin- 
cipaux théoriciens Gnocchi-Viani et F. Turati, est un de ceux 
qui se tiennent le plus intraitablement sur le terrain réaliste de 
la lutte des classes. 

La France ouvrière, en ressouvenir de l'ancien idéalisme, va- 
t-elle faire exception? Nullement, comme on peut s'en convain- 
cre à la lecture des considérants du programme de 1880, dit 
programme minimum ( 1 ) : 

(1) La fraction possibiliste du parti ouvrier français ne se recommande plus du pro- 
gramme minimum, mais les principes sont les mêmes. La politique de la lutte des 
classes ne fléchit que lorsque la République est remise en question. Voici — celte expli- 
cation donnée — le programme minimum qui est de la plus vraie orthodoxie marxiste : 

«. Cons : dérant que l'émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres 
humains, sans distinction de sexe ni de race ; 

« Que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession 
des moyens de production ; 

« Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur 

13 



194 LE S PARTIS OUVRIERS 

La démonstration est complète , toutes les forces socialistes- 
ouvrières, qui se sont données comme but la réalisation d'une 
société collectiviste, s'inspirent du réalisme marxiste et partent 
du fait de la lutte des classes (i). 



VI. Le socialisme russe et le socialisme anarchiste 



Lorsqu'au lendemain de la Commune de Paris le socialisme 
russe, qui tenait de Herzen sa profonde critique philosophi- 
que (2), et de Tchernichewsky une remarquable théorie économi- 



appartenir : 1° la forme individuelle, qui n'a jamais existé à l'état de fait général et 
qui est éliminée de plus en plus par le progrés industriel ; 2° la forme collective, dont 
les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la 
société capitaliste ; 

« Considérant que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révo- 
lutionnaire de la classe productive — ou prolétariat — organisée en parti politique 
distinct ; qu'une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont 
dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de 
duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation ; 

« Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts, dans l'ordre 
économique, le retour à la collectivité de tous les moyens de production...» 

(1) On remarquera que l'Angleterre manque à cette liste, mais ce n'est qu'un retard ; 
le jour est prochain où les Traders Unions accepteront le programme général, qui déjà 
réunit de fortes minorités dans leurs congrès. En attendant, la Démocratie Fédération, 
de Hyndmann, et la Ligue Socialiste, de William Morris, le Fabian Society, de Bernard 
Shaw, qui font, dans les milieux ouvriers, des progrès rapides, ont arboré franchement 
le drapeau du nouveau socialisme, un peu idéalisé toutefois avec le Fabian Society. 

(2) Herzen, le grand réveilleur, le fondateur du premier journal russe libre, fut sans 
conteste le premier introducteur du socialisme en Russie, dont on ne trouve trace 
avant lui, et traces combien fugitives ! que dans quelques poésies de Tchewtchenko. 
L'admirable Kolokol (la Cloche), publiée avec Ogaref, la superbe et magistrale critique 
philosophique, politique et sociale, contenue dans De l'Autre Rive, éduquèrent et pré- 
parèrent la génération de 1 855-1 869, celle de Tchernichewsky. Critique d'une incom- 
parable éloquence, Herzen fut en outre un théoricien socialiste sagace. Quelques mois 
avant sa mort, à Paris, en 1869, il écrivait : 

« A présent, la question économico-sociale se pose autrement qu'il y a vingt ans. 
Elle a dépassé son adolescence religieuse, idéale, ainsi que l'âge des tentatives risquées 
et des expériences en petit ; la période même des plaintes, des protestations touche à 



LE SOCIALISME INTEGRAL I95 

que (1), s'affirma en une efflorescence aussi brillante que sou- 
daine; ce n'est pas de la lutte des classes qu'il s'inspira, mais d'un 
enthousiasme humanitaire qui rappelle, en la dépassant, sinon en 
éclat du moins en énergie, la belle époque saint-simonienne, par 
son appel à toutes les forces affectives et morales de l'âme hu- 
maine. Le socialisme russe se défît même alors du vague pessi- 
misme de Herzen et de ce que le matérialisme philosophique et 
le criticisme économique de Tchernichewsky avait de trop 
étroitement réaliste. 

Les héros et les martyrs de l'admirable épopée socialiste dite 
des Propagandistes inspireront quelque jour les historiens dési- 
reux de montrer jusqu'où peut aller quelquefois la nature hu- 
maine dans l'abnégation, le dévouement et l'altruisme. 

Avec Dolgoutschine, Alexieuff, Sophia Bardine (2) et leurs amis, 
ils furent des milliers et des milliers de jeunes gens qui, au cri 
enthousiaste de : ^Allons dans le peuple, éclairons le peuple ! s'en 



sa fin. Il y a en ceci un symptôme grave que la question sociale arrive à la majorité ; 
elle s'en approche à vue d'oeil, mais elle ne l'a pas encore atteinte, non pas seulement 
à cause des obstacles matériels, non pas seulement à cause de la résistance, mais en 
vertu de causes ultérieures. La minorité qui guide en avant n'est pas encore arrivée à 
des voies claires, à des voies pratiques, à des formules complètes de l'état économique 
de l'avenir. La majorité qui souffre le plus de l'état actuel tend à en sortir par une 
partie des ouvriers des villes, mais elle est retenue par l'esprit routinier du plus grand 
nombre. Le savoir et l'entendement ne peuvent être donnés ni par un coup d'Etat ni 
par un coup de tête.» 

On n'aurait pu ni mieux observer, ni mieux juger. 

(1) En même temps que critique social hors pair, Tchernichewsky fut un théoricien 
remarquable. Son socialisme est un communisme fédératif et libertaire, un composé de 
l'athéisme critique du XVIII me siècle, de l'humanisme de Feuerbach, du communisme 
associationniste d'Owen, de l'essor passionnel et de l'harmonisme sériaire de Fourier. 

De ces éléments, mis en contact et combinés par la science économique, par la péné- 
tration critique de Tchernichewsky, résulta une doctrine nouvelle, assez attrayante pour 
devenir l'évangile de toute une génération et assez scientifique pour rester, dans ses 
lignes générales, en harmonie avec le socialisme moderne. Tchernichewsky fut à la fois 
le Marx et le Lassàlle de son pays. Et il fut enlevé à 55 ans, pour être jeté dans les 
bagnes sibériens ! Que ne serait pas devenu un tel homme, s'il n'avait pas vécu sous 
la tyrannie odieuse des RomanofF ? 

(2) Sophia Bardin, ayant réussi à s'évader de Sibérie, vint en Europe et se fixa à 
Genève. Comme elle ne pouvait plus travailler à la cause humanitaire, elle jugea que la 
vie inutile ne valait pas la peine d'être vécue, et elle se tua de désespoir de ne plus 
pouvoir vivre pour autrui. Ce suicide éclaire l'état mental de cette admirable génération 
de 1872-76. On ne peut l'approuver cependant ; dans toutes les conditions de la vie, 
les tâches altruistes ne manquent jamais. 



I96 SOCIALISMES RUSSE ET ANARCHISTE 

allèrent, en effet, dans toutes les directions pour évangéliser les 
masses et appeler toutes les âmes à la grande œuvre de la 
rédemption de la patrie et du genre humain. 

Les nouveaux apôtres quittaient l'oisiveté, le luxe, les plaisirs 
et s'en allaient vivre de la dure vie du paysan et de l'ouvrier, 
acceptant toutes les humiliations, toutes les souffrances pour tra- 
vailler au noble but de la régénération morale et sociale. 

Il parut qu'on assistait à l'éclosion d'une religion nouvelle, la 
meilleure et la plus humaine qui jamais eut existé. «A l'appel des 
initiateurs, les âmes se lèvent dans la honte et la douleur de leur 
vie passée. On abandonne sa maison, ses richesses, ses hon- 
neurs, sa famille, on se jette- dans le mouvement avec une joie 
et un enthousiasme, une confiance comme on n'en éprouve 
qu'une fois dans la vie, comme on n'en trouve plus quand on 
l'a perdue. Déjà ce n'est plus un mouvement politique; cela a 
plutôt le caractère contagieux et absorbant d'une révolution reli- 
gieuse. Car on ne se propose pas seulement d'atteindre une fin 
pratique, on a un sentiment profond et intime du devoir, une 
aspiration individuelle vers la perfection morale (1). » 

Le gouvernement sévit et sévit férocement, les nobles ensei- 
gneurs et les touchantes enseigneuses de bonté, de science et de 
justice furent brutalement enlevés à l'apostolat qu'avec tant de 
douceur et de courage, ils poursuivaient dans la souffrance et le 
plus souvent, sous l'outrage. 

Traités comme les pires criminels, ils furent, par centaines 
et par milliers, traînés, chargés de fer, dans cette Sibérie d'où 
l'on ne revient presque jamais, et là, soumis à toutes les tor- 
tures. 

Des énergiques dirent que ces martyrs de la révolution sociale 
ne devaient pas tomber sans vengeance, et la réaction gouverne- 
mentale suscita dans toute la Russie militante une incompré- 
hensible explosion d'indignation. On se souvint alors des objur- 



(1) Stepniak : La Russie souterraine. L'admirable mouvement serbe, si proche du 
triomphe, et qui a produit, à côté des Marcowitch, tant d'apôtres éloquents, tant de 
militants et de martyrs héroïques, participe de la même idée sociale, puisée, partie 
dans la tradition révolutionnaire française, partie aux sources russes, à Pétersbourg 
même. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 97 

gâtions destructionnistes de Bakounine et le nihilisme terroriste 
succéda au propagandisme humanitaire. 

Une épopée nouvelle, sombre et tragique celle-là, déroula ses 
péripéties sanglantes sur toute la surface de l'immense empire. 
A la réaction aveugle, implacable, éternelle, les révolutionnaires, 
« las d'être exterminés », dit Barbe Gendre, répondirent par le 
poignard des conjurés et par les bombes explosibles. Si donc 
des dizaines de milliers de socialistes et de révolutionnaires 
expièrent dans les bagnes sibériens ou dans les supplices leur 
amour de la liberté et de la justice, des généraux, des gouver- 
neurs furent frappés ; et, fait inoui dans les annales moscovites, 
un tzar tomba foudroyé par la dynamite au service des révolu- 
tionnaires (i). 

Certes, les résultats n'ont pas répondu à l'énergie dépensée. 
On peut se demander si le meurtre d'Alexandre II n'a pas été 
funeste à la cause du progrès en Russie, à ce degré la violence est 
stérile, et le territorisme semble vaincu ; mais, quoi qu'on fasse, 
le peuple russe est réveillé. Le socialisme libérateur aura son 
jour aussi dans la sombre monarchie des Romanoff. 

Ce qu'a perdu le terrorisme russe, le socialisme économico- 
historique de Marx le gagne. Un. savant théoricien, Pierre 
Lawroff, s'est, avec le socialiste Pléklanoff et les meneurs de 
V Union des démocrates socialistes russes, fait le propagateur parmi 
ses compatriotes du socialisme des Partis ouvriers occidentaux. 
Déjà la regrettée Barbe Gendre était entrée dans cette voie qu'a 
suivie à son tour Véra Zassoulitch. Il est douteux néanmoins que 
cette importation de l'Occident puisse jamais créer dans le 
socialisme russe, qui est politique, traditionnel et révolutionnaire 
avant tout, un courant dominant. Outre la tradition différente, 
il y a aussi la différence des évolutions politiques et économi- 
ques (2). 



(1) Il faut lire, dans les Etudes sociales, philosophiques et morales de Barbe Gendre 
(M m * Nikitine), le pathétique récit de ce conflit héroïque dans lequel, héros parmi 
les héros, se distinguèrent particulièrement Valèrien Ossinski, Sophie Perowshaia, 
Jessa Helfmann, Kibaltchich, Geliaboff, Chiriaieff, Rissakoff, qui ont tous laisse dans 
la lutte implacable la vie dont ils avaient, d'un cœur joyeux, fait le sacrifice pour le 
triomphe de la liberté politique et de la justice sociale. 

(2) Pierre Lawroff est ne le 14 juin 1823 ; il fit ses études à l'école d'artillerie de 
Petersbourg, où il professa les mathématiques, ainsi qu'à l'Académie d'artillerie, de 



198 S0CIALI5MES russe et ANARCHISTE 

Du reste le socialisme russe a déjà jeté sa note stridente dans 
le concert du socialisme occidental. 

Le parti anarchiste contemporain est, en effet, le fils légitime 
de la propagande bakouniste. 

Non pas cependant que l'anarchisme manque d'ancêtres 
occidentaux. Il peut notamment compter, dans sa patristique, le 
profond et énigmatique Rabelais, concevant, dans son Abbaye de 
Tbèlème, un groupement social dans lequel hommes et femmes, 
égaux et libres, seraient assez éclairés et moraux pour vivre heu- 
reusement et fraternellement, sans lois ni règles imposées d'au- 
cune sorte. 

Plus large encore (car il ne s'agit dans Rabelais que d'un 
anarchisme aristocratique) est la pensée anarchiste de cet étonnant 
Dom Deschamps, qui fut, au XVIII e siècle, le précurseur général 
et méconnu de l'hégélianisme et du transformisme, et qui trouva 
au bout de ses recherches la conception d'une humanité majeure 
délivrée de la spoliation propriétaire et de l'oppression familiale, 
ayant réalisé le communisme et vivant splendidement bonne et 



1844 à 1866. Mais les sciences mathématiques n'absorbèrent pas toute son activité 
intellectuelle, il prit part au mouvement philosophique et littéraire qui marqua le com- 
mencement du règne d'Alexandre II ; ses premiers travaux furent consacrés à Hegel et 
a l'hégélianisme, à la morale individuelle et à la philosophie contemporaine. 

Ses connaissances scientifiques variées et profondes le firent nommer directeur de 
la Grande Encyclopédie dont huit volumes seulement furent publies, car la presse clé- 
ricale, excitée par plusieurs évèques, la dénonça au gouvernement. Mais ces dénoncia- 
tions n'empêchèrent pas Lawroff de faire en 1864, un cours public sur Y Histoire des 
sciences mathématiques et physiques qui fut publié dans la T^evue officielle de l'artillerie 
et de la marine. 

Lawroff, en 1866, occupait une haute position sociale ; il était colonel, professeur 
d'une des plus savantes écoles de Russie, membre du Conseil municipal et de l'Assem- 
blée provinciale de Petersbourg, quand il fut emprisonné pendant neuf mois et interné 
dans une des provinces les plus dcsolces du Nord : il était en même temps défendu 
de mentionner son nom dans la presse. Mais ces persécutions le trouvèrent inébran- 
lable ; il continua à écrire sous différents pseudonymes, jusqu'à ce que des jeunes 
gens qui avaient suivi ses cours eurent préparé son évasion. Depuis 1870, Lawroff a 
vécu en Europe. Depuis 1879, il habite Paris, toujours travaillant, toujours instruisant 
la jeunesse qui se groupe autour de lui comme autour du patriarche du socialisme 
russe. Il a écrit en exil d'importants ouvrages sur Y Histoire de la {Morale, sur l'Evolu- 
tion des Religions, sur Auguste Comte, Herbert Spencer, etc., et un Essai sur l'histoire 
de la pensée, dont la publication a cte arrêtée par le gouvernement russe, qui n'a 
jamais cessé de persécuter le savant révolutionnaire, qui a pu emprisonner mais non 
réduire l'indéfectible révolutionnaire russe. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1 99 

complètement heureuse, sans états politiques et sans lois, par 
la simple force des mœurs éclairées, adoucies, socialisées (i). 

Plus près de nous, Dejacque, un prolétaire de talent (2), et 
Cœurderoy, un négateur paradoxal et éloquent qui maria dans 
sa Révolution par les Cosaques le saisissant pessimisme de Her- 
zen, à la pandestruction de Bakounine. C'était en 1854 ; ni 
Cœurderoy, ni Dejacque n'eurent d'écho dans le parti révolution- 
naire. Vers la même époque le patriote révolutionnaire italien 
Pisacane, le héros martyr de Sapri, écrivait ses étonnants Saggi 
politici e sociali, dans lesquels il concluait, pour le lendemain 
de la Révolution, à une organisation communisme fédérative et 
semi-anarchiste. 

Les Saggi ne furent publiés qu'en 1860 ; ils furent étouffés par 
les hostilités des partis et n'eurent aucune action sur la mentalité 
italienne. 

Cependant le temps approchait où l'idée anarchiste allait se 
préciser assez pour inspirer un grand parti et jeter sa tempête 
dans le grandissant tourbillon du socialisme international. 

Bakounine, récemment évadé de Sibérie, avait commencé sa 
propagande en Italie, en Espagne, en Suisse, en France, et il 
venait de fonder Y Alliance socialiste universelle. 

Eloquent, sympathique, actif, suprêmement organisateur, 
pénétrant connaisseur et habile manieur d'hommes, Bakounine 
réussit à mettre en échec l'hégémonie récente de Marx, à impo- 
ser son pessimisme négateur et son « diable au corps révolution- 
naire » à une nombreuse armée de militants, prise surtout dans 
la jeunesse des pays celto-latins. 

Il enseigna que l'action socialiste ne pouvait être que révolu- 
tionnaire ; qu'il fallait agir, non ratiociner ; démolir, non tenter de 
réformer, car ce qui s'impose tout d'abord, disait-il, c'est la 
pandestruction. 

« Il faudra détruire toutes les institutions actuelles, Etat, 



(1) Voir Antécédents de l'hégélianisme dans la philosophie française ; Dom Deschamps 
et son école, par E. Beaussire. Voir aussi : Histoire du Socialisme, t. I, et Revue 
Socialiste du 15 août 1888. 

(2) Principal rédacteur du Libertaire et auteur de Y Humanisphhre , productions parfois 
incorrectes, mais pleines de souffle et de chaude et généreuse inspiration. 



20Ô SOCIALISMBS RUSSE ET ANARCHISTE 

Eglise, Forum juridique, Banque, Université, Armée et Police, 
qui ne sont que les forteresses du privilège contre le prolétariat. 

« Un moyen particulièrement efficace est de brûler tous les 
papiers, pour supprimer la famille et la propriété jusque dans 
l'élément juridique de leur existence. 

« L'œuvre est colossale, elle sera pourtant accomplie ; la 
misère croissante grossit toujours l'armée des mécontents qu'il 
s'agit de transformer en révolutionnaires instinctifs, chose d'au- 
tant plus facile que la Révolution elle-même, ajoutait erronément 
le puissant agitateur mise, n'est que le développement des ins- 
tincts populaires. » 

Voilà le programme que, sans prétendre le justifier, nous 
avons tenu à reproduire fidèlement. 

Les anarchistes contemporains le suivent à la lettre, en met- 
tant au-dessus de tout la propagande par le fait, en se refusant 
à toute activité légale (comme par exemple l'exercice du droit 
électoral), et en poussant, en toute occasion, à l'action immé- 
diate, soit individuelle, soit collective. 

Le but flottant dans les lointains troubles du rêve, c'est le 
communisme libertaire, l'idéal caressé par beaucoup de grands 
et bons esprits d'un état harmonique où les mœurs remplace- 
ront les lois dans le communisme parfait (la propriété et la famille 
étant abolies) et dans la solidarité universelle. 

Cet idéal des Kropotkine, des Elisée Reclus, des Cipriani, des 
Louise Michel, des Johann Most, des Spies, n'a rien de déraison- 
nable. Guillaume de Humboldt insiste sur la nécessité absolue 
« du développement humain dans sa plus riche diversité » . Il 
n'est pas jusqu'au sociologue réactionnaire Herbert Spencer qui 
n'exprime lui-même l'espoir qu'un jour florira une humanité 
moralement parfaite, jouissant dans la pleine liberté de l'harmonie 
mentale et ayant une organisation sociale adéquate, c'est-à-dire 
infiniment supérieure à la nôtre. Dans cet Eldorado, chacun 
accomplira ses devoirs sociaux avec une joie intime et comme 
instinctivement. Un bonheur général ineffable en résultera (i). 

Ce sont là des autorités recommandables. 



(i) Herbert Spencer : La Morale cvolutionniste . 



LE SOCIALISME INTEGRAL 201 

Seulement l'erreur des anarchistes est de prétendre que par la 
seule impulsion d'une révolution violente nous jouirons hic et 
nunc de cette civilisation aux splendeurs morales et sociales 
inespérées. 

Sur ce point, la propagande anarchiste ne prévaudra pas 
contre le socialisme des ^Partis ouvriers, soutenant, avec raison, 
qu'après la révolution (si toutefois l'inévitable transformation 
sociale doit sortir d'une révolution violente), il faudra passer par 
une assez longue période éducative de justice économique et de 
collectivisme progressif. 

« Du soleil et des mondes je ne sais que dire • je ne vois que 
la misère des hommes... Si je suis l'Esprit qui toujours vit, c'est 
avec raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à s'en aller en 
ruines et ce serait bien mieux s'il n'existait rien. » 

Ces paroles d'un sens si profond, que Gœthe met dans la bou- 
che de Méphistophélès, traduisent fidèlement l'état d'esprit des 
anarchistes et l'expliquent. 

Démontrer le mal fondé des théories anarchistes est chose 
facile. Il n'en est pas moins vrai que tant que dans une société où 
l'on parle de justice sociale, vous aurez des iniquités et des souf- 
frances comme celles qui déshonorent notre prétendue civilisa- 
tion, vous aurez cette protestation furieuse, dont seul le socialisme 
aura raison, en mettant fin aux misères et aux iniquités pré- 
sentes. 



Vil. Les intégralistes 



L'hétérodoxie des socialistes que, faute d'un mot mieux appro- 
prié, nous appellerons « intégralistes », n'a pas ce caractère de 
négation radicale. 

La plupart de ces non-conformistes acceptent les données 
générales du socialisme réaliste. Le fait de la lutte des classes 
dominant l'histoire leur paraît incontestable ; ils se gardent aussi 
de nier l'influence de la technique sur l'organisation du travail. 



202 LES INTEGRALISTES; 

Ils reconnaissent également que la socialisation des forces 
productives ne pourra être effectuée qu'en suivant la piste de la 
monopolisation : les institutions de crédit, les mines, les che- 
mins de fer, les canaux, la traction urbaine, les services d'intérêt 
communal, le gros commerce et la grande industrie; mais ils se 
refusent à renfermer toute la vie sociale dans la coquille du pro- 
cessus économique, et pour eux il n'est pas exact que la société 
politique ne soit que le reflet de la société économique ; les phé- 
nomènes religieux, politiques, économiques agissent les uns sur 
les autres et s'entrecroisent, pour déterminer le mouvement des 
nations (i), la prédominance restant acquise aux phénomènes 

(i) Il suffirait d'un rapide coup d'oeil sur l'histoire, pour se convaincre que les grandes 
guerres qui ont révolutionné l'Orient et l'Occident et influé si considérablement sur 
son développement, n'eurent pas toujours, fait important, des causes économiques. 

-Pour nous en tenir à un exemple unique, la conquête musulmane n'eut-elle pas des 
origines purement religieuses ? Pourtant, quelle guerre eut plus d'influence sur les 
destinées de l'humanité ? Des montagnes d'Altaï aux rivages de l'Océan Atlantique, du 
centre de l'Asie aux confins de l'Afrique occidentale, tout tomba sous le terrible cime- 
terre, tout fut livré à une subversion totale. Pour des causes religieuses, les deux tiers 
du monde connu changèrent brusquement d'état, de lois et de mœurs. Nous pourrions 
aussi faire ressortir l'influence, sur le développement politique et économique, des 
croisades, également d'inspiration exclusivement religieuse. 

Mais l'espace nous presse et nous nous contenterons de rappeler quelques faits poli- 
tiques et religieux, d'ordre secondaire, qui ont considérablement pesé sur le dévelop- 
pement économique de l'Europe moderne. 

La ruine matérielle et le déclin de l'Espagne sont dûs initialement à l'expulsion des 
Maures, fait religieux et politique ; l'annexion passagère du Portugal à l'Espagne par 
Philippe II, événement exclusivement politique, fait perdre à la noble nation lusitanienne 
la plus grande part de ses colonies, au profit de l'Angleterre et de la Hollande, dont 
commence ainsi la puissance coloniale. 

La révocation de l'Edit de Nantes (1683) fut, sans conteste, un fait religieux ; elle eut 
pour effet de tuer la naissante industrie française, de fortifier la Hollande et l'Angle- 
terre et de commencer la grandeur de la Prusse. C'est la participation de la France 
à la guerre de Sept Ans, une participation due à des influences purement dynastiques, 
c'est-à-dire politiques, qui fit perdre à la France son magnifique empire colonial. 

Un autre fait purement politique, l'annexion passagère de la Hollande à la France, 
fit perdre à la première ses plus belles colonies. De cette série de faits politiques ou 
religieux est issu en quelque sorte l'immense empire colonial de l'Angleterre. 

Souvent la politique commande l'économie : les proscriptions politiques des Médicis 
aboutissent à la création de la fabrique lyonnaise, par les républicains florentins exilés. 
De même, les exilés bernois de 1793 fondent l'industrie horlogére de Besançon, et les 
exilés lyonnais de 1834 instaurent, à Zurich, l'industrie de la soie, etc., etc. 

Enfin, les périls que fait courir à l'Europe actuelle la perpétuelle menace d'une guerre 
effroyable ne, proviennent pas de causes économiques, mais de certains antagonismes de 
race et d'un chauvinisme anormalement surexcite par des intérêts dynastiques et par 
d'incompressibles aspirations nationalistes. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 20) 

économiques qui furent, au début des civilisations, les uniques 
propulseurs, mais dont l'importance est décroissante. Ce fait n'a 
pas échappé à Buckle, l'auteur pourtant si matérialiste de l'His- 
toire de la civilisation en ^Angleterre, lorsqu'il a noté l'influence 
croissante des lois mentales comme un signe caractéristique de 
la marche de la civilisation. 

Fouillée a ouvert de ce chef une voie féconde aux sociologues 
avec sa théorie des idées-forces, qui peuvent pourtant avoir pris 
naissance dans un cerveau rebelle aux courants de son époque, 
c'est-à-dire avoir une origine toute subjective (i). S'il en est 
ainsi des idées ou théories abstraites, à plus forte raison il en est 
de même des sentiments proprement dits qui sont autrement 
profonds, autrement contagieux, autrement agissants que les 
idées pures. 

Tenant compte de ces forces impondérables et désireux de 
s'emparer des meilleures, les novateurs ne doivent pas se con- 
tenter de faire appel aux intérêts de classe du prolétariat, ils doi- 
vent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales 
résidant en l'âme humaine. Admettant avec Berthelot (2) que 
« les forces morales sont le principal ressort qui maintient les 
hommes et les nations» ; avecProudhon, que « pour changer la 
constitution d'un peuple il faut agira la fois sur l'ensemble et sur 
chaque partie du corps politique » (3), et avec Hector Denis, 
qu' « il y a corrélation entre l'évolution économique et l'évolution 
morale », ils considèrent qu'ils doivent participer, en consé- 
quence, à tous les combats pour l'amélioration des conditions et 
des rapports sociaux : réforme familiale, réforme éducative, 
revendications politiques et civiles, émancipation des femmes, 
élaboration philosophique, adoucissement des mœurs, etc. ; car 
pour eux la question contemporaine n'est pas seulement sociale, 
elle est aussi morale. 



(1) « Toute volonté forte tend à créer une volonté de même direction chez les autres 
individus ; toute adaptation de la conscience a un phénomène supposé, par exemple à 
un événement futur ou un idéal lointain, tend à se propager dans les autres consciences, 
et les conditions sociales favorables à l'apparition du phénomène tendent ainsi d'elles- 
mêmes à se réunir, par le seul fait qu'une seule conscience les a perçues en elle-même 
comme réunies. » (Guyau : De l'hérédité et de l'éducation.) 
. (2) Berthelot : La Philosophie de la Science. 

(3) Proudhon : De la cabacité politique des classes ouvrières. 



204 LES INTEGRALISTËS 

Emerson a dit en son langage mystique, quelquefois d'un sens 
si profond : « Lorsque la science sera enseignée par l'amour, lors- 
que ses pouvoirs seront réglés et dirigés par l'amour, alors toutes 
nos œuvres aujourd'hui si pauvres apparaîtront comme les sup- 
pléments et les continuations de la création matérielle ». 

Mettons cette pensée au point et nous verrons qu'il faut viser 
à l'amélioration de l'homme, en même temps qu'à la transfor- 
mation des institutions, 

« Vu de haut, le développement de l'Humanité a pour point 
de départ la brutalité égbïstique s'épanouissant dans la loi zoolo- 
gique de la lutte pour la vie. Les alternatives de victoire et de 
défaite, dans les conflits des forces individuelles, amènent le 
moi d'abord exclusif à la conception du non moi, du moi d'autrui, 
l'égalisation des forces conduit aux transactions et à une forme 
supérieure : Y association pour la lutte, que la nature elle-même 
enseigne d'ailleurs, en faisant souvent une condition de la con- 
servation des espèces, non seulement animales, mais encore 
végétales. Dans cet état, il arrive que la sociabilité sympathique 
se manifeste, que l'altruisme fait son entrée dans le groupe 
organisé. 

« C'est le premier stade. 

« Plus tard, les différents groupes, en restant ennemis ou 
étrangers, arrivent à l'estime mutuelle ; alors les premiers ger- 
mes de la solidarité humaine ont pris racine : il ne s'agit que de 
les cultiver. 

« C'est le deuxième stade. 

(( Plus tard encore et avant que le deuxième stade soit arrivé 
à sa complète réalisation, une conception supérieure de la vie 
pénètre les cerveaux les plus progressifs, et leur fait voir en 
espérance l'Humanité véritablement adulte, répartissant d'une 
main équitable les devoirs et les droits, le travail et le bien-être 
entre tous ses enfants — compte tenu de leurs forces et de 
leurs besoins — et, digne souveraine du globe, versant sur toute 
vie le dictame de bonté et de justice; diminuant la souffrance 
universelle, épurant le bonheur, créant la solidarité et enseignant, 
selon la profonde parole de Tolstoï, que l'homme n'a qu'une 
mission sur sa planète : Y amour et les bonnes œuvres ; que la vie, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 20^ 

c'est l'amour dans la vie commune, qu'elle n'est véritablement 
digne, cette vie humaine, que lorsqu'elle ajoute quelque chose 
au bien accumulé par les générations passées. 

« C'est le troisième stade, l'ère de l'altruisme ou du socialisme 
réalisé (i). » 

La suite de ce long travail devant être employée à la justifica- 
tion du socialisme ainsi envisagé dans l'intégralité de ses mani- 
festations et de ses buts, nous n'insisterons pas davantage dans 
ce chapitre déjà trop étendu. 

Mais nous ne terminerons pas sans signaler les nouvelles con- 
quêtes du socialisme parmi les meilleurs de l'élite intellectuelle 
contemporaine. 

Aux beaux jours de l'efflorescence idéaliste, les adhésions 
étaient surtout littéraires ; aujourd'hui où l'observation et la 
classification des phénomènes sociaux sont la base de la propa- 
gande socialiste, c'est aussi parmi les studieux que l'idée nouvelle 
fait des recrues précieuses. Ainsi se constitue ce que l'on pour- 
rait appeler le socialisme professoral, riche déjà de noms et 
d'œuvres. Le socialisme dit, dans son magnifique langage, le plus 
célèbre représentant du socialisme professoral, « le socialisme s'est 
« propagé sous des formes diverses d'une façon prodigieuse. 
« Sous sa forme violente, il s'empare de l'esprit de presque 
« tous les ouvriers engagés dans l'industrie : en ce moment 
« même, il envahit la campagne... Sous une forme scientifique, 
« il transforme l'économie politique sous la forme de socialisme 
« d'Etat, il siège dans les cabinets des pasteurs de l'Eglise 
« catholique et plus encore dans ceux des ministres des divers 
« cultes protestants (2). » Sève nouvelle d'une humanité en 
crise de transformation, il vivifie toutes les branches du savoir 
humain, 

En France, il pénètre les sciences anthropologiques avec Ch. 
Letourneau et Abe\ Hovelacque ; la philosophie pure, avec 
Fouillée et le regretté Guyau ; la science politique avec Albert 
Regnard, Emile Acollas, Elie Reclus ; l'économie politique, avec 
Ch. Gide, Cauwès ; l'histoire littéraire, avec Georges Renard ; 
le roman avec Léon Cladel ; la poésie, avec Sully-Prudhomme. 

(1) B. Malon : La Morale sociale. 

(2) Emile de Laveleye : Le Socialisme contemporain, 



206 LEE INTEGRALITES 

Le nom de Schaeffle, ancien ministre, auteur de l'œuvre 
très considérable Tïau und Leben des socialen Korpers, qui fait 
autorité dans la science sociale, suffirait à l'illustration du socia- 
lisme professoral allemand, et nous avons encore à mentionner 
Duhring, l'auteur du livre remarquable Die IVirklichkeilsphiloso- 
phie, si cruellement critiqué par Engels, et néanmoins fort sug- 
gestif. 

D'inspiration différente, mais socialiste aussi, sont Rudolph 
Meyer, disciple de Rodbertus, de Carlo Mario, et auteur du livre 
célèbre Eman^ipationskampf des vierten Standes ; Léopold Jacobi, 
auteur de Ideen der Entwickelung ; Hausen, le savant économiste 
agraire qui conclut comme de Laveleye. 

Ces socialistes professoraux sont suivis de près par l'armée 
des Katheder-so^ialisten (socialistes de la chaire), dont quelques- 
uns comme A. Wagner et Schmoller vont très loin dans la voie 
socialiste. 

En Espagne, ce sont, avec C. de Azcarate, auteur d'Historia 
del derecho de proprietad, d'anciens présidents de la République, 
Salmeron et Py y Margall, qui tiennent la tête du socialisme pro- 
fessoral ; en Portugal, c'est le savant historien Oliveira Martins ; 
c'est Bonança, c'est Théophile Braga, c'est Magallaès Lima ; en 
Suisse, par boutades, Ch. Secrétan, l'auteur de la Philosophie de La 
liberté, l'économiste Léon Walras, qui se rapproche également, 
sur les traces de Hausen, du collectivisme agraire ; en Italie, le 
sociologue Colajanni et les économistes Loria et Martora. 

Le socialisme professoral compte fièrement parmi les siens en 
Belgique ; Emile de Laveleye, le plus célèbre des économistes 
contemporains, l'auteur du livre devenu classique : De la pro- 
priété et de ses formes primitives. Puis viennent Hector Denis, le 
distingué professeur d'économie politique à l'Université de 
Bruxelles ; Guillaume de Greef, le savant auteur de Y Introduction 
à la Sociologie, professeur de sciences sociales à l'Université de 
Bruxelles ; enfin le regretté César De Paepe, l'ancien théoricien 
de V Internationale qui fut dans les dernières années de sa vie 
le maître le plus écouté du collectivisme moderne. 

En Angleterre, la voie fut ouverte par J.-S. Mill, l'économiste 
philosophe ; Russel Wallace, le glorieux émule de Darwin, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 207 

suivit immédiatement en se faisant le champion du collectivisme 
agraire dont Henri Georges a si rapidement popularisé les 
théories en Amérique et en Angleterre. Ne pouvons-nous pas 
compter aussi parmi les conquêtes du socialisme, dans l'élite 
intellectuelle anglaise, William Saunders, Schaw-Lefebvre, 
Symer, Savage, Bernard Shaw et les deux femmes éminentes 
qui ont nom : Annie Besant, la militante aux buts trop chan- 
geants, et Hélène Taylor, la digne belle-fille deJ.-S. Mill? 

En Amérique, ce sont les Caro Wright, les Clark et toute 
une pléiade de professeurs qui humanisent l'économie politique 
en lui donnant des buts partiellement socialistes. 

Le socialisme contemporain, qui va jusqu'à hanter par mo- 
ments les têtes couronnées, pénètre des milieux non moins 
réfractaires aux novations et c'est ainsi que nous voyons naître 
et se développer sous nos yeux le socialisme chrétien, qui révo- 
lutionne l'Amérique avec Mac Glynn, avec les Chevaliers du Tra- 
vail et devient une puissance en Angleterre avec le cardinal Man- 
ning et l'évêque de Bagshawe ; en Allemagne avec le chanoine 
Moufang et le pasteur Stœcker ; en Autriche, avec les Belcredi, 
les Lichtenstein ; en Suisse, avec les Decurtins; en France, avec 
les de Mun, les Lœsevitz, les Latour du Pin Chambly, les Dru- 
mont, tous hommes qui descendent vaillamment dans l'arène et 
ont la prétention, eux, fils du passé, de marcher à l'avenir avec 
les prolétariats révoltés qu'inspire pourtant une idée bien diffé- 
rente de l'idée chrétienne (i). 



(1) Le socialisme américain contemporain, que je ne puis que mentionner ici, est 
subdivisé en quatre éléments principaux : 

1° L'élément américain, qui a sa part d'influence chez les Chevaliers, du Travail et qui 
a produit les puissantes organisations de la Broderhood of engineers (la Fraternité des 
mécaniciens), exclusivement professionnelle, mais presque aussi puissante que les Che- 
valiers du Travail, des Greenbackers, dont le' but est surtout l'abolition des gros mono- 
poles et la réforme financière, et les Grangers, organisation agricole analogue aux 
Chevaliers de Travail. Au même élément appartiennent surtout les Trade's Unionistes et 
les Souverains de l'industrie. 

2" L'élément allemand, qui s'inspire des doctrines de Karl Marx et compose en grande 
majorité le Parti Ouvrier Socialiste (Socialist Labor Party), en tête duquel nous trouvons, 
avec les Allemands Schewitsch et Justus Schwab, Laurence Grounlund, le distingue 
écrivain socialiste américain, l'auteur de The Coopérative Commonwealth (La Republique 
sociale). 

La plupart des groupes anarchistes se recommandent aussi de l'élément allemand; 



208 LES 1NTÉGRAUSTES 

A leur tour, les hommes d'Etat les plus éminents prétendent 
vouloir les réformes possibles. 

Ainsi la pression des événements et les progrès de l'idée 
impulsent le socialisme contemporain ; ils l'armeront bientôt 
de réformes successives, préparatrices de la transformation so- 
ciale devenue inévitable. 

Dans la première partie de ce livre que la présente étude ter- 
mine, nous avons surtout voulu dire aux progressistes : Voyez, 
jamais l'armée de l'avenir ne fut plus nombreuse et jamais, sur 
le fond rouge de son drapeau déployé, ne flamboyèrent plus 
nobles devises. Lisez plutôt : Emancipation de tous les opprimés, 
de tous les exploités ; Rénovation totale par la bonté, l'amour, la 
science, la justice et la solidarité. 

Ainsi armorié, l'étendard fédéral de l'élite humaine porte 
dans ses larges plis, aussi sûrement et pour une meilleure cause 
que le Labarum du Pont Milvius, le signe fulgurant de la victoire 
prochaine. 

Ne vous attardez pas sur la vieille rive, près des saules baby- 
loniens, à regarder couler tristement le fleuve des choses qui 
passent ; le pont est jeté ; ceignez vos reins et venez d'un cœur 
ferme à l'armée des prolétariats socialistes en marche pour la 
conquête d'une civilisation supérieure. Là est le devoir, caria 
est le combat pour l'émancipation des asservis, pour l'améliora- 
tion morale, pour le mieux-être social de tous. 



par Johann Most, qui est plutôt d'ailleurs un révolutionnaire exaspéré qu'un anarchiste. 

3° L'élément irlandais, si brillamment représente par le parti d'Henry Georges et par 
les Chevaliers du Travail. 

4° L'élément français, qui, par la propagande fourieriste de 1838-1843, implanta, 
concurremment avec les disciples de Robert Owen, le socialisme en Amérique et qui 
eut encore quelque action, par les proscrits, après 1851 et 1 87 1 , n'a plus aucune 
influence depuis l'amnistie de 1880. Depuis surtout la mort du regretté Charles Pelletier 
— ancien député, proscrit de 1851, et le sympathique auteur (X Atercratie et d'un essai 
de Dictionnaire socialiste — et depuis le retour en France de Frederick Tufferd, ancien 
rédacteur de Y Union Républicaine et du Socialiste. 

L'orateur du parti français, véritable tribun populaire, le citoyen Drury, ouvrier 
sculpteur, proscrit de 1 87 1 , est resté à New-York ; il est très agissant et très écouté 
du public socialiste révolutionnaire international, qui voit en lui un de ses chefs. Par 
son ami Justus Schwab, Drury fraye volontiers avec les groupes allemands qui sont les 
plus révolutionnaires des États-Unis et (fait à noter) les plus fidèles çommémorateurs 
de la Commune de Paris. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 209 

En développement de cet appel, nous nous sommes efforcés 
de montrer ce qu'est le socialisme, vu dans l'ensemble de ses 
doctrines, de ses actes et de ses aspirations. 

Maintenant il nous reste à rechercher ce queveut le socialisme. 
Ici nous nous adressons surtout aux adversaires en leur disant : 
On vous affirme que le socialisme c'est la spoliation universelle 
et le déchaînement des mauvaises passions. C'est au contraire 
pour mettre fin à l'un et à l'autre qu'il prendra le gouvernement 
du monde. Sans doute il condamne les vieilles formes religieu- 
ses, politiques, propriétaires, familiales; mais en cela il n'est que 
l'exécuteur des arrêts du temps, le seul et impitoyable destruc- 
teur; c'est lui qui, armé de sa faux légendaire, élimine infatiga- 
blement, rejette dans la fosse commune du passé, tout ce qui a 
rempli sa destinée, tout ce qui doit, conformément à la loi uni- 
verselle du perpétuel devenir et des formations successives, 
faire place à des formations nouvelles qui auront, elles aussi, leur 
cycle d'évolution. Il en est ainsi, tout le proclame, des anciennes 
institutions survivantes au milieu qui les nécessita et devenues 
par suite incapables de contenir plus longtemps l'humanité qui 
s'est développée et a grandi. 

En pareille situation, l'œuvre du socialisme est surtout recons- 
tructive. Laissant les vieilles choses à leur destin, il élabore les 
principes fondamentaux de l'ordre nouveau et en prépare la réa- 
lisation. 

De quelle façon il entend cet ordre nouveau, nous allons tâcher 
de l'indiquer sommairement dans les études suivantes, pour que 
l'on puisse comparer de bonne foi et dire, en connaissance de 
cause, de quel côté sont la morale et la justice. 



-■>*<- 



14 



CHAPITRE V 



morale et le socialisme 



I. Classification préliminaire. — La morale jéhovique. — II. La morale chrétienne. — 
III. Une victoire de la philosophie. — IV. La morale philosophique dans l'antiquité. 
V. La morale philosophique dans les temps modernes. — VI. La morale utilitaire. — 
VIL La morale sociale. 



A MES FRERES DE LA L. 



« LE LIEN DES PEUPLES ET LES BIENFAITEURS REUNIS. )) 

B. M. 



S'il est indispensable de s'inspirer d'une idée novatrice pour 
travailler efficacement à une transformation politique et sociale, 
à plus forte raison, l'établissement d'un système politico-social 
nouveau entraîne-t-il un nouveau système de devoirs et de droits, 
ou, pour parler plus exactement, une théorie et une pratique 
morales nouvelles. 

Le socialisme ne saurait échapper à cette nécessité, puisqu'il 
est la grande question humaine de ce temps. On lui a, nonobs- 
tant, tellement reproché de n'être que le débordement des con- 
voitises et la systématisation de l'immoralité qu'avant de déve- 
lopper les principes généraux dont il se recommande, nous nous 
efforcerons de faire ressortir l'exacte « moralité » des anciennes 
théoriques qu'on lui oppose. 



212 MORALE JEHOVIQUE 

Ensuite, nous chercherons avec circonspection et prudence, 
en nous appuyant à chaque pas sur les jalons plantés par les 
maîtres de l'éthique moderne, à délimiter les grandes lignes de 
la morale sociale qui succédera aux morales individualistes, lors- 
que la civilisation bourgeoise aura fait place à une civilisation 
socialiste. 

Nous n'aurons pas de peine, croyons-nous, à démontrer après 
cela que la régénération morale dont philosophes, sociologues et 
moralistes proclament la nécessité ne pourra découler que d'une 
préalable transformation sociale, ayant pour buts premiers l'uni- 
versalisation du savoir, l'organisation solidariste de la société 
humaine et la justice économique. 

L'entreprise est ardue et bien faite pour rappeller cette parole 
d'un illustre homme d'État: «Quel temps je suis venu prendre 
pour entretenir les gens de pareilles questions ! c'est presque 
faire preuve de hardiesse que de concevoir un tel projet ; cha- 
cun est englouti dans le temps présent ; tout le reste paraît chi- 
mérique (i). » Cette crainte serait encore justifiée aujourd'hui ; 
mais P. -L. Courier et Proudhon nous ont enseigné que publier 
sa pensée, lorsqu'il en croit la diffusion utile, est un devoir pour 
l'écrivain militant. J'invoque cette excuse, sinon ce devoir, et me 
borne à arguer de ma bonne intention, en faisant appel à l'indul- 
gence du lecteur sur un sujet qui soulève bien des controverses. 



I. Classification préliminaire. La Morale jéhovique 



Toutes les morales que se sont données les hommes dans le 
cours des civilisations et des siècles (2) obéissent à l'un de ces 
trois mobiles : 



(i) Necker : De l'Importance de l'opinion religieuse. 

(2) Il ne sera question, ici, que des temps historiques. Ceux qui désirent remonter 
aux origines liront avec fruit Y Evolution de la mot aie, du D r Ch. Letourneau. Voir 
aussi le premier chapitre de notre {Morale sociale. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 1\^ 

i ° Crainte de Dieu ou des Dieux ; 

2° Impératif de la conscience, ou acceptation du devoir, sans 
considération utilitaire d'aucune sorte ; 

3° Recherche du bonheur individuel ou collectif. 

Dans la première catégorie se rangent toutes les morales reli- 
gieuses, dans la seconde les morales métaphysiques, dans la troi- 
sième la morale utilitaire et la morale sociale. 

Les mobiles ou motifs moraux sus indiqués sont contradictoires 
entre eux ; c'est là une vérité dénonciation. 

Tout naturellement donc, leurs protagonistes s'entre-réprou- 
vent. 

Les sectateurs des morales religieuses, par exemple, préten- 
dent que toute morale qui ne se rapporte pas à un Dieu et 
n'admet pas de sanction extra-terrestre est une fausse morale. 
A cela est répondu par les moralistes métaphysiciens que toute 
morale basée sur la crainte de châtiments est une morale d'es- 
claves ou de marchands ; les utilitaires et les socialistes ajou- 
tent que toute morale découlant de sanctions exclusivement 
extra-terrestres est antihumaine et antisociale. 

Abstraction faite des exceptions, immanquablement nombreu- 
ses — les phénomènes sociaux, si complexes, étant toujours 
très mêlés d'enchevêtrements contradictoires et de survivance 
atavique — les morales religieuses ont présidé aux débuts de 
toutes les civilisations. 

Les morales métaphysiques ont fait leur apparition lorsque 
l'élite intellectuelle de l'humanité a protesté contre l'asservisse- 
ment religieux des âmes, contre ce que les Épicuriens appelèrent 
si expressivement la terreur des Dieux. 

Enfin, les morales utilitaires et sociales ont été préconisées 
au moment où la pensée humaine, affranchie et ayant démasqué 
les prétendus révélateurs religieux, s'est sentie assez maîtresse 
des forces naturelles pour conclure à la possibilité du bonheur 
sur la terre, seule espérance rationnelle du genre humain. 

Cependant, grâce aux complexités sociales plus haut signalées, 
il se trouve qu'à notre époque, dans le rayon de la civilisation 
européc-américaine dont nous ne franchirons pas les limites, 
les trois grands mobiles moraux sont en présence et se dispu- 



214 MORALE JEHOVIQUE 

tent le gouvernement des consciences. Il convient donc, à plus 
forte raison, d'examiner le bien-fondé des prétentions respecti- 
ves de leurs tenants, restés à l'état de guerre, en face les uns 
des autres. 

Le point de départ de toute morale, nous disent les religion- 
naires judéo-chrétiens, est dans le Dêcalogue, révélation divine 
que n'atteindra jamais la faible et fausse sagesse humaine (i). 

Ainsi, disent-ils, tout esprit libre conviendra pourtant, à la 
lecture de ce document, que la sublimité des commandements ne 
saute pas aux yeux. I) semble même que le plus grand souci de 
Jéhovah ait été d'imposer son culte par la terreur. 

Quand il daigne a la fin s'occuper de ses adorateurs terrorisés, 
il leur prescrit, en le motivant faussement, un sage précepte 
d'hygiène, le repos du septième jour. 

Puis il promulgue quatre commandements négatifs, ne pas 
tuer, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignages , ne pas être 
adultère. 



(l)« Je suis l'Eternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte et de la maison 
de servitude. 

Tu n'auras point d'autres dieux devant rna face. 

Tu ne feras point d'image taillée ni de représentation quelconque des choses qui sont 
en haut dans les cieux, en bas sur la terre, plus bas que la terre dans les eaux. Tu ne 
te prosterneras point devant elles et tu ne les serviras point ; car moi, l'Eternel, ton 
Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punis l'iniquité du père sur les enfants jusqu'à la troi- 
sième et quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'à 
la millième génération à ceux qui m'aiment et qui observent mes commandements. 

Tu ne prendras point le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain ; car l'Eternel ne laissera 
point impuni celui qui prend son nom en vain. 

Souviens-toi du jour de repos pour le sanctifier ; tu travailleras six jours et tu feras 
tout ton ouvrage. 

Mais le septième jour est le jour du repos de l'Eternel, ton Dieu: tu ne feras aucun 
ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni 
l'étranger qui est dans tes portes, car en six jours l'Eternel a fait les cieux et la terre, 
la mer et tout ce qui y est contenu, et s'est reposé le septième jour. C'est pourquoi 
l'Eternel a béni le jour du repos et l'a sanctifié. 

Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent dans les pays que l'Eter- 
nel, ton Dieu, te donne. 

Tu ne te tueras pas. 

Tu ne commettras point d'adultère. 

Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. 

Tu ne convoiteras point la maison du prochain ; tu ne convoiteras point la femme de 
ton prochain, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.» 



LE SOCIALISME INTEGRAL 215 

C'est bon sans doute, mais parfaitement insuffisant. L'homme 
social n'a pas que des devoirs négatifs, il a aussi des devoirs posi- 
tifs. La sagesse jéhovique ne paraît pas s'en douter. Il y a plus : 
le commandement touchant les mœurs a un caractère exclusive- 
ment propriétaire qui en diminue singulièrement la moralité. 

En effet, il n'est pas dit que tu vivras chastement, mais sim- 
plement : « Tu ne prendras pas la femme de ton prochain, car 
c'est sa propriété, au même titre que sa maison, que ses servi- 
teurs (esclaves), son bœuf ou son âne. » 

Les commentaires sacrés qui peuvent avoir quelques préoccu- 
pations égalitaires (i) aggravent plutôt ce négatif modus vivendi 
social qui est contenu tout entier dans la loi du talion : œil pour 
œil, dent pour dent ; les Fuégiens arrivent d'emblée à cette pres- 
cription qualifiée de divine et qu'on veut encore nous donner 
comme la source de toute morale, comme le commandement 
définitif parfait (2). 

Objectera-t-on, abandonnant le terrain religieux et se plaçant 
sur le terrain historique, qu'au moment de sa promulgation le 
Dècalogue fut la moins mauvaise des lois morales ? 



(1) M. Mimault croit pouvoir écrire dans la Revue du christianisme pratique : « Divers 
articles de la loi mosaïque nous révèlent clairement quel est, d'après elle, le fondement 
au droit de posséder les produits du sol. C'est... le travail. Le détenteur d'une terre a 
droit sur les fruits de sa terre, en tant qu'ils sont le résultat du travail qu'il exécute ou 
qu'il dirige. Quand ces fruits sont le produit spontané du sol, ils ne lui appartiennent 
plus. Ce qui le prouve, c'est cette prescription célèbre qui institue une année sabbatique 
revenant tous les sept ans pendant laquelle l'Israélite ne doit ni ensemencer son champ, 
ni tailler sa vigne, ni moissonner, ni vendanger. C'est l'année encore appelée année de 
relâche. Pendant cette année les produits du sol doivent revenir au mercenaire, à l'étran- 
ger, aux pauvres du peuple, c'est-à-dire à tous ceux qui, pour une raison quelconque, 
n'ont point de fonds de terre ou ont subi quelque perte extraordinaire, et même aux 
bêtes des champs (Exode XXIII, io-i i ; Lévitique XXV, 2-7.) 

« Le principe qui ressort avec évidence d'une pareille loi est précisément le principe 
proclamé par les socialistes de tous les temps.» 

(2) « Le peuple hébreu, dit un philosophe éminent, ayant surtout été bigot, c'est l'ido- 
lâtrie qui, dans sa loi, est considérée comme le plus grand des crimes. Ainsi YExode 
condamne à mort quiconque ose travailler le jour de sabbat (XXXII, 14). De même on 
y est sans pitié pour l'ennemi vaincu ; l'Eternel ordonne de passer au fil de l'épée, sans 
exception, tons les habitants des villes de Chanaan (Deutéronome, XX, 16, 17). Mais si 
un homme frappe son esclave ou sa servante de telle sorte qu'ils puissent survivre seu- 
lement un ou deux jours, l'homme ne sera point puni, parce qu'il les a achetés de son 
argent (XXI, 20, 21). On le voit, Jehovah était déjà plein d'égards pour le Dieu Mammon, 
destine à le supplanter. ».}. Baissac : Origine des religions). 



21 6 MORALE JÉHOVIQUE 

Nous sommes encore obligés de nier avec preuves irréfraga- 
bles à l'appui. 

Quinze cents ans avant l'époque où la légende juive raconte 
qu'un prêtre égyptien tira le petit peuple juif de la servitude 
pharaonique et lui donna le Dècalogue, comme une émanation 
de la sagesse suprême, le Rituel funéraire égyptien, que nous 
a depuis interprêté Champollion, était déjà en vigueur. 

Or, que porte le chapitre CXXV du ^Rituel ! 

Le mort ayant à répondre, dans l'Amenthe, aux quarante-deux 
juges infernaux doit pouvoir dire, pour être réputé juste : 

« Je n'ai pas volé, je n'ai pas trompé, je n'ai pas blasphémé, 
je n'ai pas menti en justice, je n'ai pas commis de fraudes con- 
tre les hommes, je n'ai pas tourmenté de veuve, je n'ai pas fait 
exécuter à un chef de travailleurs plus de travaux qu'il n'en pouvait 
faire. — Je n'ai excité aucun trouble — Je n'ai fait pleurer per- 
sonne. — Je n'ai pas été paresseux. — Je n'ai pas été négligent. 

— Je ne me suis pas enivré. — Je n'ai pas fait de commande- 
ments injustes. — Je n'ai pas eu une curiosité indiscrète. — Je 
n'ai pas laissé aller ma bouche au bavardage. — Je n'ai frappé 
personne. — Je n'ai pas tué. — Je n'ai pas ordonné le meurtre 
par trahison. — Je n'ai pas causé de crainte à personne. — Je 
n'ai pas médit d'autrui. — rje n'ai pas rongé mon cœur d'envie. 

— |e n'ai pas intenté de fausses accusations. — Je n'ai jamais retiré 
le lait de la bouche des nourrissons. — Je n'ai pas pratiqué 
d'avortement (i). » 

Le lecteur peut faire la comparaison. 

Les mobiles de la morale jéhovique, si insuffisante, étaient-ils 
au moins d'ordre supérieur ? 

Cela dépend des points de vue ; en tout cas, les spiritualistes 
flétriront ces mobiles en leur reprochant d'être ce qu'il y a de 
plus matérialiste et de plus immédiatement intéressé. 

Le Dieu d'Abraam, d'Isaac et de Jacob n'a aucune idée de 
l'immortalité de lame. Ses menaces sont de cette vie : les textes 
ne permettent pas de contestation (2). 

(1) Communication de M. François Lenormand, membre de l'Institut. 

(2) « Si vous me désobéissez, j'enverrai sur vous la terreur, la consomption et la fièvre, 
qui rendront vos yeux languissants et votre âme souffrante ; et vous sèmerez en vain 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2 17 

Les promesses ne sont pas d'ordre moins terrestre, et là 
encore les textes écartent toute possibilité de controverse (i). 

Nous ne ferons pas de difficulté pour reconnaître que ce réa- 
lisme matérialiste n'est pas sans avantage ; il a fait d'un peuple 
obtus, dur et faible par le nombre, un peuple indestructible, et 
qui a eu ses grandeurs, avec les prophètes progressistes ou 
révolutionnaires : Isaïe, Jérémie, Osée, Amos, Michée, Ézé- 
chiel (2), par lesquels il arriva jusqu'à une sorte de socialisme. 

vos semailles, vos ennemis les dévoreront. Je tournerai ma face contre vous, et vous 
serez battus devant vos ennemis ; ceux qui vous haïssent domineront sur vous, et vous 
fuirez sans que l'on vous poursuive. 

« Si malgré cela vous ne m'écoutez pas, je vous châtierai sept fois plus pour vos 
péchés. Je briserai l'orgueil de votre force ; je rendrai votre ciel comme du fer et votre 
terre comme de l'airain. 

« Votre force s'épuisera inutilement, votre terre ne donnera pas ses produits et les 
arbres ne donneront pas leurs fruits. 

« Si vous me résistez et ne voulez point m'écouter, je vous frapperai sept fois plus 
selon vos péchés. J'enverrai contre vous les animaux des champs, qui vous priveront de 
vos enfants, qui détruiront votre bétail et qui vous réduiront à un petit nombre, et vos 
chemins seront déserts. 

« Si ces châtiments ne vous corrigent point et si vous me résistez, je vous résisterai 
aussi et je vous frapperai sept fois plus pour vos péchés. Je ferai venir contre vous 
l'épee qui vengera mon alliance. » (Lcvitique, ch. XXV.) 

(1) « Si vous m'obeissez, je vous enverrai la pluie et le beau temps en leur saison; la 
terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruits. 

« A peine aurez-vous battu le blé que vous toucherez à la vendange, et la vendange 
atteindra les semailles ; vous mangerez votre pain à satiété et vous habiterez en sécurité 
dans votre pays. Je mettrai la paix dans le pays, et personne ne troublera votre sommeil ; 
je ferai disparaître du pays les bêtes féroces, et l'épee ne passera pas dans votre pays ; 
vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont devant vous par l'épee. 

« Cent d'entre vous en poursuivront dix mille, et vos ennemis tomberont devant 
vous par l'épee. Je me tournerai vers vous, je vous rendrai féconds, et je vous multi- 
plierai et je maintiendrai mon alliance avec vous. Vous mangerez des anciennes récol- 
tes, et vous sortirez les vieilles pour faire place aux nouvelles. » (Lévitique, ch. XXVI). 

(2) Voir sur le sémitisme les savantes études {^Aryens et Sémites) de mon savant ami 
Albert Regnard ; voir aussi dans le cMolochisme juif, par Gustave Tridon, ancien membre 
de l'Assemblée nationale et de la Commune de Paris, la lumineuse démarcation entre 
les prophètes molochistes, « tigres toujours altérés de sang, » comme Samuel, Elie et 
Elisée, et les prophètes novateurs que nous avons nommés plus haut, auxquels il faut 
ajouter Esdras, le scribe réformateur, et le néo-prophète Nehémie. Le roi selon le 
cœur des prophètes molochistes, comme Samuel, fut l'usurpateur David, qui trahit et fit 
assassiner son bienfaiteur le magnanime Saùl. David fut l'homme de toutes les scéléra- 
tesses et de toutes les cruautés ; les rois conseillés par les Isaïe et les Jerémie furent 
les Ezeohias et les Josias, rois purificateurs et réparateurs. Voir aussi Qu'est-ce que la 
Bible ? par le savant et sympathique Hermann Erverdech, le traducteur en français de 
Feuerbach, Doumer, Ghillony, Bauer, etc. 



2l8 MORALE JEHOVIQUE 

« Qu'ai-je à faire, disait Isaïe, le sage conseiller du roi Ézé- 
chias, qu'ai-je à faire du sang et de la graisse des animaux que 
vous sacrifiez ? 

« Qu'ai-je à faire aussi de vos mortifications stériles ? 

« Voici le jeûne auquel je prends plaisir : Détache les chaînes 
de la méchanceté. Dénoue les liens de la servitude. Renvoie 
libres les opprimés, et que l'on rompe toute espèce de joug. 
Fartage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta 
maison le malheureux sans asile, Si tu vois un homme nu, cou- 
vre-le ; ne te détourne point de ton semblable ; alors la lumière 
poindra comme l'aurore.» 

Cette morale prophétique est bien supérieure à celle du divin 
c Décalogue. Le grand prophète qui avait sauvé son pays de 
l'invasion assyrienne de Sennachérib, et que pour récompense 
le roi molochiste Manassès fit scier entre deux planches, avait 
bu à des sources plus pures que celles d'Horeb. Et ce n'est pas 
tout ; sa morale sublime a pour complément la justice économi- 
que bien comprise : 

« Ceux qui auront amassé le blé le mangeront ; ceux qui 
auront récolté le vin le boiront... ils bâtiront des maisons et ils 
les habiteront. Ils planteront des vignes et en. mangeront le 
fruit; ils ne travailleront pas en vain. Ils n'auront pas d'enfants 
pour les voir périr, car ils formeront une race bénie de l'Éternel, 
et leurs enfants seront avec eux... Il ne se fera ni tort ni dom- 
mage sur toute ma montagne sainte.» 

S'inspirant des mêmes principes, Jérémie, conseiller du bon 
roi Josias, fit retrouver d'anciens textes de loi prétendument 
perdus, en vertu desquels chaque septième année les dettes 
devaient être abolies, et chaque cinquantième année les esclaves 
devaient être affranchis et les propriétés restituées aux pauvres 
dont les pères les avaient vendues. Ces prescriptions concernant 
les Années sabbatiques et les Jubilés furent conservées par Esdras 
dans sa reconstitution des anciens livres, mais on ne sait si elles 
furent appliquées. Le Jubilé le fut en tout cas au moins une fois 
sous la pression de Jérémie, au temps du roi Sédécias, et cette 
année-là fut, dans un petit coin de la Palestine, une année 
d'affranchissement de tous les esclaves et de distribution des 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2IQ 

terres, véritable révolution sociale, dont les conséquences bien- 
faisantes furent stérilisées par la captivité de Babylone (i). 

Pourquoi faut-il ajouter que la morale biblique si justement 
qualifiée par J.-S. Mill de « système barbare fait pour un peuple 
barbare (2) », est parfois supérieure, au point de vue pratique, à 
la morale chrétienne dont l'inspiration est pourtant plus pure ? 



II. La Morale chrétienne 



L'évangélisme, que, par la plus étrange des adaptations, on a 
fait dériver du judaïsme, en paraît l'exacte contre-partie. La 
morale judaïque est tout utilitaire ; entre Jéhovah et son peuple, 
c'est donnant donnant, tandis que la morale évangélique, insou- 
cieuse du monde, semble un écho du bouddhisme (3). Mais ce 
n'est pas d'elle que s'inspira le christianisme politique. 

Du doux et légendaire Jésus de Nazareth, si miséricordieux 
aux pécheurs, si bon aux souffrants, les docteurs du christia- 
nisme ont fait un Dieu incomparablement cruel, inconcevable- 
ment injuste. Ne dépasserait-il pas en effet les limites du plus 
atroce arbitraire, le Dieu omniscient et omnipotent qui aurait 
créé le monde et les centaines de milliards d'êtres humains des- 
tinés à l'habiter successivement, dans le simple but de les livrer 
aux plus effroyables supplices dans des flammes d'inassouvissa- 
ble haine, d'éternelle et inepte vengeance? Et cela, non pas 



(1) L'Eglise catholique a donné une triste parodie du Jubilé émancipateur et égali- 
taire de Jérémie par l'institution du même nom que Boniface VIII inaugura en 1300 et qui 
ne fut (il est reste tel) qu'un prétexte à fiscalité pieuse. 

(2) J.-S. Mill : De la Liberté. 

(3) « Bienheureux les pauvres d'esprit, parcequ'à eux appartient le royaume des cieux. 
Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux 
qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la 
justice, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtien- 
dront miséricorde. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu. 
Bienheureux ceux qui souffrent des persécutions pour la justice, parce que le royaume 
des cieux est à eux. 



220 MORALE CHRETIENNE 

même d'après les mérites forcément très relatifs de créatures 
que ce Dieu aurait faites, en somme., ce qu'elles sont, bonnes 
ou mauvaises, mais d'après son bon plaisir à lui, Dieu, aussi 
suprêmement méchant que souverainement puissant ? Or, tels 
sont bien les enseignements de Paul de Tarse, le véritable fon- 
dateur du christianisme, l'apôtre universel, également qualifié 
de plus grande lumière chrétienne par les catholiques et par les 
protestants (i). 

II y eut bien des révoltes contre la monstrueuse doctrine; mais 
avec l'appui des césars byzantins, Augustin, le second fondateur 
du christianisme, la fit triompher, et il devint bientôt article de 



« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Et moi, je vous dis 
de ne pas résister au mal que l'on veut vous faire ; mais si quelqu'un vous frappe sur 
une joue, tendez-lui l'autre, et si quelqu'un veut vous prendre votre tunique, abandon- 
nez-lui encore votre manteau. 

« Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez vos 
ennemis. Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent 
et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez 
les enfants de votre père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les méchants et 
fait pleuvoir également sur les justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux 
qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas 
ainsi ? 

« Et si vous ne saluez que ceux qui vous saluent, que faites-vous en cela de plus 
que les autres ? 

« Ceux qui ne sont pas Juifs ne le font-ils pas aussi ? Vous, soyez parfaits comme 
notre Père céleste est parfait. » 

(l) « 11 en fut ainsi de Rebecca, qui conçut le seul Isaac notre père; car quoique les 
enfants ne fussent pas encore nés et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal, afin que le 
dessein d'élection de Dieu subsistât sans dépendre des œuvres et par la seule volonté 
de celui qui appelle, — il fut dit à Rebecca : Le plus grand sera assujetti au plus petit ; 
selon qu'il est écrit: J'ai aimé Jacob et j'ai aimé Esaii. 

« Que dirons-nous donc ? Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Loin de là ! Car il dit à 
Moïse : Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j'aurai compassion de qui j'ai 
compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, 
mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l'Ecriture dit à Pharaon : Je t'ai suscité à dessein 
pour montrer en toi ma puissance, et afin que mon nom soit publié par toute la terre. 
Ainsi il fait miséricorde à qui il veut. {< Tu me diras: Pourquoi blâme-t-il encore ? Car 
qui est-ce qui résiste à sa volonté ! O homme, toi, plutôt qui es-tu pour contester 
avec Dieu ? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a formé : Le potier n'est-il pas maître 
de l'argile pour faire avec la même masse un vase d'honneur ou un vase d'un usage vil ? 
Et que dire si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a sup- 
porté avec une grande patience des vases de colère formés' pour la perdition, et s'il a 
voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu'il a 
d'avance préparés pour la gloire ? » (Épître de Saint Paul aux Romains). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 221 

foi que « tous les hommes ont mérité la damnation; que si quel- 
ques-uns sans aucun mérite de leur part sont épargnés, c'est le pur 
effet d'une miséricorde toute gratuite. Quant aux autres, ils ne font 
que subir un juste châtiment (i) ». 

Vous avez bien lu : 

Lorsque l'on songe que la damnation, si libéralement octroyée 
à tout le genre humain au caprice d'un Dieu impitoyable et fan- 
tasque, c'était une éternité d'inénarrables supplices dans des 
flammes inexorablement éternelles, on ne peut que frissonner 
d'indignation et d'horreur. Michelet, en sa vivante Histoire de 
France, parle avec épouvante de la somme de douleur que pen- 
dant quinze siècles la terrifiante théorie a jetée dans les âmes 
croyantes ; et il se demande si jamais dogme plus déprimant, 
plus foncièrement immoral, opposa son veto au progrès humain. 
Or, il fallait croire ou mourir; le même Augustin, précurseur de 
saint Dominique et de l'Inquisition, l'enseigna sur un ton qui ne 
permettait pas de réplique (2). 

Mais, dira-t-on, le sinistre Africain ne fit pas la loi sans con- 
teste, le dogme de la prédestination fut adouci, en Occident, par 



(1) Saint Augustin : La Cité de 'Dieu. 

(2) « Le salut ne peut se trouver nulle part que dans l'Eglise catholique. Imaginez un 
homme ayant d'excellentes mœurs : s'il n'a pas la foi, elles ne sauraient lui apporter 
aucun avantage. Prenez-en un autre dont les mœurs sont moins bonnes ; s'il possède la 
foi, il peut obtenir le salut auquel le premier ne peut arriver. » 

« Dans ceux qui n'ont pas voulu s'instruire, l'ignorance est un péché ; dans ceux qui 
ne l'ont pas pu, c'est la peine du péché originel ; donc, ni les uns ni les autres n'ont une 
juste excuse : ils subissent les uns et les autres une juste condamnation. Socrate, 
Marc-Aurèle, Scipion, sont tous exclus du royaume éternel. Des païens ne sauraient être 
sauvés, n'ayant pas la foi en jesus-Christ. S'ils étaient sauvés, ce divin sauveur serait 
donc mort inutilement ! » 

« Toute justice dont la piété n'est pas le mobile n'est pas la justice. Toute vertu qui n'a 
pas Dieu pour objet n'est pas une vertu, mais un vice. 

« Dieu a dit : Tu ne tueras point. Mais s'il n'y a plus de défense, il n'y a plus de 
crime, et si Dieu, par une prescription spéciale, ordonne de tuer, l'homicide est une vertu. 

« C'est en vue du bien des hérétiques qu'on les contraint à changer de foi. Agir au- 
trement à leur égard, ce serait leur rendre le mal pour le mal. Comparez ce que font 
les hérétiques et ce qu'ils subissent : ils tuent les âmes, on les frappe dans leur corps. 
Peuvent-ils se plaindre de recevoir la mort temporelle, eux qui infligent la mort 
éternelle ' » 

« Les bons et les méchants peuvent faire la même chose, mais dans des desseins diffé- 
rents. C'est par juste vérité et par amour que les bons persécutent les méchants. (Saint 
Augustin, Cité de T)ieu, passim.) 



222 MORALE CHRETIENNE 

la théorie de la grâce suffisante. C'est vrai. Mais il est vrai égale- 
ment, et ici il faut, selon la forte expression de Carlyle, faire une 
pause « en silence et en douleur sur les ténèbres qui sont dans 
l'homme », il est vrai également que l'effroyable doctrine fut 
reprise au seizième siècle par Luther, Mélanchton, Calvin et leurs 
innombrables sectateurs. Il est vrai encore qu'elle fut revivifiée au 
dix-septième siècle par Jansénius, et qu'elle domine encore le 
protestantisme et le jansénisme (i). 

Heureusement qu'à un certain degré de développement l'hom- 
me est supérieur à ses vieilles croyances. Malgré saint Paul et 
saint Augustin, les chrétiens croient aux œuvres. Ils regimbent 
devant l'arbitraire divin, mais ils en sont encore à la crainte de 
'Dieu comme mobile moral unique. Or, quel bien social d'une 
doctrine où la volonté divine interprétée par les prêtres est tout, 
tandis que le monde social ne pèse pas un atome ? 

Les héros de la crainte de Dieu, ce furent les solitaires de la 
Thébaïde, ce sont encore les moines cloîtrés qui fuient le monde, 
foulent aux pieds les affections les plus naturelles, les devoirs 
sociaux les plus stricts, pour s'en aller égoïstement, au prix de 
ridicules macérations, conquérir leur part de paradis, comme le 
firent les Antoine, les Pacome, les Siméon Stylite et autres per- 
sonnages terrifiés par la peur de l'enfer. La morale humaine 
répudie ces déserteurs du devoir social, qui ont fui le monde et 
ses charges, poussés exclusivement par l'égoïste préoccupation 
de leur salut individuel ! 

Les socialistes que les chrétiens anathématisent comme 
incroyants nous disent au contraire, que le but égoïste est un 
but inférieur, que les hommes ne doivent pas séparer leur salut 



(l) Comment lire sans indignation, dit Louis Blanc dans le premier volume de son 
Histoire de la Révolution, en citant Jansénius, Boursier, Nicole, Royaumont, Le Tourneux, 
Gerberon, comment lire sans indignation et sans effroi, dans le Dictionnaire du jansé- 
nisme, les maximes qui précisent, qui résument l'esprit de la secte ? « Jesus-Christ 
n'est pas plus mort pour le salut de ceux qui ne sont pas élus, qu'il n'est mort pour le 
salut du diable ». — « Dieu a pu avant la prévision du péché originel prédestiner les 
uns et réprouver les autres... tout cela est arbitraire dans Dieu». — « Dieu a fait 
par sa volonté cette effroyable différence entre les élus et les réprouvés ». — 
« Dieu seul fait tout en nous ». - « L'homme criminel, sans l'aide de la grâce, est 
dans une nécessité de pécher, etc., etc.» 



LE SOCIALISME INTEGRAL 21^ 

du salut de leurs semblables, et travailler, dans la souffrance, 
dans l'épreuve, sous les outrages, à la rédemption collective, 
sans rien attendre pour eux-mêmes, disant avec Proudhon que 
« s'ils ont perdu la foi en Dieu, ils ont acquis la foi en l'huma- 
nité, qui dit justice, indulgence, bonté et solidarité ». 

Tous les chrétiens, je le sais, n'ont pas en vue que leur « salut 
éternel » ; de nos jours, beaucoup d'entre eux admettent qu'il 
taut travailler à l'avènement de la justice dans l'humanité et ils 
agissent d'après ces principes. Ceux-là, les meilleurs, rejettent 
pratiquement le mobile de la crainte de Dieu, dont ils pronon- 
cent ainsi, qu'ils le veuillent on non, la condamnation ; leurs 
œuvres sont en rébellion contre leur foi. 

En résumé, basée sur la soumission absolue à une entité im- 
muablement implacable, la morale religieuse est forcément con- 
traire au progrès social et au bonheur des hommes. Au progrès 
social: la douloureuse histoire des quinze derniers siècles d'into- 
lérance oppressive illustrée par le massacre de millions de 
libres-penseurs et d'hérétiques et par cette honte éternelle du 
catholicisme : l'Inquisition, que la cruelle Isabelle de Castille et 
son exécrable confesseur Torquemada inaugurèrent en Espagne, 
d'après les enseignements de saint Augustin, de saint Thomas 
d'Aquin (i), de saint Dominique (l'inspirateur du massacre des 
Albigeois) . Les voies sinistres étaient d'ailleurs ouvertes depuis 
longtemps. Depuis la destruction du Sèrapèum et l'incendie de 
la Bibliothèque d'Alexandrie par les hordes monacales de l'évê- 
que Théophile ; depuis surtout l'assassinat, par les bandes de 
l'évêque Cyrille, de la dernière représentante de la philosophie, 
la glorieuse Hypatie (2), il était entendu que le fondement de 
toute science est dans les Écritures et dans la Révélation écrite ; 



(1) « Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes sécu- 
liers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être non seulement 
excommuniés, mais punis de mort. L'Église témoigne d'abord sa miséricorde pour la 
conversion des égarés ; car elle ne les condamne qu'après une première et une seconde 
réprimande. Mais si le coupable est obstiné, l'Eglise, desespérant de sa conversion et 
veillant sur le salut des autres, le sépare de l'Eglise par sa sentence d'excommunication 
et le livre au jugement séculier pour être séparé de ce monde par la mort. » (Saint 
Thomas d'Aquin : La Somme théologique). 

(2) Chateaubriand : Etudes historiques. 



224 MORALE CHRETIENNE 

que Dieu ne nous a pas seulement donné un critérium du vrai, 
mais qu'il nous a appris tout ce qu'il voulait que nous sachions, 
et, que les Écritures contiennent la somme des connaissances 
nécessaires (i). 

Augustin et Eusèbe systématisèrent la chose, et la science, 
la grande libératrice, la source vive de la justice, dont la bonté 
est le principe, fut non seulement anathématisée, mais livrée 
aux tortionnaires du fanatisme, agissant jusque dans l'époque 
moderne (2). Cela dura d'ailleurs autant que la puissance chré- 
tienne : Giordano Bruno, Vanini, La Barre, en témoignent par 
leurs supplices, jusqu'au XVIII e siècle (3). 

Au point de vue éducatif, la morale chrétienne n'est pas moins 
dépressive ; un généreux philosophe (4) l'a dit : « Croire à la 
méchanceté de quelqu'un, c'est le rendre en général plus méchant 
qu'il n'est.» Or, quelle est i'idée dominante de la morale chré- 
tienne? l'impuissance de la volonté sans la grâce ; en d'autres 
termes, l'opposition du vouloir et du pouvoir, le péché originel 
installé au cœur de l'homme et le déprimant dès l'enfance. 
Rien n'est plus propre à raréfier les efforts moraux. 

Ennemi de la science et de la raison, c'est-à-dire du progrès 
philosophique et social, le mobile religieux n'est pas moins 
contraire au bonheur des hommes, auxquels il impose « des 
souffrances sans profit, des privations inutiles et des terreurs 



(1) Draper : Les Conflits de la Science et de la Religion. 

(2) Les Espagnols brûlèrent à Mexico des monceaux d'écritures hiéroglyphiques, et le 
cardinal Ximénès réduisit en cendres, sur la place de Grenade, huit mille manuscrits 
arabes. Qui évaluera ces pertes du savoir humain ? 

(3) D'après le professeur Arnold Dodelfort, on relève sur les registres de la prison de 
Lucerne qu'en 1659, en cette ville, une petite fille âgée de sept ans et nommée Cathe- 
rine, fut attachée à un poteau et brûlée vive par ordre du tribunal criminel, parce 
qu'elle refusait de croire en Dieu. 

La Réforme ne mit nullement fin à cette proscription de la pensée humaine, cela est 
attesté par les anathèmes furibonds de Luther, de Mélanchton contre la science et contre 
la philosophie, et confirmé plus cruellement par le bûcher de Michel Servet, allumé 
par le dur Calvin. Le protestant libéral Draper dit expressément dans ses Conflits de la 
science et de la religion : « La funeste maxime autrefois mise en avant par Tertullien et 
saint Augustin, et qui avait été si profitable à la papauté, que toute science est renfermée 
dans les Ecritures, fut énergiquement maintenue. Les chefs de la Réforme, Luther et 
Mélanchton, étaient décidés a bannir la philosophie de l'Eglise. » 
(4)Guyau : De l'Education et de l'hérédité. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 225 

infinies », tandis qu'il déprime l'âme humaine, en la déformant 
par les antipathies sectaires, par la perversion de la raison résul- 
tant de la disjonction de la croyance et de l'expérience, par le 
fanatisme haineux et par la condamnation des meilleurs senti- 
ments affectifs et sociaux (i). 

Les moralistes philosophiques utilitaires et socialistes ont donc 
raison de repousser le mobile religieux de la morale (la crainte 
d'un Dieu omnipotent et arbitraire) . Ce mobile a eu son 
heure d'efficacité relative, aux débuts des civilisations; mais il est 
maintenant illusDire dans son principe et antisocial dans ses 
commandements, puisqu'il sacrifie à un absolu chimérique, tout 
au moins indémontrable, les vivantes lois, les souffrantes réalités 
humaines et terrestres. 

« Souffrir, dit Feuerbach, est le grand commandement du 
christianisme ; l'histoire du christianisme lui-même est la 
Passion de l'Humanité.» 

Or, il est enseigné, sous les portiques socialistes, que l'homme 
a pour devoir de combattre le mal et la souffrance en lui et 
autour de lui ; de contribuer de toutes ses forces à faire de son 
globe un Eden de lumière, de bonté, de justice et de bonheur. 



III. Une victoire de la philosophie. 



Avec le scepticisme, quelquefois profond, toujours ironique, 
qui le distingue, Ernest Renan a décoché ce trait à la philoso- 
phie : « On compterait les âmes qu'a anoblies la philosophie ; 
« on ferait en quatre pages l'histoire de la petite aristocratie qui 
« s'est groupée sous ce nom ; le reste, livré au torrent de ses 
« rêves, de ses terreurs, de ses enchantements, a roulé pêle-mêle 
« dans les hasardeuses vallées de l'instinct et du délire, ne cher- 



(1) V. La T^eligion naturelle, son influence sur le bonheur du genre humain, par Jére- 
mie Bentham et Georges Grote. 

15 



226 UNE VICTOIRE DE LA PHILOSOPHIE 

« chant sa raison d'agir et croire que dans les éblouissements 
« de son cerveau et les palpitations de son cœur.» 

On pourrait tout d'abord répondre, avec Tyndall, qu'en somme 
la philosophie vivifiée parla science aura bientôt délivré l'homme 
occidental des terreurs de l'enfer et des servitudes religieuses, et 
que ce n'est pas là si peu. Nous préférons montrer, par un 
exemple illustre, qu'une élite de citoyens, assez mal lotis en fait 
de religion, voire même en fait de moralisme, mais ayant puisé le 
courage dans les enseignements philosophiques, a quelquefois 
vaincu et subjugué les masses innombrables de sujets, relevant 
pourtant de la plus sublime des morales religieuses. 

Cinq siècles avant l'ère vulgaire, la monarchie perse, était à 
son apogée. Maîtresse de l'Asie Mineure, de l'Asie centrale et de 
l'Afrique occidentale, elle débordait sur l'Europe, qui était. gardée 
seulement par le petit peuple hellénique, divisé en cités répu- 
blicaines ennemies. 

Au point de vue religieux, la supériorité persique éclatait à 
tous les yeux. Là étaient en vigueur les enseignements de Zoroas- 
tre, le plus pur et le plus grand des révélateurs religieux. 

On connait la conception parsiste : 

« Ormuzd avait créé toutes choses parfaites ; mais Ahriman a 
introduit le mal dans l'Univers, et le grand combat se livre d'un 
côté entre Ormuzd, génie du bien ayant pour auxiliaires les sept 
c/lmschanpands, chefs eux-mêmes de la foule innombrable des 
Iqeds (sorte d'anges), et les Ferouers (sorte d'âmes), et d'un 
autre côté Ahriman, génie du mal, ayant pour auxiliaires les sept 
Darvands, chefs eux-mêmes de la tourbe immense des Dœvas ou 
esprits du mal. 

« La bataille sera longue et terrible, non éternelle néanmoins, 
car Ormuzd l'emportera, et Ahriman lui-même s'amendera avec 
tous les siens et viendra s'absorber dans la pure lumière de l'éter- 
nelle justice et du bonheur universel. Il en sera ainsi de tous les 
méchants ; après une période d'expiation, ils viendront, purifiés, 
réconciliés, partager la félicité des bons, qui sera ainsi univer- 
selle et éternelle. » 

Tel était le dogme ; voyons la morale. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 227 

Le Nekah ou bénédiction nuptiale, promulgué par Zoroastre, 
portait : 

« Au nom du Dieu libéral, bienfaisant et miséricordieux ; 

« Au nom d'Ormuzd secourable, soyez instruit de ce qui est 
pur ! Faisant le bien d'une manière convenable appliquez-vous à 
penser le bien, à dire le bien, à faire le bien. . . Dites la vérité au 
milieu des grands, Parmi vos amis, ayez le visage doux et les 
yeux bienfaisants. Ne faites pas de mal à votre prochain. Ne 
vous laissez aller ni à l'envie, ni à l'orgueil, ni à la vanité. Ne 
prenez pas le bien d'autrui ; abstenez-vous de la femme de votre 
prochain. Fuyez les méchants. Répondez avec douceur à votre 
ennemi. Rendez-vous plus célèbre que votre père. Ne faites 
point de mal à votre mère. Comme le corps et l'âme sont amis, 
soyez l'ami de vos frères, de votre femme, de vos enfants. » 

Quelle comparaison établir entre l'olympisme hellénique et le 
magisme perse? 

Les Dieux de l'Olympe ne diffèrent des hommes que par la 
puissance plus grande et la perpétuité de la jeunesse ; ils ont 
tous les vices de notre pauvre engeance. Junon est vindicative, 
Apollon et Minerve sont bassement jaloux (supplice de Marsyas, 
métamorphose d'Arachné) ; Diane est insociable et cruelle, Mer- 
cure est voleur de troupeaux et proxénète de Jupiter ; Mars, 
brutal et querelleur ; Vénus, folle de son corps ; Bacchus et 
Silène divinisent l'intempérance, et Priape la fornication. Quant 
à Jupiter, roi des dieux et des hommes, qui a commencé par 
déposséder et mutiler son père, par livrer aux vautours du Cau- 
case Prométhée, le bon Titan, le sauveur des hommes, il est 
surtout le roi des adultères. Il devint même le roi d'une autre 
sorte de gens, depuis que par l'enlèvement du bel éphèbe Gany- 
mède, substitué à la ravissante Hébé, l'adolescente divine, il eut 
donné la consécration olympienne aux mœurs érastiques, d'ail- 
leurs fort bien vues dans toute l'Hellénie et d'institution nationale 
en Crète (i). 

Singulière éducation religieuse, on en conviendra. Mais il y 

(1) V.-Ch. Letourneau : L'Evolution politique. 



228 UNE VICTOIRE DE LA PHILOSOPHIE 

avait compensation ; la philosophie avait touché le sol hellénique 
de sa baguette d'or et élevé les âmes en soulevant les problèmes 
de la vie, de la mort, de l'origine, de l'évolution des choses, des 
devoirs et des droits politiques, bref, des plus importantes ques- 
tions qui aient jamais fait battre le cœur humain. Au moment où 
nous sommes, Phérécyde, Thaïes, Anaximandre, Anaxagore, 
ont cherché les lois du monde et des choses, avec les seules 
lumières de la science naissante et de la raison humaine. 

Parménide — devançant Spinosa de vingt-trois siècles et la 
pléiade philosophique allemande de vingt-cinq siècles — jette 
les fondements du panthéisme occidental. 

Heraclite, non imins grand, révèle le mystère de l'évolution- 
nisme et apprend aux hommes (qui ont mis plus de deux mille 
ans à le comprendre) que rien ne subsiste, mais que tout devient, 
l'éternel devenir étant la loi universelle des êtres et des choses. 

Prenant la vérité par une autre racine, Démocrite — le plus 
grand ancêtre du matérialisme — enseigne, élargissant les voies 
de Leucippe, que rien ne peut sortir de rien, que la matière 
éternelle est un composé d'atomes qui s'agrègent, se désagrègent 
et se meuvent en tourbillons dans l'espace, dont ils constituent 
les pleins. Plus idéaliste, Empédocle, apporte à l'humanité pen- 
sante l'idée féconde (reprise au XIX e siècle par Saint-Simon et 
par Herbert Spencer) que le développement universel résulte de 
périodes alternatives d'intégration et de dissociation. 

Dans l'ordre expérimental, Hippocrate crée la médecine, 
tandis qu'obéissant à l'inspiration des muses civiques Eschyle, le 
père de la tragédie, ferme d'une âme fîère et d'une main virile le 
temple du Destin, instaure dans Athènes le culte de la Sagesse 
et annonce, avec le règne des lois justes, les futurs triomphes 
de l'action humaine. Qui nommer encore? tout est tellement 
social dans cette magnifique Hellade que les poètes même n'y 
sont ni des rêveurs solitaires, ni des parasites des grands. 

« Ils se mêlent, dit Louis Ménard (i), à la vie active dans les 
luttes pour la conquête du droit, et c'est le cœur de la patrie 
qui bat dans leur poitrine. » Déjà les Théognis, les Simonide, 

( i ) Louis Ménard : T>u polythéisme hellénique. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 229 

les Callinus, les Mimnerme, les Phocylide ont, sur les traces 
d'Hésiode, chanté le travail, la modération, la justice, glorifié la 
valeur et sanctifié l'amour de la patrie. Au nombre de ces poètes 
gnomiques et philosophistes s'est placé Solon, plus grand et plus 
illustre pour avoir mis le sceau à la grandeur morale et politique 
d'Athènes, en la dotant d'une législation démocratique, très sou- 
cieuse du travail et de la justice. 

Peu après Solon, on entend Pythagore, le plus grand des phi- 
losophes antiques, l'initié de tous les mystères, dire aux hom- 
mes en leur proposant une morale sublime : « Devenez dieux 
vous-mêmes, c'est-à-dire fortifiez-vous par la science, perfection- 
nez-vous par la pureté, la justice et la bonté, et, ainsi préparés, 
subjuguez la nature en découvrant ses lois, et faites de la terre un 
lieu de délices (i). » 

Tels ont été ou sont les éducateurs philosophiques de l'Hellé- 
nie, lorsque les innombrables armées perses envahissent la pres- 
qu'île qui fièrement émerge, entre les mers d'Ionie, d'Egée 
et de Crète. Tout semble perdu ; mais les Athéniens, optimistes 
comme tous les vaillants (2), refusent de désespérer, et sous la 
conduite de Thémistocle et de Miltiade, ils s'en vont, un contre 
vingt, Eschyle dans les rangs comme simple hoplite, battre les 
ennemis de la liberté et sauver l'Europe, à Marathon. 

Chassés une première fois avec Darius, les envahisseurs 
reviennent, avec Xerxès, quatre fois plus nombreux, sur douze 
mille vaisseaux. Après s'être heurtés aux trois cents de Léonidas 
dans les défilés des Thermopyles, ils trouvent encore la défaite 
devant les Athéniens de Salamine, électrisés par Thémistocle, et 



(1) La morale pythagoricienne a été splendidement résumée par Théano, d'abord fille 
adoptive, puis épouse de Pythagore, dans les Vers dorés, dont l'initié Fabre d'Olivet 
nous a donné une traduction devenue classique, Nous les avons reproduits dans notre 
Morale sociale. 

(2) L'optimisme n'est pas toujours conforme à la réalité des choses, mais il est souvent 
le chemin de la victoire. Il sauva la liberté ancienne avec les Athéniens, il a fondé la 
liberté moderne avec les Français de la grande Révolution. « La sagesse consiste peut- 
être à penser en pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste ; et à agir en opti- 
miste, car l'intervention humaine est efficace pour le mieux-être moral et social, et nul eifort 
de justice et de bonté, quoi qu'il puisse nous apparaître, n'est jamais complètement 
perdu. » (B. Malon, Morale sociale). 



2^0 UNE VICTOIRE DE LA PHILOSOPHIE 

devant les confédérés de Platée, qu'animent Aristide et Pau- 
sanias. 

Et ici un fait inoubliable. 

Le jour même de la bataille de Platée, pendant que, sous le 
commandement de Léotichyde, les Athéniens vont achever la 
déroute des Perses, dans les eaux de Mycale, ils choisissent pour 
cri de ralliement Hébé, l'étemelle jeunesse. 

L'histoire t'a prise au mot, ô glorieuse Athènes, métropole 
immortelle du génie, de la vaillance, de la liberté et de l'art ! Tu 
brilles d'une éternelle jeunesse, dans le temple de la postérité 
éblouie et subjuguée. Que dis-je, ta gloire artistique inégalée 
semble grandir à mesure que s'écoulent les siècles. Vainement 
tu tombas sous les griffes de l'avide louve romaine ; par tes phi- 
losophes, par tes artistes, tu domptas tes vainqueurs, et quand 
ils voulurent implanter dans tes glorieuses murailles leurs cir- 
ques, cette abomination des abominations romaines, tu refusas, 
en montrant, du geste de Demonax, l'autel pieux que, seul dans 
l'antiquité, tu avais élevé à la Pitié sainte, ornant ainsi ta cou- 
ronne de gloire du fleuron de la bonté, le plus brillant de tous. 
Oui, plus réellement que la déesse qu'invoquèrent tes guerriers 
au jour de Mycale,- tu brilles au sommet de l'histoire d'une 
impérissable jeunesse. 

La victoire de la philosophie contre la religion, des citoyens 
contre les croyants, sera plus complète encore, car du triomphe 
de la liberté humaine . la pensée va profiter. Bientôt, en effet, 
paraissent Epicure, le maître sublime de la philosophie matéria- 
liste ; Antisthène et Diogène, les chefs de la forte école cyni- 
que ; Socrate et Platon, les créateurs de la morale idéaliste ; 
l'encyclopédique Aristote. 

Ce philosophisme républicain débordant ne pouvait rester sur 
la défensive en face du magisme religieux, toujours menaçant ; 
et il y eut encore un beau triomphe de la philosophie sur la 
religion, de la confiance de l'homme en ses propres forces contre 
la croyance résignée, lorsque, après Issus et Arbelles, les trente- 
cinq mille piques helléniques du Macédonien étincelèrent des 
plages illustres de l'Asie mineure et de l'Afrique occidentale aux 
rives presque fabuleuses du Gange et de l'Indus. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2} l 

II fut bien manifeste cette fois que, lorsque la liberté et le 
civisme avaient présidé à son éducation, un peuple, même petit 
par le nombre, pouvait vaincre les anciens dieux et leur arra- 
cher la direction des plus riches, des plus vastes empires (i), 



IV. La Morale philosophique dans l'antiquité 



Comme il est dans la nature de l'homme de maximer ses 
acquisitions et ses expériences, cette apothéose de la valeur 
individuelle — qui ne va pas d'ailleurs sans quelques incon- 
vénients moraux et sociaux — devait trouver son expression 
dans une philosophie de la dignité humaine ; ainsi en advint-il. 

Pendant que la belliqueuse et brillante Hellénie prenait l'em- 



(1) Ceci soit dit, sans prétendre justifier l'orgie militaire de l'indigne héros dont la 
glorification est la plus odieuse mystification de l'histoire, Combien peu l'immense 
empire persique pouvait résister à des guerriers helléniques ; les succès foudroyants 
d'Agesilas et la brillante retraite des Dix-Mille le disaient suffisamment. D'autre part, 
Philippe, l'élève d'Epaminondas, avait, après son triomphe de Cheronée, amassé plus 
d'éléments de victoire qu'il n'en fallait pour, selon le mot d'alors, helléniser l'Orient. La 
Perse ne fut donc pas dompt?e par Alexandre, qui commit autant de fautes que de cri- 
mes ; elle le fut par les fortes et invincibles phalanges de Philippe, au-dessus desquelles 
planait l'ailé souffle de feu que Michelet appelle si bien « l'àme de l'Hellénie » Le fils 
d'Olympias, le jeune et féroce ecervelé qui trempa probablement dans l'assassinat de son 
père, débuta par l'horrible sa.; de Thèbes (Thèbes rasée, 30,000 citoyens thebains 
vendus comme esclaves en un jour), continua ses jeux cruels par les barbares folies qui 
suivirent la prise de Gaza; puis vinrent les crimes plus personnels; l'assassinat, dans un 
moment d'ivresse, de Clitus, son sauveur ; la mise en croix du philosophe Callisthène 
(neveu d'Aristote), qui avait refusé d'adorer le tyran, tout cela couronné par les hon- 
teuses orgies de Babylone. 

Un tel homme était étranger au véritable héroïsme hellénique, qu'il dévoya, corrom- 
pit et déshonora. Aussi disparut-il justement dans un nuage de sang et d'ignominieuses 
débauches, ayant mérité, non pas les lâches apothéoses d'historiens menteurs et serviles, 
mais la flétrissure vengeresse de la véridique histoire qui doit, elle aussi, rentrer dans les 
normes sereines de la vérité et de la justice. Trop souvent, jusqu'ici, elle a méconnu 
ce devoir, devenant ainsi la corruptrice des peuples et des individus au lieu d'être leur 
éducatrice. En glorifiant les Alexandre, elle a prépare les César ; en divinisant les César, 
elle a rendu les Napoléon possibles. 



2)2 LA MORALE PHILOSOPHIQUE DANS L'ANTIQUITE 

pire du monde, faisait d'Alexandrie, de Pergame et d'Antioche 
de nouvelles métropoles de l'esprit humain, Zenon vint enseigner 
sous les portiques du Pécile d'Athènes (i) la noble morale de la 
conscience humaine et de la souveraineté de la raison. 

Avant Zenon, Épicure, tant calomnié, avait enseigné que le 
bonheur consiste dans la tranquillité sereine de l'esprit ou ata- 
raxie, que l'homme peut acquérir en se délivrant de la terreur 
des dieux imaginaires, en maîtrisant ses désirs et en pratiquant 
la prudence, la tempérance, l'honnêteté et la justice, Antisthène 
et Diogène avaient appelé les hommes à la liberté et à la dignité 
philosophiques. Platon avait célébré l'identité de la science du 
bien et du beau dans Y Idée pure, dans YzAmour et recommandé 
aux hommes la pratique des trois vertus (pour la raison, la 
Sagesse ; pour le cœur, le Courage ; pour la sensibilité, la Tem- 
pérance) qui se confondent dans la Justice, vertu harmonique, 
consistant à rendre ce qui est dû non seulement à chaque 
homme, mais encore à chaque être, à chaque chose. 

Enfin, contrairement à l'école cyrènaïque que venait de fonder 
Aristippe, et qui est toute contenue dans la recherche sans frein 
du plaisir, Aristote, voyant surtout le bonheur dans l'activité 
intellectuelle et dans l'action guidée par la raison, au sein des 
circonstances favorables à cette action même, avait écrit que la 
vertu est dans le juste milieu en toute chose, c'est-à-dire dans la 
modération (2). 

Mais jamais encore on n'avait enseigné, avec la vigueur stoï- 
cienne, que la vertu se suffit à elle-même, que l'homme vertueux 
est heureux par cela même et qu'il dépend toujours de lui de 
braver le destin, en disant, comme devait plus tard faire Possi- 
donius, torturé à Rhodes : « Douleur, tu as beau faire, tu n'es 
pas un mal.» 



(1) D'où le nom de la doctri 


ne stoïcienne, de Stoa, 


portique. 


(2) Voici quelques-unes des 


déterminations de vertus 


d'Aristote ; 


^Défaut 


Juste milieu 






Excès 


Lâcheté 


Courage 






Témérité 


Insensibilité 


Tempérance 






Intempérance 


Ladrerie 


Libéralité 






Prodigalité 


Humilité 


Grandeur d*àme 






Gloriole 



La théorie est passée en proverbe ; In medio stat virtus, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2^ 

Inauguré par Zenon, systématisé par Chyrisippe, exagéré par 
Cléanthe, puis propagé par Ariston de Chio, Diogène de Baby- 
lone, Panétius de Rhodes, Possidonius d'Apamée et Antipater 
de Thessalonique, le stoïcisme se condensa dans la doctrine que 
l'on peut résumer ainsi : 

« Nous devons aimer le bien pour lui-même et non pour le 
bonheur qui, dans cette vie ou dans une autre, doit en résulter 
pour nous. Le plaisir et la douleur ne sont rien pour le sage, 
car pour lui le juste est le seul bien, l'injuste est le seul mal, et 
tout ce qui n'est en soi ni juste, ni injuste, doit être indifférent à 
ses vœux. 

« Le bonheur et la vertu se confondent ; ils dépendent de 
nous: sachons vouloir. Notre bien et notre mal sont dans notre 
volonté, car la volonté intérieure et libre de l'homme est suffi- 
sante pour le soustraire aux coups de la fortune et des autres 
hommes. Il y a sans doute des choses qui ne dépendent pas de 
nous, dédaignons-les, et ne mettons notre bonheur que dans les 
choses qui dépendent de nous. 

« Là est le secret du bonheur : 

« Les choses qui ne dépendent pas de nous sont le corps, les 
biens, la réputation, les dignités, en un mot toutes les choses 
qui ne sont point du nombre de nos actions. Les choses qui 
dépendent de nous sont libres par nature : rien ne peut ni les 
arrêter, ni leur faire obstacle ; quant à celles qui ne dépendent 
pas de nous, elles sont faibles, esclaves, sujettes à mille obsta- 
cles, à mille inconvénients et entièrement étrangères à l'homme... 
La maladie, par exemple, est un empêchement du corps, et 
nullement de la volonté, à moins qu'elle-même ne le veuille, Je 
suis boiteux, voilà un empêchement pour mon pied, mais pour 
ma volonté, point. Pour tous les accidents qui t'arrêteront, dis- 
toi la même chose, et tu trouveras qu'ils sont toujours un empê- 
chement pour quelque chose, non pour toi. 

« Va jusqu'au mépris de la souffrance, de l'opprobre et de la 
mort, et ta volonté sera affranchie ; en te faisant libre, tu seras 
heureux et indépendant de Dieu même, car si tu dois à Dieu de 
vivre, tu ne dois qu'à toi seul de bien vivre. 

« Impitoyable envers lui-même, le stoïcien est doux à autrui, 



234 LA MORALE PHILOSOPHIQUE DANS l' ANTIQUITE 

il étend sur tous sa sympathie, les hommes sont ses fils et les 
femmes ses filles, il va les trouver pour leur dire où sont leurs 
maux (i). 

« Il veille et peine pour i'humanité entière, car, s'élevant 
au-dessus de la famille, de la cité, de la patrie, il prêche l'amour 
du genre humain. L'Athénien disait : O chère cité de Cécrops ; 
le stoïcien, citoyen du monde, s'écrie : O chère cité de Jupi- 
ter (2). 

« Le stoïcien va plus loin, il étend sa bonté à tout ce qui vit, 
car il règne entre tous les êtres et entre toutes choses un nœud 
sacré, un rapport de famille (3).» 

La noble doctrine passa d'Athènes à Rome, où elle devint 
l'inspiratrice de toutes les nobles âmes, influençant Cicéron 
même, Elle honora par ses Caton, ses Helvidius Prisais, ses 
Thraséas, ses Pétus, ses Barea Soranus et quelques femmes 
héroïques — dont l'Arria de Pétus et la Pauline de Sénèque — 
le souvenir de la République. Si puissante était son action sur 
les meilleurs de la Rome du 11 e siècle, qu'avec Antonin le Pieux 
et Marc-Aurèle elle s'assit sur le trône impérial. Il parut alors que 
la philosophie libératrice allait succéder aux religions épuisées 
dans le gouvernement des hommes. Tout annonçait que l'ère de 
paix, de lumière, de réparation et de justice prophétisée par 
Virgile allait ouvrir ses portes d'or devant l'humanité éblouie et 
conviée aux plus splendides destinées. 

Qui aurait craint alors que la secte obscure, aux principes 
irrationnels et décevants, qui avait pris naissance dans une anti- 
pathique peuplade sémitique, flagellée de si haut par Tacite, . 
pourrait, selon la prétention de ses Tertullien, aspirer à la 
domination des âmes ? 

11 en fut pourtant ainsi, non pas en suite d'une inexplicable 
déviation de l'esprit humain, mais en conséquence du vice capi- 
tal de la doctrine stoïcienne, toute négative au point de vue social. 
En effet, tout au perfectionnement individuel, à l'exaltation de la 
conscience et de la dignité intérieure de l'homme, le stoïcisme 



(1) Epictète : Entretiens. 

(2) Marc-Aurèle: Pensées. 

[)) Sénèque : Traité des bienfaits. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 235 

n'osa rien entreprendre pour mettre fin aux deux plus intoléra- 
bles iniquités du monde romain : Y esclavage et les cirques. 

La masse immense des asservis et des victimes se détourna 
d'une philosophie introspective qui n'était accessible qu'aux 
forts et qui, au lieu de se servir du sceptre impérial pour faire 
de la justice, pour ressusciter les anciennes libertés, ne savait 
qu'élaborer de belles maximes. Les souffrants et les désespérants 
écoutèrent les illuminés galiléens qui leur parlaient d'un Dieu 
mort du supplice des esclaves, pour la rédemption de tous les 
opprimés. C'est ainsi que, pour ne pas avoir doublé sa pure 
morale d'une politique sociale, le stoïcisme livra, pour seize 
siècles, le monde au fanatisme religieux le plus compresseur et 
le plus rétrograde, fanatisme d'autant plus déplorable qu'il engen- 
drera un fanatisme hérétique pire encore : l'Islamisme (i). 



V. La Morale philosophique dans les temps modernes 



Le plus justement illustre des moralistes modernes, Emma- 
nuel Kant, a relevé, il y a un siècle, en l'ornant de sublimes 
devises, le drapeau glorieux du stoïcisme. 

Comme les stoïciens, Kant veut que la vertu soit désintéres- 
sée ; « autrement on est au marché et non dans la maison de 
Jupiter. » 



(1) Dans un livre trop peu connu : Uchronie, histoire de la civilisation européenne, 
comme elle aurait pu être et comme elle n'a pas été, Ch. Renouvier fait vivement 
ressortir ce défaut du stoïcisme. Il suppose que Marc-Aurèle, se reconnaissant meilleur 
philosophe que sage empereur, a cédé l'empire, à certaines conditions, à son lieute- 
nant Varus. Celui-ci ferme les cirques, abolit graduellement l'esclavage, reconstitue les 
libertés communales, réforme l'impôt et établit la République. Une Europe nouvelle 
>naît et se développe. Lorsque les Barbares du nord tentent leurs invasions du cinquième 
siècle, ils se trouvent devant d'innombrables légions de libres citoyens fortement atta- 
chés à leur sol natal en vertu d'un système agraire plus radical que celui des Gracques, 
et ils sont facilement vaincus et refoulés en Orient. Là, sous l'influence des évêques 
et des fanatiques chrétiens, les hordes germaniques adhèrent au christianisme qu'elles 



2)6 LA MORALE DANS LES TEMPS MODERNES 

Il est vrai que par ses postulats de l'existence de Dieu et 
de l'immortalité de l'âme il déroge à son principe, et de la façon la 
plus fâcheuse, en tombant dans les sanctions extra-terrestres 
des morales religieuses, dérogation que lui a justement et vive- 
ment reprochée Schopenhauer (i). 

Les trois grands motifs de la morale kantiste ont été formulés 
comme suit : 

« Toutes les actions moralement bonnes doivent dériver des 
lois morales que nous prenons pour maximes, et les lois elles- 
mêmes doivent émaner du principe suprême de la moralité, qui 
veut universellement et nécessairement. Ce n'est qu'à certaines 
conditions que les actions des hommes auront des règles cer- 
taines et déterminées. Ce principe général suprême peut être 
exprimé de différentes manières, mais qui ne diffèrent point, 
quant au fond. 

« I. — Agis d'après des règles et des maximes telles que tu 
puisses vouloir qu elles soient érigées en lois générales pour toi et 
pour les autres hommes. Si, par exemple, nous ne pouvons jamais 
vouloir que ce soit une maxime générale parmi les hommes de 
tromper, de voler, d'abréger sa vie par l'intempérance, nous 
rejetterons cette maxime comme moralement mauvaise. 

« II. — 5\y traite jamais les êtres raisonnables, toi-même ou les 
autres, comme de simples moyens pour des fins arbitraires, mais 
comme des fins en soi. Ceux-là manquent à cette maxime qui ne 



féodalisent, et bientôt, à la tête de toute la moinerie catholique, elles tentent de nou- 
veau la conquête de l'Occident, sous prétexte que les Infidèles gardent à Rome le tom- 
beau des apôtres Pierre et Paul. Les Germains sont encore vaincus par les fédérés 
républicains d'Occident. Mais cette nouvelle victoire a pour résultat de faire réfléchir 
les vaincus, ils s'éprennent de la civilisation occidentale, et au retour ils proclament la 
réforme religieuse et entrent dans le cercle des peuples occidentaux, dont la marche 
vers le progrès est si rapide qu'en l'an iooo ils se sont déjà constitués en Etats-Unis 
d'Europe s'epanouissant chacun dans la paix générale, dans la liberté politique et dans 
la justice sociale. 

C'est une forte et juste critique que cette utopie d'un sage et savant philosophe 
contemporain. 

(i) Tout cela repose sur cette hypothèse que l'homme dépend d'une volonté étran- 
gère qui lui commande et lui édicté des châtiments et des récompenses... Morale 
d'esclaves... (Schopenhauer : Le Fondement de la Morale). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2)J 

se servent de leur raison que pour se procurer de nouveaux 
moyens de jouissance et en oublient la principale destination. 

« Il en est de même de ceux qui traitent les autres hommes 
comme de simples choses, ainsi que de ceux qui compriment la 
liberté de conscience d'autrui par des vues intéressées, ou qui le 
trompent dans leur intérêt. 

« III. — Agis d'après des maximes telles que toi-même, si tu 
étais législateur universel, tu puisses les ériger en lois pour des êtres 
raisonnables. Ce que tu veux que les autres fassent ou ne fassent 
pas à ton égard, toi-même fais-le ou ne le fais pas par rapport à 
eux. Il y aurait contradiction dans ta propre raison, si tu voulais 
que quelque chose te fût permis, quand ta raison trouverait 
d'ailleurs qu'il ne peut l'être aux autres.» 

Le devoir kantiste a deux grandes divisions : 

Les devoirs envers soi, dont voici l'énumération: 

« i° Chercher à conserver et à relever la dignité humaine : 
2° conserver notre vie; 3 conserver nos facultés intellectuelles 
et travailler à les développer; 4 conserver notre santé ; 5 con- 
server notre bonheur.» 

Les devoirs envers autrui ont pour formule: 

« i° Respecter les autres êtres comme des êtres raisonna- 
bles ; 2 conserver et augmenter leur dignité d'hommes; 3 con- 
server la vie, la santé et toutes les forces corporelles des autres 
hommes; respecter et conserver leurs biens ; 4 être véridique ; 
S respecter nos engagements. 

Les devoirs se divisent encore en devoirs parfaits (obligatoires) 
et devoirs imparfaits (facultatifs). 

Règle générale : ne pas faire le mal est obligatoire, faire le 
bien est facultatif. 

Noble et simple dans ses inspirations, élevée et pure dans ses 
buts, l'éthique kantienne a été moins heureuse dans la recherche 
de son critérium moral qu'elle a cru trouver, non pas dans les 
sentiments affectifs et dans les intérêts sociaux de l'être humain, 
mais dans cette chose indécise et mouvante qui a nom la cons- 
cience humaine (1). 



(1) Bien des gens s'étonneraient s'ils pouvaient voir de quels éléments cette conscience, 
dont ils se font une si pompeuse idée, se compose exactement : environ 1/5 de crainte 



238 LA MORALE DANS LES TEMPS MODERNES 

Au point de vue individuel, chaque conscience est le produit 
de conditions particulières d'hérédité, d'éducation, de milieu, de 
circonstances, de situation qui font qu'elle ne ressemble pas aux 
autres. Autant d'hommes, autant de consciences. 

«Mais votre conscience?» objectait un personnage de comédie 
à un usurpateur qui se félicitait de son crime. «Eh! Seigneur, 
répondit-il, où gît-elle ma conscience ? Si c'était une engelure, 
elle m'obligerait à mettre des pantoufles ; mais je ne sens pas 
dans mon sein la présence de cette divinité (1).» 

La conscience est le frein des mieux doués ; mais elle est trop 
inégale et trop restreinte dans ses manifestations pour que nous 
puissions chercher là une base morale d'ordre général. 

Dira-t-on que sous la pression du même courant historique, 
une conscience générale qui sert de mesure à l'impératif catégo- 
rique se forme d'une manière définitive; Il sera facile de répondre 
que cette conscience générale elle-même, toujours assez vague 
du reste, se développe sans cesse, c'est-à-dire se modifie cons- 
tamment dans le temps; elle ne saurait donc être un substrahim 
moral permanent. En tout cas, elle n'est qu'une résultante indé- 
cise d'où s'échappe constamment le flot vivant des consciences 
individuelles qu'elle ne peut contenir et qui retombent au-dessous 
d'elle et la dépassent. 

Ce trop grand dédain des réalités sentimentales et sociales 



des hommes, 1/5 de craintes religieuses, 1/5 de préjugés, 1/5 de vanité et 1/5 d'habi- 
tude ; en somme, elle ne vaut pas mieux que l'Anglais dont on cite ce mot : / cannât 
affard to keep a conscience (entretenir une conscience, c'est trop cher pour moi). Les 
personnes religieuse?, quelle que soit leur confession, n'entendent souvent, par ce mot 
de conscience, rien autre que les dogmes et les préceptes de leur religion, et le juge- 
ment qu'on porte sur soi-même en leur nom ; c'est en ce sens qu'il faut entendre les 
mots intolérance ou conscience imposée, et pour les théologiens, les scolastiqucs et les 
casuistes du moyen-àge et des temps modernes . la conscience d'un homme, c'était ce 
qu'il connaissait de dogmes et ce qu'il avait de préjugés.» (Schopenhauer : Fondement 
de la Morale.) 

Au surplus, a très bien dit Jean Tisseur, « la conscience, non moins que l'esprit, a 
besoin de culture. Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la rési- 
gnation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls ; il y faut des soins ; une 
conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite ». 

Avant donc que de présenter la conscience générale comme base et critérium de la 
morale, tirez-la de ses ténèbres et développez-la. 

(1) Shakespeare : La Tempête, acte II. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2)g 

n'a pas échappé aux plus éminents disciples hétérodoxes de 
Kant, tels que Fichte et Lange en Allemagne, Ch. Renouvier 
en France. 

Fichte dit bien, lui aussi: «Le motif moral est absolu, il 
commande simplement sans intervention d'aucune fin différente 
de lui-même.» Mais il ajoute, dans un élan d'enthousiasme 
inspiré par l'explosion de la Révolution française, qui fascina 
Kant lui-même: «Non, ne nous quitte point, "Palladium sacré de 
l'humanité, pensée consolante que de chacun de nos travaux, de 
chacune de nos douleurs, naît pour nos frères une nouvelle per- 
fection, une joie nouvelle ; que pour eux nous ne travaillons pas 
en vain.» 

Motif humain au premier chef, le culte du progrès, et nous 
voilà loin de « l'impératif catégorique ». 

Lange, l'illustre auteur de Y Histoire du Matérialisme, se confor- 
me à l'heureuse hétérodoxie de Fichte, lorsque, après avoir 
repoussé les postulats de la Raison pratique de Kant et déclaré 
que c'est en nous que nous trouvons la loi morale de l'obser- 
vance de laquelle dérive la félicité, il ajoute : « Nous ne devons 
jamais séparer notre bonheur du bonheur commun, et notre 
moralité est en raison de notre solidarisme pratique. » 

Nous sommes là en pleine morale sociale, ce qui n'a rien 
d'étonnant, Fichte et Lange ayant été socialistes en même temps 
que philosophes. De même Ch. Renouvier, le chef honoré du 
criticisme français, a paré sa forte philosophie d'aspirations net- 
tement socialistes. Dans son beau livre la Science de la morale, 
il élabore tout un plan de réformes sociales. 

Il n'en est pas moins vrai que le kantisme, comme il en fut du 
stoïcisme et du cynisme, ne tend à agir que sur l'homme lui-mê- 
me, abstraction faite des conditions sociales dans lesquelles se 
meut ce dernier. Là est le point dolent de ces doctrines intros- 
pectives, si dignes, par d'autres côtés, de la vénération des hom- 
mes, et c'est pourquoi nous devons, tout en profitant de leurs 
nobles enseignements, chercher en dehors d'elles les lois, les 
formules et les conditions d'être de la morale sociale. 



■ 4° LA MORALE UTILITAIRE 



VI. La Morale utilitaire 



L'ironie de Rabelais, le scepticisme bienveillant et tolérant de 
Montaigne, les généreuses protestations antichrétiennes de Gior- 
dano Bruno, de Vanini, d'Etienne Dolet, et surtout la restaura- 
tion, par Bacon, de la méthode scientifique, avaient obligé, dès 
le réveil de la pensée, les moralistes à rechercher des bases 
éthiques plus concrètes que la crainte de Dieu ou la conscience. 

L'impulsion était venue de plus d'un côté. Grotius, qu'allait 
suivre Puffendorf, avait, dans son 'Droit de guerre et de paix, 
remis en honneur la vieille formule d'Aristote que le but de la 
société est le bien de ses membres. Dans cette voie, où nous 
trouvons également Locke, Spinosa était allé plus loin ; il avait 
jeté les bases du Contrat social que J.-J. Rousseau devait si bril- 
lamment habiller et populariser en France, non sans le sophisti- 
quer. De cette idée découle le droit du nombre et l'avènement 
de ce que Spinosa, véritable précurseur de la Révolution fran- 
çaise, appelle déjà la Démocratie, « laquelle, dit-il, est définie une 
« assemblée générale d'hommes possédant collectivement un 
« droit commun sur tout ce qui est en sa puissance. » D'où il 
ressort, conclut-il, « que le souverain, collectif, n'est lié par 
« aucune loi. » 

Toute la doctrine démocratique moderne est dans ces paroles 
du grand Barruch. On reconnaîtra que ce réalisme était tout à 
fait la contre-partie du néo-stoïcisme dont Pomponace, le maté- 
rialiste démocritain, avait été le plus grand représentant mo- 
derne (i). 



(i) La récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même, qui rend l'homme heureux ; 
car la nature humaine ne peut posséder rien de plus sublime que la vertu ; elle seule 
donne la sécurité à l'homme et le préserve de toutes les agitations. Chez l'homme 
vertueux, tout est en harmonie, il ne craint rien, il n'espère rien, et reste toujours le 



LE SOCIALISME INTEGRAL 241 

Malheureusement dans ce sombre et dur XVII e siècle, fils d'un 
siècle plus viril, mais non moins rude, Y utilitarisme social àt \a 
nouvelle philosophie ne pouvait guère être compris. Dans l'asser- 
vissement général et dans la paupérisation déprimante qui 
découlaient de la monarchie à son apogée, les antagonismes indi- 
viduels, l'âpreté du gain à laquelle les progrès économiques 
ouvraient de nouvelles carrières, étaient exclusivement surexci- 
tées. 

Tout cela trouva sa philosophie dans Hobbes, que l'on peut 
considérer comme le successeur des cyrénaïques antiques et le 
premier maître de l'utilitarisme individualiste moderne. 

D'après l'auteur de Léviathan, si une personne veut nuire à une 
autre, du moment qu'il n'existe entr'elles aucun pacte, on peut 
dire que la première fait du tort à la seconde, non qu'elle com- 
met une injustice, car comme il n'y a ni justice ni droits 
abstraits, il n'y a pas non plus de devoirs. Tout est recherche de 
l'intérêt personnel, l'homme est un loup pour l'homme {porno 
homini lupus) . 

Ce inonde est le théâtre de la guerre de tous contre tous 
(bellum omnium contra omnes). Il n'y a de droit que lorsqu'il y a 
société et contrat ; mais il ne peut y avoir contrat et société 
durable, vu l'indomptable égoïsme de la populace, que sous le 
despotisme absolu d'un monarque omnipotent, véritable Lévia- 
than social. 

Le dilemme n'est pas consolant : la sauvagerie ou la tyrannie ; 
Hobbes vivait au temps de Louis XIV et de Charles II ; c'est une 
excuse que ne pourrait invoquer au même degré La Mettrie, 
disant en plein XVIII e siècle (à la cour de Frédéric de Prusse, il 
est vrai) : « La vertu et la vérité sont des êtres qui ne valent 
« qu'autant qu'ils servent à celui qui les possède... Mais faute 
« de telle ou telle vertu, de telle ou telle vérité, les sociétés 
« et les sciences en souffriront ! — Soit, mais si je ne les prive 



même dans la prospérité comme dans l'infortune. Le mieux trouve sa punition dans son 
vice même. (Pomponace : Traité contre l'immortalité de l'âme.) 

Spinosa lui-même, inconséquent avec sa propre doctrine démocratique, s'inspirait du 
même principe, témoin le célèbre axiome : Beatitudo non est virtutis prœmium, sed ipsa 
virtus (la vertu n'a pas en vue le bonheur, elle est elle-même sa propre recompense). 

16 



242 LA MORALE UTILITAIRE 

« pas de ces avantages, moi j'en souffrirai. Or, est-ce pour 
« autrui ou pour moi que la raison m'ordonne d'être heureux f » 

La Mettrie retardait; son matéiialisme partait du point de vue 
mècaniste du sec et peu recommandable Descartes, dont le carac- 
tère fut si inférieur à l'intelligence; tandis que déjà le siècle géné- 
reux et vaillant du philosophisme, se plaçant au point de vue 
finaliste on tèlèologique, glorifiait le sentiment (1) et considérait 
que les choses ont une destinée que dans une certaine mesure 
l'action humaine peut améliorer. 

Que si donc les sanctions extra-terrestres étaient repoussées 
avec mépris, si la vertu pour la vertu n'était pas très en faveur, 
l'intérêt n'était accepté comme motif moral que soigneusement 
épuré par le sens social, il devenait alors l'intérêt bien entendu. 
a Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s'exerçant à la 
connaissance du vrai, disait Diderot, en ayant toujours devant 
les yeux qu'il n'y a qu'une seule vertu, la justice, un seul devoir, 
se rendre heureux. » 

D'Alembert insistait plus vivement sur le côté social du devoir : 
« La vertu est le supplément des lois : la vertu sera d'autant plus 
pure que l'on sera plus rempli de l'amour de l'humanité. » 

Plus optimiste, en même temps que plus étroit en morale, fut 
Helvétius : « Le désir de notre bonheur suffit pour nous con- 
duire à la vertu, » affirmait-il sophistiquement, car il supposait 
chez tout homme le sentiment de la justice et de la solidarité, 
quand il y a si loin de cette supposition à la réalité des choses. 
L'auteur de \' Esprit en a eu lui-même conscience, puisqu'il a dit 
plus loin que ce sont les lois qui détermineront les limites du 
droit individuel et les justes exigences du droit social. 

Le Mécène des philosophes du XVIII e siècle, l'auteur matéria- 
liste du Système social, tout en basant sa morale sur l'intérêt, 
ne manqua pas de donner à ce dernier le croc-en-jambe des 
limitations sociales. « Le mot intérêt, dit effectivement le baron 
d'Holbach, est le synonyme de corruption, d'injustice, de peti- 



(1) Le XVIII m * siècle fut un siècle sympathique à la souffrance... il a été très humain ; 
c'est lui qui nous a donné le mot bienfaisance, expression caractéristique de ses aspira- 
tions. (E. de Pompéry : Revue philosophique et religieuse.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL 243 

tesse dans un avare, un courtisan, un tyran. Dans l'homme de 
bien, intérêt signifie : équité, bienfaisance, grandeur d'âme. » 

Qu'est-ce à dire, sinon que le devoir social doit gouverner 
sous le règne de l'intérêt bien entendu. Et qu'il va loin, ce devoir 
social. D'Holbach dit encore : «J'aime le principe de l'homme 
sensible qui a dit qu'on ne devrait ni battre un chien, ni tuer un 
insecte, sans cause suffisante pour se justifier devant le tribunal 
de l'équité. » 

Volney(te G ltyinés) faisait de l'amour du prochain un précepte 
par raison d'égalité et de réciprocité, car lorsque nous nuisons 
à autrui nous lui donnons le droit de nous nuire à son tour. 

« Le vice et la vertu ne sont que des rapports, avançait à son 
tour Marmontel, dans le Misanthrope converti : est vice ce qui 
nuit aux hommes, est vertu ce qui leur fait du bien. » Necker, 
l'homme d'Etat illustre, dont son illustre fille, M me de Staël (i), 
a dit que l'intelligence était un rayonnement de bonté éclairée et 
active, est un véritable précurseur des altruistes, et va plus loin. 
Selon lui, la bonté, c'est la vertu même, c'est la beauté primor- 
diale, et sur elles reposent toutes nos acquisitions, toutes nos 
espérances de bonheur (2). 

Condorcet, qui vit dans l'égalité le dernier but de l'art social, 
n'eut pas non plus assez de paroles pour recommander la bien- 
veillance. 

C'est là de la morale sociale, et nous la trouverons telle encore 
aussi bien chez Saint-Lambert (Catéchisme civique) que chez le 
bon abbé de Saint-Pierre, dont la devise était : ^Donner et par- 
donner. 

L'Utilitarisme semblait donc devoir rapidement parcourir les 
étapes de l'intérêt de mieux en mieux entendu pour se méta- 
morphoser en morale sociale. 

Mais s'il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a plus loin encore 
de la théorie à la pratique. 

Une théorie progressive ne répond d'abord qu'à la mentalité 
de l'élite des penseurs et des militants. Lorsqu'on la plonge, 



(1) (M m ° de Staël : Mémoires de dix ans d'exil. 

(2) Necker : De l'importance de l'opinion religieuse. 



244 LA MORALE UTILITAIRE 

pour l'y cristalliser en règle de conduite, dans l'océan de la masse, 
c'est par ses parties faibles et défectueuses qu'elle est d'abord 
traduite en fait : la morale de l'intérêt bien entendu devient, dans 
l'application, la vulgaire morale de l'intérêt tout court, de la 
société individualiste régnante. 

Ce que le nouveau principe a produit, les iniquités du capita- 
lisme oppresseur et spoliateur, les douleurs du prolétariat op- 
primé et exploité, en un mot la situation actuelle si troublée, si 
pleine de mécontentements, de souffrances, d'incertitudes et de 
menaces, le disent suffisamment. 

Les économistes, rhapsodes inexorables du laisser-faire, ap- 
plaudissent toujours et justifient imperturbablement, semblables 
à ce perroquet de Florian, à qui les matelots avaient appris à 
dire : Cela ne sera rien, et qui répétait encore l'insouciant refrain 
au moment où le vaisseau, désemparé par la tempête, disparais- 
sait sous les flots. 

La comparaison est juste devant le flot montant des mécon- 
tentements que suscite la guerre économique de tous contre 
tous, principe et fin de la société capitaliste bourgeoise. 



VII. La Morale sociale 



Aussi est-ce bien contre cet égoïsme pratique, cause de tant 
de dépressions, de tant de misères et de tant de crimes, que 
s'est levé le socialisme, en s'attachant principalement à la trans- 
formation des institutions, car il sait que les institutions domi- 
nent les mœurs. 

En l'espèce, le socialisme veut, au mobile subversif de V in- 
térêt individuel, qui inspire et commande les actes dans l'orga- 
nisation actuelle, substituer le mobile bienfaisant de l'intérêt 
social, principe adéquat d'une société fondée sur la justice et 
s'épanouissant en activités harmoniques, dans les joies commu- 
nes de la solidarité. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 245 

Pour l'œuvre rédemptrice, les auxiliaires théoriques ne font 
pas défaut au socialisme, même parmi les plus illustres docteurs 
de la morale utilitaire. 

Que dis-je ? Tout en prétendant ne dresser que ce qu'il 
appelle une arithmétique morale des plaisirs et des peines causés 
par lesactes, le chef même de la doctrine, le bon et génial Jérémie 
Bentham, trace d'une main sûre, en sa Déontologie, les grandes 
lignes de la morale sociale. ■ 

Bentham raconte qu'il cherchait depuis longtemps un système 
de morale auquel il pût s'attacher, lorsqu'un livre de l'illustre 
Priestley, livre déjà oublié, lui tomba par hasard sous la main ; 
il y trouva pour la première fois cette formule écrite en italique ; 
Le plus grand bonheur du plus grand nombre ! 

« A cette vue, je m'écriai, transporté de joie, comme Archi- 
mède lorsqu'il découvrit le principe fondamental de l'hydrosta- 
tique : Eurêka, j'ai trouvé (i) ! » 

Le plus grand bonheur du plus grand nombre, par la science, la 
justice, la bonté, le perfectionnement moral, on ne saurait en 
effet trouver plus vaste et plus humain motif éthique. 

Bentham débute toutefois en utilitariste très décidé : 

« Il est fort inutile de parler des devoirs... L'intérêt est uni 
au devoir dans toutes les choses de la vie ; plus on examinera ce 
sujet, plus l'homogénéité de l'intérêt et du devoir paraîtra évi- 
dente... En saine morale, le devoir d'un homme ne saurait jamais 
consister à faire ce qu'il a intérêt à ne pas faire... par une juste 
estimation, il apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses 
devoirs. » 

Mais, au principe, Bentham ajoute bientôt un correctif qui est 
la négation de l'utilitarisme vulgaire : 

« Si, dit-il, la première loi de la nature, c'est de désirer notre 
propre bonheur, les voix réunies de la prudence et de la bien- 
veillance se font entendre et nous disent : Cherchez votre bonheur 



(1) J.-M. Guyau : La Morale anglaise contemporaine. 



246 LA MORALE SOCIALE 

dans le bonheur d'autrui. Si chaque homme agissant avec con- 
naissance de cause dans son intérêt individuel obtenait la plus 
grande somme de bonheur possible, alors l'humanité arriverait 
à la suprême félicité, et le but de toute morale, le bonheur uni- 
versel, serait atteint.» 

Généreuses paroles que le grand utilitaire commente digne- 
ment, en recommandant la bienveillance envers les animaux, 
dans les termes suivants : 

« Ce que nous proposons, c'est d'étendre le domaine du 
bonheur partout où respire un être capable de le goûter, et l'ac- 
tion d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine ; 
car si les animaux que nous appelions inférieurs n'ont aucun 
titre à notre sympathie, sur quoi s'appuieraient donc les titres de 
notre propre espèce ? 

« La chaîne de la vertu enserre la création sensible tout 
entière. 

« Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est 
intimement lié à celui de la race humaine, est inséparable du 
nôtre (1). » 

Outre la précieuse recommandation altruiste, nous avons là 
un mobile nouveau bien supérieur à l'intérêt, la recherche du 
bonheur, car tout bonheur digne de l'homme civilisé est social 
dans sa source et dans son objet ; cela en raison directe du déve- 
loppement intellectuel, affectif et moral du sujet. 



(1) L'homme de bien comprend que les animaux mêmes, capables comme lui de 
jouissance et de souffrance, ont droit à sa compassion, et que, suivant la belle expres- 
sion de Bentham, la chaîne d'or de la sympathie doit enserrer toute la nature vivante. 
C'est la dernière des acquisitions morales. Un tel sentiment est entièrement inconnu 
des sauvages, sauf pour leurs animaux favoris. 11 n'était pas moins étranger aux anciens 
Romains, comme le prouvent les abominables tueries du cirque. 

Les stoïciens semblent en avoir eu quelque conscience ; les premiers anachorètes le 
popularisèrent au sein du christianisme naissant : l'école utilitaire de Bentham lui a 
donné une place importante parmi les conditions de la vertu, et la philosophie trans- 
formiste, en proclamant l'origine animale de l'homme, doit contribuer encore à son 
développement. (L. Carrau : Études sur la théorie de l'évolution.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL 247 

Alfred Fouillée et J.-M. Guyau, entre autres, l'ont magnifi- 
quement démontré (i). 

L'illustre J. S. Mill le comprend également ainsi, lorsqu'il pose 
en fait que le principe général auquel toutes les règles de la pra- 
tique devraient être conformes n'est autre que le bonheur du 
genre humain et de tous les êtres sensibles. 

Le savant philosophe va plus loin ; si le critérium utilitaire 
tolère certains désirs d'intérêt individuel à condition qu'ils ne 
seront pas nuisibles à autrui, « // ordonne et exige que la culture 
de l'amour et de la vertu soit poussée aussi loin que possible, 
comme étant de toutes choses ce qui importe le plus au bien 
général.» 

Puis l'auteur de \' Utilitarisme, ou théorie du bonheur, s'efforce 
de prouver que l'intérêt individuel et l'intérêt collectif se confon- 
dent : « Ceux-là seulement sont heureux, dit-il, qui ont l'esprit 
tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par 
exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la con- 
dition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche 
qu'ils poursuivent, non comme un moyen, mais comme une fin 
idéale. 

« Aspirant ainsi à une autre chose, ils trouvent le bonheur, 



(1) A. Fouillée : Critique des systèmes de morale contemporaine. — J--M. Guyau : 
Essai d'une morale sans obligation ni sanction. L'Irréligion de V avenir . 

Voici en quels termes Guyau a exposé la théorie des idées-forces formulée par 
Fouillée : 

« Nous avons donc marqué, en résumé, les trois stades suivants dans le développe- 
ment de l'instinct moral : 

i° Impulsion mécanique, ne faisant qu'apparaître momentanément dans la conscience 
pour s'y traduire en penchants aveugles et en sentiments irraisonnés ; 

2° Impulsion entravée sans être détruite, tendant par là même à envahir la conscience, 
à s'y traduire sans cesse en sentiment et à produire une obsession durable ; 

3 Idée-force. Le sentiment moral groupant autour de lui un nombre croissant de 
sentiments et d'idées, devient non-seulement un centre d'émotions, mais un objet de 
conscience réfléchie. L'obligation naît alors ; c'est une sorte d'obsession raisonnée, une. 
obsession que la réflexion fortifie au lieu de dissoudre. Prendre la conscience de devoirs 
moraux, c'est prendre la conscience de pouvoirs intérieurs et supérieurs qui se déve- 
loppent en nous et nous poussent à agir, d'idées qui tendent à se réaliser par leur force 
propre, de sentiments qui, par leur évolution même, tendent à se socialiser, à s'impré- 
gner de toute la sensibilité présente dans l'humanité et dans l'univers. « (J.-M. Guyau : 
L'Hérédité et V Education.) 



248 LA MORALE SOCIALE 

chemin faisant. Les plaisirs de la vie — telle était la théorie à 
laquelle je m'arrêtai — suffisent pour en faire une chose agréa- 
ble, quand on les cueille en passant sans en faire l'objet principal 
de la vie, et du coup vous ne les trouvez plus suffisants. Ils ne 
supportent pas un examen sérieux. Demandez-vous si vous êtes 
heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il n'est 
qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie non 
pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur.» 

Partant du même point de vue utilitaire, et en indiquant 
comme idéal moral la vie complète dans la société complète, Her- 
bert Spencer voit deux morales en présence : la morale primitive 
de l'égoïsme et la morale idéale de l'altruisme, dont l'avènement 
n'est pas proche. Il en conclut qu'il est nécessaire qu'entre le 
commencement et la fin, pendant toute l'évolution sociale, il 
s'établisse transitoirement une morale transactionnelle qu'on 
peut appeler morale ègo-altruiste , et qui dominera tant que l'al- 
truisme ne sera pas généralisé. Schopenhauer n'aurait pas admis 
ces tempéraments du philosophe de l'évolution. 

Pour le chef du pessimisme moderne, il n'y a que trois motifs 
généraux auxquels se rapportent toutes les actions des hommes: 
c'est seulement à condition de les éveiller qu'un autre motif 
quelconque peut agir. C'est : 

a) L'égoïsme, ou la volonté qui poursuit son bien propre (il 
ne souffre pas de limites) ; 

b) La méchanceté, ou la volonté poursuivant le mal d'autrui 
(elle peut aller jusqu'à l'extrême cruauté) ; 

c) La pitié poursuivant le bien d'autrui (elle peut aller jusqu'à 
la noblesse et à la grandeur d'âme). 11 n'est pas d'action humaine 
qui ne se réduise à l'un de ces principes; toutefois, il peut arriver 
que deux y concourent. 

Les actions inspirées par le premier motif sont quelquefois 
indifférentes, le plus souvent nuisibles à autrui ; celles inspirées 
parle second motif (la méchanceté) sont toujours blâmables et 
malfaisantes. Par contre, celles inspirées par le troisième (la 
sympathie ou la pitié) sont toujours bienfaisantes, par suite 
toujours morales. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 249 

La pitié (i) ou sympathie universelle, qui prend aussi les ani- 
maux sous sa protection, est donc le principe de toute moralité, 
d'où l'on peut conclure que l'égoïsme est le motif antimoral par 
excellence (2). 

(1) «Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus, tous deux passionnément épris 
de deux jeunes filles différentes : chacun d'eux se voit barrer la route par un rival 
préféré, préféré pour des avantages extérieurs. 

« Ils résolvent chacun de leur côté de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; 
d'ailleurs, ils sont parfaitement à l'abri de toute recherche, et même de tout soupçon. 
Pourtant, au moment où ils procèdent aux préparatifs du meurtre, tous deux après une 
lutte intérieure, s'arrêtent. 

« C'est sur cet abandon de leur projet qu'ils ont à s'expliquer devant nous sincèrement 
et clairement. — Quant à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu'il lui 
mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée 
de la volonté divine, du châtiment qui l'attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il 
dira : « J'ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n'eût pas 
été propre à fournir une règle capable de s'appliquer à tous les êtres raisonnables en 
général, car j'allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en 
même temps une fin en soi. » — Ou bien, avec Fichte, il s'exprimera ainsi : « La vie 
d'un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de la loi morale : 
je ne peux donc pas, à moins d'être indiffèrent à la réalisation de la loi morale, anéantir 
un être dont la destinée est d'y contribuer. » (^Doctrine des mœurs, p. 375). — Ce 
scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire ; car il espère bien, une fois en 
possession de celle qu'il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi 
morale. — Il pourra encore parler à la façon de Wollaston : «. J'ai songé qu'une 
telle action serait la réalisation d'une proposition fausse. » — A la façon de Hut- 
cheson : a Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, 
échappent à toute explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte. » — A la 
façon d'Adam Smith : « J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie des 
spectateurs. » — Avec Christian Wolff : « J'ai reconnu que par là je ne travaillais 
pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. » — Avec Spinosa : Homini 
nihil iitilius homine ; ergo hominem interimere noluL (Rien de plus utile à l'homme que 
l'homme même ; c'est pourquoi je n'ai pas voulu tuer un homme). — Bref, il dira ce 
qu'il vous plaira ; — mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma 
manière, il dira : « Quand j'en suis venu aux préparatifs ; quand, par suite, j'ai dû 
considérer pour un moment de quoi il s'agissait et pour moi et pour lui, la pitié, la 
compassion, m'ont saisi ; je n'ai pas eu le cœur d'y résister ; « je n'ai pas pu faire ce 
« que je voulais. » 

« Maintenant, je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugé : de ces deux 
hommes, quel est le meilleur ? Quel est celui aux mains de qui on remettrait le plus 
volontiers sa destinée ? Quel est celui qui a été retenu par le plus pur motif? — Où 
est dès lors le fondement de la morale ?» (Schopenhauer : Le Fondement de la morale). 
(2) L'égoïsme, source et résumé de tous les défauts et de toutes les misères quel- 
conques (Carlyle : les Héros), l'égoïsme donne la mesure de l'infériorité des êtres. Un 
être parfait ne serait plus égoïste. (Renan : les apôtres). L'altruisme est le motif moral 
par excellence. (Schopenhauer). « Le grand bien de l'humanité, c'est la bienveillance, ce 
sont les bienfaits, c'est l'amour. » (Mirabeau : Lettres à Sophie). 



2^0 LA MORALE SOCIALE 

Nous pourrions continuer cette revue des plus illustres mora- 
listes sociaux par Auguste Comte, qui a donné du devoir moral 
cette belle définition : Vivre pour autrui, en serviteur éclairé de 
V Humanité; par Feuerbach, qui, comme le chef du positivisme, 
veut substituer au culte des dieux détrônés par la science le 
culte de l'humanité ; par Alfred Fouillée, qui fait de la morale 
une sorte d'esthétique sociale aboutissant à l'altruisme social, fils 
lui-même du croissant altruisme intellectuel ; par le regretté 
J.-M. Guyau, pour qui toutes les impulsions morales se résolvent 
en un sentiment profond de la solidarité ; par Fechner, par 
Wundt et autres non moins autorisés ; mais les pages précé- 
dentes suffisent à établir la noblesse originelle de l'éthique 
sociale qu'il appartient au socialisme de faire accepter comme 
règle maîtresse des actions humaines, et qu'en attendant les 
socialistes doivent prendre pour règle de leur conduite person- 
nelle. 

Nul besoin de périlleuses affirmations mystiques, ni d'abstrus 
concepts métaphysiques pour s'inspirer des principes suivants, 
d'aussi facile compréhension que d'universelle efficacité: 

Dans les relations sociales, la justice et la solidarité ; dans les 
relations individuelles, la sincérité et la bonté; dans les rela- 
tions avec tous les êtres, les animaux compris, la modération et 
la pitié. 

Nous sommes sûrs de ne pas errer en nous faisant les prati- 
quants de la justice et de la fraternité envers nos semblables, 
de la compatissance et de la bonté envers et pour tous les êtres 
sensibles. 

Tournez et retournez la question ; dans tout vice, vous trou- 
verez l'égoïsme ; dans tout crime, la cruauté, manifestation 
aiguë de l'insensibilité au mal d'autrui. Les criminologistes ne 
s'y trompent pas. Semez la sensibilité et la compatissance en 
même temps que la justice, et vous récolterez l'altruisme, cette 
morale des morales. Avec la bonne volonté dont parle Kant, la 
bonté et la pitié sont encore ce qu'il y a de meilleur dans l'âme 
humaine. Quand on les possède, même n'allant pas sans quel- 
ques défaillances de caractère ou d'actes, on possède la meilleure 
vertu, la vertu bienfaisante. Notre plus impérieux devoir moral 
est donc de les acquérir et préconiser tout d'abord. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2^1 

A rencontre du moraliste religieux, qui ne parle que de cor- 
ruption humaine originelle et de vengeance divine ; différent du 
moraliste bourgeois, dont la courte vue ne dépasse pas l'horizon 
borné et étroit du chacun pour soi, le socialisme n'aborde la 
grave question du critérium moral qu'après avoir ressenti le 
frisson vivifiant de la sympathie universelle. 

Comme le Faust de Gœthe, il sent toute la misère de l'huma- 
nité s'appesantir sur sa tête et meurtrir son cœur. Mais au lieu 
de ne jeter que le cri de désespérance égoïste : Oh ! que ne suis-je 
jamais né ! il dit avec Carlyle : « Mon grand espoir, mon inexpu- 
« gnable consolation, quand je considère les misères du monde, 
« est que tout ceci est en voie de changement. » 

Et il ne s'en tient pas à l'espérance, pas même à la bienveil- 
lance pratique si bien caractérisée par l'auteur de Y Irréligion de 
l'avenir (i), il sait qu'en nos temps troublés, mais actifs, mais 
féconds, aspirer au bien n'est pas suffisant : il faut travailler à 
son instauration, d'où, pour le socialiste, de nouvelles tâches. 

Instruit par l'histoire de l'inefficacité des morales purement 
préceptorales, même pratiquées en exemple par les meilleurs, 
il se reconnaît d'autres devoirs de caractère plus militant. Il sait 
qu'il n'y a pas de régénération morale sans transformation 
sociale préalable, et il agit en conséquence. 

Pour lui, le devoir moral, se complique donc du devoir politi- 
que, entraînant l'action incessante contre les oppressions, contre 
les iniquités, et pouvant aller jusqu'à l'action révolutionnaire 
pour la conquête ou la défense de la liberté politique et de 
l'égalité sociale. 

La morale altruiste ne deviendra effectivement la loi de tous 
que lorsqu'elle aura la justice "sociale pour substratum, que lorsque 
la société sera organisée de telle façon, se comportera de telle 
manière, vis-à-vis de chacun de ses membres, qu'à tout homme 
social on puisse dire avec vérité sur le rythme virgilien : 

Heureux enfant, connais ta mère à son sourire (2). 

(I) J'ai deux mains : l'une pour serrer la main de ceux avec qui je marche dans la 
vie, l'autre pour relever ceux qui tombent. Je pourrais même à ceux-ci tendre les deux 
mains ensemble (Guyau, Y Irréligion de l'avenir). 

(1) Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem. (Virgile : Eglogue IV.) 
^^ , 



CHAPITRE VI 



L'évolution de la propriété et le socialisme 



I. La propriété primitive et ses survivances. — II. Les débats de la propriété quiri- 
taire. — III. Origine de la propriété individuelle. — IV. Conséquences de la pro- 
priété individuelle. — V. Les remèdes proposés. De la propriété sociale. — 
VI. Emile de Laveleye, Henri Georges et César De Paepe. — VIL Définition 
historique du collectivisme. 



Avant que l'application à l'histoire de la méthode évolution- 
niste n'eût, sur le fond vivant de l'universel devenir, éclairé d'un 
jour si nouveau le passé, le présent et l'avenir des institutions 
humaines, il était convenu que réclamer une modification des 
lois régissant la forme actuellement dominante de la propriété, 
c'était se déclarer capable, voire même coupable de tous les 
crimes. 

Vainement, en l'inscrivant dans l'immortelle déclaration des 
droits de l'homme, la Révolution française avait consacré le grand 
principe de Spinosa, de Grotius, de Puffendorf, de Locke, de 
Montesquieu, de Mirabeau, de tout le XVIII e siècle, que le droit 
propriétaire dérivait du droit social et pouvait être modifié par lui ; 
les compilateurs du Code civil, plats valets, avant tout, de 



254 LA PROPRIETE PRIMITIVE 

l'usurpateur corse, renièrent la Révolution qui les avait produits 
et ramenèrent le droit de propriété au droit romain d'us et 
d'abus . 

Après cela, quiconque osa demander que les conditions de la 
possession fussent modifiées dans lç sens de la justice et de la 
solidarité, fut tenu pour criminel et pour vouloir la destruction 
de l'ordre social, la systématisation du vol et le retour aux 
mœurs anthropophagiques. 

On en est revenu. 

11 s'est trouvé des économistes (i), des philosophes et des 
savants (2) pour dire avec les socialistes que la forme actuelle 
d'appropriation n'est rien moins qu'immortelle, qu'elle paraît 
même être sur son déclin et devoir être t bientôt remplacée par 
une forme propriétaire plus rationnelle, plus sociale, plus juste, 
c'est-à-dire plus en harmonie avec la technique et les conditions 
de la production moderne ; plus conforme au sens d'équité 
auquel est arrivé la minorité militante de la société contempo- 
raine. 

En dessinant à grands traits les principaux contours de l'évo- 
lution propriétaire et en faisant suivre ce travail de quelques 
lignes conclusionnelles, découlant logiquement d'une sommaire 
mais consciencieuse élaboration, nous espérons avoir l'assentiment 
de tous les amis de la justice. C'est à eux que nous nous adres- 
sons avec confiance, sans faire de distinction de partis et de sectes. 



I. La propriété primitive et ses survivances 



Les progrès faits en cette seconde moitié du XVIII e siècle par 
les sciences ethnologiques, anthropologiques et historiques ne 
permettent plus de contester « le fait si important en sociologie, 
à savoir qu'en raison des mêmes nécessités économiques, ces 

(1) Emile de Laveleye, J.-S. Mill, Savage, Léon Walras, Georges Hansen, Achille 
Loria. Ch. Gide, A. Wagner, Aszarate, etc. 

(2) Herbert Spencer, A. Russel Wallace, Schaeffle, Alfred Fouillée, Guyau, Ch. 
Letourneau, Ch. Secrétan, Colajanni. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 255 

deux institutions fondamentales, la famille et la propriété, ont 
passé partout par les mêmes phases, dans leur évolution à 
travers les siècles (i). » Depuis les constatations de Morgan, 
Summer Maine, Bachofen, Giraud-Teulon, Létourneau et autres 
investigateurs recommandables dans l'ordre ethno-sociologique ; 
d'Emile de Laveleye, de Fustel de Coulange, etc., dans l'ordre 
historique, il est bien établi, en effet, que les premières forma- 
tions sociales ont été constituées par des agglomérations tribales 
ou parentales, les consanguins et associés étant reliés, d'abord 
par l'égalité promiscuitaire, ensuite par la parenté par les femmes 
{matriarcat), puis parla parenté élective dite de promotion ; enfin, 
par la parenté masculine {patriarcat). 

Dans les trois cas, les agglomérations parentales {gènos grec, 
gens latin, clan celtique) possédaient collectivement la terre, 
les armes, les troupeaux. 

A l'avènement du patriarcat, l'organisation se resserre, l'égalité 
disparaît et le chef ou patriarche, ajoutant l'exercice du culte à 
ses attributions, devient à la fois prêtre, roi et dispensateur 
suprême ; dans toute la force du terme, le maître. 

Les ethnologues le confirment en ce qui concerne les agglo- 
mérations parentales (2) parquées entre la sauvagerie et la bar- 
barie ; la Bible décrit très bien le patriarcat nomade de l'Asie 
mineure et de l'Afrique occidentale ; Fustel de Coulange est 
lumineux pour ce qui a trait aux primitives agglomérations 
parentales helléno-italiques. 

Dans son livre classique sur ce sujet (3), Fustel de Coulange 
donne notamment des aperçus très fouillés sur ce qu'il appelle 
fort exactement la propriété familiale . 

« Cette sorte de propriété, dit-il, a été pratiquée par beaucoup 
« de peuples anciens, et elle a tenu une grande place dans leur 
« droit et dans leurs mœurs. On la reconnaît aux trois signes 
« suivants : i°elle est héréditaire ; 2° le testament est interdit, 
« par cette raison qu'on n'admet pas que l'individu vivant 



(1) Emile de Laveleye : La propriété collective du sol en différents pays. 

(2) Encore subsistantes dans certaines peuplades arriérées. 

(3) La Ctte antique, étude sur le culte du droit et les institutions de la Grèce et de 
Rome. Paris, 1 88 1 . 



2^6 LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE 

« puisse dépouiller la famille à venir; 3 les femmes n'héritent 
u pas, par la raison que, si elles avaient une part de biens, cette 
« part passerait, par leur mariage, dans une autre maison et 
« serait ainsi distraite de la famille à laquelle ces biens doivent 
« appartenir. Ces trois traits caractéristiques se rencontrent par- 
« tout où la propriété familiale a été pratiquée. On les trouve 
« dans l'ancien droit hindou, dans le droit attique avant Solon, 
« dans le droit de Sparte, avant la réforme d'Epitadée, dans le 
« vieux droit de Rome avant les Douze Tables. On les saisit 
« encore aujourd'hui, chez certaines sociétés qui sont restées 
« dans l'état ancien.» 

Dans l'Hellénie, plus spécialement étudiée par l'auteur de la 
Cité antique, chaque famille avait son foyer et ses ancêtres ; elle 
avait surtout ses Dieux à elle. Chaque foyer était un autel, sur 
cet autel il devait y avoir toujours un peu de cendres et des char- 
bons qui ne s'éteignaient jamais. Ce feu était quelque chose de 
divin ; on l'adorait, on lui rendait un véritable culte, on récla- 
mait sa protection, on lui offrait des sacrifices. Le feu sacré 
avait pour caractère essentiel d'appartenir en propre à chaque 
famille. Le culte, les rites, les libations, les prières n'avaient rien 
de public; toutes les cérémonies s'accomplissaient dans l'enceinte 
de la maison, au milieu de la famille seule, dont le chef était le 
seul pontife, et ne pouvait enseigner et transmettre cette reli- 
gion domestique qu'à son fils, car elle ne se propageait que de 
mâle en mâle. La fille avait part au culte de son père ; mais une 
fois mariée, le foyer paternel cesse d'être son Dieu, elle ne peut 
plus invoquer que celui de son mari (1). 

« La propriété, développe encore Fustel de Coulange, était 
tellement inhérente à la religion domestique, qu'une famille ne 
pouvait pas plus renoncer à l'une qu'à l'autre. La maison et le 
champ étaient comme incorporés à elle, et elle ne pouvait ni les 
perdre, ni s'en dessaisir. 

« Platon, dans son traité des Lois ne prétendait pas avancer 
une nouveauté, quand il défendait au propriétaire de vendre son 



(1) Comte de Roquefeuil : La division de la propriété, dans Y Association Catholique 
de MM. de Mun et Bonjean. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 257 

champ; il ne faisait que rappeler une vieille loi. Tout porte à 
croire que, dans l'ancien temps, la propriété était inaliénable. Il 
est assez connu qu'à Sparte il était formellement défendu de 
vendre son lot de terre. La même interdiction était écrite dans 
les lois de Locres et de Leucade. Phédon de Corinthe, législateur 
du ix e siècle avant l'ère actuelle, prescrivait que le nombre des 
familles et des propriétés restât immuable. Or, cette prescription 
ne pouvait être observée que s'il était interdit de vendre les 
terres et même de les partager. La loi de Solon, postérieure de 
sept ou huit générations à celle de Phédon de Corinthe, ne 
défendait plus à l'homme de vendre sa propriété, mais elle 
frappait le vendeur d'une peine sévère, la perte de tous les droits 
de citoyen. Enfin, Aristote nous apprend d'une manière générale 
que, dans beaucoup de villes, les anciens législateurs interdi- 
saient la vente des terres.» 

Solidement argumenté; seulement, l'auteur de la Cité antique, 
que son érudition et sa pénétration historique n'avaient pas 
guéri d'un parti-pris réactionnaire très accusé, s'est cru en droit 
d'en inférer que pour beaucoup de peuples, il n'y avait pas eu 
de période de propriété collective primitive; ce qui est outré. 
Outre que les agglomérations familiales n'étaient souvent que 
la réduction d'une collectivité plus étendue (i), il est hors de 
doute qu'un collectivisme rudimentaire, d'ailleurs fort peu 
attrayant, car il servit de cadre à un lourd despotisme familial, se 
trouve au début de toutes les sociétés. 

La lumière a été faite irrémissiblement sur ce point par le 
savant, et généreux auteur du livre classique T)e la propriété et 
de ses formes primitives. «J'ai essayé de prouver, dit M. de Lave- 
leye, que partout on trouve, au début de la civilisation, à côté 
de la maison, de l'enclos attenant, propriété privée héréditaire, 
le reste du sol, propriété collective du clan ou de la tribu, soumis 
à des partages périodiques entre les habitants (i).» 

(1) Rudolf Meyer et Gabriel Ardant, dans leur livre si intéressant : La Question 
agraire, le reconnaissent implicitement dans les lignes suivantes, consacrées pourtant à 
la glorification des théories historiques de Fustel de Coulanges : « Quand l'histoire nous 
montre la propriété hellénique, la terre est le patrimoine exclusif des familles qui y 
avaient une fois posé leurs pénates et enterré leurs morts. Des pâturages, dernier vestige, 
peut-être, d'une communauté primitive, sont laissés en commun •>•> . 

(2) E. de Laveleye : De la propriété collective du sol en différents pays. 

17 



2^8 LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE 

L'éminent économiste belge l'a démontré, en effet / et il n'y a 
plus à y revenir. Remarquons seulement que ce qui s'est passé 
pour Y ager publiais italique, effrontément et tenacement confis- 
qué par le patriarcat romain, usant, selon les circonstances, de 
violence ouverte ou de ruse dolosive, nous indique assez de 
quelle façon, à l'école préantique, les familles patriarcales ont 
dû s'emparer, tantôt par force, tantôt par usurpation, de l'avoir 
commun de la tribu. 

Du reste, ce communisme primitif, dont les fêtes arcadiennes 
et les Saturnales helléno-italiques étaient une réminiscence pieuse 
d'importants vestiges, restait dans l'antiquité historique. 

A Tarente, pouvait dire encore Aristote (1), les propriétés 
sont regardées comme communes entre les pauvres pour leur 
usage, ce qui a rendu le peuple fort affectionné à son gouvernement. 

Les Cnidiens et les Rhodiens, qui colonisèrent les îles Lipari 
au nord de la Sicile, y établirent la communauté des terres, en 
souvenir des anciennes institutions. 

Prédominant était aussi le collectivisme agraire avant l'entrée 
en scène du peuple rapace et dur que Voltaire a si bien caracté- 
risé par cette définition : «Les Romains, ces illustres voleurs de 
grand chemin». Dans les municipes italiques antérieurs aux Ro- 
mains, avance un jurisconsulte italien nullement socialiste, Y ager 
publiais était le pivot de la vie économique. Et le sol n'en était 
pas moins fertile pour cela ni l'agriculture moins florissante, car 
on pouvait, par l'emphytéose ou autrement, mettre la culture 
dans de bonnes conditions (2). 

En Ibérie, les Vaccéens partageaient leurs terres chaque année, 
et César nous apprend que dans les Gaules le sentiment de l'éga- 
lité était si développé que les clans faisaient tous les ans un 
nouveau partage de terre . 

Quant aux Germains, les textes sont plus précis : 

« Il n'y a pas chez les Suèves, dit César (3), de terres en pro- 
pre, de champs limités, et il n'est pas permis de rester plus d'un 
an sur le même sol. » Et plus loin : « Personne (chez les Ger- 

(1) Aristote : Politique, VI, 3. 

(2) Pietro Ellero : La Riforma Civile. 

(3) Commentaires sur la guerre des Gaules, IV, 1 et VI, 22. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 259 

mains) ne possède une étendue de terre déterminée ; personne 
n'a de limites qui lui soient propres. » 

Tacite, dans sa fameuse et hyperbolique apologie des Ger- 
mains, confirme les observations de César, notamment dans ce 
passage : « Chaque tribu en masse occupe tour à tour la terre 
qu'elle peut cultiver et la partage suivant les rangs ; ils changent 
de terre tous les ans et n'en manquent jamais. » 

Dans l'Europe centrale et septentrionale, comme dans l'Hel- 
lénie et dans la péninsule italique, d'importants vestiges des 
anciennes institutions agraires subsistèrent sous la forme des 
Taèogs celtiques, des Marhen germaniques, des WuldalidtX Frau- 
dalid Scandinaves, des Folkland saxons, de YAger publions ita- 
lique (1). 

Même collectivisme originel en Egypte. — Les prêtres de Sais, 
interrogés par Hérodote, lui parlèrent ainsi de Sésostris : « Ce 
même roi fit le partage des terres assignant à chaque Egyptien 
une portion égale et carrée que l'on tirait au sort, à la charge de 
payer chaque année au roi une redevance qui composait son 
revenu. » 

D'après Marius Fontanes (les Iraniens), les anciens Arméniens 
étaient célèbres par leur communisme radical et leur indifférence 
religieuse. Enfin, Néarques, lieutenant d'Alexandre, nous ap- 
prend que dans certaines contrées de l'Inde les terres étaient 
cultivées en commun et les fruits partagés. C'était là également 
une sorte de collectivisme agraire. 

Régime analogue dans l'Extrême-Orient, sous une forme plus 
familiale toutefois, dans l'application : 

« Suivant les antiques annales de la Chine, les fondateurs de 
l'empire furent une centaine de familles pastorales que les textes 
désignent sous le nom de Tribu aux cents familles, peuple aux 



(1) VAger publiais fut systématiquement volé par le patriciat romain; les protesta- 
tions agraires de Spurrius Cassius, de Manlius, de Géniucius, de Dentatus, de Mélius, 
de Saturnius, d'Apullianus et des magnanimes Gracques, n'eurent pas une autre origine ; 
mais, comme trop souvent dans l'histoire, force resta aux voleurs. 

« Ce qui restait de VAger publiais, auquel venaient s'ajouter, dans la proportion 
d'un tiers, les territoires enlevés au peuple vaincu et que les vendeurs affermaient 
pour un lustre aux particuliers, finit par être gaspillé en colonies et en assignations. 
(Letourneau : Evolution politique.) 



2Ô0 LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE 

cheveux noirs, et qui, émigrant de la s^npe asiatique, se grou- 
pèrent dans les plaines fertiles qui forment aujourd'hui les pro- 
vinces de Hang-Son, Se-Tchun et Chen-si. 

Elles apportaient avec elles les mœurs fondamentales des 
pasteurs, la communauté et la famille patriarcale (i) qu'elles 
implantèrent en Chine pendant de longs siècles. 

L'Empire du milieu, que son traditionnalisme familial excessif 
n'avait pas encore pétrifié et rejeté hors du cercle général de la civi- 
lisation, et qui marchait encore dans les voies des peuples pro- 
gressifs, suivit, lui aussi, le grand courant individualiste qui, à 
l'époque de la puissance militaire des Assyriens, de la prospé- 
rité commerciale des Phéniciens, de l'eniorescence poétique des 
Hellènes et de la fondation de Rome, vint, plus pour le mal que 
pour le bien, révolutionner dans le monde entier les conditions 
économiques des agglomérations humaines. 

La tendance nouvelle eut bientôt son histoire sanglante. Au 
cinquième siècle avant notre ère, les feudataires de l'empire chi- 
nois refusèrent, comme allaient plus tard le faire les patriciens 
romains, de se conformer aux lois en vigueur en faveur de la 
propriété sociale. 

Les populations, qui, de ce fait, furent opprimées et dépouil- 
lées, se soulevèrent contre les usurpateurs. Mais ces derniers 
furent finalement victorieux vers le milieu du III e siècle et impo- 
sèrent, avec la dynastie de Thsin-Chi-Houng, le régime de la 
propriété individuelle. 

Toutefois, les abus du nouveau système furent si rapidement 
funestes que l'empereur fit promulguer une loi dite du lieu de 
sépulture insaisissable . Mesure insuffisante: la guerre sociale et 
l'appauvrissement des petits propriétaires continuèrent jusqu'à 
ce que Wou-Ty, le premier empereur de la dynastie des Tsin, 
eut déclaré que chaque chef de famille aurait en usufruit perma- 
nent et héréditaire 70 mèous de terre dont une partie était insai- 
sissable. On alla ainsi jusqu'à la conquête des Tartares Mand- 
choux, qui respectèrent en grande partie les prescriptions préser- 
vatrices de la petite propriété (2). 

(1) Rudolf Meyer et C. Ardant : La Question agraire. 

(2) Voyez R. Meyer et G. Ardant, loco citato. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 26 1 



IL I es débuts de la propriété quiritaire 



Au moment où s'accomplissait aux antipodes cette révolution 
propriétaire, les Romains qui étaient descendus des montagnes 
du Latium pour fonder un empire par le brigandage systématisé, 
faisaient triompher le droit quiritaire, dépouillant ainsi la propriété 
du bienfaisant caractère social qu'elle avait conservé encore. La 
réaction contre le sens social, fut si forte que, bien que l'Etat 
demandât tout au citoyen, il ne lui accordait rien, s'il n'était 
pater jamilias, maître de famille (i). La patricia potestas prime le 
droit de l'Etat en toutes choses ; le maître de famille a l'exercice 
du culte, le droit de tester (c'est-à-dire de dépouiller les siens) ; 
il a sur tout son monde (femmes, enfants, serviteurs) le droit 
de vie et de mort. 

Ces cruels et durs maîtres familiaux, ne voyant en toute acti- 
vité qu'une façon d'acquérir, firent de la guerre une entreprise 
impie pour l'asservissement des hommes, la confiscation des 
terres et le pillage des richesses. 

Chez eux-mêmes, ils opérèrent de la sorte, en s'emparant 
cyniquement de Yager publiais et (nous l'avons vu) en réduisant 
par la plus épouvantable usure des masses nombreuses de leurs 
propres concitoyens en esclavage (2). 

La fortune, qui n'avait jamais été plus aveugle, les favorisa en 
tout. Après s'être rendus maîtres de l'Italie, ils s'emparèrent de 
l'Hellénie, alors en plein travail de réorganisation démocratique 



(1) On a traduit à tort pater par père ; à l'origine, il signifiait maître. 

(2) Qui ne connaît, en effet, l'àpreté du droit du créancier à Rome, reflet fidèle de 
l'origine de la propriété chez ce peuple conquérant. 

« La propriété la plus légitime aux yeux de nos ancêtres, disait Caius, était celle 
qu'ils avaient acquise à la guerre. » Aussi avec quelle cruauté le possesseur cherche-t-il 
à défendre un bien que la violence lui a départi et que lui assure l'usage fondé sur 
les droits de la conquête. L'insolvable est traité comme un voleur ; la loi accorde au 
créancier ce que Shylock exige de son ennemi mortel. (R. Meyer et G. Ardant : La 
Question agraire.) 



2&2 PROPRIETE QUIRITAIRE 

et sociale ; c'est même cette crise sociale qui hâta la perte des 
cités helléniques par suite de la trahison de leurs classes dirigean- 
tes. En effet, plutôt que de faire sa part à la démocratie, debout 
pour la défense de l'indépendance et la conquête d'une certaine 
égalité, les oligarques helléniques aimèrent mieux trahir les 
combattants de Scarphée et de Leucopétra et livrer la patrie à 
l'envahisseur romain. Impiété monstrueuse qui tourna contre les 
traîtres eux-mêmes. Tels furent, en effet, les fruits de la civilisa- 
tion romaine qu'un siècle après, sur cent lieux qui se décoraient 
du nom d'une ville, soixante-dix étaient devenus déserts ! C'était 
la paix romaine, la justification anticipée du mot terrible de 
Tacite: « Où ils font le désert ils disent qu'ils ont établi la 
paix. » 

Il en fut de même quand vint le tour de la Gaule, de l'ibérie, 
de l'Asie Mineure et de l'Afrique occidentale. Partout le glaive 
du légionnaire apportait, avec le droit quiritaire, la dépopulation, 
la cruauté, les souffrances sans nom, plongeant dans l'insonda- 
ble iniquité de l'esclavage (1) et s'apothéosant dans la rouge 
vapeur de sang qui s'élevait pesamment des cirques, en nuages 
de malédiction et de mort. 

Malgré les monceaux de cadavres qui . sous le triomphe de Rome, 
cimentèrent ses fondements, la propriété quiritaire ne put jamais 



(1) Un écrivain anglais, M. Blair, a soutenu qu'il existait trois esclaves pour un 
homme libre depuis la prise de Corinthe (144 avant J.-C.) jusqu'à Alexandre Sévère. 

Après la conquête de la Sardaigne, il s'était fait de telles razzias d'esclaves qu'un 
proverbe disait : « A vil prix comme un Sarde » . 

Nous verrons Marius disposer de 90.000 Teutons et de 60.000 Cimbres ; Lucullus 
faire un tel butin dans le Pont qu'un esclave s'y vendait 4 drachmes (3 fr. 50). César, 
s'il faut en croire Plutarque et Appien, entraîne 1. 000. 000 de captifs avant même 
d'avoir conquis définitivement les Gaules ; Auguste ramène définitivement 44.000 cap- 
tifs dans une expédition dans les montagnes des Salasses, 97.000 juifs réduits en servi- 
tude, etc., etc. 

C'est aussi le temps où le commerce d'esclaves, inauguré par les pirates, pratiqué 
ensuite par les chevaliers eux-mêmes, est en pleine prospérité. L'île de Delos en est le 
centre, marché si bien approvisionné qu'au dire de Strabon on pouvait en exporter 
chaque jour des myriades. (R. Meyer et G. Ardant, loco citato.) 

Est-il étonnant, avec un si abominable système, que les Romains aient été les plus 
impitoyables dévorateurs d'hommes mentionnes par l'histoire et qu'ils aient, en quelques 
siècles, stérilisé et dépeuplé les pays méditerranéens, comme le leur reproche juste- 
ment Edgar Quinet dans VEsprit nouveau. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 26) 

pourtant évincer complètement la propriété collective. Dans la 
Lusitanie, par exemple, la propriété collective ne fut détruite 
que par les latifundia de la féodalité portugaise (i). Il y a eu 
même des survivances collectivistes plus tenaces : telles sont les 
Township écossais, les Tïaile gaéliques, et surtout les Allmenden 
helvético-germaniques dont Emile de Laveleye nous a donné les 
si saisissantes descriptions que nous aurons à rappeler. Dans 
tous les pays restés celtes de l'Angleterre (Irlande, Ecosse, Pays 
de Galles), les formes collectivistes furent toujours si vivaces 
que le gouvernement anglais put s'attacher les chefs de clans, 
en leur asservissant les hommes et en leur livrant les terres du 
clan. En Ecosse, l'inique mesure ne fut prise qu'en 1745, après 
la bataille de Culloden. S'il en était ainsi tant de siècles après la 
conquête normande, et nous pouvons croire sur parole Rudolf 
Meyer et Gabriel Ardant, nous disant dans leur livre le Mouve- 
ment agraire : « Les premières formes sociales des Anglo-Saxons 
furent le village et la communauté des terres dont la portion 
arable était également répartie chaque année, » à plus forte rai- 
son en était-il de même avant. 

Mais revenons aux survivances collectivistes, dont la plus 
remarquable est celle que M. de Laveleye a si consciencieuse- 
ment étudiée. 

« Les propriétés communales, dit-il, s'appellent dans la Suisse 
primitive allmenden, ce qui paraît signifier qu'elles sont le 
domaine commun de tous. 

« Dans un sens commun, le mot allmend désigne seulement 
la partie du domaine indivis qui, située près du village, est livrée 
à la culture. 

« Le domaine commun se compose de trois parties distinctes : 
la forêt, la prairie et la terre cultivée. 

« Pour avoir droit à une part de jouissance du domaine com- 
munal, il ne suffit pas d'être dans la commune, ni même d'y 
exercer le droit de bourgeoisie politique : il faut descendre d'une 
famille qui avait ce droit depuis un temps immémorial, ou tout 
au moins dès avant le commencement de ce siècle. C'est l'héré- 



(2) Oliveira Martins : Quadro das instituicoes primitives. 



264 PROPRIÉTÉ QUIRITAIRE 

dite collective basée sur l'hérédité dans la famille ; c'est-à-dire 
que la descendance dans la famille usagère donne droit à une 
part de l'héritage collectif. En principe, c'est l'association des 
descendants des anciens occupants de la Marche qui continue 
à jouir de ce qui en subsiste encore (i). » 

Autre survivance digne de mention est celle de la dessa, qui a 
été également dévoilée au grand public européen par M. de 
Laveleye : 

« A Java, disait un député hollandais, le sol appartient au créa- 
teur, à Dieu, et par conséquent à son représentant sur la terre, 
au souverain. La jouissance du sol est concédée à la commune 
en général, et en particulier à celui qui l'a mise en valeur pour 
aussi longtemps qu'il satisfait, lui ou ses camarades, aux condi- 
tions déterminées, par Yadat,h coutume. S'il cesse de les remplir, 
le droit de jouissance revient à la communauté de la dessa. Une 
partie du domaine communal est réservée aux chefs et aux prê- 
tres ; mais ceux-ci sont chargés d'entretenir au moyen du pro- 
duit de leur part la mosquée, les infirmes, les vieillards. Le sou- 
verain a des terres en apanage pour son entretien ;mais il ne peut 
les aliéner. Tout le sol est concédé par lui en fief aux occupants 
moyennant des redevances en nature et en corvées (2).» 

Si puissante est d'ailleurs la forme collective de la propriété 
que, malgré le néfaste triomphe du droit quiritaire, le moyen- 
âge et les premiers siècles de l'ère moderne ont vu de nombreu- 
ses formations de collectivisme partiel, filles évidemment des 
nécessités économiques. Tels sont, dans la forme familiale, les 
çadrouga serbo-croates, les vonpchina bulgares ; dans la forme 
communale, le'tnir russe (3). 



(1) E. de Laveleye : De la Propriété et de ses formes primitives. 

(2) E. de Laveleye, loco citato. 

(3) Les meilleures descriptions du mir ont été données par F. Le Play (les Ouvriers 
européens), M. de Laveleye (de la Propriété et de ses formes primitives), M. Mackenzie, 
(la Russie). Son organisation peut être brièvement résumée ainsi : 

« Le sol cultivable de la commune appartient à une association formée de tous les 
chefs de la famille. Le mir constitue une personne civile propriétaire du sol, agent res- 
ponsable vis-à-vis de l'Etat, de l'impôt et du recrutement. 11 se gouverne de façon 
très indépendante. Son pouvoir est très grand, puisqu'il peut aller jusqu'à condamner 
à la déportation en Sibérie un de ses membres. L'unité du mir est la famille ou l'agglo- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 265 

Analogue à la çadrouga sont les Haus-Commiinionen de la haute 
Autriche. En Roumanie, la propriété, redevenue collective, serait 
restée telle jusqu'à l'invasion turque (1393). En Dalmatie, les 
ladrouga ne furent détruites qu'en 1804 par Marmont, sur 
l'ordre exprès de Bonaparte ; en Bosnie et en Herzégovine, elles 
résistent encore aux tracasseries des occupants autrichiens. Il va 
sans dire que la Turquie ne connaît guère le droit quiritaire ; 
les biens y sont de quatre sortes : biens miri dont le sultan a le 
domaine éminent, mais qu'il peut aliéner; biens vokouf, pro- 
priétés collectives dont le revenu est affecté aux besoins du culte 
et de l'assistance publique ; biens mèvat, terres «hors de la portée 
de la voix », non cultivées encore et qui appartiennent à celui qui 
les met en valeur ; enfin, biens mègat, qui se rapprochent de la 
forme d'appropriation quiritaire. 

On sait qu'en Algérie la partie du sol connue sous le nom de 
terres arch est propriété collective, et dans les lieux où la nature 
du terrain les a contraints à individualiser la propriété de la terre, 
les Arabes corrigent cette forme par une étroite solidarité com- 
munale (1). 

« Au Monténégro, dit Albert Toubeau, toute la propriété fon- 
cière est collective. La seule propriété individuelle permise est 
la propriété mobilière. Le sol ne peut devenir propriété indivi- 
duelle ; telle est la tradition, telle est la coutume, telle est la loi. 
Lors même que, par suite de mortalité, la famille se trouve réduite 
à une seule personne, cette personne ne possède pas le patri- 
moine familial comme individu, mais comme germe ou embryon 
de communauté. Si elle se marie et a des enfants, la propriété 
appartient de plein droit à la famille, et non au père. » 



mération des familles vivant sous le même toit ; les membres mâles sont co-propriétaires. 
Ils peuvent endetter ou vendre la terre, mais seulement avec le consentement de tous ; 
ils peuvent dissoudre la communauté avec une majorité de deux tiers. Ils élisent leur 
starok à la majorité. Les membres sont solidairement responsables de l'impôt. On 
partage périodiquement les terres entre les familles d'après la force de travail et les 
besoins de chacune. 

« Une veuve avec de petits enfants incapables de cultiver la terre n'en reçoit pas ; 
mais quand ses enfants auront l'âge d'homme, ils retrouveront leur part.» (R. Meyer 
et G. Ardant : La Question agraire.) 

(1) L. Metschikoff et L. Hugonet, articles publiés dans le Travailleur (1871-1874). 



266 PROPRIÉTÉ QUIRITAIRE 

Même les familles ne possèdent qu'en sous-ordre pour ainsi 
dire, les familles étant reliées par des fraternités (brastvo) qui 
elles-mêmes se fédèrent en trious (pléniê). 

On voit que bien qu'étant plus familiaux que les Slaves du 
Nord, les Slaves méridionaux ne sont pas moins collectivistes, 
II en est de même des Slaves occidentaux ; à preuve cette tou- 
chante légende tcheco-polonaise : Deux frères se disputaient un 
héritage, la nature en gémit, les oiseaux s'en lamentèrent, et la 
reine Libissia dit aux contestants : 

« Frères, il faut vous accorder comme frères au sujet de votre 
héritage, et vous le conserverez en commun d'après les saintes 
traditions de notre ancien droit. Le père de famille gouverne la 
maison, les hommes cultivent la terre, les femmes font les vête- 
ments. Si le chef de la maison meurt, tous les enfants conservent 
l'avoir en commun et élisent un nouveau chef qui, dans les 
grands jours, préside le conseil avec les autres pères de famille.» 

Il y a là certainement l'idéalisation d'une tradition historique. 

La commune indienne est aussi une communauté calquée sur 
celle de la famille et basée sur la négation de la propriété privée ; 
une association libre de biens et de travaux, profitant à la chose 
publique, administrée par un chef au nom du souverain (i). 
D'après les mêmes auteurs, le sol du Japon est censé propriété 
nationale ; les agriculteurs en sont possesseurs, moyennant une 
redevance sociale qui ne s'élève pas à moins de 30 0/0. 

Voici maintenant un exemple moins connu, quoique plus 
près de nous : 

« Il n'y a guère plus d'un demi-siècle, la propriété sarde était 
ainsi organisée : une grande partie du sol appartenait à la com- 
mune, qui la louait aux particuliers, mais avec les restrictions 
suivantes : le propriétaire ne pouvait cultiver sa terre qu'une 
année sur trois ; pour les deux autres années, elle était comprise 
dans les pâturages communs. Lorsque, en 1 820-1 823, le gou- 
vernement piémontais imposa aux Sardes la propriété indivi- 
duelle, il rencontra chez ces derniers une vive résistance (2). 



(1) Yves Guyot et Sigismond Lacroix : Histoire des Prolétaires. 

(2) B. Malon : Histoire du Socialisme, tome I. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 267 

« Les masseries de la province de Como, qui s'en vont peu à 
peu, offrent également d'intéressants vestiges des anciennes 
unions communautaires de familles groupées et rappellent, par 
leur organisation, les fraternités françaises. 

« Une fraternité ou feu était une communauté d'habitants, une 
petite république avec son président électif ou révocable, une 
association de 30 ou 40 familles, plus ou moins vivant ensemble, 
d'une vie commune et, exécutant en commun la culture de la terre 
qu'il eût été impossible à des êtres isolés d'accomplir seuls et 
sans secours. 

« Les associés prenaient le nom de parsonniers, du vieux mot 
français parçon. On vivait, on mangeait ensemble, au même 
chanteau, au même pain ; on était compani, compaing, copain, 
comme on dit encore (d'où vient le mot compagnon) à com- 
mun pain, sel et dépense... en un mot, il y avait demeurance et 
dépense communes. Chacun apportait ses biens au fait commun 
de l'hôtel (1). » 

Il reste encore des débris de ces, fraternités ; telles sont les 
communautés des Jault, des Pingons, des îlots bretons d'Hœdic 
etd'Houach, les associations semi-communautaires du Jura, etc. 

La persistance de ces formes collectives, d'origine servile pour- 
tant, puisqu'elles provenaient d'octroi à cens par les seigneurs 
qui y voyaient un moyen d'accroître le taux et la régularité des 
redevances, marque bien l'efficacité de l'esprit d'association. 
Beaucoup de ces communautés de cultivateurs devinrent, en 
s'agrandissant, de véritables communes. Alors elles se désagré- 
gèrent en partie, revinrent à la propriété individuelle pour les 
acquisitions nouvelles ; mais l'ancien fonds resta collectif, et 
c'est ainsi que furent constitués la plupart des biens communaux 
qui s'étendirent sous l'ancien régime sur une superficie de près 
de quatre millions d'hectares, en pacages et en bois pour les neuf 
dixièmes. 

Si le gouvernement révolutionnaire, lorsqu'il reprit avec jus- 
tice, au clergé les immenses biens-fonds que celui-ci avait arra- 

(1) E. Bonnemère : Histoire des Paysans. 



268 PROPRIÉTÉ CLUIRITAIRE 

chés aux simples par la terreur de l'enfer, avait eu de saines 
notions économiques, il aurait réparti entre les communes et 
déclaré inaliénables les biens nationaux dont il disposait ainsi et 
qui valaient, y compris la confiscation des biens nobiliaires, cinq 
milliards d'alors, quinze milliards de maintenant. 

Le Directoire préféra livrer le tout, pour quelques centaines de 
millions, à des aigrefins qui revendirent très cher aux sous-aigre- 
fins des bandes noires, qui revendirent plus cher encore quelques 
parcelles aux moins pauvres des paysans. On avait repris au nom 
du peuple ; c'est la bourgeoisie qui garda tout, avec cette aggra- 
vation que le clergé et les nobles se reconnaissaient, malgré 
tout, quelques devoirs de bienfaisance, tandis que le bourgeois 
ploutocrate moderne, âpre pratiquant de X enrichissez-vous, de 
Guizot, et du chacun pour soi, de Dupin, ne se reconnaît aucun 
devoir social et exerce dans toute sa meurtrière rigueur le droit 
d'user et d'abuser, renouvelé des Romains, par notre triste Code 
civil. 

Quelques bribes des biens nationaux revinrent pourtant aux 
communes dont le patrimoine s'étendit à plus de cinq millions 
d'hectares. Bonaparte, qui, après avoir étranglé la République 
et déshonoré la Révolution, avait trouvé moyen, tout en épuisant 
la France et en ravageant l'Europe continentale, de livrer le cré- 
dit national et les mines à la haute banque, jeta un regard 
de vautour sur les biens communaux, et il allait les confisquer 
par un subterfuge fiscal, lorsque la défaite, que la France coupa- 
ble d'avoir subi sa tyrannie paya si cher, mit fin aux crimes de 
l'homme de Brumaire et sauva les biens communaux. 

Louis-Philippe et le second Bonaparte furent également très 
défavorables aux biens communaux, dont ils facilitèrent et encou- 
ragèrent l'aliénation. Fort heureusement, les communes résistè- 
rent, et avec tant de succès, qu'en 1863 encore les biens com- 
munaux susceptibles de revenu et assujettis à la taxe de main 
morte étaient au nombre de 44.92 1 et s'étendaient sur une super- 
ficie de 4.855.445 hectares, soit le onzième du territoire de la 
France. Ils se décomposaient en : 

333.465 hectares en culture; 
1 .823. 143 id. de bois ; 

2.696.788 id. incultes, pâtures ou garrigues ; 
517 id. en propriétés industrielles ; 
I.533 id. propriétés bâties. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 269 

Tout ce domaine était évalué à 1.600 ou 1.700 millions de 
francs en capital, et produisait un revenu de 40 à 50 millions de 
francs. Si l'on ajoute à ces chiffres le total des propriétés de l'Etat 
et celles de l'Assistance publique, on peut constater que la France, 
le pays par excellence de la propriété individuelle, n'en jouit pas 
moins d'importantes formations de propriété collective qui, par 
la force de leur principe, ont résisté au légalisme hostile, au pro- 
priétariat avide et aux milieux contraires. 



III. Origines de la propriété individuelle 



Quand le progrès des temps a obligé les bénéficiaires de la 
propriété individuelle à justifier leur droit, ceux-ci ont allégué 
toutes sortes de raisons idylliques, aussi peu fondées les unes 
que les autres, telle l'affirmation sophistique que la propriété 
est le produit du travail. La propriété n'est pas le produit du 
travail, puisqu'elle est surtout possédée par les oisifs, et que tou- 
tes ses premières origines sont tachées de sang. 

Il était acquis, dans l'ancien droit, que la guerre était un 
moyen légitime d'acquérir. Voyez Aristote. Il était non moins 
acquis que le pillage et l'assassinat, c'est-à-dire la guerre pour 
acquérir, étaient chose noble, tandis que le travail était déshono- 
rant et digne seulement des esclaves. Voyez encore Aristote. 
Toute l'histoire ancienne nous montre la violence et la propriété 
d'une part, le travail et la servitude de l'autre. 

Mais restons dans l'ère chrétienne; que voyons-nous? Les 
Romains avaient dépossédé et asservi les Italiques, les Hellènes, 
les Ibères, les Gaulois, les Syriens ; ils sont à leur tour dépossé- 
dés et asservis par les hordes germaniques au V e siècle. Les 
nouveaux beati possidentes se font chrétiens, et ils partagent avec 
les évêquesetles moines. Mais voici qu'un troisième larron, le 
Normand, arrive sur ses barques légères du fond de la Scandina- 
vie ; il reprend au larron germain la France du Nord, l'Italie méri- 



27O PROPRIETE INDIVIDUELLE 

dionale et l'Angleterre tout entière, Oh ! le vol fut accompli sans 
formalités hypocrites. Le lendemain de la bataille d'Hastings, 
Guillaume, dit le Conquérant par la servile histoire, se fit appor- 
ter les registres des propriétés de la monarchie anglo-saxonne 
pour les distribuer à la bande pillarde qu'il avait conduite en An- 
gleterre (1). L'état de partage prit un nom sinistre ; les Anglo- 
Saxons, dépossédés à leur tour, mais peu intéressants, puisqu'on 
ne faisait que leur reprendre ce qu'ils avaient précédemment 
enlevé aux prêtres et aux Celtes primitifs, l'appelèrent le T)ooms- 
day-book (le livre du jugement). Maigre consolation. 

En bons chrétiens qu'ils étaient, les Normands firent une 
grosse part au clergé catholique ; mais celui-ci fut dépossédé à 
son tour par Henri VIII et sa digne fille Elisabeth, qui partagèrent 
le produit de la violente confiscation avec les nobles et avec le 
clergé anglican, le plus méprisable de tous, car, en choses de 
religion, il n'eut jamais d'autre opinion que celle de ses rois et 
reines ; aussi est-il le clergé le plus grassement prébende de 
toute la terre. 

Ce ne sont là que les faits principaux, et combien on pourrait 
en ajouter ! Mais nous devons nous hâter d'arriver à l'époque 
actuelle. 

Les guerres internationales ne comportent plus la dépossession 
des vaincus ; on se contente de réquisitions barbares pendant la 
guerre et de quatre ou cinq milliards d'indemnité après. Mais la 
propriété n'en est pas davantage la récompense du travail ; elle 
est, dans sa forme la plus générique, le fruit de l'accumulation, 
par les détenteurs du capital, des produits du travail d'autrui. 
C'est toujours la spoliation sous une enveloppe moins rude. 

Vaincus par l'évidence, les laudateurs de la propriété indivi- 
duelle passent volontiers sur ses origines, qu'ils reconnaissent 
dériver soit de la violence et de la rapine dont les résultats ont 
été transmis par voie d'héritage, soit de l'exploitation du travail 
d'autrui ; mais ils invoquent en sa faveur la prescription et l'utilité 
sociale. La prescription ne peut s'appliquer qu'aux pénalités en- 



(1) L'histoire a conservé le nom du chevalier Gilbert, le seul Normand, ou mercenaire 
de Normand, qui ait refusé sa part du bien volé. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 27 I 

courues par les pillages consommés ; elle ne saurait empêcher la 
réparation d'un mal qui a trop duré. 

Herbert Spencer dit à ce sujet : « Si nous avions affaire à ceux 
qui ont originellement enlevé son héritage à la race humaine, 
nous pourrions en finir rapidement (i). » A quoi Henry Georges 
répond avec justesse : « Pourquoi n'en finirions-nous pas quand 
même avec les spoliateurs? Le vol propriétaire n'est pas comme 
le vol d'un cheval ou d'une somme d'argent, qui cesse avec 
l'acte. C'est un vol continu, qui se fait chaque jour, à chaque 
heure. Ce n'est pas du produit du passé qu'est tirée la rente ; 
c'est du produit du présent. C'est un impôt levé constamment 
et continuellement sur le travail. Chaque coup de marteau, de pic 
ou de navette ; chaque battement de la machine à vapeur paye 
son tribut. Cet impôt prend le gain d'hommes qui risquent 
leur vie sous terre, ou sur les lames blanchissantes de la mer ; 
il prend les fruits de l'effort patient de l'inventeur. Bien plus, il 
arrache les petits enfants du jeu et de l'école, et les force à travail- 
ler avant que leurs os soient formés et leurs muscles développés ; 
il vole la chaleur à ceux qui ont froid, la nourriture à ceux qui 
ont faim, les médicaments à ceux qui sont malades, la paix à 
ceux qui sont inquiets. Il abaisse ; il presse des familles de huit, 
dix personnes dans une chambre malpropre, et il fait errer comme 
des troupeaux de pourceaux les filles et les garçons ; il remplit 
les cabarets de ceux qui sont mal chez eux, il fait, de garçons qui 
pourraient devenir des hommes utiles, des candidats à la prison 
et au pénitencier ; il remplit les maisons de débauche de filles qui 
auraient pu connaître les joies pures de la maternité ; il envoie 
toutes les mauvaises passions rôder dans la société, comme un 
hiver rigoureux envoie les loups rôder autour des hommes ; il 
obscurcit la foi dans l'âme humaine en faisant croire à un destin 
dur, aveugle et cruel. 

« Ce n'est pas simplement un vol dans le passé, c'est un vol 
dans le présent, un vol qui prive de leur droit de naissance les 
enfants qui viennent maintenant au monde ! Pourquoi hésiterions- 
nous à détruire un pareil système? Parce que j'ai été volé hier et 

(1) Herbert Spencer : Statique sociale. 



272 PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 



avant-hier et le jour d'avant, est-ce une raison pour que j'en con- 
clue que le voleur a acquis le droit de me voler (1) ? » 



IV. Conséquences de la propriété individuelle 



La conclusion d'Henry Georges est sans réplique. 

Reste l'argument que la propriété individuelle est justifiée par 
son utilité sociale. 

Cette utilité dérive-t-elle du droit à l'héritage, qui n'est, en 
somme, que le droit à l'oisiveté et au parasitisme ; droit antiso- 
cial, on ne saurait le méconnaître ? 

Si l'héritier ne bénéficiait que du travail passé, le mal serait tolé- 
rable ; mais il fait plus, il vit en parasite sur le travail présent. 
« Sur sa table il y a des œufs frais pondus, du beurre qui vient 
d'être battu, du lait tiré du matin, du poisson qui, vingt-quatre 
heures auparavant, nageait encore dans l'Océan, de la viande que 
le garçon boucher a apportée, juste au moment voulu pour qu'on 
la fasse cuire, des légumes frais qui viennent du jardin et des 
fruits du verger. 

« En résumé, il n'y a rien qui ne sorte presque à l'instant de 
la main du travailleur producteur (car il faut comprendre dans 
cette catégorie les porteurs et les distributeurs, aussi bien que 
ceux qui sont placés aux premiers degrés de l'échelle de produc- 
tion), qui ait été produit vingt ans auparavant, sauf peut-être 
quelques bouteilles de vin vieux. Ce dont cet homme a hérité de 
son père, ce sur quoi nous disons qu'il vit, n'est pas seulement 
d'une richesse accumulée, mais encore du pouvoir de se servir 
de la richesse que produisent incessamment les autres. Et c'est 
cette production contemporaine qu'il gaspille sans rendre aucun 
service à ses semblables (2).» 



(1) Henry Georges : Progrès et Pauvreté. 

(2) Henry Georges, loco citato. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 275 

A plus forte raison en est-il ainsi pour l'héritage de la terre. 
Il y a une différence fondamentale et indestructible entre la pro- 
priété des choses qui sont le produit du travail et la propriété de 
la terre; l'une a une base naturelle et une sanction, et l'autre 
n'en a pas. Dans ces conditions, reconnaître la propriété exclu- 
sive du sol, c'est nécessairement nier le droit de propriété sur les 
produits du travail. En approfondissant la question, dit encore 
Henry Georges, on trouve que la propriété privée de la terre a 
toujours conduit et doit toujours conduire à l'asservissement de 
la classe ouvrière ; que les propriétaires fonciers ne peuvent 
réclamer justement aucune compensation si la société juge à pro- 
pos de reprendre ses droits; qu'enfin la propriété privée de la 
terre est si loin d'être en accord avec les perceptions naturelles 
des hommes que le contraire seul est vrai. 

L'appropriation individuelle du sol, contraire à la justice et au 
bien commun, est-elle au moins favorable aux progrès de l'agri- 
culture ? 

Nous allons voir. 

Pour porter la production agricole à son maximum, il faudrait 
un système de culture remplissant les desiderata suivants : 

Enseignement agronomique généralisé . 

Classification des terres ; asssignation, à chacune, des produits 
que ton en pourra tirer avec le plus d'avantage, 

^Assolement et drainage en grand. 

Le boisement systématique. 

Extension des prairies. 

^Déterminations exactes et, dans une certaine mesure, modifica- 
tion des climatures. 

Application des procédés chimiques pour F amélioration du sol, 
des procédés mécaniques pour diminuer et puissancifier la main- 
d'œuvre (1). 



(1) A cette énumération il conviendrait d'ajouter un article dont l'application ne 
dépend pas aussi directement de la forme de propriété ; c'est la constitution de la 
Commune cantonale, ayant, dans une certaine mesure, son foyer intellectuel et artisti- 
que pour développer la sociabilité dans les campagnes et donner satisfaction à des 
besoins de l'esprit et du cœur dont la non satisfaction est la cause la plus agissante de 
la dépopulation des campagnes, et de la persistance de déplorables routines paysannes. 

« Un fait domine le milieu social des campagnes, c'est la ségrégation, c'est-à-dire un 

18 



274 PROPRIETE INDIVIDUELLE 

On ne peut attendre de la petite propriété l'exécution d'un 
tel programme. On ne peut pas d'avantage l'attendre du fermage, 
qui met le financier dans la nécessité d'épuiser les terres en quel- 
ques années pour subvenir aux exigences croissantes du proprié- 
taire (i). 

Non seulement, en régime d'appropriation individuelle du sol, 
le commun héritage est gaspillé par des déboisements dété- 
riorants, par des cultures routinières irrationnelles et stérilisantes 
autant que péniblement effectuées, mais encore dans les pays de 
grande propriété comme l'Angleterre, il substitue les parcs de 
chasse et les landes stériles aux terres productives. Cette substi- 
tution volontaire est marquée par de barbares évictions qui 
frappent à la fois des milliers de travailleurs que le bon plaisir 
du propriétaire jette sans abri, sans travail et sans pain sur les 
grandes routes (2). 



ensemble de conditions opposées à celles des villes où se fait au contraire la sélection. 
La densité de la population des villes, d'une part, et de l'autre, la tendance de tous les 
hommes à l'imitation, donnent aux mœurs des villes, comme à toutes les maladies qu'on 
y observe, un caractère en quelque sorte épidémique et contagieux : le bien tend, 
comme le mal, à se répandre ; il existe un certain habitus dans les villes, que chacun de 
nous revêt sans s'en douter, comme un uniforme sous lequel se cache notre couleur 
individuelle. Ici, c'est le contraire : les relations sont peu fréquentes ; dans un même 
même village, chacun garde son individualité ; les relations d'une localité avec une 
autre sont moins fréquentes encore ; il en résulte que chaque localité garde ses préjugés, 
ses mœurs, ses coutumes, son patois, comme elle garde aussi ses maladies, sans que 
l'extension du bien, comme du mal, soit aussi fatale que dans les villes. Or, vivre isolé 
est mauvais pour un individu, pour une famille, pour un groupe d'hommes plus étendu 
et même pour une nation. » (D r Bordier : La Vie des Sociétés). 

(1) Pour remédier aux inconvénients du fermage, quelques-uns ont proposé d'intéres- 
ser le fermier à l'amélioration des terres, soit en lui garantissant une part de la plus- 
value, soit en lui concédant des baux à très longs termes. Le premier moyen n'est qu'un 
nid à procès, le second conduit à un nouveau parasitisme. Emile de Laveleye en a 
donné un exemple probant. Dans la province de Groningue (Hollande), l'usage a fait 
prédominer le beklemregt ou bail héréditaire. La propriété ayant depuis un siècle plus 
que doublé de valeur, il en résulte que les fermiers enrichis sont devenus de véritables 

propriétaires ; ils sous-louent à des fermiers de seconde-main, qui doivent faire face au 
fermage modique du propriétaire primitif et au fermage exorbitant du fermier usurpa- 
teur. Les conditions de la culture ne sont pas améliorées, et l'exploitation du travail 
d'autrui n'en est devenue que plus inexorable. 

(2) Les évictions mongoliques de la duchesse de Sutherland, magistralement stigma- 
tisées par Marx dans son Capital, sont restées tristement célèbres. La féroce dame 
trouve des imitateurs tous les jours parmi les landlords que flétrit en vain l'opinion 
publique indignée. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 275 

Dans les pays de petite propriété comme la France, il conduit 
sur une grande échelle à l'abandon de la culture. 

Nous n'exagérons malheureusement pas. D'après le journal la 
Terre aux paysans, dirigé par M. Fernand Maurice, les jachères 
mortes et les terres incultes atteignent en France l'étendue de 
neuf millions d'hectares, le quart de la surface cultivée. Ajoutez 
à cela les terres nouvellement abandonnées et vous arriverez à 
des chiffres véritablement effrayants. Pour le seul département 
de l'Aisne, le marquis de Dampierre, en se servant d'un rapport 
officiel, arrivait aux constats suivants : i° Terres dont la culture 
a été abandonnée dans ces dernières années et qui sont actuelle- 
ment en friche 737 hect. 

2 Terres délaissées par les exploitants et que 
les propriétaires ont dû cultiver par eux-mêmes. . 4. 124 — 

3 Terres abandonnées au cours du bail par 
faute de la ruine de l'exploitant 6.975 — 

1 1 .826 hect. 

M. Trésor de la Roque confirme (1) en étendant la démons- 
tration : 

« On ne compte plus, dit-il, les terres en friche et les pro- 
priétés délaissées. Les officieux contestent le dommage, comme 
ils contestent d'autres vérités déplaisantes, mais les preuves 
abondent et se multiplient tous les jours. Dans un seul arrondis- 
sement de l'Aisne, 167 propriétés ne sont plus cultivées parle 
fermier, et ne sont pas reprises par le propriétaire ; dans un 
autre arrondissement de l'Aisne, 123 fermes se trouvent dans le 
même cas. Dans dix départements du Nord et du Nord-Est, les 
fermiers, découragés, abandonnent la culture. Le fermage d'une 
terre, appartenant à l'hospice de Laon, a été mis en adjudication 
récemment; aucune offre n'a été faite, aucun fermier ne s'est 
présenté, La crise s'étend de proche en proche et pénètre dans 
le Nord-Ouest. La crise a banni la vie de ces foyers déserts ; sur 
les fermes incultes, les loyers de la terre ne se renouvellent plus. 
Pour les propriétés que le fermier cultive encore, la réduction 

(1) Dans le Correspondant du 25 janvier 1883. 



276 PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 

varie du tiers au cinquième dans les baux passés depuis trois 
ans. Et la crise n'est pas limitée à une zone. Les départements 
de l'Ouest et du Sud-Ouest ne sont guère moins éprouvés que 
ceux du Nord. Dans le Centre même, moins directement exposé 
aux effets de la concurrence, la crise sévit également avec inten- 
sité. Les propriétés de la Limagne d'Auvergne, louées ou ven- 
dues récemment, ont vu baisser de près d'un quart leur revenu 
ou leur valeur. Les députés de la majorité se consolent en disant 
que la crise ne pèse pas sur la petite culture ; mais ce n'est 
encore là qu'une décevante illusion. La petite propriété n'est pas 
frappée moins rudement que la grande, et ce qui le prouve, c'est 
qu'en 1882 on vient de constater pour la première fois, dans 
.un recensement quinquennal, une sensible diminution dans les 
chiffres de la population des campagnes. Les souffrances, les 
émigrations, l'abandon se sont produits surtout dans les pays de 
petite culture. » 

Le morcellement a d'autres désavantages si visibles et si 
funestes que les plus tenaces admirateurs du Code civil ne peu- 
vent s'empêcher de les signaler : 

« Depuis un demi siècle, la loi sur le partage forcé a poussé 
jusqu'à l'absurde la division des propriétés ; elle a dévoré en lici- 
tations et en frais de justice une notable partie du capital acquis, 
elle a déjà défait peut-être un million de fortunes au moment où 
elles commençaient à se faire... Le père fonde une industrie et 
meurt. Tout est vendu et partagé, la maison ne survit pas à son 
maître. Un fils a du courage et du talent : avec une petite part 
du capital paternel, il fonde une autre maison, réussit, devient 
presque riche et meurt ; nouveau partage, nouvelle destruction ; 
tout est à recommencer sur nouveaux frais ; un vrai travail 
de Danaïdes. L'agriculture en souffre, le sens commun en 
rougit (1). » 

Mais si tout le corps social souffre, les usuriers engraissent. 
C'est là un nouveau fléau ; la petite propriété ploie sous le 



(1) Edmond About : Le Progrès. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 277 

fardeau des dettes hypothécaires qui ont suivi la progression 
suivante : 

Dette hypothécaire de 1 820 8 milliards 

— de 1840 12 — 

— de 1868 16 — 

— de 1887 20 — 

Cela représente plus de douze cents millions de rente que 
doivent payer les cultivateurs exténués, et pour presque tous les 
petits, c'est la ruine à courte échance, car, ainsi que l'ont très 
bien dit deux publicistes du parti socialiste conservateur, « la 
grande propriété n'a besoin que de liberté pour croître, tandis 
qu'avec cette même liberté la petite propriété disparaît (i). » 

Comment, en effet, le petit propriétaire pourrait-il lutter avec 
le grand agriculteur qui a la chimie, la mécanique et la concen- 
tration du travail à sa disposition (2) ? 

En Angleterre, la dépression des petits propriétaires est chose 
accomplie. Au XI e siècle, après la conquête normande, pourtant, 
la grande propriété n'avait que 22 0/0 de la surface du sol anglais, 
en 1872 elle en avait les 92 0/0 ! 

D'après les statistiques, le nombre des propriétaires s'élève, 
en Angleterre, à 962,000. Mais remarquez bien que sur ce nom- 
bre 703,289 possèdent moins d'un acre. 

Ils possèdent au total 151,150 acres seulement, tandis que les 
269,547 qui restent possèdent ensemble 32,874,000 acres, la 
presque totalité du. sol. Cette énorme surface est loin d'être par- 
tagée à peu près également entre les bénéficiaires : 9,000 d'entre 
eux possèdent près de la moitié du sol national, et une centaine 
près de la moitié de cette moitié. Voici quelques chiffres : le duc 
de Northumberland, propriétaire de 186,397 acres, possède plus 
à lui tout seul que les 703,289 petits propriétaires . 

Après lui, viennent le duc de Devonshire, 132,996 acres; le 
duc de Cleveland, 102,785 ; sir W. Wym, 91,021 ; dud de Bed- 



(1) Rudolf Meyer et Gabriel Ardant : Le Mouvement agraire. 

(2) La preuve est faite et si bien faite que les blés américains (produits de la grande 
culture) envahissent déjà les marchés européens, et même frappés en France d'un droit 
de 5 francs l'hectolitre, ils font une concurrence redoutable à nos cultivateurs. 



2-jS PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 

ford, 87, 508 ; continuons par le comte de Carlisle, propriétaire 
de 78,541 acres; le duc de Rutland, qui en détient 68,943 ; le 
comte de Lonsdale, 67,457; comte Powis, 61,008; M.John 
Bowes, 57,200; le comte Brownloy, 57.798; le comte Derby, 
55,897; lady Willoughby d'Eresby, 55,017: le comte de War- 
borough, 55,272; le marquis d'Ayesbury, z > ),}62 ; lord Secon- 
field, 58,460; le duc de Portland, 53,771 ; lord Londesborough, 
52,656; comte de Cad wdow, 51,517. 

Nous n'en sommes pas encore là en France ; mais le déclin de 
la petite propriété est visible. L'accroissement même des cotes 
foncières, que d'aucuns nous représentent comme un progrès, 
en est une preuve. D'après les statistiques officielles de M. Gimel, 
la moyenne de la petite propriété qui, était en 1 816 de 70 ares, 
n'est plus aujourd'hui que de 38 ares. La très petite propriété, 
cotes de moins de 5 francs, a pu augmenter en nombre ; elle 
s'est réduite en étendue, et c'est là le fait capital. Les cotes plus 
élevées ont diminué, elle se sont donc concentrées. 

Toutes ces causes aidant, la situation de la petite propriété en 
France n'est pas du tout ce que l'on croit généralement. 

Un publiciste compétent, dont nous avons à déplorer la perte 
récente, M. A. Toubeau, auteur du livre la ^partition métrique 
des impôts, a établi, d'après les statistiques officielles, que la 
petite propriété ne comprend pas plus du huitième du sol (1) et 
qu'elle perd constamment. 

L'issue finale n'est pas douteuse. 

Même dans l'Amérique du Nord, terre promise de l'indivi- 



(1) Dans une intéressante communication au congrès international pour la réforme 
agraire et sociale tenu à Paris en 1889, M. Toubeau a indiqué pour les 52,85?) '99 
hectares contenus dans le territoire français la distribution suivante : 

i° Petit faire valoir direct inférieur à 6 hectares. Contenance en hectares (petite 

propriété) 4.000.000 

2° Grand faire valoir direct supérieur à 5 hectares 15.380.089 

3° Terres occupées par des fermiers 8 . 953 .118 

4 Terres occupées par des métayers 4.539.322 

5° Territoire non cultivé composé de forêts, landes, et près incultes, 
savoir : 

A l'Etat et aux communes 6.020. 7 16 

A la grande propriété privée 12. 135.099 

Au territoire non défini 1.8 10. 855 



le socialisme intégral 279 

dualisme, la grande propriété poursuit la série de ses envahis- 
sements. 

En 1886, M. Rudolf Meyer pouvait écrire dans l' Association 
catholique : 

« L'Union américaine, par le nombre de ses latifundia, est 
arrivée à une situation qui rappelle celle de l'ancienne Rome. Le 
nombre des fermiers dont le nom était inconnu il y a quelques 
années s'est élevé à 1,250,000, et sur sept millions d'agricul- 
teurs il y a plus de quatre millions de non-propriétaires. Et le 
domaine public ou sol disponible est presque épuisé. » Ici, le 
fléau de la grande propriété est aggravé par l'anonymat et la 
main-mise des capitalistes étrangers. Ce fait mériterait des déve- 
loppements que nous ne pouvons fournir dans un court cha- 
pitre. (1). 

Pour ne parler que des sociétés étrangères, nous trouvons la 
compagnie hollandaise propriétaire de 4,500,000 acres, le syn- 
dicat général anglais du Mississipi 1,800,000 acres. Parmi les 
grands propriétaires étrangers, citons encore sir Edward Reid, 
qui possède 2,000,000 d'acres, le marquis de Trucdole, 
1,800, 000 acres, etc. 

Ceci appelle une réflexion. 

Le patriotisme des classes dirigeantes est toujours le même. 
C'est avec le concours empressé des banquiers vénitiens et floren- 
tins que la Hollande fonda au XVII e siècle son empire colonial et 
créa l'incomparable flotte marchande qui ruina à jamais les répu- 
bliques italiennes, notamment Venise et Florence. Lorsque les 
divinités carthaginoises descendirent sur les rives de la Tamise, 
en s'affublant de vêtements bibliques, les capitalistes hollandais 
n'eurent de complaisance et d'or que pour les entreprises an- 
glaises, qui, étant ainsi aidées, tuèrent en moins d'un demi- 
siècle le commerce hollandais. 



(1) La concentration capitaliste agraire produit déjà des réalisations comme celui de 
la ferme de Darlymple (dans le Docota) qui embrasse une étendue de plus de 200.000 
hectares. On en signale une autre de 64o.ooo hectares. Le Temps qui le relate, ajoute : 
« Le domaine est une exception, sans doute, même aux Etats-Unis, par ses gigantes- 
ques proportions. Mais les grands domaines exploités par des capitaux associés tendent 
de plus en plus à y devenir la règle ». 



2$0 PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 

En ce moment, où l'agriculture européenne, et notamment 
l'agriculture anglaise et française, sont si durement éprouvées 
par la concurrence agricole américaine, ce sont les capitalistes 
anglais, hollandais, allemands et français qui fournissent, en pre- 
mière ligne, aux agriculteurs américains les moyens d'évincer les 
agriculteurs européens des marchés du travail. Tant il est vrai 
que le capital ne connaît pas de patrie et ne va qu'aux plus gros 
bénéfices. 

Et l'internationalisme capitaliste a si bien fonctionné déjà de 
l'autre côté de l'Atlantique, que Ielandlordisme américain y est 
dominé par l'élément étranger, au point que depuis 1880, vingt- 
neuf capitalistes ou groupes capitalistes étrangers ont accaparé 
près de vingt et un millions d'acres (8,500,000 hectares) du sol 
arable américain, d'une valeur marchande de six à huit milliards 
de francs ! 

Ces faits, dont l'écho a retenti en cri d'alarme dans les délibéra- 
tions législatives de Washington, n'ont pas peu contribué au succès 
de la propagande d'Henry Georges. 

A la dépossession certaine des petits propriétaires par les 
grands, s'ajoute en Italie l'expropriation pour cause de non paye- 
ment des taxes. D'après le Fascio operajo, organe du parti ouvrier 
italien, de 1873 ' cl l ^l ^ e ^ 1SC a procédé à plus de cinquante-cinq 
mille expropriations. Comme toujours en pareil cas, dans le régime 
bourgeois, ces biens sont laissés en friche jusqu'à ce qu'ils soient 
vendus à de grands propriétaires pour des prix dérisoires, qui 
sont loin de s'élever quelque fois aux frais de saisie. Singulière 
tutelle sociale que celle qui, sans profit pour l'Etat, dépouille le 
pauvre pour en faire bénéficier le riche ! D'après Flurscheim (1), 
les hypothèques couvrent les 40 0/0 de la valeur du sol et des 
constructions. Là encore, c'est la dépossession rapide. 

En Danemark, d'après F. Linderberg, participant au même 
congrès, toute la terre est entre les mains d'un quart de la popu- 
lation . 

En Hongrie, le capitalisme opère tout seul l'expropriation des 
petits, et il va vite. De 1870 à 1880, le nombre des agriculteurs 

(1) Discours au Congres Intermtional de la Réforme Agraire et Sociale. Paris, Juin 
1889. Compte-rendu officiel de Toubeau. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 28 1 

indépendants et petits cultivateurs hongrois est tombé de 
1,667,338 à 1,1 55,362; celui des travailleurs ruraux de 4,338,621 
à 2,468,807 (1). 

Ces chiffres sont effrayants, et dans toute l'Europe il en va de 
même. 

Le rédacteur en chef du Journal des Economistes, qui est un 
des maîtres de l'économie politique libérale contemporaine et 
qui, comme tel, ne saurait être hostile à la propriété individuelle, 
a écrit en 1880, avec une précision bien faite pour donnera 
réfléchir, ces deux lignes terribles : « Malgré l'énorme change- 
ment que cela suppose, les jours de l'agriculture individuelle 
sont comptés (2)». Ce qui doit succéder, si une intervention 
sociale énergique ne vient pas modifier le cours des choses, c'est 
la monopolisation de la propriété entre les mains d'une rapace et 
impitoyable oligarchie financière, déjà maîtresse du crédit de 
l'industrie, du commerce et des voies de communication : un 
complet servage économique en perspective. 

En attendant l'accaparement commencé de tous les moyens de 
production, le sol y compris, la rente de la terre payée par l'en- 
semble des travailleurs à un nombre toujours plus restreint de 
bénéficiaires s'accroît dans des proportions véritablement inquié- 
tantes. 

La valeur moyenne de la rente était en Angleterre de 13 schel- 
lings par acre en 1770, elle s'est élevée à 30 schellings par acre 
en 1880. En France, le revenu foncier était en 1790 de 1,200 
millions, il atteignait 1,900 millions en 1847, et 3,500 millions 
en 1881 (3). Et pendant ce temps, encore une fois, la petite 
propriété souffre, s'endette et disparaît. 

Cela veut dire que la grande propriété, véritable Léviathan 
moderne, achève son œuvre meurtrière de dépossession des 
petits possédants et d'exploitation à outrance des travailleurs de 
toutes catégories. 

Or, nous ne sommes qu'au commencement d'une série, c'est 
un économiste qui nous le dit : 



(1) Lœsewitz, article dans Y Association catholique. 

(2) G. de Molinari : L'Evolution économique au XIX" siècle. 

(3) Gustave Rouanet : Les Nécessités agricoles, dans la Revue Socialiste du 15 mars 1! 



282 PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 

« En présence même des progrès sociaux, la situation pré- 
pondérante du propriétaire ne peut aller qu'en s'augmentant, 
tandis que celle des non-possédants va en s'empirant. 11 est 
certain, en effet, qu'en présence de la rapide augmentation à 
laquelle nous assistons, et en présence également de l'accrois- 
sement des besoins que l'homme se crée chaque jour, la terre 
devient de plus en plus nécessaire, son utilité grandit démesu- 
rément et sa valeur effective s'élève du même pas. Et on peut 
même affirmer que, malgré les perfectionnements dans les 
méthodes agricoles, la valeur sociale s'accroît bien plus rapide- 
ment que la valeur individuelle, due aux travaux accumulés et 
demeurés utilisables par suite du développement de la richesse 
générale et des travaux publics. Il peut y avoir des régressions 
momentanées dues à des crises agricoles ou financières ; mais, 
en somme, la marche en avant est indubitable. Il s'ensuit que 
la part dont est lésée la société grandit sans cesse et que la 
charge que celle-ci supporte de ce fait devient chaque jour plus 
lourde (1). 



V. Remèdes proposés et Propriété sociale 



Tout le monde voit le mal, c'est sur les remèdes que Ton 
diffère. Ceux que proposent les tenants obstinés de la propriété 
individuelle sont de deux sortes, et ils ont chacun un nom passa- 
blement barbare : Yhomestead et la commassation. 

D'après Yhomestead exemption bill (2), qui a force de loi dans 
l'Amérique du Nord, un chef de famille peut mettre d'avance une 



(1) Bernard, dans le Journal des Economistes. 

(2) Dans son intéressante et substantielle étude : La Crise agricole devant le Parle- 
ment, mon ami Elie Peyron, se rallie à la proposition de Vhomestead, en la complétant 
par la proposition de Joseph Arch sur l'expropriation et l'allotissement des terres 
laissées incultes par les propriétaires. Seulement Peyron, avec beaucoup de raison, ne 
voit là qu'une des formes de l'action réformiste qui s'impose. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 283 

ferme de petite étendue, par exemple de 60 à 1 50 acres, à l'abri 
de toute hypothèque, de toute saisie, de toute vente forcée, et 
se réserver ainsi une ressource pour lui dans ses vieux jours et 
ses enfants jusqu'à leur majorité, simplement en faisant inscrire 
ladite réserve sur un registre public. C'est une garantie, sans 
doute, mais comme Yhomestead part des faits accomplis, c'est-à- 
dire d'un moment où plus de la moitié des citoyens sont déjà 
dépossédés, il est forcément insuffisant ; en outre, il n'a de 
valeur que pour une génération. 

Assez pratiqué en Amérique, Yhomestead a de nombreux par- 
tisans en Angleterre. En vérité, on peut se demander à quoi il 
servirait dans ce pays, où les lords ont déjà accapaié les neuf 
dixièmes du sol. Cette mesure se comprend mieux dans le 
Canada, où fonctionne la loi dite des biens de famille (traduction 
française Yhomestead) ; mais on ne saurait non plus en attendre 
des merveilles, pas plus que de Yhoferolle allemand, que le parti 
social catholique essaye de remettre en vigueur (1). 

Ni le progrès ni le remède ne sont dans ce retour en arrière. 

Est-il plus vrai que ce qu'on appelle la commassation puisse 
sauver l'agriculture compromise par la petite propriété? Recom- 
mandé par François de Neufchâteau et Mathieu de Dombasle 
sous le nom de réunions territoriales, la commassation a été 
reprise par Léonce de Lavergne, qui l'explique ainsi : 

(( Dans ce système, toutes les fois que la majorité des proprié- 
taires d'une commune ou d'une section de commune deman- 
derait la réunion, une commission serait chargée de former un 
seul bloc des propriétés morcelées et de les répartir ensuite 



(1) Le hoferolle est, à proprement parler, une extension de Yhomestead. 

En vertu de Yhoferolle, un père de famille peut faire inscrire sur un registre spécial,. 
Hoferolle, un domaine rural d'une étendue moyenne, pour le mettre à l'abri du partage 
forcé et de la vente. Le domaine passe alors, après la mort du père, au fils • aîné 
moyennant le payement, en argent, des légitimes aux autres frères et sœurs. 

Le père peut inscrire deux ou trois domaines, s'il le juge convenable, pour ses autres 
enfants, et il meurt en paix, sûr de léguer des foyers à sa famille. Les paysans du 
Hanovre, de la Westphalie, du Luxembourg, de la Hesse, du Oldenbourg et de la 
Silésie ont profité de la loi avec empressement : rien qu'en Hanovre, sur ioo.r28 biens 
de petits propriétaires, 69.961 ont été inscrits. En Westphalie, en trois ans, il y a eu 
35.2 1 5 inscriptions au Hoferolle. 



284 REMEDES PROPOSÉS 

entre propriétaires en lots aussi peu nombreux que le permet- 
trait le droit de chacun (1). 

M. Lecouteux, en son Cours d'Economie rurale, insiste beau- 
coup également pour l'adoption de la commassation : 

« Qu'il s'agisse, dit-il, de grandes, de moyennes ou de 
petites propriétés, il y a pour chacune de ces situations territo- 
riales un intérêt commun, qui les touche et les appelle à un 
même ensemble pour remédier au morcellement du sol, au 
régime des enclaves, au régime des parcelles mal placées, mal 
limitées, mal construites. Or, le remède, ce sont les réunions 
des parcelles par voie d'échanges. » 

A quoi M. E. Pignon répond fort bien dans la Philosophie de 
ïzAvenir : « Le professeur a sans doute oublié que même la 
réunion en une seule exploitation du territoire ne procurerait pas 
aux petits cultivateurs, à la masse des paysans, les moyens de 
vivre de leur travail, et que cette mesure, en permettant l'em- 
ploi de la mécanique, priverait la majeure partie de la population 
rurale de tous les moyens d'existence. » 

Mais supposons le moyen efficace. Admettons avec Rudolf 
Meyer que la commassation réalise un grand progrès économi- 
que pour tous les propriétaires, mais surtout pour les petits. 
Disons avec lui, si l'on veut : « Ce sont les petits propriétaires 
qui relativement souffrent le plus des pertes de temps et de 
terrain qu'entraîne le morcellement ; ce sont eux aussi qui sont 
seuls exposés à avoir des parcelles de terre dont l'exiguïté rend la 
culture infructueuse ou impossible. Le possesseur d'un grand 
domaine n'a pas de semblables non-valeurs. Au contraire, un 
paysan a souvent plusieurs lopins qui, dispersés, sont d'un 
rapport presque nul, et dont la réunion formerait un ensemble 
utilement exploitable. La commassation ne donne pas de terre à 
ceux qui n'en ont pas ou n'en ont qu'une étendue insignifiante ; 
mais elle met ceux qui en possèdent à même de tirer de leur 
bien le meilleur parti possible (2). » Tout cela accepté, il n'en 



(1) Léonce de Lavergne : Economie rurale de la France. 

(2) Rudolf Meyer : Les Souffrances de V Agriculture, dans X Association catholique, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 285 

faudra pas moins arriver à cette triste constatation du même 
auteur : « Elle (la commassation) ne détruit pas les causes du 
morcellement, mais elle atténue la rapidité de ses ravages et 
retarde le moment fatal où les petites unités économiques sont 
amenées à disparaître et à faire place aux latifundia. » 

D'ailleurs, efficace ou non, la commassation ne sortira jamais 
de la brume des projets utopiques ; malgré les recommanda- 
tions des agronomes les plus autorisés, malgré les résultats 
obtenus par quelques communes au XVIII e siècle et fort prisés 
de nos jours (i), les propriétaires n'ont pas voulu accepter le 
principe des réunions territoriales, contraires à l'instinct atavique 
de la propriété. Tout l'actif de la commassation au point de vue 
pratique est contenu dans l'initiative d'ailleurs couronnée de 
succès, de M. de Gorce dans la Meurthe, sur une étendue de 
13,762 hectares répartis entre 25 communes. 

M. de Gorce n'a pas eu d'imitateurs, et, avant que les intéres- 
sés se soient décidés, ils auront été dépouillés par l'oligarchie 
financière qui, après avoir mis la main sur toutes les forces pro- 
ductives de l'industrie et de l'échange, s'efforcera de compléter 
la monopolisation commencée du sol — mettant ainsi le sceau à 
la spoliation de tous les producteurs par quelques aigrefins — à 
moins que d'ici là le socialisme n'ait sauvé la liberté et l'égalité. 

Dominé, à son insu, par une accumulation d'instincts atavi- 
ques qui se sont transformés en habitudes de sentir, de penser 
et d'agir, l'homme se rebelle longuement contre les novations 
les mieux justifiées. Ce n'est qu'après de longues périodes de 
contournement que, pour faire place aux réalisations depuis 



(1) Dès 1697, ' es habitants de Rouvres, près Dijon, s'étaient entendus pour remanier 
leurs parcelles. 

Autre exemple : 

« François de Neufchâteau, cité par M. de Foville, rapporte que « l'arpenteur 
Feugeray divisa toutes les contrées du ban en sections, aboutissant toutes sur des 
chemins... 5.000 journaux de terre divises en un nombre infini de petits champs et 
appartenant à 300 propriétaires furent réunis de manière à ne former que 400 à 500 
pièces de terre ». Par le bienfait d'un tel travail, le territoire est devenu à la longue 
comme une espèce de jardin, et rien n'est plus admirable que la variété des cultures 
qu'on y aperçoit aujourd'hui. Il en fut de même en Lorraine en 1765 et 1773 : le 
remaniement fut fait par l'accord unanime des « syndics, habitants, propriétaires et 
autres ayant droit ». (Bordier : La Vie des Sociétés.) 



286 REMÈDES PROPOSES 

longtemps rendues nécessaires, les bourgeonnements de la vie 
nouvelle font éclater les vieilles formes, devenues trop étroites 
et par conséquent nuisibles à l'organisme social. 

Avant d'accepter l'inévitable transformation, que de tentatives 
insensées de rajeunissement des institutions épuisées ! comme 
si de l'arbre tombant de vétusté on pouvait attendre des fructifi- 
cations nouvelles î 

Maintenant l'iniquité, la nocuité et l'instabilité de l'appropria- 
tion individuelle du sol ne sont plus à démontrer, et pourtant 
combien de bons esprits reconnaissent le mal sans voir que le 
remède est dans la transformation collectiviste qui couronnera le 
surgissement des conditions économiques nouvelles ! 

Tels croient supprimer le malaise social par le retour pur et 
simple, sous le nom de familles-souches, aux anciennes agglomé- 
rations patriarcales (î) et aux servitudes intellectuelles, familiales, 
politiques et économiques que ce mode condamné et réprouvable 
comporte. 

Restreignant ses propositions à la France, la Ligue agraire 
fondée par M. Fernand Maurice (2) estime que la distribution en 
allotissements dejouissances de cinq millions d'hectares de biens 
communaux et nationaux aurait raison de la misère agricole et 
industrielle ; nous ne sommes pas si optimistes. 

La proposition de M. Toubeau, auteur de la Répartition métri- 
que des impôts, est d'ordre plus général. 

Partant du principe que toutes les terres sont également 
fertiles, quand elles sont l'objet d'une culture intensifiée, 
M. Toubeau propose de frapper toutes les terres d'un impôt uni- 
forme de 25 francs l'hectare, et d'accroître rapidement ce taux 
au fur et à mesure des progrès de la culture jusqu'au taux de 
200 francs par hectare. A cette proportion, l'impôt foncier cons- 
tituerait une véritable rente sociale de 10 milliards par an pour 
la France, somme suffisante pour supprimer l'ignorance et la 
misère. Si l'on en croit son auteur, l'impôt métrique, en contrai- 
gnant les propriétaires à la culture intense, aurait, en outre, 
pour résultat de quadrupler la production agricole. 



(1) F. Le Play et son école extraordinairement puissante dans le monde conservateur. 

(2) Auteur de la Réforme Agraire en France et ancien rédacteur en chef de La 
Terre aux Paysans. 



LE SOCIALISME INTÉGRAL 287 

Abstraction faite de la terminologie et du mode d'application, 
la proposition Toubeau, qui vise, en fin de compte, le remplace- 
ment de tous les impôts par l'attribution à l'Etat d'une contribu- 
tion foncière atteignant les proportions d'un véritable fermage, 
aboutit à une sorte de collectivisme agraire et se rapproche ainsi 
de la célèbre donnée d'Henry Georges, dont il sera question 
ci-après. 

Fichte prenait les choses de plus haut, lorsqu'il disait, au com- 
mencement du siècle : « Nous arrivons à une organisation 
sociale de la propriété ; elle perdra son caractère exclusivement 
privé pour devenir une institution publique. Jusqu'à présent, 
l'Etat n'a eu d'autre devoir que de garantir à chacun la paisible 
jouissance de ce qu'il possède. 

« Désormais, le devoir de l'Etat sera de mettre chacun en 
possession de la propriété à laquelle ses besoins et ses capacités 
lui donnent droit. » 

S'inspirant de ces principes, un éminent homme d'Etat sud- 
américain, Bernardino Rivadavia, président de la République 
Argentine en 1826, fit prévaloir dans le parlement argentin un 
système d'emphytéose ainsi libellé : 

« i° Les terres de propriété publique dont l'aliénation a déjà 
été prohibée sur tout le territoire de l'Etat argentin, par la loi pro- 
visoire du 15 février 1826, seront données en emphytéose pour 
un terme d'au moins vingt années, à partir du I er mai 1827 ; 

2 Pendant les dix premières années, celui qui recevra un lot 
quelconque de terre, payera au trésor public la rente ou canon 
correspondant à huit pour cent, sur la valeur attribuée au dit lot 
de terre s'il s'agit de terres destinées au pacage, et de quatre 
pour cent, s'il s'agit de terres destinées à la culture proprement 
dite ; 

3 L'évaluation sera faite par un jury réunissant toutes les 
garanties voulues d'impartialité ; 

4 Après le délai de dix ans, la législature nationale détermi- 
nera le canon que les bénéficiaires de l'emphythéose auront à 
payer au trésor public, après estimation nouvelle de la valeur de 
la terre; 

^>° Les baux emphytéotiques devront durer au moins vingt 
ans, et ils pourront être renouvelés indéfiniment ; 



288 REMÈDES PROPOSES 

6° Les baux emphytéotiques seront transmissibles. » 

C'était la propriété sociale sauvegardée dans son principe et 
dans ses principaux avantages. 

La bourgeoisie argentine le vit très bien, et pour échapper à 
cette législation égalitaire elle se livra au tyran Rosas, dont on 
connaît la sanglante épopée ; le monde économique fut ainsi privé 
d'un grand et salutaire exemple (i). 

Revenons à l'Europe. 

Il est assez remarquable que l'Angleterre, si rebelle au collec- 
tivisme industriel, a toujours été la première dans la lutte pour 
le collectivisme agraire. 

Des paysans de Wicleffet de Jacques Tyler, un moment maî- 
tres de Londres, aux collectivistes actuels, la revendication de la 
terre par le peuple a toujours été au fond de tous les mouve- 
ments révolutionnaires ou protestataires. A preuve les Niveleurs 
de John Lilburne (1640); les Communalistes, de Spence (1782); 
les Radicaux, de Godwin (1793), et les Chartistes, d'Ernest 
Jones (1840- 1850). 

Dans l'ordre purement philosophique, nous voyons James Mill, 
le père de J. S. Mill, professer au commencement de ce siècle, 
en commentant Jérémie Bentham, que la nationalisation du sol 
est le seul remède aux maux présents. 

En i87o,J. S. Mill, sous l'influence, dit-on, de mistress Taylor, 
qu'il venait d'épouser, reprit l'idée paternelle et fonda le Land 
Tenure l^eform Association (Association pour la réforme de la 
tenure de la terre), dont le programme contenait ceci (art. IV) : 

« Réclamons au profit de l'Etat, au moyen de l'impôt, la plus- 
value graduelle du sol, pour autant qu'on puisse la constater, ou 
au moins une grande partie de cette plus-value, qui est la con- 
séquence naturelle de l'accroissement de population et de 
richesse, sans aucun effort ni dépense de la part du propriétaire, 
réservant aux propriétaires le droit de céder leurs terres à l'Etat, 
au prix courant du jour où ce principe aura été adopté par la 
législature. » 

(i) La théorie emphytéotique a été singulièrement élucidée par A. Chirac, dans son 
livre : La prochaine Révolution. 11 convient de mentionner également la proposition 
faite, en 1887, au Conseil Municipal de Paris par mon ami Joseph Daumas. 



LE SOCIALISME INTÉGRAL 289 

C'était un acheminement au collectivisme, tellement dans les 
mœurs philosophiques de l'Angleterre, que même le sociologue 
conservateur, Herbert Spencer, a écrit dans sa Statique sociale : 

« Un plus haut développement social a fait naître en nous de 
nouvelles idées ; nous reconnaissons maintenant dans une me- 
sure considérable les droits de l'humanité. Mais notre civilisation 
n'est que partielle. On arrivera peu à peu à se convaincre que 
l'équité dicte des préceptes auxquels nous n'avons pas encore 
prêté l'oreille, et les hommes pourront alors apprendre que priver 
les autres de leurs droits à l'usage de la terre, c'est commettre un 
crime qui ne le cède en perversité qu'au crime de leur ôter la 
vie ou de les dépouiller de la liberté personnelle.» 

Pour qu'on ne se méprenne pas sur sa pensée, le chef de 
l'école évolutionniste ajoute que le droit de chaque homme à 
l'usage de la terre n'a d'autres limites que les mêmes droits de 
ses semblables ; que cette conséquence, qui se tire immédiate- 
ment de la loi de l'égale liberté, exclut nécessairement la pro- 
priété foncière privée ; que tous les titres existants de cette pro- 
priété se trouvent être, de la sorte, invalidés ; que même un égal 
partage de la terre entre ses habitants ne pourrait engendrer une 
appropriation légitime ; que le sol est le patrimoine commun des 
générations, et que cette théorie de cohér édité de tous les hommes est 
en harmonie avec la plus haute civilisation'^ qu'il peut être, il est 
vrai, difficile, mais que l'équité commande. 

Enfin Herbert Spencer ajoute : 

« Une telle doctrine s'accorde avec l'état le plus élevé de civili- 
sation ; elle peut être mise en pratique sans entraîner pour cela 
la communauté des biens, et sans causer une révolution bien 
sérieuse dans les arrangements existants. Le changement de- 
mandé serait seulement un changement de propriétaires. La pro- 
priété séparée se fondrait dans la grande propriété indivise du 
public. Au lieu d'être en la possession d'individus, le pays serait 
possédé par une grande corporation — la société. Au lieu de 
louer des acres de terrain à un propriétaire isolé, le fermier les 
louerait à la nation. Au lieu de payer sa rente à l'agent de sir 
John ou de sa Grâce, il la payerait à un agent, à un délégué de la 

19 



29O REMEDES PROPOSES 

communauté. Les intendants seraient des officiers publics au 
lieu d'être des employés privés, et la jouissance par bail serait la 
seule manière de louer la terre. Un état de choses ainsi ordonné 
serait en parfaite harmonie avec la loi morale. Tous les hommes 
seraient également propriétaires, tous les hommes seraient éga- 
lement libres de devenir tenanciers... Donc, avec un tel système, 
la terre pourrait être occupée et cultivée en restant soumise à la 
loi de la liberté égale. (1) » 

Le collectivisme agraire peut revendiquer d'autres illustrations 
scientifiques et philosophiques. 

En 1822, sir Alfred Russel Wallace, le glorieux émule de 
Darwin et l'un des pères du transformisme, publia son livre Land 
[Rationalisation, its necessity and its aims. Le sous-titre est long, 
mais complètement explicatif. Le voici : « la Nationalisation du 
soi, sa nécessité et son but, pour démontrer qu'un système ration- 
nel d'occupation (occuping owner ship), sous le domaine émi- 
nent de l'Etat, serait un remède complet aux maux causés par 
le système actuel de propriété absolue, et pour expliquer com- 
ment ce changement pourrait être effectué sans faire aucun tort 
aux propriétaires existants et sans amener les résultats fâcheux 
supposés inséparables d'un système de nationalisation du sol ». 

Selon la bonne habitude anglo-saxonne, Wallace a fondé une 
société de propagande agraire qui a pris le titre de Land Reform 
Union. 

A la Land Reform Union d'Angleterre, répondent, en Irlande, 
Ylrish land restauration Society, fondée par Michel Dawitt (2) ; 
Land law reform Association, fondée par les crofters écossais, 
décidés à ne plus se laisser si outrageusement piller par les 
landlords. 



(1) Herbert Spencer : Social Staties, chap. IX, sect. VIII. 

(2) Le grand collectiviste irlandais est, en ce moment, tenu en échec par Parnell 
(qui veut simplement la terre aux fermiers) ; mais il est très écouté dans la fraction 
énergique du peuple irlandais. En outre, Michel Dawitt inspire la puissante et gran- 
dissante Irish land restauration Society (Société Irlandaise pour la Restitution du Sol), 
dans laquelle il voit la fidèle représentante de ses idées. Après la victoire des home 
rulers de Ylrish land act (ayant pour but le retour de la terre aux tenanciers), 
M. Parnell et les siens auront a compter avec ce parti collectiviste bicéphale, à la fois 
irlandais et américain, par là doublement redoutable. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 29 1 

Enfin nous devons signaler, comme collectivistes agraires, la 
plupart des hommes du Christian socialisa et du Church reformer, 
qui vont, malgré leur christianisme fervent, jusqu'à l'idée de 
dépossession violente des landlords, puisqu'ils protestent vive- 
ment contre le rachat préconisé par A. R. Wallace. Comme il est 
entendu que tous les partis socialistes militants d'Europe et 
d'Amérique sont collectivistes, je n'ai pas ici à les mentionner 
spécialement parmi les partisans de la nationalisation du sol, leur 
collectivisme général' étant de cela une suffisante affirmation, et 
je m'en tiens aux plus illustres adhésions individuelles. Je dois 
même, par défaut d'espace, me contenter de rappeler les noms 
de Ch. Letourneau, de Ch. Secrétan, de Georges Hansen, de 
Léon Walras (i), de Georges Renard, d'Azcarate, de Cournot, de 
Colajanni, d'Achille Loria, de A. Wagner, etc. (2), et nous arri- 
vons ainsi aux trois hommes qui ont le plus contribué à mettre, 
en ce temps, la question agraire à l'ordre du jour : Emile de 
Laveleye, Henry Georges et César de Paepe. 



VI. Emile de Laveleye, Henry Georges et César de Paepe 



Emile de Laveleye, l'un des plus illustres écrivains de ce siècle, 
naquit à Bruges en 1822, 

Il occupe depuis 1864, et avec un éclat incomparable, la chaire 
d'économie politique de Liège. Son œuvre est aussi considérable 



(1) A propos de cette mention, j'ai reçu de M. Léon Walras, le savant auteur de 
Eléments d'Economie politique pure, une lettre d'où j'extrais le passage suivant : 

«. Puisque vous voulez bien vous occuper de ma thèse de la propriété, je ne puis 
m'empêcher de vous faire observer que ma théorie de la richesse sociale y est entrée 
comme le piédestal au monument. 11 y a plus de trente ans que je considère le principe 
de la propriété collective du sol comme reposant en grande partie sur le fait de la 
plus-value de la terre et de la rente dans une société progressive. Mais il y a trente 
ans seulement qu'il m'est apparu que ce fait devait être susceptible d'une démonstration 
mathématique et ne serait une loi scientifique que lorsqu'il aurait été ainsi démontré.» 

(2) Wagner insiste principalement sur la nécessite de socialiser la propriété urbaine, 



292 LAVELEYE, GEORGES ET DE PAEPE 

que variée (1), mais surtout illustrée par le livre classique : De 
la propriété et de ses formes primitives. C'était en 1873 ; la réac- 
tion, maîtresse en France, débordait sur l'Europe et battait son 
plein, étendant sur l'idée progressiste le suaire encore sanglant 
de la répression versaillaise, de la compression générale, des per- 
sécutions systématiques. Dans ce silence, une voix s'éleva, et 
s'éleva, chose inouïe, des colonnes de la Revue des Deux-Mondes, 
pour crier avec une irrésistible puissance que la dure forme pro- 
priétaire du droit quiritaire ne pouvait plus suffire à la société 
moderne, et que, si l'on n'avisait pas, on marchait à grands pas 
vers une révolution sociale qui emporterait la civilisation elle- 
même. 

« Nous avons, disait irréfragablement Emile de Laveleye, nous 
avons aboli les castes et les privilèges , et la société est plus 
malade que jamais ; aux guerres dynastiques ont succédé les 
guerres bien plus sanglantes des nationalités et des races ; aux 
anciennes Jacqueries, les guerres sociales. 

« Les démocraties antiques ont péri par l'inégalité, les démo- 
craties modernes périront de même et aboutiront au despotisme 
et à la décadence, à travers une série d'épouvantables luttes 
sociales, si l'on suit les anciens errements. . . Ou l'égalité s'éta- 
blira, ou les institutions libres disparaîtront, ou le droit de pro- 
priété sera modifié dans le sens social, ou la société périra.» 



et sa préoccupation est justifiée. Nulle propriété n'est plus pillarde des. avantages 
sociaux, n'est plus vexatoire, n'est plus onéreuse que la possession individuelle des 
logements, qui devraient entrer dans la catégorie des services publics. Nous reviendrons 
en détail sur cette question dans le volume d'application qui suivra le présent consacré 
aux théories pures. 

(1) On en aura une idée par le simple énoncé de ses ouvrages, presque tous édités 
à Paris et touchant à toutes les questions qui passionnent notre époque. Voici cette 
liste : La Langue et la Littérature provençales (1864); les Niebelungen, traduction nou- 
velle, avec la traduction des chants de YEdda pour introduction ; Etude sur la forma- 
tion des épopées nationales (1866); L'Economie rurale de la Belgique et de la Néerlande 
(1864); Le Marché monétaire depuis 50 ans (1865); La Lombardie et la Suisse (1869); 
Etudes et Essais (1869) ; La Liberté de l'Enseignement supérieur en Belgique (1870) ; 
La Prusse et l'Autriche depuis la dernière guerre (1870); Essai sur les formes de gouver- 
nement dans les sociétés modernes ( 1 87 1 ); L'Instruction du Peuple (1872); Des causes de 
la Guerre et de l'Arbitrage (1873) ; De la Propriété et de ses formes primitives (1873) > 
Le Socialisme contemporain (1879); Nouvelles Lettres d'Italie (1880); Eléments d'économie 
politique (1882); De la Propriété collective en différents pays (1884), etc., etc. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2()) 

L'effet de telles paroles, s'élevant d'un tel milieu, à un pareil 
moment, fut prodigieux. Bientôt réunies en volume, les études 
que M. de Laveleye avait publiées dans la vieille revue bour- 
geoise furent dans toutes les mains, et le collectivisme fut dès 
lors tenu pour une opinion défendable dans les cercles intellec- 
tuels. 

Non pas que M. de Laveleye soit entièrement collectiviste, il 
se borne à demander une extension sérieuse des domaines 
communaux pour éviter l'extrême misère et sauvegarder une 
certaine somme d'égalité. 

Voici, du reste, comme il s'exprime à ce sujet : 

« Ainsi que l'ont montré les deux plus grands politiques de 
l'antiquité et des temps modernes, Aristote et Montesquieu, le 
plus grand danger qui menace le maintien de la démocratie, c'est 
la trop grande inégalité des fortunes. 

« Machiavel exprime cette vérité d'une façon saisissante : Dans 
« toute république, dit-il, quand la lutte entre patriciens et 
« plébéiens, entre l'aristocratie et le peuple, se termine enfin par 
« la victoire complète de la démocratie, il ne reste plus qu'une 
« opposition qui ne finit qu'avec la république elle-même : c'est 
« celle entre les riches et les pauvres, entre ceux qui possèdent 
« et ceux qui ne possèdent point.» Les Germains, s'il faut en 
croire César, avaient déjà compris que la coutume de partager 
les terres est favorable au maintien de l'égalité. Après avoir rap- 
porté que chez les Germains, chaque année, la terre est reparta- 
gée entre les parentés, César énumère les raisons qu'ils donnent 
à l'appui de cette coutume : « Autrement, disent-ils, les richesses 
« seraient trop inégales, les puissants étendant leurs domaines 
« aux dépens des faibles; la grande inégalité engendrerait la 
« discorde; tandis qu'avec ces usages, la plèbe est contenue par 
« le sentiment de l'équité, voyant que chacun a la même part 
« que les puissants. (De "Bell. GalL, VI, 22. 

« En permettant d'attribuer à chacun une part de la propriété 
collective, YAllmend empêche l'inégalité poussée à l'excès d'ou- 
vrir un abîme entre les classes supérieures et les inférieures. La 
lutte entre riches et pauvres ne peut amener la ruine des insti- 
tutions démocratiques, par la raison que nul n'est très pauvre, 



294 lavelêVe, Georges eï de paepë 

nul n'est très riche. Transportez-vous dans l'Unterwald, dans la 
Forêt Noire ou en Norwège, la propriété n'est pas menacée : par 
qui le serait-elle? Chacun est propriétaire. 

« Aux Etats-Unis comme en Serbie et dans certains autres 
pays, on s'efforce d'arriver au même résultat en constituant par 
la loi, pour chaque famille, un héritage insaisissable et indivisible, 
Homestead; mais YAllmend, en maintenant le domaine éminent 
de la commune, permet à celle-ci de faire, le cas échéant, des 
travaux d'amélioration, d'après un plan d'ensemble. (Voyez 
Heimstatten, par Rudolf Meyer) . 

« Quand la propriété privée n'est pas concentrée en quelques 
mains par le droit d'aînesse et par les testaments, comme en 
Angleterre, il peut arriver que, par un autre excès, elle se divise 
en parcelles trop petites et que, suivant l'expression consacrée, 
elle tombe en poussière. Lorsque c'est la commune qui règle les 
parts, elle peut mettre une limite au morcellement, comme on 
l'a fait dans maints villages de Bade et du Wurtemberg. On peut 
aussi favoriser la bonne culture sur YAllmend, en donnant, cha- 
que année, des prix en un concours à ceux des usagers qui 
auront le mieux cultivé, et, au contraire, en faisant payer une 
amende ou en diminuant la part de ceux qui auront négligé leurs 
terres . 

« Je ne vais pas jusqu'à croire que YAllmend apporte une solu- 
tion complète à ce qu'on appelle la solution sociale, car je ne pense 
pas qu'il y ait une recette pour guérir, d'un coup, l'humanité 
des maux et des iniquités dont elle souffre, et qui sont le résultat 
d'un long passé de violence, d'usurpation et de mauvais gouver- 
nement. Les améliorations ne peuvent se faire que lentement, 
progressivement, et ce serait déjà beaucoup si l'on pouvait voir 
se généraliser une institution qui maintînt un partage plus égal 
de la propriété et mît obstacle au paupérisme et à l'abandon des 
campagnes. 

« Mais, objecte-t-on, l'humanité ne remettra pas en vigueur 
les coutumes archaïques qui caractérisent les débuts de la civili- 
sation . On peut répondre que la démocratie et le gouvernement 
direct, qui semblent être le dernier terme de l'évolution actuelle, 
sont un retour à l'organisation politique des sociétés primitives. 
[Milita qnœcecidere renascentur.» 



LE SOCIALISME INTEGRAL 2t>5 

Un peu plus timides que l'exposé ci-dessus, les conclusions 
d'Emile de Laveleye sont les suivantes : 

« i° La diffusion de la propriété (parmi le plus grand nombre 
possible de familles) devrait être encouragée, en premier lieu, par 
la division des héritages, ensuite en donnant toute facilité et 
sécurité à la vente de la propriété foncière. 

« 2° Nous pourrions emprunter aux Etats-Unis et à la Serbie 
la loi de YHomestead, qui garantit aux familles la conservation 
d'une petite propriété suffisante pour les faire subsister. 

« 3° La propriété communale devrait être reconstituée au 
moyen d'un impôt sur les successions, et les pays qui ont des 
terres publiques devraient les céder à terme au lieu de les aliéner 
à perpétuité. 

« 4 La commune économique devrait être reconstituée au 
moyen de XMlmend, comme cela s'est maintenu en Suisse depuis 
les temps les plus reculés. 

« 5° La taxe foncière devrait être imposée et revisée de temps 
en temps, de telle façon que l'accroissement du revenu, qui 
résulte de l'énergie et du progrès de toute la société, profitât au 
moins en partie à l'Etat. 

« 6° Une compensation devrait être donnée par la loi au locataire 
pour toutes les améliorations non épuisées.» 

S'il est si réservé dans la solution proposée, Emile de Laveleye 
n'en a pas moins été le plus efficace auxiliaire des collectivistes 
en faisant ressortir, avec une puissance et une éloquence insur- 
passée, le caractère évolutif des formes propriétaires. 

Plus pressé de réaliser, Henry Georges se préoccupe beau- 
coup plus d'utilité sociale que d'histoire ; néanmoins, son œuvre 
maîtresse, Trogress and poverty, balance, quoique moins scien- 
tifique, l'œuvre maîtresse de Laveleye. 

Henry Georges, né à San-Francisco, est, dit-on, d'origine irlan- 
daise , il est, en tout cas l'un des chefs du grand parti socialiste 
irlandais de l'Amérique du Nord, qui, par le Tarti du Travail 
{Labor Party) et les Chevaliers du Travail (Knights of Labor), a 
groupé plus d'un million de militants décidés. 

Les débuts du réformateur, fils de prolétaires, furent laborieux 
et pénibles; il était mousse à l'âge de quinze ans, puis devint 



2g6 LAVELEYE, GEORGES ET DE PAEPË 

ouvrier typographe. Ce ne fut pas pour longtemps: à force de 
travail, il était devenu économiste original et érudit, un écrivain 
mouvementé et entraînant. 

Il se fit donc journaliste et traita surtout les questions agraires. 
C'était en 1869. Il publia une brochure intitulée : Our Land and 
our Politicy (Notre sol et notre politique). 

Plusieurs de ses théories économiques, dit Emile de Laveleye, 
celles, par exemple, sur les lois du salaire, de l'intérêt et de la 
population, sont dues à une généralisation trop hâtive, et à ce 
qu'il avait vu en Californie, où primitivement il y avait du terrain 
fertile et produisant des métaux précieux, où les moindres établis- 
sements devenaient rapidement des villes considérables et où le 
colon arrivait en même temps que la locomotive. 

En 1874, Henry Georges publia une seconde brochure: The 
land question (la Question du sol). 

Dans cet ouvrage, il s'adresse surtout aux meneurs irlandais, 
les invitant à se déclarer ouvertement pour la nationalisation du 
sol, à abandonner le terrain étroit du nationalisme, pour entrer 
dans une grande armée socialiste et se gagner ainsi les sympathies 
du prolétariat anglais. Henry Georges s'empressa d'ajouter que 
la nationalisation de la terre est tout autant à l'ordre du jour en 
Amérique, où la propriété se monopolise rapidement, qu'elle 
peut l'être en Angleterre et en Irlande. 

Il fut ainsi amené à écrire, en 1879, I e ^ vre Proqress and 
Poverty* qui mit le sceau à sa célébrité en Amérique et en Europe 
même. 

Henry Georges s'affirma tout d'abord nettement collectiviste : 
« Il n'y a, dit-il avec sa fougue celtique, il n'y a qu'un moyen 
d'éloigner le mal : c'est d'éloigner la cause. La pauvreté devient 
plus intense à mesure que la richesse augmente ; les salaires 
baissent alors que la puissance productive s'accroît, parce que la 
terre, qui est la source de toute richesse et de tout travail, est 
monopolisée. Pour extirper la pauvreté et pour faire que les 
salaires soient ce que la justice veut qu'ils soient, c'est-à-dire le 
gain complet du travailleur, nous devons substituer à la pro- 
priété individuelle de la terre la propriété commune. Aucun autre 
moyen n'atteindra la cause du mal, aucun autre ne laisse le 



LE SOCIALISME INTEGRAL ^97 

moindre espoir. Voilà donc le remède à la distribution injuste et 
inégale de richesse apparente dans notre civilisation moderne, et 
à tous les maux qui en découlent : 

« Il faut que la terre devienne propriété commune. 

« Nous avons atteint cette conclusion à la suite d'un examen 
des choses, où chaque échelon franchi était vérifié et consolidé. 
Dans la chaîne du raisonnement, il ne manque aucun anneau, et 
aucun n'est faible. La déduction et l'induction nous ont conduit 
à la même vérité : l'inégale propriété de la terre est inséparable 
de la reconnaissance de la propriété individuelle de la terre ; il 
s'ensuit nécessairement que le seul remède à l'injuste distribu- 
tion de la richesse est de rendre la terre propriété commune. » 

Le discours n'est pas à la hauteur de l'exorde, car la réforme 
que propose Henry Georges vise moins à exproprier les déten- 
teurs actuels du sol, qu'à assurer à l'Etat, c'est-à-dire à la société 
entière, le bénéfice intégral de la rente foncière. Avec Ricardo et 
Wallace, Georges considère cette dernière comme le produit du 
progrès de la civilisation, le résultat accumulé du travail d'innom- 
brables générations. 

En abandonner la jouissance exclusive à quelques individus, 
c'est dépouiller la collectivité. En conséquence, l'économiste so- 
cialiste américain propose l'attribution à la Société de la rente 
foncière, déduction faite de l'apport du travail et du capital, en 
impôt prélevé par l'Etat, et l'abolition de tous les autres impôts 
qui grèvent aujourd'hui la population. 

La perception de cet impôt unique serait laissée aux proprié- 
taires actuels, qui en toucheraient une partie à titre d'indemnité 
pour le service rendu. Selon l'auteur de Trogress and Poverty, 
cette réforme suffirait à elle seule à opérer une véritable trans- 
formation économique et sociale. Inéluctables en seraient les résul- 
tats : un essor nouveau imprimé à la production, désormais dégre- 
vée de toutes charges, puisque, comme en Chine, le seul et uni- 
que impôt frapperait le monopole de la propriété foncière, ce fruit 
de l'œuvre collective du progrès étant désormais employée aux 
besoins de tous les membres de la collectivité ; la possibilité, 
enfin, pour le grand nombre, de devenir acquéreur du sol, dont 
le prix baisserait beaucoup et deviendrait presque nul pour les 



298 LAVELEYE, GEORGES ET DE PAEPE 

terres non cultivées et non plantées, sauf l'obligation d'acquitter 
l'impôt foncier. 

Solution incomplète, fait justement observer M. De Potter, le 
collectivisme agraire n'existe réellement que si le sol est également 
mis à la disposition de tous, et si la rente socialisée de la terre est 
bien employée au profit de tous. 

Pour que la première condition soit remplie, il faut qu'en droit 
et en fait l'Etat soit le seul propriétaire du sol et que ne pouvant 
l'aliéner, il se réserve de l'affermer aux collectivités plutôt qu'aux 
individus. 

La seconde condition exige une série de mesures qui seront 
amplement développées dans l'une des suivantes études du pré- 
sent travail. En ces pages, nous avons simplement voulu 
établir : 

1 Que la propriété individuelle n'est qu'une catégorie historique, 
puisqu'elle a été précédée d'une longue période de propriété col- 
lective (parentale, tribale ou communale) ; 

2 Qu'elle a le droit de conquête pour père et la confiscation 
pour mère ; 

3 Qu'elle a été l'aiguillon meurtrier et la consécration impie 
de l'exploitation de l'homme par l'homme, sous toutes ses for- 
mes (esclavage, servage, salariat); 

4 Qu'elle est incapable de se plier aux conditions et aux néces- 
sités de la production moderne, et que, par suite, elle porte en 
elle-même le principe de sa destruction et de son remplacement 
par la propriété monopolisée aux mains d'une indigne et malfai- 
sante oligarchie financière qui, si elle triomphait, remettrait 
l'humanité en servage ; 

3 Que le mal est si grand et le danger si pressant que tous 
les bons esprits s'en émeuvent, et cherchent le remède : 

6° Qu'enfin, de l'aveu des meilleurs économistes, ce remède 
est dans la socialisation de la terre, conformément aux données 
générales du socialisme moderne. 

Pour en arriver là, nous avons tenu à ne citer que les écrivains 
non incorporés dans le socialisme militant ; mais il y aurait trop 
criante iniquité à ne pas mentionner dans un travail sur la pro- 
priété collective le nom du représentant le plus autorisé de cette 
forme sociale : César De Paepe. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 299 

On connaît les principes de l'éminent socialiste belge. Voici 
les moyens qu'il propose : 

« i° La terre pourrait appartenir à des collectivités restreintes 
ou associations agricoles, comme certaines usines appartiennent 
à des associations d'ouvriers industriels ; ce serait, en un mot, 
la généralisation des sociétés corporatives de production dans le 
domaine de l'agriculture, dont les associations du Norfolk, en 
Angleterre, par exemple d'Assington, nous représentent dès 
aujourd'hui le type. Ces associations se généralisant, devenant la 
règle au lieu de l'exception qu'elles sont actuellement, et tendant à 
se solidariser, pourraient se répartir la rente foncière de façon à 
niveler pour chacune d'elles les conditions d'exploitation. (Ici, chez 
ces cultivateurs anglais, le travail collectif précède donc la pro- 
priété collective.) 

« 2 Comme les conditions d'une bonne culture exigent que 
l'exploitation ait AU MOINS une étendue d'une lieue carrée (voir 
Fourier ainsi que Proudhon dans sa nouvelle Théorie de la pro- 
priété), on peut prévoir que le système des associations agrico- 
les aboutirait à la mise en commun des terres de la commune. 
Chaque commune rurale pourrait ainsi ne constituer qu'une seule 
association agricole (sans doute plus ou moins industrielle en 
même temps), et le sol se trouver propriété collective de la com- 
munale. La commune russe nous offre aujourd'hui un type de 
cette forme de la propriété collective, bien que souvent la cul- 
ture ne s'y fasse pas par association, mais par famille. (Ici donc, 
dans la commune slave, la propriété collective précède la culture 
collective.) 

« 3 Le sol pourrait être la propriété collective de l'ensemble 
des groupes agricoles d'une nation ou d'une confédération de 
nations, et la haute direction de l'exploitation territoriale centra- 
lisée entre les mains d'un conseil nommé parles divers groupes 
de cultivateurs. Cet état de choses offrirait une grande facilité 
pour l'exécution des grands travaux de drainage, de défriche- 
ments, de reboisements, d'irrigation. C'est vers cet état que 
tendait évidemment Proudhon, en 1858, quand il proposa de dé- 
créter, par une loi, que lorsque, par l'accumulation d'annuités, le 
propriétaire serait rentré dans la valeur de son immeuble, aug- 
menté d'une prime de 20 0/0 à titre d'indemnité, la propriété fît 



300 LAVELEYE, GEORGES ET DE PAEPE 

retour à la Société centrale d'Agriculture, chargée de centraliser 
l'exploitation du territoire, et de pourvoir, par la création de 
compagnies agricoles locales, à l'organisation de l'agriculture. 
(Voir les Idées révolutionnaires.) 

« Sous ce régime, la rente foncière pourrait être réservée au 
profit des associations agricoles cultivant les terres de très peu de 
valeur, ou bien elle pourrait être consacrée à payer les frais de 
gestion du conseil central de l'agriculture et les grands travaux 
d'ensemble entrepris par lui. 

« 4° Enfin la terre arable pourrait être propriété nationale, 
comme sont aujourd'hui un grand nombre de forêts ; mais, par 
la fédération des peuples, dont l'association internationale est le 
prélude et l'embryon, cette nationalisation de la terre, comme 
disent les Anglais, serait de fait l'appropriation collective du sol 
par la grande société travailleuse et civilisée, (nous entendons ce 
mot dans sa véritable acception, et non dans la signification que 
lui ont donnée les phalanstèriens), serait ce que Robert du Var 
appelle la socialisation de la propriété terrienne. Certes, à parler 
rigoureusement, ce ne serait pas encore la propriété collective du 
sol à l'humanité, puisque tant de peuples encore, surtout en 
Asie, en Afrique et en Océanie, sont en dehors du mouvement 
civilisateur et rénovateur qui emporte l'Europe et le nouveau 
monde ; mais il ne faut pas être prophète pour oser affirmer que 
ces peuples, ou disparaîtront par voie d'extinction devant la con- 
currence vitale des peuples mieux doués, ou bien entreront eux- 
mêmes dans le courant de la civilisation européo-américaine : 
dans l'un comme dans l'autre cas, le sol, de propriété collecti- 
viste sociale, devient dès lors propriété humanitaire. » 

Nous terminons sur ces lignes, à la conclusion desquelles nous 
nous rallions entièrement. 



VII. Définition historique du collectivisme 



Toute théorie, comme toute civilisation, a sa dominante par 
laquelle plus spécialement on la juge. La dominante de la société 
contemporaine, c'est le fait de l'individualisme universel se réa- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 301 

lisant dans l'odieux chacun pour soi et dans la guerre de tous contre 
tous. 

Des questions qu'a soulevées et prétend résoudre le socialisme, 
la question de la propriété est la plus importante, et c'est par là 
surtout qu'on juge la pensée sociale contemporaine, si bien que 
c'est de sa façon de concevoir l'appropriation des choses, qu'elle 
a reçu son surnom de collectivisme. 

Le collectivisme, voilà plus de quarante ans que les socialistes 
en expliquent la signification, et l'on affecte toujours de confon- 
dre collectivisme avec communisme. 

La différence est pourtant radicale. 

Le communisme est la mise en commun des forces productives 
et des produits sous la gestion directe de l'Etat ; le collectivisme, 
c'est simplement î'inaliénabilité des forces productives mises sous 
la tutelle de l'Etat. Ce dernier les confie temporairement et 
moyennant redevance à des groupes professionnels. Dans les 
groupes professionnels, la répartition se fait au prorata du tra- 
vail; quant à la consommation, elle est entièrement libre, chacun 
dépense comme il lui plaît l'équivalent qui lui a été attribué — 
les charges sociales étant remplies — du produit de son travail. 
Le collectivisme n'est donc pas « une contrefaçon belge du 
communisme», comme l'a écrit un publiciste de l'école de Marx, 
mais bien une transaction entre l'ancien communisme utopique 
et l'individualisme régnant. 

Voilà une définition que ferait bien comprendre seule une énu- 
mération historique et doctrinale de l'idée collectiviste. En voici 
une que nous croyons assez complète et surtout assez exacte. 
Elle est à sa place en conclusion d'une étude sur la propriété. 

Notre énumération comprend du collectivisme neuf conceptions 
différentes qui se présentent dans l'ordre suivant: 

i° Collectivisme emphytéotique. — Cette forme de possession 
de la terre, dont l'appellation dit la nature, fut proposée en 1826 
par Bernardino Rivadavia, président de la République Argentine. 
L'Etat, possesseur de la terre, s'interdisait de l'aliéner; mais il 
la confiait, moyennant redevances fixées tous les dix ans, à des 
fermiers emphytéotes dont les contributions constituaient la 
rente sociale. 



302 HISTORIQUE DU COLLECTIVISME 

2° Le collectivisme industriel. — Le premier théoricien du collec- 
tivisme est sans contredit Constantin Pecqueur. Cet estimable 
penseur présenta, en 1836, à YzAcadèmie des sciences morales et 
politiques, un ouvrage en deux volumes, ayant pour titre : les 
Intérêts du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et de la civi- 
lisation en général (Paris 1836), Dans cet ouvrage, Pecqueur 
proposait de socialiser (le néologisme est de lui) les institutions 
de crédit, les chemins de fer, les mines, et de se servir des res- 
sources que procurerait cette mesure pour compléter graduel- 
lement la socialisation de toutes les forces productives. 

Sur la proposition d'Adolphe Blanqui, XJlcadémie des sciences 
morales et politiques (elle n'était pas encore morte à tout progrès) 
prima le livre de Pecqueur dont elle n'avait probablement pas 
saisi toute la portée socialiste. 

François Vidal conclut comme Pecqueur, vers cette même 
époque, dans ses brochures, portant pour titres : Les Caisses 
d'épargne, la Création d'ateliers de travail. De même avait conclu 
Auguste Blanqui, en 1835, dans son programme du Libéra- 
teur (1). 

Cette conception devint prédominante dans le prolétariat 
français dès que Louis Blanc l'eut faite sienne, en 1846, et l'eut 
exposée dans son Organisation du travail avec une précision 
incomparable et une éloquence qui n'a pas été dépassée. 

Elle devint dès lors limpide : l'Etat, maître du crédit, des 
chemins de fer, des mines, des canaux, en retirerait d'immenses 
ressources que, par son ministère du travail et du progrès, il 
emploierait à commanditer les sociétés industrielles et sociales 
des travailleurs, et à « substituer graduellement le travail associé 
au travail salarié». La transformation devait d'ailleurs être assez 



(1) Par Pecqueur et Vidal, le collectivisme se rattache aux pères du socialisme fran- 
çais. Pecqueur, ancien saint-simonien, avait appris de ses maîtres qu'en bonne justice 
sociale la collectivité seule est propriétaire et que les individus ne peuvent être que des 
possesseurs temporaires ou constitutionnels. Vidal, qui resta toujours quelque peu pha- 
lanstérien, avait trouvé le collectivisme réformiste, en développant simplement le 
Garantisme de Fourier. 11 est à remarquer que d'autres phalanstériens comme Barat (la 
Propriété sociale de la terre), de Brévans (la Collectivité), comme surtout Victor 
Considérant, le plus célèbre propagateur de la doctrine, ont aussi fini par aboutir à un 
collectivisme modéré. 



LE SOCIALISME INTEGRAL ^O^ 

profonde pour que Ton arrivât, en un temps plus ou moins long, 
au travail-fonction, c'est-à-dire à une organisation communautaire 
de la production. 

3 Collectivisme colinsien. — A partir de 1850, Colins préconisa 
l'appropriation collective du sol et d'une partie des capitaux. Il 
voulait que l'on procédât par voie de rachat (le rachat étant rendu 
possible par un fort impôt sur l'héritage). Dans ce système, 
l'Etat ne s'attribuait que le domaine éminent du sol et des gros 
capitaux qui devaient être exploités par des familles ou des 
associations assujetties à une redevance sociale et à un cahier des 
charges. Pour ce qui est de la terre, Colins allait jusqu'à l'octroi 
de baux emphytéotiques. Cette forme de propriété n'était pas 
sans analogie avec YzÂger publiais concède des Romains et les 
Domaines engagés de notre ancienne monarchie. 

4 Le collectivisme internationaliste fut surtout en honneur dans 
les troisième, quatrième, sixième Congrès de l'Internationale 
(1868- 1869- 1870) et eut pour principal propagateur César De 
Paepe. Mélange des conceptions précédentes, le Collectivisme 
internationaliste part de ce principe : La société a le droit $ abolir 
la propriété individuelle du sol et du grand outillage industriel ; il 
y a nécessité à ce que cette abolition ait lieu. Quant aux moyens on 
admettait en première ligne l'impôt sur l'héritage, l'impôt unique 
direct et progressif et la reprise par la société avec indemnité à 
débattre (quelques-uns disaient reprise pure et simple) des insti- 
tutions de crédit, des chemins de fer, des mines, canaux et 
monopoles quelconques. 

Cette réorganisation sociale devait être tentée dans toutes les 
nations civilisées, fédérées à cet objet. Dans ce système, la pro- 
duction et les services publics de toute nature étaient confiés à des 
compagnies ouvrières soumises à une redevance sociale et à un 
cahier des charges, sauvegardant les intérêts généraux. 

5 Le Collectivisme révolutionnaire se forma par simple accen- 
tuation du Collectivisme internationaliste. Il est basé, quant aux 
moyens, sur l'expropriation révolutionnaire et sans indemnité de 
la classe bourgeoise par le prolétariat soulevé et maître des pou- 
voirs publics. Pour les théoriciens de cette école, le collectivisme 
n'est que la somme de communisme immédiatement réalisable 



3°4 HISTORIQUE DU COLLECTIVISME 

par la Révolution sociale violente. Depuis 1879, le collectivisme 
révolutionnaire français, du moins par ses plus brillants parti- 
sans, a fait sa jonction avec la savante doctrine de Marx, actuel- 
lement prédominante dans les partis ouvriers socialistes d'Eu- 
rope et d'Amérique. 

6° Le Collectivisme marxiste diffère du Collectivisme révolution- 
naire en ce qu'il est plus objectif. 

Pour les marxistes, l'histoire n'est que l'application de la lutte 
des classes, se poursuivant à travers les modifications successives 
des conditions économiques. La société actuelle masque le règne 
anarchique et passager de la classe nobiliaire et de la classe 
sacerdotale. Cettte phase individualiste a eu sa nécessité pour le 
développement des forces productives ; mais les conditions 
économiques que le régime bourgeois ou capitaliste engendre, 
sont entravées dans leur développement naturel par ce régime 
même ; elles tendent à briser le moule capitaliste et à préparer 
le collectivisme qui est ainsi l'aboutissant fatal de la société capi- 
taliste, en vertu de l'évolution incompressible de la petite indus- 
trie vers la grande industrie et de celle-ci vers la production 
sociale. Le nouveau régime entrera dans les faits, lorsque les 
prolétariats, qu'organise et discipline le mécanisme de la grande 
production, pourront arracher les pouvoirs publics à leurs adver- 
saires de classe et procéder, légalement ou violemment, à la 
socialisation des forces productives, à l'universalisation du travail 
et à l'abolition des classes. 

Ajoutons que les marxistes n'ont jamais bien accepté l'appella- 
tion de collectivistes ; ils revendiquent celle de communistes 
scientifiques. 

7 Le Collectivisme anarchiste, contemporain du collectivisme 
révolutionnaire (1 872-1 880), fut surtout en honheur chez les 
internationalistes espagnols, italiens et suisses. Il diffère du 
collectivisme révolutionnaire en ce que, pour les collectivistes 
anarchistes, la révolution, qu'il faut hâter par tous les moyens, 
devra être purement destructive des formes gouvernementales 
et juridiques bourgeoises. Il restera ensuite aux groupes, aux 
communes libres et autonomes de se fédérer librement pour 
l'organisation de la production et des services publics indispen- 
sables. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 305 

8° Le Collectivisme agraire, qu'on pourrait dire aussi Collecti- 
visme anglo-américain et dont la première idée dans sa forme 
exclusive, revient à James Mill, le père deJ.-S. Mill, s'est natu- 
rellement développé dans les pays de grande propriété ; il n'en 
saurait être question en France, tant que la spoliation commen- 
cée des petits propriétaires par la féodalité capitaliste n'aura pas 
avancé son œuvre meurtrière à l'aide de la concurrence étran- 
gère, qui sera bientôt écrasante, des pays de grande propriété où 
l'agriculture est grand industrialisée, c'est-à-dire rendue triple- 
ment productive par l'association et la division du travail, les 
procédés chimiques et les applications mécaniques. 

Le Collectivisme agraire a pour principaux théoriciens, 
l'irlando-américain Henry Georges, le savant naturaliste anglais 
A. R.-Wallace, les irlandais Michel Dawitt, Patrick Ford, Mac 
Glynn ; il fut partiellement préconisé en 1 869-1 872 par J.-S. Mill 
et Herbert Spencer (1). 

Parmi les différents systèmes du collectivisme agraire, celui de 
Henri Georges réunit le plus de partisans ; il a pour but — nous 
l'avons suffisamment indiqué dans ce chapitre même — de rem- 
placer tous les impôts par la rente sociale du sol qui, tout en 
restant entre les mains des propriétaires cultivateurs, deviendrait 
ainsi la propriété inaliénable du sol. 

Cette théorie, très répandue déjà en Irlande, en Angleterre, 
en Amérique, est appelée à passer prochainement dans les faits, 
en ces trois pays. 

9 Le Collectivisme réformiste, qui est le nôtre et à l'élaboration 
duquel nous avons peut-être un peu contribué, se rapproche 
fort de ce que nous avons appelé le Collectivisme industriel. 
Dans cette doctrine, on tient grand compte de l'évolution 
capitaliste ; mais on ne croit pas qu'il faille attendre que le 
capitalisme ait achevé de paupériser le prolétariat et de proléta- 
riser la petite bourgeoisie industrielle, commerciale et agricole, 
avant d'agir socialement. 



(1) Voir X Auto-Biographie de J.-S. Mill et la Statique Sociale d'Herbert Spencer. 

M. Emile de Laveleye, réminent auteur de La Propriété et ses formes primitives, qui 
insiste pour la reconstitution des domaines communaux, peut, par suite, être classé, 
avec quelques socialistes de la chaire, parmi les collectivistes d'extrême droite. 

20 



}06 HISTORIQUE DU COLLECTIVISME 

La reprise par l'Etat (forme d'indemnité restant à débattre) des 
institutions de crédit, des chemins de fer, des mines et canaux, 
des grands établissements sidérurgiques ; la reprise par la Com- 
mune de divers monopoles d'ordre communal, omnibus, petites 
voitures, gaz, électricité, service des eaux, grands magasins ; la 
fondation de minoteries régionales, de boulangeries et bouche- 
ries communales, auraient, selon les Collectivistes réformistes, 
la plus grande efficacité socialiste et pourraient amener une solu- 
tion graduelle et pacifique, surtout si ces mesures étaient com- 
plétées par un fort impôt sur l'héritage, impôt progressif quant 
à la fortune, et gradué quant au degré de parenté. De telles me- 
sures permettraient, pensent-ils, de créditer puissamment les 
travailleurs associés, de multiplier dans les Communes les 
colonies agraires, de créer de toutes pièces un machinisme 
communal agricole et d'opérer ainsi graduellement la socialisa- 
tion des forces productives. Celle-ci n'entraînerait pas d'ailleurs 
l'entreprise directe par l'Etat ; mais le simple octroi, par l'Etat 
ou par la Commune, selon les cas, de baux aux associations, 
contre redevance sociale et cahier des charges. 

Dans ces différents collectivismes, on admet le droit de l'en- 
fant à un entretien satisfaisant, à une instruction générale et 
professionnelle, aux frais soit de la Commune, soit de la société. 
De même on admet pour les invalides et les incapables un large 
droit à l'existence, dans la mesure des ressources sociales. 

On voit, d'après ce qui précède, combien il serait difficile d'en- 
fermer en une définition unique le collectivisme, les différents 
degrés de développement historique et les différentes constitu- 
tions économiques des peuples se traduisant naturellement en 
divergences qui ne sont, à bien prendre, que des adaptations 
diverses d'un même principe social. Cette variété même est un 
signe de force, puisqu'elle indique une doctrine qui peut se plier 
aux différentes situations économiques des peuples et aux divers 
degrés de leur évolution politique et sociale. 

Si toutefois nous devions en formuler une, nous proposerions 
la suivante : 

Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception 
socialiste comportant : 

i° L'appropriation commune, plus ou moins graduelle, de la 



LE SOCIALISME INTEGRAL 307 

terre et des instruments de la production et de l'échange (cette 
forme d'appropriation ne devant pas succéder à la petite industrie 
et à la petite propriété, mais seulement à la monopolisation de 
ces dernières par la nouvelle féodalité financière et industrielle) ; 

2 L'organisation corporative, communale ou générale de la 
production et de l'échange ; 

3 La faculté pour chaque travailleur d'user à sa guise de 
l'équivalent de la plus-value par lui créée ; 

4 Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit 
à l'existence pour les incapables de travail et l'assurance, pour 
tous les valides, d'un travail rémunérateur dans l'association 
de leur choix, 

Vouloir cela, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber dans les 
errements du communisme utopique, c'est simplement combi- 
ner la nécessité du concours pour la production avec la justice 
économique et les justes exigences de la liberté humaine. 



>*<- 



CHAPITRE VII 



iale et le Socialisme 



I. Les premières formations familiales. — II. Lois et usages matrimoniaux de l'antiquité 
helléno-italique à la Révolution française. — III. La condition des femmes dans 
l'antiquité. — IV. La condition des femmes dans la société chrétienne. — V. Le 
mariage d'après le code civil. — VI. Les réalités du mariage mercantile. — 
VIL L'amour et le mariage d'après les idées socialistes. 



Nous abordons ici — et non sans timidité — le problème le 
plus compliqué et le plus tragique de la destinée humaine. 

En effet, à tout stade de civilisation et quelque forme que 
celle-ci ait revêtue, la réalisation familiale prédominante enve- 
loppe l'être humain par tous les côtés de son existence. 

Comment en serait-il autrement ? La famille a présidé à sa nais- 
sance avant de le commander dans la vie ; elle a été la dispensa- 
trice de ses facultés intrinsèques et de ses facultés sociales ; c'est 
elle, en un mot, qui, au point de départ, a été l'arbitre de ses 
moyens d'action. 

Elle fait plus encore. 

Par ses promesses, ses exigences ou ses évictions, elle pénètre 
en souveraine dans les abîmes mystérieux et insondables du 
cœur humain, pour y déterminer, tout au moins y favoriser, 



3ÎO FORMATIONS FAMILIALES 

tantôt l'éclosion des joies les plus ineffables, des actes les plus 
louables, tantôt — et vu notre pauvre nature, c'est le plus sou- 
vent — le débordement des plus profondes douleurs et des plus 
irréparables erreurs. Un sujet si grave mérite d'être traité avec 
circonspection et sincérité, nous ne l'oublierons pas. C'est pour- 
quoi, en rappelant les phases diverses de l'évolution familiale, 
nous serons moins préoccupé de la critique du passé et du pré- 
sent que de la recherche d'un avenir tamilial meilleur, en vue de 
l'amélioration affective et morale, du plus grand bonheur de 
l'être humain, dans l'accord cherché des sentiments intimes et 
du devoir social. 

Valgami il lungo studio ed il grande amor, 

a dit le poète italien. A défaut de la longue étude qui n'a pas été 
permise à un militant que d'implacables circonstances ont toujours 
forcé aux travaux hâtifs, j'aurai pour principe et pour source 
d'inspiration le grand amour, il grande amor de mes semblables. 
Que si maintenant ces libres investigations et appréciations 
historiques étonnent quelquefois le lecteur, je le prie de se sou- 
venir des bonnes intentions de l'auteur et d'attendre les conclu- 
sions, avant de porter son jugement sur cette imparfaite et trop 
sommaire étude, d'un sujet si difficile, si complexe et si vaste. 



I. Les premières formations familiales 



Dans les formes diverses qu'elle a revêtues, l'organisation fami- 
liale a été déterminée par l'organisme propriétaire, et c'est ainsi 
que, comme la propriété elle-même, elle a été tour à tour pro- 
misque, tribale, matriarcale, patriarcale avant d'arriver, dans le 
monde occidental, au système monogamique actuel, tout enve- 
loppé encore de servitude comme le droit quiritaire de propriété 
dont il est le reflet. 

D'après Lewis Morgan, le savant et perspicace ethnologue 



LE SOCIALISME INTEGRAL 3 I I 

américain, la famille a franchi jusqu'ici cinq stades principaux que 
Ton peut énumérer de la manière suivante : 

Premier stade. — La famille est consanguine, c'est-à-dire fon- 
dée sur le mariage des frères et sœurs d'un groupe. 

Deuxième stade. — Plusieurs frères sont les maris communs 
de leurs femmes, qui ne sont point sœurs. 

Troisième stade. — Un homme et une femme s'unissent, mais 
sans cohabitation exclusive et avec un divorce facultatif pour l'un 
et pour l'autre. 

Quatrième stade. — Famille pastorale des Hébreux, carac- 
térisée par le mariage d'un homme avec une ou plusieurs 
femmes. 

Cinquième stade. — Enfin apparaît la famille des sociétés civi- 
lisées, marquée par la cohabitation exclusive d'un homme et 
d'une femme. 

Pour que la série soit bien observée, il convient d'insister 
davantage sur la primitive période promisque, si bien décrite 
par Giraud-Teulon (i) et dont tant de témoignages et tant de 
vestiges attestent l'universalité temporaire. C'est en partant de 
ce large fond de communisme promisque préalable que Paul 
Lafargue (2) a pu dire fort judicieusement : « La restriction sexuelle 
primitive a dû commencer par la séparation des individus de la 
tribu sauvage en couches de générations et par l'interdiction du 
mariage entre les individus des différentes couches. La première 
couche est celle des géniteurs ; la deuxième, celle des enfants ; la 
troisième, celle des petits-enfants, et ainsi de suite. Tous les 
individus sont les enfants d'une couche supérieure, et les pères 
et mères de la couche inférieure ; ils se considèrent comme 
frères et sœurs et se conduisent en maris et femmes; mais il leur 
est interdit d'avoir des relations sexuelles avec les membres de la 
couche au-dessus et au-dessous. Il n'y a pas de mariage indivi- 



(1) Giraud-Teulon : Les Origines de la Famille. 

(2) Paul Lafargue : Le Matriarcat, article dans la Nouvelle Revue. 



312 FORMATIONS FAMILIALES 

duel ; de ce que l'on naît mâle dans une tribu, on est le mari de 
toutes les femmes de sa promotion sans distinction de frère et 
sœur, et réciproquement pour la femme. 

Lorsque la limitation s'accentue, on en vient à ce que Morgan 
appelle la famille consanguine ; les rapports sexuels eurent lieu de 
préférence entre frère et sœur. Cela dura longtemps, si l'on en 
juge par l'universalité de la légende (i) et la multiplicité des sur- 
vivances. Le mariage entre frère et sœur était encore d'usage et 
d'obligation pour les rois d'Egypte au temps de Cléopâtre, qui 
dut épouser son jeune frère Ptolémée, âgé de neuf ans. Dans le 
monde hellénique, l'inceste prohibé entre parents et enfants, 
comme l'attestent les terrifiants exemples d'Œdipe et de Myrrha, 
reste permis entre consanguins avec des restrictions arbitraires : 
un Athénien pouvait épouser sa sœur consanguine, non sa sœur 
utérine ; un Spartiate sa sœur utérine, non sa sœur consanguine. 
Les Perses et les Assyriens pouvaient épouser leur sœur utérine. 
{Voir Lucien). Le levirat juif indique une persistance des mariages 
consanguins. Plus près de nous, les Francs étaient coutumiers 
des mariages incestueux puisqu'il fallut l'intervention du catho- 
licisme pour les faire cesser. Il est aussi curieux de constater que 
la civilisation inca, si différente et si en dehors des civilisations 
indo-européennes, avait conservé au moins pour les races royales, 
la coutume des mariages consanguins : Manco-Capac, le dernier 
Incas, était l'époux de sa sœur Marna Oello. 

Toutefois ce ne sont là que des survivances isolées ; dès que 



(i) Toutes les anciennes religions ont gardé des ressouvenances de cette période de 
l'inceste généralisé. 

Mythologie égyptienne : Osiris épouse sa sœur Isis ; mythologie hellénique : Saturne 
épouse sa sœur Cybèle, Jupiter sa sœur Junon, Vulcain sa sœur Vénus ; mythologie 
italique : Janus épouse sa sœur Camisia ; mythologie germano-scandinave : Éreyr épouse 
sa sœur Freya, Siegmund sa sœur Sieglinde ; mythologie juive : les enfants d'Adam 
et d'Eve se marient forcément entre eux ; Abraham épouse sa sœur utérine Sarah. 

Le mariage entre parents et enfants ne disparut pas non plus sans laisser de traces ; 
mariage de Sémiramis et de son fils Nynias, mariage d'Attila et de sa fille Esca. Au 
dire de Montesquieu, les Perses et les Assyriens de l'époque historique pouvaient 
épouser leurs mères et les Tartares épousaient quelquefois leurs filles. Jéhovah lui-même 
était assez tolérant là-dessus, lui qui ne l'était guère. La Bible nous apprend, sans y 
voir grand mal, que du fruit des incestueuses amours de Loth et de ses deux filles 
sortirent deux grands peuples : Moab et Ammon. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 3 1 3 

les hommes formèrent des sociétés un peu régulières, ils compri- 
rent vite la nécessité hygiénique et sociale de l'interdiction des 
unions entre consanguins (i). 

Il est à penser que les résistances qui s'appuyaient sur le fait 
si naturel de la parenté par les femmes furent très vives. Pour 
en avoir raison, on se jeta dans l'excès contraire: Yexogamie ou 
rapt de femmes de tribu à tribu. Avec le mariage exogamique, 
une profonde révolution familiale avait transformé les relations 
humaines ; à la parenté par les femmes ou matriarcat, avait fait 
place (après un stage de parenté par promotion) la vigoureuse 
parenté masculine, un patriarcat, point de départ de la dégrada- 
tion des femmes par les hommes et de l'asservissement de tous 
par quelques chefs omnipotents, à la fois prêtres, rois et pro- 
priétaires des gens et des choses. 

Pour Letourneau aussi, la direction individualiste du patriarcat 
est évidente. Avec ce régime «chacun s'efforce de se faire une 
part aussi grande que possible dans ce qui jadis avait été commun ; 
chaque homme a visé à s'attribuer un droit de plus en plus 
exclusif sur les biens, les femmes et les enfants. De ces appétits, 
plus économiques qu'éthérés, sont sortis en fin de compte la 
famille patriarcale, la monogamie et la propriété familiale d'abord, 
individuelle ensuite ; le régime de la famille et celui de la pro- 
priété ont évolué de conserve.» 

Ce caractère violent et asservissant de la première forme 
matrimoniale a été expliqué d'une façon saisissante par Georges 
Guéroult dans une page que nous demandons la permission de 
reproduire : 

« Au début des sociétés ou plutôt des tribus, ces différents 

(1) Il ne faut pas, comme l'ont voulu certains philosophes plus ou moins bien inten- 
tionnés, chercher des causes morales au changement de parenté ; les motifs sont d'ordre 
moins élevés. Giraud-Teulon que nous suivons volontiers comme un guide sûr, dit 
avec une précision parfaite : « L'organisation de la famille masculine semble avoir été 
universellement sollicitée par l'action d'une force aussi simple que brutale et multiple 
dans ses manifestations, celle du droit de propriété : aussi semble-t-il qu'il faille recher- 
cher dans l'histoire du droit de propriété la loi qui a présidé au développement du 
mariage ; les deux institutions paraissent avoir obéi à la même formule restrictive 
graduelle des biens de la commuauté au profit d'un cercle plus restreint d'individus.» 

Lisez encore « Le mot familia (de l'osque famel, famulus, serviteur) exprima 
d'abord l'idée de la propriété servile, puis la propriété des choses aussi bien que celle 
des personnes.» (A. Regnard : L'État.) 



314 FORMATIONS FAMILIALES 

groupes étaient en guerre perpétuelle. On se faisait de part et 
d'autre des captifs et des captives sur lesquels le vainqueur, le 
capteur, avait un droit absolu. Il aurait pu tuer sa prisonnière ou 
la manger ; il avait bien le droit d'en faire sa femme, de s'en 
réserver la possession exclusive, de la renfermer chez lui. 

« Les enfants de son esclave lui appartenaient au même titre, 
et il avait sur eux un droit de vie et de mort, comme nous le 
voyons encore dans la famille romaine primitive. Par cela seul 
qu'il était le maître absolu de sa captive, l'homme avait le droit 
de la protéger, de la défendre, de la nourrir, elle et ses enfants. 
Les femmes de la tribu, au contraire, les femmes libres devaient 
se suffire à peu près à elles-mêmes ; elles étaient exposées à 
toutes les privations, à toutes les souffrances, à toutes les entre- 
prises. Bon nombre ne tardèrent pas à envier la condition moins 
tourmentée des captives, et l'usage s'établit partout que, par un 
consentement solennellement constaté, une femme de la tribu 
même pouvait, en faisant le sacrifice de sa liberté, devenir l'esclave 
d'un homme et se trouver ainsi dans les mêmes conditions que 
si elle avait été capturée par une guerre. 

« C'est donc à un fait de guerre, de capture, qu'il faut rap- 
porter l'origine du mariage et l'origine du sentiment de la pater- 
nité (1) ». 

11 y parut bien aux conséquences ; le chef de famille ne fut pas 
époux et père, il fut maître, maître absolu de son troupeau fami- 
lial ; quand il l'augmenta par la guerre, il devint roi. Et lorsque, 
en vertu de ces concentrations, l'accroissement des aggloméra- 
tions humaines fit forcément abandonner le mode exogamique 
de prendre femme, le système survécut. Dans le mariage endo- 
gamique qui succéda, même avec tendance à la monogamie, la 
femme ne fut pas plus libre ; que dis-je, le symbole avilissant fut 
conservé. Ne pouvant plus prendre les femmes par capture, on 
simula la capture. L'horrible coutume se retrouve encore, même 
de nos jours, dans certains recoins écartés de nos campagnes. 
Là où l'on fut moins symbolique, on remplaça le rapt fictif par 
l'achat — non moins avilissant pour la femme — de la fille à son 



(1) Georges Guéroult, cité par Louis Bridel : La Femme et le Droit. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 315 

père. Ici encore les Dieux donnent l'exemple, Homère nous en 
fournit une irrécusable preuve. 

Vulcain, le mari malheureux de Vénus, ayant enveloppé de liens 
invisibles Mars et l'infidèle épouse qu'il avait surpris, fort mal à 
propos, s'écria devant les dieux amenés parle scandale et assem- 
blés autour des amants pétrifiés par la honte : « Ces liens les 
retiendront jusqu'à ce que le père de Vénus m'ait rendu tous les 
présents que je lui ai faits pour obtenir cette femme impudique.» 
Et de fait, il ne consentit à délivrer les amants que lorsque Nep- 
tune, « dieu de la mer et soutien de la terre », se fut porté garant 
du remboursement, au nom de son frère Jupiter, « père des dieux 
et des hommes » (i). 

Plus humaine, sur ce point, que les mœurs olympiques, la 
Loi de (Manon porte interdiction formelle au père de vendre sa 
fille et même de recevoir des présents de son futur gendre. Les 
Germains n'eurent pas de ces scrupules, et chez eux le Mundium 
ou achat de la femme au père resta en usage jusqu'au VII e siè- 
cle de notre ère. A Rome, le mariage patricien seul se fit de très 
bonne heure par confarrèation (rite religieux) ; pour la foule, la 
forme usitée fut longtemps le mariage par coemption, par achat 
de la femme, Dans les deux cas, d'ailleurs — dans les trois en 
comptant le mariage par usns, sorte de consécration du concu- 
binat — la femme était livrée au mari corps et bien : la confar- 
rèation patricienne n'était qu'une hypocrisie. 

Il est si vrai que le mariage, qui est maintenant le plus digne 
état de la femme, ne fut d'abord qu'un asservissement pour elle 
que, par des hommages rendus à l'ancienne liberté promisque 
ou matriarcale, les traditions religieuses et les coutumes popu- 
laires protestèrent longtemps contre le mariage. Nous en avons 
des exemples éclatants dans les rites bizarres et scandaleux qui 
imposaient aux femmes de se prostituer, au moins une fois, dans 
les temples de Mylitta, d'Anaïtis, d'Aphrodite et autres déesses 
de la fécondité. Ce n'était pas une orgie volontaire, mais un 
sacrifice obligatoire aux anciens Dieux offensés par la loi nou- 
velle du mariage et de l'asservissement des femmes. Du reste, 



(1) Odyssée, ch. VIII, 5. 



3 I 6 FORMATIONS FAMILIALES 

la protestation prit d'autres formes plus sérieuses : les survi- 
vances promiscuitaires ou matriarcales furent très nombreuses 
dans l'antiquité, au témoignage d'Hérodote, de Strabon et de 
Xénophon, auxquels on ne peut que renvoyer le lecteur. 

Disons seulement, que d'après ces auteurs, le mariage était 
encore de leur temps chose inconnue dans un grand nombre de 
tribus de l'Asie, de l'Afrique, ainsi que chez les Scythes, les 
Massagètes, les Nasamons, les Auscins, les Garamantes. 

Dans ces pays, au dire de M. P. Gide, « les hommes et les fem- 
mes s'accouplaient au hasard comme les mâles et les femelles 
d'un troupeau. Quand un enfant était devenu grand, la peuplade 
réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus 
de ressemblance et qui était présumé en conséquence être son 
père {Mariage par promotion) » ( i ). 

L'Hellade même avait ses souvenirs promisques. « Chez les 
Athéniens, nous dit Cléarque, Cécrops fut le premier qui unit 
l'homme et la femme, en leur imposant une fidélité mutuelle. 
Jusque-là, les rapports entre les deux sexes étaient sans règle et 
sans loi, et nul enfant ne pouvait reconnaître son père. L'histo- 
rien Théopompe parle presque dans les mêmes termes des pre- 
miers habitants de l'Italie : « Chez les Tyrrhéniens, dit-il, la loi 
voulait que toutes les femmes fussent communes; tous les enfants 
aussi étaient élevés en commun, car nul homme ne pouvait savoir 
de quel enfant il était père (2). » 

L'époque matriarcale eut aussi ses prolongements au grand 
étonnement d'Hérodote qui parle des « singulières » coutumes 
des Lyciens. « Ils se nomment, dit-il, d'après leurs mères et non 
d'après leurs pères. Si l'on demande à un Lycien qui il est, il 
indique sa généalogie du côté maternel, en énumérant sa mère 
et les aïeules de sa mère. Si une citoyenne s'unit à un esclave, les 
enfants passent pour nobles; mais si un citoyen, fût-il du rang 
le plus élevé, prend une femme étrangère, ou une concubine, 
les enfants ne jouissent pas des honneurs (3). » 



(1) Paul Gide : Etude sur la condition privée de la femme. Comparez Giraud-Teulon, 
loco citato. 

(2) Louis Bridel : La Femme et le Droit. 
{}) Hérodote : Histoire, 1. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 3 1 7 

Polybe mentionne des mœurs analogues chez les Locriens. 
Le matriarcat persista au moins partiellement en Etrurie : « Sur 
les tombeaux étrusques, c'est l'indication de la descendance ma- 
ternelle qui figure le plus souvent. Mécène, qui était originaire 
d'Étrurie, portait le nom de sa mère, conformément à l'usage 
de son pays. Différentes traces du régime de la famille mater- 
nelle se retrouvent chez les Cariens, chez les Pélasges et dans la 
Grèce primitive, chez les Cantabres, dans l'Egypte ancienne et 
jusque chez les Basques (i). D'après Jules César {Commentaires 
sur la guerre des Gaules} le matriarcat, avec polyandrie fraternelle, 
aurait existé chez les anciens Bretons. De nos jours, des survi- 
vances matriarcales et polyandriques subsistent encore à Ceylan, 
au Thibet, à Sumatra, chez les Naïrs, chez certains Cosaques et 
enfin dans nombre de tribus plus ou moins sauvages. 



II. Lois et usages matrimoniaux de la période 
helléno-italique à la Révolution française 



Il est pénible d'avoir à constater que la philosophique et anti- 
que Hellade ne fit rien pour la dignification de l'épouse. Celle-ci, 
enfermée dans le gynécée, resta réduite au rôle de ménagère 
durement commandée et fut mise au-dessous de l'hétaïre, l'amie 
intellectuelle et affective. L'hétaïre fut en quelque sorte l'épouse 
extérieure ; chaque homme éminent eut la sienne. Au grand 
scandale de plusieurs, l'histoire a souvent associé les noms sui- 
vants : 

Epicure et Léontium, Socrate et Théopompe (2), Platon et 
Archéanase, Aristote et Herpyllis, Ménandre et Glycère, Hypé- 
ride et Phryné, Anthistène et Laïs, Cratès et Hyparchie, Démé- 
trius de Phalère et Aristagore, etc. 

(1) Louis Bridel : op. cit. 

(2) Platon en son Banquet fait dire à Socrate : «Je n'ai compris la divinité et la vie 
que dans mes entretiens avec l'hétaïre Théopompe ». 



3l8 LOIS ET USAGES MATRIMONIAUX 

Bientôt les poètes célébrèrent sur le théâtre les hétaïres com- 
me leurs prédécesseurs avaient célébré les héros. Et les Athé- 
niens s'en allèrent applaudir sur la scène la Thalassa de Divelès, 
la Coriana de Phénécrate, la Antèe de Philillius, la Thaïs, la Tha- 
nium de Ménandre, la Clepsydre d'Eumale, la Nèrèe de Timo- 
clès, etc. 

L'hétaïrat ainsi honoré devint une puissance: Cattina eut une 
statue sur une place de Sparte, Aristagore un trône à l'entrée du 
sanctuaire d'Eleusis, et Phryné devint si riche qu'elle proposa de 
rebâtir à ses frais les murs de Thèbes, à la condition qu'une ins- 
cription apprendrait «qu'Alexandre ayant détruit Thèbes, Phryné 
l'avait rebâtie. » 

Enfin Laïs ne se contenta pas de former des projets de cette 
nature; elle les exécuta : Corinthe lui dut plusieurs édifices très 
remarquables (i). 

Dans l'esprit des Hellènes il était si bien ancré que l'épouse 
était serve, que l'hétaïre la plus glorieuse et la plus honorée ne 
put être admise au mariage, même quand ce fut l'incomparable 
Périclès qui le demanda aux préjugés des patriciens d'Athènes. 
On ne voulait pas dans la maison d'une émancipée intellectuelle. 
Vainement Aspasie, femme d'Etat, philosophe-poète ; en un mot, 
la femme la plus illustre de son temps, eût-elle une cour de phi- 
losophes et suspendît-elle à ses lèvres éloquentes le Tout-Athè- 
nes de la pensée et de l'art ; vainement fût-elle, en fait, l'épouse 
irréprochable de Périclès et l'amie si tendrement aimée du tout- 
puissant tribun que celui-ci « ne sortait jamais, ne rentrait 
jamais, au dire de Plutarque, qu'il ne la saluât d'un baiser ». 
Vainement enfin Périclès avait-il pu, avec le consentement du 
peuple athénien, subjugué par son éloquence, faire inscrire et 
reconnaître le fils qu'il avait eu d'Aspasie sur les registres de la 
Phratrie de Cholarge ; les préjugés ne capitulèrent pas, Aspasie 
fut toujours tenue, malgré sa gloire et ses vertus, pour une 
hétaïre, et un sous-Aristophane la qualifia impunément de 
« concubine aux yeux de chienne ». 

Epouse et serve, ou hétaïre et libre, pas de milieu ; dans toute 

(i) Cénac-Montaut : Histoire de l'Amour dans l'antiquité. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 3 IQ. 

son horreur le dilemme menteur et abominable de Proudhon : 
[Ménagère ou courtisane, c'est-à-dire avilissement du mariage ; 
telles furent la théorique et la pratique matrimoniales des Hellènes. 
Et ce n'est pas à Rome, quoi qu'on ait dit, que tout d'abord 
l'épouse fut plus honorée, La séquestration romaine valait le 
gynécée hellénique. 

« Elle restaà la maison et fila de la laine », voilà le plus bel éloge 
que les Romains avaient pu concevoir pour celle qu'on a impropre- 
ment appelée la matrone romaine, car elle était plus esclave encore 
que la triste habitante du gynécée. « Son mari peut la condamner 
à toutes sortes de peines, sauf à l'esclavage par vente ou dona- 
tion ; la peine de mort même est applicable à cette victime de la 
tyrannie conjugale, pourvu que le jugement soit rendu en pré- 
sence d'un tribunal domestique, formé des proches parents de 
la femme. Chose plus étrange enfin, elle n'a d'autre rang dans la 
famille que celui de sœur consanguine de ses propres enfants, 
de fille adoptive de son mari ; c'est à ce titre qu'elle prend part 
à son héritage. 

« Tant que le mariage existe, ses biens appartiennent à son 
mari; elle ne tient les clefs de la maison qu'à titre de dépôt, 
comme ferait un intendant, un domestique de confiance. Veuve, 
elle ne peut quitter sa famille adoptive ; elle y reste attachée, sous 
la surveillance d'un tuteur légal, désigné par son mari, et à l'aide 
duquel le défunt continue, en dépit de la mort, à exercer sur elle 
sa puissance terrible ; il l'empêche de se remarier, de faire passer 
sa personne ou son patrimoine sous la puissance d'autrui, soit 
par la coemption, soit par l'usucapion. 

« Tous ses biens mancipi deviennent inaliénables ; le tribunal 
du foyer reste chargé de juger son inconduite, de la punir à l'ins- 
tant même des peines les plus rigoureuses. Elle relève de cette 
magistrature d'une manière si directe que, lorsque les juges 
ordinaires l'ont condamnée à mort pour quelque crime public, 
c'est le tribunal des parents qui doit exécuter la sentence. 

« Il est même une autorité supérieure qui plane dans certains 
cas au-dessus de celle du mari : c'est l'autorité du pater familias , 
exercée par l'aïeul ou le bisaïeul, La femme unie en mariage légi- 
time, justœ nuptiœ, à un citoyen en puissance de père, devient 
membre de la famille de ce père, qui exerce sur son fils, sur la 



520 LOIS ET USAGES MATRIMONIAUX 

femme de son fils et sur les membres de l'association domesti- 
que, le droit absolu du patriarche hébreu et du héros grec (i). » 

Cela dura des siècles et il y eut même aggravation à l'avène- 
ment de la République. Caton l'ancien formula ainsi le nouveau 
code conjugal : 

« Le mari est juge de la femme ; son pouvoir n'a pas de 
limites ; il peut ce qu'il veut. Si elle a commis quelque faute, il 
la punit ; si elle a bu du vin, il la condamne ; si elle a eu com- 
merce avec un autre homme, il la tue. » 

Le christianisme fortifia la monogamie, en faisant du mariage 
un sacrement ; mais si par ce fait, il tendit à élever la femme, 
il l'abaissa d'autre part par le dogme de la chute et par la malé- 
diction de l'amour. 

Ajoutons que l'enténèbrement, les violences et les souffran- 
ces de la triste époque féodale firent du mariage, tel que nous le 
comprenons, le privilège des seigneurs et des riches bourgeois. 
La confuse promiscuité de la misère était la règle pour les asser- 
vis des champs et des villes. « Les serviteurs même du château 
vivaient pêle-mêle entassés dans les galetas. Les communs suc- 
cédèrent où tout était mêlé encore. Le logis à part ne commence 
que fort tard, et par la mansarde, sous Louis XIV. 

« Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les 
isoler par familles, mais de les tenir réunis dans une villa ou 
vaste métairie où un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu 
de même sang, un cousinage ou parentage d'une centaine de 
personnes. Quoique parents, le maître les considérait comme 
simples associés et pouvait à chaque décès reprendre les profits 
de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé l'hérédité, il ne 
daignait s'en informer. La famille, pour lui, c'était cette masse 
de gens qui mangeaient « à un pain et un pot », qui buvaient et 
couchaient ensemble. 

« L'Église cependant exigeait le mariage, mais c'était une déri- 
sion. Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, 
multipliait les empêchements et les difficultés de parenté, il 
absolvait, faisait communier le baron dont le premier droit était 



(i) Cénaç-Montaut : Histoire de l'Amour dans V Antiquité. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 32 I 

le mépris du sacrement. Je parle du droit du seigneur (si impu- 
demment nié de nos jours). L'exigeait-il lui-même ? Qu'importe ! 

« Forcée de monter au château pour offrir le denier ou le 
plat de noces (Voyez Grimm et toutes les coutumes) la mariée 
dédaignée du seigneur était le jouet des pages. 

« Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle 
du mariage, qui est le fond de nos vieilles mœurs. L'Eglise n'en 
tenait compte, ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait 
d'autre roman que l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de 
fabliau. Le serf n'y songeait même pas, mais il tenait beaucoup à 
sa famille, à cette grande famille ou cousinage où tout était à peu 
près commun. Il n'était jaloux que de l'étranger (i). » 

Qui après cela pourrait s'étonner de ce que le mépris du 
mariage monogamique faisait au moyen-âge le fond critique de 
la littéraire populaire. Dans le Romande la Rose, Jean de Meung 
n'hésite pas à chanter : 

Car nature n'est pas si sotte 
Que d'avoir fait nestre Marotte 
Tant seulement por Robichon 
Ne Robichon por Mariette 
Ne por Agnès, por Pérette 
Si nous a fait, beau fils n'en doutes, 
Toutes par tous et tous par toutes, 
Chascune par chascun commune 
Et chascun commun par chascune. 

Pour la femme du peuple le mariage était la chaîne de la ser- 
vitude ; là-dessus l'opinion était générale, on ne laissait même 
pas à la jeune épousée l'illusion du début ; toutes les chan- 
sons populaires du jour de noces contenaient des couplets de ce 
genre : 

Adieu, plaisirs et agréments ! 
J'y mettrai mon habit noir, 
Mon chapeau de même couleur, 
Mon cordon de pénitence. 

La seule note gaie des mélopées paysannes à l'occasion du 
mariage était la note de l'adultère, pour avertir le mari qu'il ne 
devait pas épargner les raclées. 

(1) J. Michelet : Histoire de France, t. XIII. 

21 



322 LOIS ET USAGES MATRIMONIAUX 

Pour honorer le mariage, il faut respecter les deux conjoints ; 
or, en acceptant l'abominable droit de cuissage, l'Eglise avait 
perdu le droit de parler de moralité conjugale ; aussi est-ce aux 
progrès économiques et non aux moralistes qu'est dû le resser- 
rement de l'union conjugale. Cela est si vrai que dans les 
XVI e , XVII e et XVIII e siècles, ce qu'on est convenu d'appeler 
la fidélité conjugale n'était de règle théorique que dans la bour- 
geoisie et dans la partie la moins pauvre du peuple. 

Dans les cours des Valois, des premiers Bourbons, des Stuarts 
et des principicules allemands, la jalousie était tenue pour un 
préjugé populaire et la fidélité conjugale pour un ridicule. Les 
courtisans de Louis XIV n'eurent pas assez de huées pour le 
pauvre Montespan qui se permit d'être triste quand le roi lui prit 
sa femme ; et au rapport d'Hamilton, un courtisan de Charles II 
d'Angleterre faillit être écharpé par le peuple, pour avoir fait un 
mauvais parti à sa jeune femme qui chaque jour se donnait 
ouvertement à un amant de passage. 

Les rois, cela va sans dire, étaient ouvertement polygames, 
tels notamment François I er , Henri II, Henri IV, Louis XIV, 
Charles IL Heureux encore quand les maîtres des nations ne rou- 
laient pas dans toutes les fanges érastiques, comme le très catho- 
lique et très pieux Henri III, ou quand ils ne plongeaient pas 
dans toutes les dépravations de l'inceste et de la folie erotique, 
comme le dévot Louis XV. 

En consacrant le triomphe de la bourgeoisie, la Révolution mit 
fin aux plus scandaleuses de ces impuretés: les rois eux-mêmes 
durent avoir au moins l'hypocrisie de la vertu et la monogamie 
devint, en théorie, la loi générale de l'Occident (i). 



(i) Obligé d'enfermer la présente étude dans les modestes proportions d'un chapitre, 
nous avons dû n'envisager l'évolution familiale que dans !e cercle restreint de la civili- 
sation orientale, et c'est ainsi que nous sommes rapidement arrivés à la période mono- 
gamique. Il convient d'avertir le lecteur de cette limitation arbitraire du sujet et de lui 
donner au moins une énumération synchronique des exceptions, si l'on employait ce mot, 
car ici les exceptions débordent la régie. 

La monogamie, presque exclusivement européo-américaine, est bien loin, en effet, 
d'embrasser la majorité des groupes humains. 

Il y a d'abord à mentionner le vaste et encore croissant tourbillon polygamiquc du 
monde musulman qui écorne l'Europe, enveloppe l'Afrique et une grande partie de 



LE SOCIALISME INTEGRAL 323 



III. La condition des femmes dans l'antiquité 



On a vu que le patriarcat a été précédé d'une période matriar- 
cale à forme plus ou moins polyandrique dans laquelle la parenté 
avait lieu par les femmes. 

De ce fait incontestable, quelques auteurs, en tête desquels 
se place Bachofen, ont conclu à l'existence d'une phase gynéco- 
cratique, c'est-à-dire de suprématie féminine au commencement 
de la civilisation. 

En son livre célèbre sur le droit de la mère (i), Bachofen 
expose cette théorie historique que l'on peut résumer ainsi : Les 
femmes, plus lésées que les hommes par le régime de promiscuité 
primitive, se seraient révoltées contre cet état de choses et vic- 
torieuses auraient pu instaurer une civilisation gynécocratique 
caractérisée par la suprématie de la mère et de la femme, la 
parenté féministe et par des religions fondées sur la nature et le 
principe féminin. 

Une insurrection masculine — dont la légende de Thésée 
vainqueur des Amazones, celle d'Oreste absous du meurtre de 
sa mère Clytemnestre par Apollon le dieu solaire, et par Minerve 
la déesse née sans le concours de la femme, sont, dans l'Hellénie, 
la consécration mythique — aurait eu raison de cet ordre de 
choses, qui pourtant ne disparut pas entièrement et laissa dans 
le monde religieux et dans le inonde social de nombreux et 
importants vestiges (2). 



l'Asie, régnant sur plus de deux cents millions d'individus. La vaste agglomération 
chinoise, qui comprend plus de quatre cents millions d'individus, a conservé un 
patriarcat sémi-polygamique singulièrement différent de la famille monogamique occi- 
dentale. Observation analogue pour ce qui regarde l'Inde, rapidement envahie par l'isla- 
misme et jouissant aussi d'une constitution familiale propre. 

L'hétéronomie va de soi pour les peuplades sauvages de l'Afrique intérieure, de 
l'Océanie et de quelques recoins américains non encore envahis par la race blanche. 

(1) Das Musterrecht, Stuttgard, 1864. 

(2) Réminiscences religieuses d'une primitive gvnêcocratie ou domination des femmes: 
culte de Déméter, la Terre-Mère ; de Diane d'Ephèse, la Vierge-Mère qui présidait à 



324 CONDITION DES FEMMES DANS L'ANTIQUITE 

Sans entrer plus avant dans ce sujet, il est permis d'avancer 
que, générale ou partielle, une période matriarcale ou gynécocra- 
tique a précédé l'ère de la domination patriarcale, fautrice plus 
spéciale d'esclavage, de monarchisme et d'arbitraire proprié- 
taire (1). Quoi qu'il en soit de l'importance de ce précédent 
historique, il est certain que chez la plupart des peuples l'assujet- 
tissement des femmes est complet dès qu'on arrive au seuil de 
l'histoire. 

Il est à noter en effet que toutes les religions solaires qui 
datent de ce commencement historique sont hostiles à la femme. 

Bien entendu l'esprit nouveau passe sous la législation reli- 
gieuse. La loi de Manou, réaction contre l'ancienne égalité védi- 
que, tient pour une calamité la naissance d'une fille, tandis qu'à 
ses yeux le fils nouveau-né délivre le père de puissances infé- 
rieures. 

Pour Manou, la femme est toutefois un instrument de plaisir, 
mais elle n'est que cela : c'est pourquoi ce très antique législa- 
teur la marie à huit ans. 

Plus défavorable encore, le parsisme refuse originellement à 
la femme l'âme immortelle qu'il accorde à l'homme (ainsi fera 
plus tard l'islamisme). Le judaïsme déclare la femme impure et 
serve ; le polythéisme lui oppose Minerve, conçue sans le secours 
de la femme et en fait, par Pandore, l'introductrice des maux 
sans nombre qui, depuis la défaite du bon Titan Prométhée, 



la fécondité. Moins édifiants, mais tout aussi significatifs, les cultes de Mylita, d'Anaïtis, 
d'Aphrodite qui se perpétuèrent, en se transformant, dans les Bacchanales de l'Antiquité 
et jusque dans les Sabbats du Moyen-Age. (Voir, sur les religions chtoniennes ou 
féministes, la savante et consciencieuse étude de J. Baissac : Les Origines de la Religion.) 

Non moins notables sont les survivances politico-sociales féministes observées chez 
les Lyciens, les Locriens, les Etrusques, dans l'Egypte démocratique, et celles relevées 
dans les temps modernes au Thibet, à Sumatra, chez les Naïrs dans l'île de Ceylan et 
chez certaines peuplades arriérées. 

(l) « Les écrivains latins eux-mêmes, quoique sans doute éloignés de cette époque, 
nous font pressentir, par des expressions singulières, que la puissance maritale n'a pas 
toujours existé, quand ils disent : (Caton : Pro lege Oppia ; Tite-Live, XXXIV, 2) : 
« Nos pères ont voulu (voluerunt) que les femmes fussent en la puissance de leurs 
pères, de leurs frères, de leurs maris... Rappelez-vous toutes les lois par lesquelles 
ils les ont courbées sous le pouvoir des hommes. Aussitôt seulement qu'elles auront 
commencé à devenir vos égales, elles seront vos supérieures ». (Louis Bridel : La Femme 
et le Droit.) 



LE SOflALISME INTEGRAL 325 

affligent la pauvre humanité. Pour le christianisme aussi, la 
femme est responsable de tous les maux ; elle est l'infernale 
initiatrice du péché originel ; bref, la perdition de l'homme. 

Socialement la femme n'est pas mieux traitée ; on en jugera 
par sa situation dans l'Hellade, cette première née de la civilisa- 
tion occidentale. 

Epouse, la femme est confinée au gynécée et sevrée de toute 
vie intellectuelle et sociale. En la conduisant au gynécée, l'époux 
lui disait : « Apprends le devoir par ma bouche. Tu te lèveras 
chaque matin avant l'aurore ; tu vivras parmi les esclaves, tu 
mesureras leur travail, tu surveilleras leur activité, tu rangeras 
les meubles de la maison, tu secoueras la poussière de mes 
habits, tu pétriras, les bras nus jusqu'au coude, la fleur de la 
mouture, pour entretenir par l'exercice la vigueur de ta jeunesse ; 
tu te souviendras enfin que l'ombre est ta destinée. Ta gloire 
consiste à être inconnue ; tu es née du mystère : ta vie appar- 
tient à l'oubli. » Ainsi condamnée à la réclusion et à l'obscurité, 
muette et inaperçue à l'intelligence, la femme affranchie dans 
son corps, esclave dans son âme, était une transition vivante 
entre la liberté et la servitude. Chassée du banquet et du specta- 
cle, elle ignorait l'art, la musique, l'écriture et la poésie. Sa vie 
morne et monotone coulait sous la voûte épaisse du gynécée 
comme une eau souterraine en étouffant son murmure. Elle 
n'avait aucune intimité de cœur ou de pensée avec son mari. — 
Dis-moi, est-il une créature sous le soleil, demandait le philo- 
sophe à l'Athénien, qui touche de plus près que ta femme à 
ton existence? — Non. — Est-il encore une créature à qui tu 
adresses moins souvent la parole ? — Non, répondait toujours 
l'Athénien (1). 

Sur ce point, la légende s'accorde avec l'histoire : La femme 
chaste entre toutes les femmes, l'héroïne de l'Odyssée n'échappe 
pas à l'injure de cette dégradation. 

Lorsqu'elle tente modestement un conseil dans le palais 
d'Ulysse, qu'elle remplit de sa vertu : « Retourne à ton fuseau, 
lui répond durement son fils. L'homme seul a la parole : la 

(1) Eugène Pelletan : Profession de foi du XIX" siècle. 



326 CONDITION DES FEMMES DANS L'ANTIQUITE 

femme appartient au silence. » Et au moment même où Péné- 
lope, penchée nuit et jour sur sa trame, adorait dans les larmes 
ce génie de la fidélité qui a fait de son nom l'idéal de la cons- 
tance, le roi des rois donne à Ulysse ce conseil : Rentre mysté- 
rieusement dans ta patrie, ne confie pas à ta femme ton 
secret (1). 

Chassée de la vie intellectuelle et de la vie sociale, au bénéfice 
de l'hétaïre, l'épouse hellénique est aussi chassée du sanctuaire 
de l'amour, par je ne sais quelle honteuse déviation érastique, 
apothéosée chez les Dieux par la préférence que donne Jupiter à 
l'éphèbe Ganymède sur la ravissante Hébé, vainement resplen- 
dissante d'une adolescence éternelle. Et ce sont les philosophes 
les plus vantés que nous aurons ici à mettre en cause. Il existe 
deux Vénus, disait Socrate : l'une céleste, qui s'appelle Uranie ; 
l'autre terrestre et populaire (Pandemos), qui a nom Polymnie. 
Uranie préside à toutes les affections pures et spiritualistes. 
Polymnie attise tous les attachements sensuels et grossiers. 
C'est très bien, direz-vous. Attendez. Platon compléta l'idée de 
son maître en excluant de cet amour élevé et pur les femmes 
réservées par lui aux voluptés basses et grossières dans le temple 
de Vénus Pandemos. Plutarque fît écho en proclamant, lui aussi, 
que les femmes n'ont pas de part au véritable amour (2). 

Ajoutons qu'Aristote n'avait que des éloges pour l'érastie 
organisée des Cretois. 

Si le sage Socrate, le divin Platon, le pieux Plutarque, si Y en- 
cyclopédique Aristote parlaient ainsi, quelles devaient être les 
mœurs ? Le vice infâme, d'institution nationale en Crète, était 
par le réactionnaire Aristophane ignoblement célébré sur la 
scène ; il était si commun qu'au dire d'Hérodote les Hellènes le 
communiquèrent aux Perses, et qu'un écrivain très mesuré a pu 
écrire : « Uranie n'eut pour orateurs que les hommes seuls : 
ce ne fut que par eux et pour eux que s'exerça son noble empire. 



(1) E. Pelletan, îoc. cit. 

(2) Voici les paroles de Plutarque, en son Traité de l'Amour : «. Quant au vrai 
amour, les femmes n'y ont ni part ni portion, et je n'estime pas que vous autres, qui 
êtes affectionnes aux femmes et aux filles, les aimiez plus que la mouche n'aime le 
lait, ni l'abeille la gaufre à miel ». 



LE SOCIALISME INTEGRAL 327 

L'amour exista en Grèce, l'amante n'exista pas, la femme ne put 
jamais être que maîtresse (i). » 

Un enseignement découle de cette affligeante constatation his- 
torique. Le mépris des femmes a pour conséquence forcée non 
seulement la dureté et la grossièreté des mœurs, mais encore 
la dépravation dans ce qu'elle a de plus déprimant. Faut-il ajou- 
ter qu'au lieu de protester les poètes firent chorus. 

« O Jupiter ! quel présent tu nous as fait ? Les femmes, quelle 
race ! » s'écria Eschyle ; et le fécond Euripide ne voyait dans la 
plus belle moitié du genre humain qu' « un fléau pire que la 
flamme et que la vipère ». 

Iniquité semblable en Italie (exception faite de l'Etrurie qui 
avait conservé une partie d£ ses mœurs matriarcales). Même 
avant les Romains, le mépris de la dignité féminine sévissait dans 
la péninsule avec une rudesse qu'illustre tristement la coutume 
samnite qui faisait de la femme un simple objet de récompense 
pour l'homme (2). 

A Rome, nous l'avons vu, la femme appartenait âme, corps 
et biens au mari qui pouvait la torturer ou la tuer selon son bon 
plaisir, en vertu de la patria potestas dont le faux socialiste 
Proudhon a osé demander la résurrection parmi nous. 11 est 
bien entendu que là où la femme est esclave l'enfant l'est aussi. 
L'infanticide était, avec la haute approbation d'Aristote et de 
Platon, un droit pour le père dans l'Hellénie, il était même un 
devoir dans certains cas de mauvaise conformation. Chez les 
durs nourrissons de la Louve, ce droit de vie et de mort du 
père sur le nouveau-né revêtait des formes terribles. L'enfant 
nouveau-né était déposé à terre, aux pieds du père, qui pouvait 
le refuser : c'était la condamnation à mort. Quand, s'approchant, 
il disait : « Je le ramasse (suscipio), il en devenait le maître absolu 
jusqu'au droit de vie et de mort sur lui. Il va sans dire que c'est 



(1) E. Legouvé : Histoire morale des Femmes. 

(2) A certaines époques, les Samnites assemblaient tous les jeunes gens de leur 
contrée et les soumettaient à un jugement public ; puis le jugement porté, le jeune 
homme qui était déclaré le meilleur prenait pour sa femme la fille qu'il voulait ; celui 
qui avait les suffrages après lui choisissait encore et ainsi de suite. (Montesquieu : 
Esprit des lois, liv. VI.). 



328 CONDITION DES FEMMES DANS L'ANTIQUITE 

surtout quand le nouvel être était une fille que ce droit effroyable 
du pater familias se traduisait parle meurtre du nouveau-né. 

Sur la femme aussi le droit impie avait des applications terri- 
fiantes. La femme accusée ou soupçonnée ou qui simplement 
déplaisait (pour qu'il en soit ainsi, les prétextes ne manquent 
jamais) était traduite devant le tribunal domestique, et exécutée 
par les parents mêmes: Cognanti necanto uti volent, dit la féroce 
loi des Douce Tables : « Que les parents tuent comme ils vou- 
dront!» Et le lendemain rien ne parlait au peuple, de cette téné- 
breuse tragédie, que l'absence de cette femme qu'on ne voyait 
plus(i). 

Les femmes ainsi foulées aux pieds dans leur être tout entier 
étaient en outre l'objet des flétrissures publiques des censeurs 
qui, on ne sait pourquoi, s'en prenaient toujours à elles. On 
connaît l'opinion de Caton l'ancien. Elle n'était pas plus favorable 
celle du censeur Metellus Numidicus, qui disait au peuple assem- 
blé dans le Forum: «Si la nature eût été libre de nous donner 
l'existence sans le secours de la femme, nous serions délivrés 
d'une compagnie fort importune.» 

Comme le jeune Romain devait respecter sa mère ! 

Opposons à ce triste exemple de l'omnipotence maritale chez 
les plus nobles et les meilleurs un exemple touchant d'amour 
paternel, premier jalon glorieux dans la voie de l'émancipation 
féminine à Rome. 

Vers l'an 600, vivait un riche citoyen, Annius Asellus, père 
d'une fille qu'il adorait et à laquelle il aurait voulu léguer ses 
biens. La loi Voconia s'y opposait pour les cinq classes de 
citoyens payant le cens (censi) et qui seules jouissaient des droits 
politiques. Mais au-dessous de ces cinq classes étaient les œrarii, 
classe méprisée et sans droits. Comme la loi ne s'occupait pas 
de ces pauvres parias : de minimis non curât prœlor, la loi Voco- 
nia ne les concernait pas. Annius Asellus n'hésita pas ; il se 
rangea dans la classe flétrie pour que sa fille pût être héritière. 
De ce jour la loi Voconia fut frappée dans l'opinion et la femme, 
grâce à un bel acte d'amour paternel, put espérer plus de justice. 



(1) É. Legouvé : Histoire morale des Femmes. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 329 

Il devint de mode d'accorder aux filles une dot (i) dont le père 
se réservait la haute direction, en même temps que la direction 
de sa fille elle-même, qu'il pouvait, à son gré, arracher à un mari 
pour la donner à un autre. Conflits de pouvoirs dont la femme 
profita, comme il arrive toujours en pareil cas; elle gagna en 
liberté, en dignité, tout ce que le mariage, battu en brèche par 
le prolongement du pouvoir paternel, perdait en solidité. La 
matrone romaine dont Sénèque nous a dit qu'elle comptait les 
années non par le nom des consuls, mais par le nom de ses maris 
successifs et dontjuvénal nous a peint la luxure et la cruauté, 
pouvait n'être pas intéressante, mais elle était libre et la liberté 
est toujours mère de vertus futures. 

Les faits parlent ici : l'épouse romaine asservie n'a pas d'autre 
héroïne que Lucrèce qui se tua pour avoir été déshonorée, mais 
n'avait pas osé résister au séducteur ; tandis que l'épouse romaine 
libre nous a donné la Pauline de Sénèque, l'Arria de Pétus et 
surtout cet admirable type de l'épouse gauloise: Eponine, qui est 
à l'amour conjugal ce qu'Héloïse sera, dix siècles plus tard, à 
l'amour libre. 

Sabinus, un des lieutenants de Civilis, venait d'être vaincu. 
Pour échapper aux poursuites, il brûla sa maison dans les envi- 
rons de Langres et, se faisant passer pour mort, se réfugia dans 
un souterrain de la région. Eponine, désespérée et ne voulant 
pas survivre à son époux, refusa immédiatement toute nourri- 
ture. Elle allait se laisser mourir de faim, quand, le quatrième 
jour, un serviteur fidèle lui apprit la vérité. Folle de bonheur, elle 
courut au sombre refuge. Sabinus pleura en la voyant: 

— C'est un palais de marbre que je rêvais pour toi et voilà 
où je te reçois. . . J'avais une armée brillante... et maintenant... 

— Qu'importe, si tu me restes, répondit-elle, les yeux brillants 
de tendresse. Vois si je pleure, Sabinus. Nous nous aimerons 
ici. 

Vespasien était cruel et défiant; pour écarter les soupçons, 
Eponine dut continuer à jouer dans le jour son rôle de veuve 

(1) V. sur ce point YAsinaire de Plaute et notamment l'apostrophe fameuse de l'un 
des personnages : « Pas de dot ! Pas de dot ! avec une dot une femme vous égorge ; 
tu t'es vendu pour une dot ! » 



330 CONDITION DES FEMMES DANS 1,'aNTIOJJITÉ 

désespérée. Pendant neuf ans, elle vint tous les soirs dans le 
souterrain par des chemins détournés ; elle donna deux enfants 
à Sabinus et les allaita par des prodiges de dévouement. Mais la 
retraite du conjuré gaulois finit par être découverte : Sabinus 
arrêté fut destiné au supplice. Eponine alla se jeter aux pieds de 
Vespasien avec ses deux enfants. — Je lésai conçu, dans un tom- 
beau, dit-elle, pour que nous fussions trois à demander la grâce 
de leur père. — Un tigre aurait été attendri, l'avare et dur Vespa- 
sien ne le fut pas : il refusa avec toute la cruauté romaine. 

— Puisqu'il en est ainsi, tyran cruel et lâche, s'écrie Eponine, 
fais-moi partager le sort de Sabinusje veux mourir avec mon mari. 
Et le bourreau romain trancha les deux têtes sur le même billot. 

Cet acte glorieux de piété conjugale appartient tout entier 
à la Gaule où de temps immémorial la jeune fille avait le droit de 
choisir parmi ses prétendants (i). 



IV. La condition des femmes dans la société chrétienne 



« Le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le 
chef de l'Église. . . De même que l'Eglise est soumise au Christ. 
les femmes aussi doivent l'être à leurs maris en toutes cho- 
ses » (2). 

L'apôtre fit la loi et la condition de l'épouse chrétienne put 
être esquissée en ces lignes par Augustin, le second théoricien 
du christianisme, l'apologiste, comme Paul, de l'arbitraire divin 
et de la servitude humaine : « Ma mère obéissait aveuglément à 
« celui qu'on lui fit épouser ; aussi lorsqu'il venait chez elle des 



(1) A cet effet le père donnait un banquet ; à la fin du repas, la jeune fille paraissait 
sur le seuil, tenant à la main une coupe pleine d'un, doux breuvage. On attendait en 
silence, elle le portait à l'homme de son choix. C'est ainsi que Gyptis, fille de Nans, 
chef des Ségobriges, choisit, six siècles avant notre ère, Protos, le chef des immigrés 
phocéens et le futur fondateur de Marseille. 

(2) Saint Paul : Ep. aux Ephesiens, V, 23. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 33 I 

« femmes dont les maris étaient bien moins emportés que le 
« sien, mais qui ne laissaient pas que de porter jusque sur leur 
« visage des marques de la colère maritale, ma mère leur disait : 
« C'est votre faute, prenez-vous-en à votre langue ; il n'appar- 
« tient pas à des servantes de tenir tête à leurs maîtres. Cela 
« n'arriverait pas si, lorsqu'on vous lut votre contrat de mariage, 
« vous aviez compris que c'était un contrat de servitude que 
« vous passiez » (i). 

Voilà pour l'épouse. La femme est encore plus maltraitée par 
les Pères de l'Église qu'elle ne l'avait été par la loi de Manou, par 
la Bible, par les philosophes et poètes helléniques ou même par 
les durs légistes italiques. « Souveraine peste que la femme! 
s'écrie saint Jean Cbrysostome , dard aigu du démon! Par la 
femme, le diable a triomphé d'Adam et lui a fait perdre le para- 
dis. Elle est la cause du mal, l'auteur du péché, la pierre du 
tombeau, la porte de l'enfer, la fatalité de nos misères.» 

Saint zÂntonin: « Tête du crime, arme du diable, quand vous 
voyez une femme, croyez que vous avez devant vous, non pas 
un être humain, non pas même une bête féroce, mais le diable 
en personne ; sa voix est le sifflement du serpent. » 

Saint Jean de Damas : « La femme est une méchante bourri- 
que, un affreux ténia qui a son siège dans le cœur de l'homme ; 
fille de mensonge, sentinelle avancée de l'enfer, qui a chassé 
Adam du paradis, indomptable Bellone, ennemie jurée de la paix.» 
Saint Cyprien aimerait mieux entendre le sifflement du basilic que 
le chant d'une femme ; Saint "Bonaventure la compare au scor- 
pion, toujours prêt à piquer : il l'appelle larve du démon. C'est 
aussi l'avis d'Eusèbe de Césarée, que la femme est la flèche du 
diable. Pour saint Grégoire le Grand : La femme n'a pas le sens 
du bien. » 

Saint Jérôme: « La femme, c'est la porte du démon, le chemin 
de l'iniquité, le dard du scorpion ; au total, une dangereuse 
espèce. 

« Mettons, mettons la main à la cognée (?) et coupons par 

(i) Saint Augustin : Confessions, liv. IX. 



3 32 LES FEMMES DANS LA SOCIETE CHRETIENNE 

ses racinesl'arbre stérile du mariage. Dieu avait permis le mariage, 
j'en conviens ; mais Jésus -Christ et Marie ont consacré la vir- 
ginité. » 

Conclusion. — Laissons périr l'espèce humaine par haine de la 
femme. 

Tertullien ne le cède pas en rage folle : « Femme, tu devrais tou- 
jours être vêtue de deuil et de haillons, n'offrant aux regards 
qu'une pénitente noyée de larmes et rachetant ainsi la faute 
d'avoir perdu le genre humain ! Femme, tu es la porte du démon ; 
c'est toi qui la première as violé la loi divine, toi qui as corrompu 
celui que Satan n'osait attaquer en face... C'est toi qui as fait 
mourir Jésus-Christ... » Ainsi parle Tertullien, en croyant logi- 
que du dogme chrétien. Quiconque l'admet, ce dogme mons- 
trueux du péché originel, ne peut pas penser autrement de la 
femme. Ainsi envisagée, la femme est un objet de terreur et 
Tertullien, aggravant encore saint Paul, veut que la femme 
« cache son front, toujours, partout, à tout âge ; fille à cause de 
son père, épouse à cause de ses frères, mère à cause de ses fils ». 

Inutile de multiplier les exemples. On sait d'ailleurs que le 
concile de Mâcon ne décida qu'à trois voix de majorité que la 
femme avait une âme, c'est-à-dire appartenait à l'humanité. 

L'épouse hellénique idéale se personnifia dans la fidèle Péné- 
lope, gourmandée à tout propos, en l'absence d'Ulysse, par son 
jeune fils Télémaque ; l'épouse romaine, selon le cœur patricien, 
« restait à la maison et filait de la laine » ; l'épouse gauloise 
sublime fut la glorieuse héroïne d'amour et de dévouement qui a 
nom Éponine. On se complut dans la mythologie germano-scan- 
dinave à saluer la dignité de la femme, à l'admirer dans la mâle 
•vierge Halgerda, qui tua l'époux qu'on lui avait imposé ; dans la 
fière Brunehilde des Niebelungen, qui ne se livra à son époux 
Gunther que lorsque celui-ci, d'abord vaincu et moqué par elle, 
l'eut finalement terrassée. Le type de l'épouse christiano-féodale 
fut consacré par la légende de la patiente Griselidis, épouse du 
comte de Saluces. Elle accepta sans murmure tous les opprobres, 
tous les mauvais traitements qui lui vinrent de son mari. Son 
mari la fit abreuver d'insultes par une rivale, Griselidis s'humilia ; 
elle resta douce et obéissante, même quand le barbare lui enleva 



LE SOCIALISME INTEGRAL J}} 

ses enfants, soi-disant pour les égorger. On ne pouvait pousser 
la servile abnégation plus loin. Si telle était la poésie, s'écrie Elie 
Reclus, quelle devait donc être la réalité ! « Pour rappeler cette 
réalité, dirons-nous comment de jeunes barons, inopinément, 
expédiaient leur mère à tel ou tel, auquel ils en faisaient cadeau 
pour épouse? Dirons-nous les coups de pieds dont, en plusieurs 
cantons, on gratifiait officiellement la nouvelle épousée, les 
soufflets que lui administraient beau-père et belle-mère? Quand 
le grand-duc de Moscovie mariait sa fille, il la remettait entre les 
mains du futur époux, auquel il passait certain knout à tresses 
de cuir : « Mon gendre, à ton tour ! » Le knout, instrument 
grossier, fut, avec le progrès des belles manières, remplacé par 
un fouet à manche sculpté, avec des cordes en soie rouge, que 
les gentilshommes déposaient délicatement dans les corbeilles de 
leurs promises. 

« Femme mariée n'a ni vouloir ni noloir, » est-il dit en l'arti- 
cle iode la coutume d'Arras. Oyez maintenant ceci : «Tout 
seigneur pourra contraindre sa vassale à prendre le mari qu'il 
voudra dès qu'elle aura douze ans accomplis ». 

Qu'en dites- vous, apologistes du Moyen-Age? «Une enfant 
de douze ans ! commente Ernest Legouvé (i), quelles malédic- 
dions seraient aussi accablantes qu'un tel chiffre ! 

« Restait cependant pour la jeune fille une servitude plus 
affreuse encore, c'est le droit de marquette ou le droit du seigneur. 
En vain les défenseurs du passé nient-ils ce privilège comme une 
fable, ou l'expliquent-ils comme un pur symbole, le grave Du 
Cange et Bœtius l'établissent comme un fait dans des textes 
qu'il suffit de citer. « Ce n'était là, du reste, qu'une conséquence 
forcée de tout le système féodal, qui faisait avant tout reposer le 
vasselage sur la personne. 

« Les jeunes gens payaient de leur corps en allant à la guerre, 
les jeunes filles en allant à l'autel ; et quelques seigneurs ne 
croyaient pas plus mal faire de lever une dîme sur la beauté des 
jeunes fiancées que de demander moitié de la laine de chaque trou- 
peau. Leurs vassales étaient leur chose » (2). 

(1) Histoire morale des Femmes. 

(2) Legouvé, loc. cit. 



334 LES FEMMES DANS LA SOCIETE CHRETIENNE 

On peut conclure : Pas plus dans le Moyen-Age que dans l'An- 
tiquité, l'affranchissement des femmes ne vint du mariage. 

C'est de la profondeur des sentiments affectifs qu'à treize siè- 
cles de distance et dans deux civilisations différentes il faut cher- 
cher la première protestation en faveur de la femme asservie. Et 
la coïncidence est assez curieuse pour être relevée. Comme il en 
avait été chez les Romains du II e siècle de Rome, chez les bar- 
bares du VII e siècle de l'ère chrétienne, l'amour paternel protesta 
en faveur de la femme exclue de l'hérédité. La Formule de Mar- 
culfe contre l'exhérédation des filles est le noble pendant de l'acte 
d'Asellus cité plus haut (i). 

Malheureusement nous devons ajouter que si la Formule de 
Marculfe marque une généreuse tendance, elle resta à peu près 
lettre morte, devant l'inique et régressive loi féodale du droit 
d'aînesse. C'est à l'idéalisation de l'amour que la femme déclarée 
battable à merci par Beaumanoir (2), dut ses premières cou- 
ronnes de purs et purifiants hommages ; ce sont les cours d'amour 
et les jeux floraux qui fondèrent le culte de l'amour sur l'adora- 
tion chevaleresque de la femme, qui annoncèrent et préparèrent 



(1) Voici cette Formule, dans son texte touchant, d'après la traduction de Legouvé : 

A ma douce fille. 
Il règne parmi nous une coutume ancienne, mais impie, qui défend aux sœurs de 
partager avec leurs frères l'héritage paternel ; mais moi, songeant à cette iniquité, 
vous aimant tous également, puisque Dieu vous a tous également donnés à moi comme 
mes enfants, je veux qu'après ma mort vous jouissiez tous également de ma fortune. 
Ainsi, et par cet écrit, ma chère fille, je t'institue ma légitime héritière, et te donne 
dans toute ma succession part égale avec tes frères, mes fils ; je veux qu'après ma 
mort, tu partages avec eux et l'alleu paternel, et les acquêts, et les esclaves, et les 
meubles, et qu'en aucune façon tu n'aies une part moindre que la leur, et maudit soit 
celui qui voudrait porter atteinte à mon testament. 

(2) Dans la célèbre lettre à un ami, qui nous a valu l'immortelle correspondance 
d'Héloïse, Abélard relate que le chanoine Fulbert, en l'acceptant comme professeur 
d'Heloïse, lui avait bien recommandé «. de ne craindre de la châtier » quand il la trou- 
verait en faute, ce dont le professeur dut tenir compte. 

« Pour mieux éloigner les soupçons, dit-il, j'allais jusqu'à la frapper, coups donnés 
« par l'amour, non par la colère ; par la tendresse, non par la haine, et plus doux que 
« les baumes. » 

Notons bien que cette Heloïse, que son précepteur devait battre pour ne pas être 
soupçonné, était la femme la plus célèbre de son temps par son savoir et ses talents. 
Est-il rien de plus probant pour démontrer la brutalité et l'opprobre des procèdes dont 
on usait envers les femmes, en ces tristes temps du Moyen-Age? 



LE SOCIALISME INTEGRAL 335 

ses futurs triomphes. A ce sujet, nous devons noter une curieuse 
revanche. Les Hellènes, contempteurs de l'épouse et de l'amante, 
avaient exclu les femmes de l'amour idéal ; les troubadours, les 
dames des cours d'amour (légendaires peut-être, peu importe pour 
ce que nous voulons prouver) déclarèrent l'amour et le mariage 
incompatibles (i). 

Que les tyranneaux de famille ne se hâtent pas de crier au 
dévergondage : rien de plus moralisant, dans la plus haute 
acception du mot, que l'amour chevaleresque, puissant inspi- 
rateur du génie, pénétrant adoucisseur des âmes. « Qui s'éton- 
nerait, dit Bernard de Ventadour, que je chante mieux que nul 
autre, j'aime tant... Il y a des hommes qui, s'il leur vient quel- 
que bonne aventure, en sont plus orgueilleux et plus sauvages; 
moi, quand Dieu m'envoie un regard de ma dame, je me sens 
encore plus de tendresse pour ceux que j'aimais déjà?...» 

Voici l'amour source d'héroïsme : ((Quel prodiges j'accompli- 
rais, s'écrie de Saint-Dizier, si elle m'accordait seulement un des 
cheveux qui tombent sur son manteau, ou un des fils qui com- 
posent son gant !...» 

« J'étais un pauvre chevalier, dit Raimbaud de Vaqueiras, et je 
suis un riche seigneur ; nous avons conquis le royaume de Thes- 
salonique, mais je me sentais bien plus puissant, quand j'aimais 
et que j'étais aimé.» 

Ainsi, l'empire de l'amante divinisée embrassait la vie tout 
entière. Juges des actions de leurs amis, arbitres de leurs pensées, 
consolatrices, conseillères, les femmes des cours d'amour sem- 



(i) Question posée à la Cour d'Amour, présidée par la comtesse de Champagne : 

Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées ? 

Réponse : « Nous disons et assurons par la teneur de ces présentes que l'amour ne 
peut étendre ses droits sur les personnes mariées. En effet, les amants s'accordent tout 
naturellement et gratuitement, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir 
réciproquement leurs volontés et de ne rien se refuser les uns aux autres. 

« Que ce jugement, que nous avons rendu avec ur«e extrême prudence et d'après 
l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irré- 
fragable. Ainsi jugé l'an de grâce 1174, le troisième jour des Calendes de mai, indiction 
septième. La jurisprudence de la Cour d'Amour de Champagne faisait loi dans les cours 
d'amour que présidaient les dames de Gascogne, la vicomtesse de Narbonne, la comtesse 
de Flandre et la reine Eléonore. •» Les troubadours et chevaliers dignes de ce nom 
furent toujours unanimes la-dessus. Quelle plus violente satire de l'asservissement 
matrimonial des femmes ! 



}}6 LES FEMMES DANS LA SOCIETE CHRETIENNE 

blaient vraiment, alors, les créatrices de l'homme. Le troubadour 
appelle sa dame mon seigneur (i). 

Les illustres exemples de cet amour glorieux et infini ne man- 
quèrent pas : amour d'Héloïse pour Abélard, du Dante pour 
Béatrice, de Pétrarque pour Laure, du chevalier Bayard pour M me 
de Fluxas, de Marianna Alcaforada pour de Chamilly, de M lle 
d'Espinasse pour de Guibert, de Diderot pour Sophie Voland. 

L'amour glorifié, ce fut l'asservissement des femmes entamé. 
On le vit, après le xvi e siècle, par l'entrée des femmes dans les 
salons de la « bonne compagnie » en suite du succès de XtAstrèe, 
d'Honoré d'Urfé, et des imitateurs qui s'en inspirèrent ; on le vit 
encore par le rayonnement de l'Académie féminine de Ram- 
bouillet dont Molière, très malheureusement, ne releva que les 
défauts dans ses Précieuses ridicules. 

Mais pendant que la noblesse s'affinait, la bourgeoisie s'élevait 
en richesse et en puissance. Son rigorisme étroit et son réalisme 
égoïste étant donnés, ses progrès eurent pour conséquence, dans 
Tordre familial, le resserrement des liens du mariage quiritaire, 
fondé sur l'abaissement de la femme. 

Pour les philosophes influents de la classe montante, la 
nécessité de la subordination féminine ne faisait pas de doute. Les 
plus généreux croyaient donner beaucoup au sexe faible en lui 
accordant le droit de plaire à l'homme (2). 

Voltaire ne s'occupa de la femme que pour maudire son incons- 
tance à l'occasion de la savante Emilie. Diderot, qui pourtant fut 
digne du noble amour de M He Voland, et aurait dû s'en inspirer 
mieux, affecta de ne préconiser que la liberté amoureuse (3). 

Grandes espérances lorsqu'éclata la Révolution. Les femmes 
héroïnes du 6 octobre participent à toutes les grandes journées ; 

(1) E. Legouvé : Histoire morale des Femmes. 

(2) (< La nature, qui a distingué les hommes par la force et par la raison, n'a mis à 
leur pouvoir d'autre terme que celui de cette raison ou cette force. Elle a donné aux 
femmes des agréments, et a voulu que leur ascendant finît avec ces agréments. », 
(Montesquieu : Esprit des lois). C'est la théorie de l'infaillibilité du pape appliquée au 
mari. 

« La femme est faite spécialement pour plaire à l'homme ; si l'homme doit lui plaire 
à son tour, c'est d'une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance ; il 
plaît par cela seul qu'il est fort. ■» (J.-J. Rousseau : Emile, liv, V.) 

(^) Diderot : Jacques le fataliste ; Supplément au voyage de Bougainville. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 537 

elles ont pour porte-paroles de leur sexe : M mes Roland, Théroi- 
gne de Méricourt, Olympe de Gouge, qui toutes auront une 
destinée tragique ; elles ont pour défenseurs les meilleurs des 
Girondins : Condorcet, Claude Fauchet, Vergniaud, Buzot et le 
plus impénétrable des Jacobins : Saint-Just. Il eût fallu davantage 
pour résister au bourgeoisisme, fauteur de servage économique 
et familial. 

Les femmes obtinrent toutefois l'égalité des partages, diverses 
prérogatives civiles et consulaires et quelques lois protectrices en 
faveur des enfants et des filles-mères... mais à quoi bon énu- 
mérer ces conquêtes? le Code civil napoléonien allait les annuler 
partie en droit,, toutes en fait. 



V. Le Mariage d'après le Code civil 



Arrivés à l'époque contemporaine, nous pouvons certes cons- 
tater — répercussions bienfaisantes du progrès général — d'im- 
portantes améliorations dans la situation morale, familiale et 
sociale des femmes ; mais que d'iniquités, que de servitudes 
encore dans le mariage, tel que le règle le Code civil ! 

L'homme funeste de Brumaire qui, malheureusement pour la 
France et pour l'Europe, présida à l'œuvre législative, qui, sous un 
tel patronage, ne pouvait que mutiler la pensée généreuse de la 
Révolution, disait cyniquement devant les serviles robins dont il 
avait fait ses conseillers d'Etat : 

« Un mari doit avoir un empire absolu sur les actions de sa 
« femme, il a le droit de lui dire : Madame, vous ne sortirez 
« pas ; madame, vous n'irez pas à la comédie ; madame, vous 
« ne verrez pas telle ou telle personne, c'est-à-dire, madame, 
« vous m'appartiendrez corps et âme (i). » 

(i) Thibaudeau : Mémoires sur le Consulat. 

22 



338 MARIAGE D'APRÈS LE CODE CIVIL 

Ce mot si brutal d'obéissance amena cette timide objection de 
Crétet : 

— Les lois ont-elles imposé l'obéissance maritale à la femme? 

Bonaparte répondit (oéance du Conseil d'Etat, 27 décembre 
1801) : <( L'Ange l'a dit à Adam et Eve. On le prononçait en latin, 
lors de la célébration du mariage et la femme ne l'entendait pas. 
Ce mot-là est bon, pour Paris surtout où les femmes se croient 
en droit de faire ce qu'elles veulent... Ne devrait-on pas ajouter 
que la femme n'est pas maîtresse de voir quelqu'un qui ne 
plaît pas à son mari ( 1 ) ? » 

Ainsi, comme Pothier, le prince des légistes de l'ancien droit, 
Bonaparte, le prince du nouveau droit bourgeois, invoque des 
autorités chrétiennes pour justifier l'asservissement complet 
de l'épouse. Et il se trouve encore, malgré la Bible, malgré 
Paul, malgré Augustin, malgré tous les Pères de l'Eglise, malgré 
tous les jurisconsultes et philosophes chrétiens, des plaisantins 
pour dire que le christianisme a affranchi la femme (2). 

Conformément à ces principes esclavagistes de l'aventurier 
corse et après que le pauvre Portalis, pour n'être pas battu (3), eût 

(1) Bonaparte, s'il eût pu, eût établi la polygamie pour laquelle il ne cachait pas ses 
préférences. A preuve ces lignes du Mémorial de Sainte-Hélène. Elles ne comportent 
pas d'équivoque : « La femme est donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfants. 
Or, une femme unique ne pourrait suffire à un homme pour cet objet, elle ne peut 
être sa femme quand elle est malade ; elle cesse d'être sa femme quand elle ne peut 
lui donner des enfants ; Xhomme que la nature n'arrête ni par l'âge, ni par aucun incon- 
vénient, doit avoir plusieurs femmes». 

(2) Voici les paroles de Pothier, jurisconsulte, qui est encore classique dans les 
écoles ; il vivait à la veille de 89, au moment convenable pour résumer tout l'ancien 
régime : « Il n'est pas douteux, écrit-il dans son Traité du Contrat de Communauté , 
§ 4, que s'il était dit par un contrat de mariage que la femme serait le chef de la 
communauté des biens qui aurait lieu entre les conjoints, une telle convention ne serait 
pas valable, étant contre la bienséance publique que l'homme, que Dieu a fait pour 
être le chef de la femme, vir est caput mulieris, ne soit pas le chef de leur communauté 
de biens, et qu'au contraire cette communauté ait la femme pour chef. » 

Marcadé, autre jurisconsulte chrétien, ne raisonne pas autrement : « Le mari, dit-il, 
est établi par la nature même le protecteur et le surveillant de l'épouse, le chef de la 
société intime et sacrée qui se forme entre eux. L'épouse doit donc soumission au 
mari, selon ce précepte de saint Paul : Mulieres viris suis subditœ sint ». 

Ainsi le dogme chrétien a, pendant des siècles, appesanti le joug sur la tête de la 
femme, en inspirant, à son détriment, l'ancien et le nouveau droit. 

(5) Ceux qui trouveront l'expression excessive n'auront qu'à ouvrir des Mémoires 
récemment publiés. Ils y trouveront ce récit d'un abatage dans toutes les règles admi- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 339 

déclaré que « rien n'était plus vain que cette discussion, que la 
discussion sur l'égalité de l'homme et de la femme », la nouvelle 
législation édicta entre autres prescriptions rétrogrades les sui- 
vantes : 

« La femme doit obéissance à son mari, et même pour ses 
biens à elle, elle est sous la tutelle de son mari. Elle ne peut pas 
ester en justice. 

« Surprise en flagrant délit d'adultère, elle peut être tuée 
impunément (i). » 

Non mariée, elle n'est pas protégée contre la séduction ! Quoi- 
qu'éternelle mineure, elle répond d'elle dès l'âge de quinze 
ans et elle a seule charge des enfants naturels, la recherche de la 
paternité étant interdite. 

Jetée par la misère dans les avilissements de l'amour vénal, elle 
est rivée par une police inexorablement corruptrice aux hontes 
sans nom de la prostitution réglementée, véritable survivance, 
dans nos sociétés modernes, de l'esclavage dans ce qu'il a de plus 
douloureux et de plus ignominieux. 



nistre par l'horrible Corse à Portalis en janvier 1811 à propos d'un bref du pape : 
« Bonaparte s'assit, prit un binocle, et en dirigea les deux branches sur M. Portalis. 
Cela fait, il appela sur l'ordre du jour une première affaire, et la mit en discussion, 
interrogeant pour qu'on lui répondît. — Après avoir renouvelé ce jeu plusieurs fois, 
comme un chat qui guette une souris avant de lancer sur elle sa griffe, il se tourna 
vers l'archichancelier, et lui demanda si M. Portalis était là. Celui-ci s'etant incliné 
affirmativement, il s'élança sur sa victime comme un oiseau de proie, et la secoua, pour 
ainsi dire, pendant plus d'une heure et demie, sans lui laisser ni le temps de répondre, 
ni presque celui de respirer. Enfin, quand son vocabulaire d'invectives fut épuisé, et 
que l'haleine lui fit défaut, il termina par cette apostrophe foudroyante : 

« — Sortez de mon conseil, que je ne vous revoie plus ; retirez-vous à quarante 
lieues de Paris. 

« Le pauvre M. Portalis, qui n'avait pu saisir un intervalle pour placer deux mots, 
ne se le fit pas dire deux fois; il sortit, à pas pressés, laissant sur sa petite table un 
portefeuille à demi-ouvert et son chapeau ». 

Ces Mémoires confirment ceux de M m0 de Remusat et marquent d'un trait nouveau 
la figure du tyran, vraiment asiatique, qui, après la retraite de Russie, disait à M. de 
Narbonne, lequel le répéta lui-même au duc de Broglie : Au bout du compte, qu'est-ce 
que tout ceci me coûte ? Trois cent mille hommes, et encore il y avait beaucoup d'Alle- 
mands là-dedans ! et qui, cela dit, s'abandonna de nouveau, égoïste et féroce, à ses illusions. 

(1) Le meurtre commis par l'époux sur l'épouse ainsi que le complice, à l'instant où 
il les surprend en flagrant délit dans la maison commune, est excusable. (Art. 324 du 
Code pénal). 



340 MARIAGE D APRES LE CODE CIVIL 

La Révolution avait fait la femme héritière (i) ; en l'enfermant 
dans un minorât éternel, les légistes de Bonaparte l'atteignirent 
dans ce droit sacré que même la dure législation romaine avait 
fini par reconnaître. 

Privée de la libre disposition de ses biens., elle n'a pas même 
la faculté de se défendre sans la permission de son mari, contre 
qui veut la dépouiller ; la femme n'a pas le droit d'ester en jus- 
tice ! 

Elle pouvait toujours, de par le droit révolutionnaire, participer 
aux élections consulaires, être témoin pour les actes de l'état 
civil; Bonaparte et les robins de Tan VIII y mirent bon ordre. 
Nous n'en finirions pas s'il fallait, article par article, énumérer 
les textes de servitude (2). 

Disons seulement que la législation qui consacre, parmi tant 
d'autres non moins révoltantes, de telles iniquités est si odieuse 
qu'elle a arraché à l'académique Legouvé, pourtant si mesuré, si 
atténué, si édulcoré toujours, ce cri d'indignation :« Pour tout 
homme de cœur, une pareille loi est une loi cynique ou informe, 
qui explique bien des haines et légitime bien des révoltes. Honte 
et malédiction ! Mais le cri du faible ne retentira pas toujours en 
vain, et la justice aura son jour. Vous vive% en des temps mauvais, 
mais ces temps passeront » (3). 



VI. Réalités du mariage mercantile 



Malheureusement le mal n'est pas que dans la loi civile. Une 
société basée sur le chacun pour soi, sur le déchaînement des 
intérêts antagoniques, où tout — y compris les facultés produc- 

(1) Grande joie de la Mère Duchesne à cette occasion : « Rejouissez-vous, belles 
filles du pays de Caux, vous n'aviez pour vous que votre bonne mine et vos attraits, 
et ça ne pèse pas lourd dans ces temps-ci, mais voilà la loi sur l*ég?lite des 
partages, qui est une fameuse idée ! Vous ne serez plus séquestrées dans des cloîtres 
a maudire les créateurs de vos jours. Vous ne serez plus les premières servantes de vos 
frères ». (Extrait de la feuille de la Mère Duchesne. Lairtuillier : Femmes de la 
Révolution.) 

(2) Ce travail a été fait et parfait par M. Léon Richer, directeur du journal Le 
Droit des Femmes, auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur. 

(3) Lamennais : Le Livre du Peuple. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 34 1 

tives de l'être humain — revêt la forme de marchandise, une 
telle société devait mercantiliser le mariage et ce qu'il y a de plus 
profond dans les sentiments humains. Ainsi a-t-elle fait, la bour- 
geoisie impérant et régnant. En effet, celui qui va au fond des 
choses peut-il donner un autre nom que celui de mariage mer- 
cantile à une forme matrimoniale qui — les conditions écono- 
miques et le droit propriétaire le veulent ainsi — n'est qu'une 
juxtaposition de fortune, un arrangement commercial. 

On sait comment se passent les choses dans le monde bour- 
geois. 

En attendant d'avoir une « position » qui lui permette de pré- 
tendre à une dot, le jeune homme peut jeter sa gourme en 
séduisant les filles du peuple ou les épouses bourgeoises, et 
cela dure dix ou quinze ans. Après ce peu édifiant stage, il 
trouve, ou on lui trouve, une pensionnaire dont il ne sait rien, 
comme elle ne sait rien de lui, mais qui est fournie d'écus. Pau- 
vre fille que l'on fait entrer dans la vie par la porte de l'infamie, 
en l'obligeant à marcher sur son propre cœur et sur sa dignité 
intime de vierge qui sent vaguement, quoi que lui ait dit sa mère 
dressée aux pratiques bourgeoises, que l'amour seul peut justi- 
fier le don de tout son être. Puis, comme si ce n'était pas assez 
pour elle d'avoir à se donner sans amour, à la suite de combi- 
naisons d'intérêt qui la dégradent, elle doit, en surplus, faire 
abnégation de toute sa liberté civile et domestique. 

C'est aussi humiliant que douloureux. 

« Si la monogamie place une personne dans le servage d'une 
autre, dit un de nos plus distingués professeurs de philosophie, 
elle est la plus monstrueuse iniquité sociale(i). » 

Or, que font autre chose et le mariage religieux et le mariage 
civil, ces frères ennemis qui consacrent la même servitude et la 
même iniquité? 

Aussi bien, les socialistes ne sont pas seuls à protester contre 
cette persistance esclavagiste ; un philosophe chrétien éminent a 
porté contre elle cette condamnation sans appel. Les parangons 
de la morale courante qui nous accusent d'immoralité parce que 



(i) Jules Thomas : 'Principes de Philosophie morale. 



34- REALITE DU MARIAGE MERCANTILE 

nous voulons que l'amour préside à l'union des sexes, liront 
avec fruit ces lignes de l'auteur très peu subversif de la Philosophie 
de la liberté : 

« Le mariage résultant d'un accord librement stipulé entre 
deux êtres raisonnables, ce contrat ne doit renfermer aucune 
clause immorale, et rien ne saurait être plus immoral que de 
renoncer à sa liberté personnelle, 

« Aussi ne pouvons-nous pas réprouver avec trop d'énergie 
les législations qui ne permettent à la femme de concilier l'hon- 
neur, l'amour et la maternité qu'au prix de cette chose abomina- 
ble, le sacrifice de sa personnalité. Si le devoir de l'individu 
n'était pas un compromis perpétuel entre la raison et la coutume, 
si la nature ne rétablissait pas le plus souvent elle-même l'ordre 
renversé par la loi, nous serions contraints d'avouer que la condi- 
tion faite à la matrone est plus abjecte encore et plus immorale que 
la profession de la courtisane ; puisque celle-ci ne prête que son 
corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnête femme se 
livre tout entière et pour jamais (i). » 

Le mercantilisme matrimonial, auquel il nous faut revenir, 
n'est pas seulement le fait de l'homme. Si l'homme fait la chasse 
à la dot, la femme doit faire (ou l'on doit faire pour elle) la chasse 
à la position. Comment autrement? Toute la vie de la femme 
est perpétuellement infériorisée par la loi et par les mœurs ; ce 
n'est pas sa faute si la législation et les conditions économiques 
du monde ont commercialisé l'acte sacré de l'union des deux 
êtres, qui ne devrait être faite qu'en vue d'une heureuse et amé- 
lioratrice vie commune et de la perpétuation de l'espèce. 

Inconsciente profanatrice de ce qu'il y a de plus pur, de plus 
suave, de plus saint dans une âme virginale en tout l'éclat de 
son ineffable floraison, une mère que tout le monde tient pour 
très honorable, qui, elle-même, se croit très sévère sur les 
mœurs, présente à sa fille un prétendant riche et s'efforce de 
triompher de l'indifférence naturelle de sa fille par d'habiles 
exhortations et par des préceptes de ce genre: « II. y a folie à 
repousser un sort convenable, il serait imprudent au plus haut 



(i) Ch. S^crétan, article dans la T^evue du Christianisme pratique, janvier 1890. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 343 

degré d'attendre une seconde occasion, qui probablement ne se 
présenterait pas ; une jeune fille doit penser à des buts pratiques 
et se débarrasser la cervelle de toutes les sottes histoires roma- 
nesques. Cette mère modèle est une entremetteuse » (i). 

Le mot est dur ; n'est-il pas mérité ? Et le même auteur n'est- 
il pas autorisé à dire : « Toute alliance entre homme et femme, 
en vue d'une situation matérielle ou d'autres avantages égoïstes, 
est de la prostitution ; peu importe que cette alliance soit conclue 
avec le concours d'un employé de l'état civil, d'un prêtre ou seu- 
lement d'une ouvreuse de loges au théâtre ? (2)» 

On dira que c'est là surtout un mal bourgeois. En effet, de 
même que chez les Romains, certaines lois iniques n'atteignent 
pas les cerarii, hommes de la dernière classe, de même les pro- 
létaires industriels et les prolétaires agricoles échappent à cer- 
taines coutumes déprimantes des classes moyennes et des classes 
riches ; chez eux les mariages sont plus fréquemment décidés 
par les convenances et attractions personnelles, et c'est encore 
parmi eux que l'on voit le plus souvent des mariages se rappro- 
chant du type idéal de l'amour partagé et de la vie intellectuelle, 
affective et morale commune. Mais nombreuses sont là aussi les 
causes destructives de l'harmonie familiale, en dehors même de 
l'infériorité légale de la femme, qui ne se traduit que trop de fois 
par une déshonorante brutalité maritale ! Il n'y a que trop sou- 
vent ces coupables voies de fait qui ont fait dire à Sully- 
Prudhomme : 

Brute qui bats ta femme et dis : Mort aux tyrans ! 

A qui prétendrait que ce ne sont là que des accidents, nous 
répondrions que de tels accidents sont la manifestation d'humi- 

(1) Max Nordau : Les Mensonges conventionnels. 

(2) Max Nordau : loc. cit. 

Nous sommes heureux d'inscrire, en confirmation de ce jugement, le témoignage 
vieux de neuf siècles de la plus parfaite amante de l'histoire, de la glorieuse Héloïse : 
« C'est se vendre, qu'on le sache bien, que d'épouser un riche de préférence à un pau- 
vre, que de chercher dans un mari les avantages de son rang plutôt que lui-même. 
Certes, celle qu'une telle convoitise conduit au mariage, mérite d'être payée plutôt qu'ai- 
mée, car il est clair que c'est à la fortune qu'elle est attachée, non à la personne, et 
qu'elle n'eût demandé que l'occasion, le cas échéant, de se prostituer à un plus riche. » 
(Lettres complètes d'^Abélard et d' Héloïse.) 



>44 REALITE DU MARIAGE MERCANTILE 

liantes et insondables douleurs, la marque d'un mépris lamenta- 
ble de la dignité humaine. 

Où donc apprendrait-il à respecter la personne humaine, cet 
homme ignorant, maltraité par la destinée, aigri par la lutte au 
jour le jour pour l'existence, victime lui-même dans le monde du 
salariat, de l'oppression et des iniquités d'autrui ? La loi lui livre 
pour la vie un être plus faible, qui lui doit l'obéissance et qui 
dépend de lui entièrement, quand viennent les enfants ; rien 
d'étonnant si, étant au foyer dans une situation abusive, il 
abuse et se venge obscurément des souffrances de la vie, en fai- 
sant son souffre-douleur de la femme dont la loi et les mœurs 
l'ont sacré le maître, sans jamais intervenir pour lui rappeler 
ses devoirs. 

L'amour, le lien divin, qui pouvait tout unir dans une harmo- 
nie de solidarité et de justice, est dès le principe battu en brèche 
parle travail mercenaire, qui de l'aube à la nuit, souvent même de 
l'aube à une heure avancée de la nuit, sépare les conjoints et 
leurs enfants pour les exténuer séparément. 

On a brodé sur les bonnes soirées du père de famille modèle. 
Quelles sont rares, ces soirées idéales! 

Règle générale, il n'y a pour le prolétaire, ni bons loisirs du 
soir après un travail honoré, modéré et fructueux, ni repas en 
commun, ni éducation commune des enfants — ce lien si doux 
— ni rien de ce qui constitue la famille normale. Père, mère, 
enfants ne se retrouvent qu'après une journée épuisante, qui ne 
leur laisse plus que la force de tomber, brisés de fatigue, pour 
les quelques heures de nuit qui restent, sur un pauvre grabat 
dans le logis, sans confort et sans joie. 

Et que devient le pauvre ménage quand, amenée par le chô- 
mage, la faim torturante, implacable, vient briser les âmes, broyer 
les cœurs, épuiser les corps et livrer à la mort — à la mort par 
misère — les êtres les plus chéris? Un père, une mère qui voient 
leurs enfants périr de besoin sous leurs yeux, devant leur bon 
vouloir impuissant ; connaissez-vous une douleur plus grande, 
plus capable d'inspirer la haine du régime capitaliste qui l'engen- 
dre et l'entretient ? 

Ahi, dura terra perché non t'apristi, 

E se di ciô non piangi, di che pianger suoli ? 



LE SOCIALISME INTHGRAL 345 

Devant un tel spectable, ô terre, comment ne t'ouvres-tu pas 
d'horreur, et si de cela tu ne pleures pas, de quoi pleureras-tu ? 
chante le sombre poète, 

Quelquefois l'ivrognerie, cette fille du pénible travail et de l'in- 
suffisante nourriture, est pour quelque chose dans le dénuement ; 
dans ce cas, la douleur de la mère, impuissante à ramener au de- 
voir austère le père oublieux et sans ressort contre l'alcoolisme, 
s'en accroît de toute l'inutilité de ses efforts, devant le navrant 
dénuement des siens (i). 

Sans tellement pousser les choses au noir, n'en reste-t-il pas 
acquis toujours que la lutte si douloureuse contre l'inévitable 
misère, la crainte du lendemain si incertain et si triste, en ce 
temps de croissante et d'empirante exploitation capitaliste, sont 
de terribles aigrisseuses de caractères, de terribles destructrices 
de sentiments affectueux entre époux '? Quand il n'y a pas de 
foin au râtelier, les chevaux se .battent, dit l'énergique proverbe 
populaire. 

Il nous faut encore descendre d'autres cercles de l'enfer de la 
famille prolétarienne. 

Les écrivains bourgeois ont flétri, avec raison et en beau lan- 
gage, le droit de marquette qui fut, en effet, une des hontes de 
la féodalité. Mais au moins cet ignoble droit était-il basé' sur le 
principe tel quel de la redevance personnelle. 

Or, ce droit impie, il existe encore dans les ateliers capitalistes, 
où il est exercé quelquefois par des patrons, plus fréquemment 
par de grossiers contremaîtres, qui, arbitraires dispensateurs 
du travail ou des chômages, c'est-à-dire de la vie ou de la mort, 
peuvent tout imposer à leurs malheureuses dépendantes. 

Quelle possibilité de résistance pour ces dernières ! leur pain, 
le pain des frères, des sœurs plus jeunes, quelquefois celui des 
parents impotents en dépend ! 



(i) Le fait est malheureusement trop fréquent, l'homme n'ayant que le cabaret pour 
lieu de distraction, et le cabaret étant un insatiable engloutisseur du pain des enfants. 
Touchant de plus près à la famille et plus attachée que l'homme aux fruits de ses 
entrailles, la femme trouve, le jour de la paye, des prodiges de câlineries, de patience 
et de persistance pour ramener le mari, grisé par le premier verre et le son inaccou- 
tumé de l'argent de la paye dans sa poche. Mais que de fois elle est vaincue, la mère 
éplorée et désespérée ! 



34^ RÉALITÉ DU MARIAGE MERCANTILE 

Il y a en plus ceci d'horrible pour la plupart des ouvrières, 
que leur travail, même si chèrement acheté, ne peut les nourrir. 

Que généralement la femme ouvrière ne puisse pas vivre de 
son travail, c'est un fait tellement hors de doute que tous les 
économistes qui ont traité du salaire le reconnaissent et le pro- 
clament ; Villermé, Eugène Buret, Adolphe Blanqui le consta- 
taient il y a un demi-siècle, avec une généreuse indignation. 

De nos jours Paul Leroy-Beaulieu (Le travail des femmes ait 
XIX e siècle) et Jules Simon (l'Ouvrière) doivent aussi en convenir 
et ils citent des faits navrants. 

A quoi bon d'ailleurs tant de preuves ? 

Peu nombreux sont maintenant ceux qui ne reconnaissent pas 
l'insuffisance des salaires masculins. Or, les salaires des fem- 
mes oscillent entre les deux cinquièmes et la moitié des salaires 
des hommes ; la funèbre conclusion est d'autant plus affligeante 
que dans le monde industriel, le nombre de femmes (filles non 
mariées ou veuves) qui doivent vivre de leur travail s'élèverait, 
d'après Elisée Reclus, au 40 °/ de la population féminine (1). 



(1) La différence des salaires au détriment des femmes est en France de la moitié 
au moins ; en Russie, le salaire féminin ne serait que le cinquième du salaire masculin. 
Pour les autres pays, voici quelques chiffres publiés par l'économiste américain 
Ch.-W. Elliot dans North American Review. Le dollar vaut 5 francs, et le cent environ 
5 centimes. 

dollars cents 
A Kenmits (Prusse), les blanchisseurs gagnent par semaine 3 12 

— les blanchisseuses — I 44 

— les tisseurs — 4 32 

— les tisseuses — • .. 1.44 à 1 92 

— dans les étoffes damassées, les hommes gagnent par 

semaine 5.24 à 5 60 

— sous les mêmes conditions, les femmes gagnent par 

semaine I 99 

— les hommes maçons, gagnent par semaine 3 60 

— les femmes aides-maçons (en général de la Bohême) 

gagnent par semaine 2 88 

En Italie, à Gênes, l'ouvrier gagne en moyenne par jour }6 

— l'ouvrière (l'un et l'autre sans être nourris) gagne 

en moyenne par jour 18 

A Huddersfield, les tisseurs gagnent par semaine 5.88 à 9 68 

— les tisseuses — }.6? à 4 64 

On le voit, la différence, au détriment des femmes, est de plus de moitié. Notez 

qu'il n'est ici question que de moyennes, et l'on sait ce que les moyennes voilent de 



LF. SOCIALISME INTEGRAL 347 

Que faire ? Mourir lentement d'épuisement, ou se mettre avec 
quelqu'un, sans que le cœur ait pu choisir, et ainsi ajouter au 
servage industriel un autre genre de servitude qui brise l'être 
tout entier. Quelques-unes allument un réchaud ou se jettent 
dans le fleuve, martyres ignorées des iniquités sociales ; les 
impulsives et les faibles se laissent glisser dans l'horrible gouffre 
de la prostitution, pire que la mort. 

Sur ce mot de prostitution, le bon bourgeois vous arrête : 

— Des prostituées, il en faut, pour les soldats, pour la jeu- 
nesse. 

— Oui, il nous faut des prostituées pour les soldats, puisque 
notre société ne tient debout que par les armées permanentes, 
ruine du présent, effroi de l'avenir; oui, il vous faut encore des 
prostituées pour votre jeunesse et aussi pour les déshérités que 
votre mercantilisme familial éloigne du mariage. Mais ne compre- 
nez-vous pas, imprudent satisfait ! que c'est pour cela que votre 
société doit se transformer ou périr, pour que l'humanité vive, 
pour que la morale, prêchée par vos moralistes, soit accessible 
à tout le monde ? Du reste, ce n'est pas seulement dans le peuple 
que le capitalisme et son succédané le mercantilisme matrimo- 
nial impose le célibat ! Regardez autour de vous, honnête père 
de famille, et vous aurez aussi à pleurer sur les vôtres. Elles 
sont de toutes les classes ces filles non mariées que le préjugé 
cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles. Par un ensem- 
ble de fatalités sociales, toutes à l'honneur de ces innombrables 
sacrifices, ce sont les plus méritantes qui sont ainsi privées de 
famille. Ah! qui dira jamais ce que les hommes perdent de 
bonheur, la société de dévouement, la race de perfectionnements 
physiques et moraux, dans la condamnation au dessèchement 
sur la lande stérile, désolée et froide du célibat, de tant de magni- 
fiques épanouisssements de la force humaine ? 

Et nous osons nous dire civilisés ! 



criantes iniquités, de déchirantes misères. Le Congrès Ouvrier de 1876 établissait qu'un 
grand nombre de couturières ne gagnent pas, à Paris, plus d'un franc par jour. Leroy- 
Beaulieu parle de 120.000 ouvrières environ du centre de la France qui gagnent moins 
de 50 centimes par jour, et l'américain Elliot, affirme qu'un grand nombre d'ouvrières 
allemandes sont obligées de se suffire avec 2 fr. 85 par semaine. 



34^ RÉALITÉ DU MARIAGE MERCANTILE 

Quant à vous, méritantes victimes, consolez-vous à la pensée 
que des justices germent dans le sol qu'arrosent vos silencieuses 
et pudiques larmes. La sympathie qui va en ce moment vers 
vous est enveloppée de l'espérance qu'un jour toutes les forces, 
toutes les beautés morales, affectives et physiques de l'humanité 
s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés. En 
attendant comme nul effort n'est perdu de tous ceux qui travail- 
lent aux pétrissements des justices saintes, venez pour hâter le 
jour des grandes réparations, venez prendre votre place dans 
l'armée grossissante de l'émancipation humaine. Venez, vous 
aussi, femmes de toutes les conditions ; la femme et le prolétaire, 
ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel, doivent 
unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera com- 
mun leur triomphe. 

Une autre considération, ô femmes, doit vous attirer dans 
l'église militante du peuple : vous seules pouvez éloigner de la 
société moderne l'horrible menace de guerre qui prépare dans 
l'ombre d'effroyables égorgements et d'irréparables destructions. 
Vous avez d'autres pouvoirs salvateurs et par conséquent d'autres 
devoirs. Partout les guerres civiles s'ajoutent aux guerres 
nationales ; le rouge étendard du socialisme et le noir drapeau 
de la faim flottent menaçants au-dessus, des masses profondes du 
prolétariat à bout de patience ; les haines s'enveniment et le 
conflit devient de plus en plus inévitable ; vous seules pouvez 
prévenir le cataclysme des guerres sociales, en vous jetant, Sabi- 
nes nouvelles et autrement bienfaisantes et glorieuses, entre les 
hommes du passé et les hommes de l'avenir, entre les privilégiés 
et les déshérités, entre les conservateurs et les revendicateurs, 
pour les réconcilier dans la justice et la solidarité... 

Si douloureux, si compliqué est le sujet qu'à tout instant nous 
sommes retenus par quelques ronces du chemin, et nous voilà 
loin encore du mariage mercantile et de ses principales nuisances, 
que pour nous résumer finalement et sans autres digressions 
nous classerons comme suit : 

i° Nuisance au détriment de l 'espèce par la préférence donnée 
aux mesquines questions d'argent et de position sur les attrac- 
tions affectives, les convenances d'âge, de tempérament, de 



LE SOCIALISME INTEGRAL 549 

caractère, de complexion, de développement ; en un mot, sur 
toutes les affinités électives génératrices de l'amour, le plus effi- 
cace perfectionneur de la race au moral et au physique et le plus 
fécond générateur du bonheur intime. 

2 Nuisance au détriment de la majorité laborieuse par l'impos- 
sibilité où sont les plus pauvres et un grand nombre des plus 
dignes parmi les femmes, d'arriver à la vie de famille, d'où pour 
eux souffrance et dépression ; pour l'humanité, déperdition de 
forces. 

3 Nuisance au détriment de la femme par la consécration de la 
servitude domestique et de l'infériorité civile et politique de cette 
dernière. 

4 Nuisance au détriment de la société par la surexcitation 
d'égoïsme, de sordidité, de rapacité familiale, que traduit au 
dehors un particularisme malhonnêtement avide, allant à ses 
buts sans scrupule et surtout sans aucun souci du devoir social, 
ce dernier étant étouffé par le tout pour soi et ses petits de la 
famille mercantile. 

5° Nuisance au détriment de la morale par le maquignonnage 
matrimonial généralisé, par l'hypocrisie, le mensonge, la déloyauté 
qu'il tend à créer chez les conjoints, lorsque chez eux la nature 
foulée aux pieds reprend ses droits ; par la prostitution, qui est 
en quelque sorte la contre-partie obligée du mariage mercantile ; 
par l'état de guerre créé entre les sexes, état de guerre, qui 
en ce moment, en France, en suite de la déshonorante indignité 
des jurés bourgeois, de la complicité d'une presse sans cons- 
cience, sans clairvoyance et sans principes, va jusqu'à la prati- 
que glorifiée, encouragée, généralisée,, du plus lâche des assassi- 
nats, l'assassinat par jalousie (i) ; par le dévergondage, là 

(1) Rien de plus honteux et de plus démoralisant que ce parti pris des jurés bour- 
geois français d'absoudre tout homme et toute femme qui tuent pour cause sexuelle. 

C'est le retour pur et simple à l'état sauvage. Les résultats de cette déshonorante par- 
ticularité dans notre patrie se font déjà sentir. La France, à elle seule, a trois fois plus 
d'assassins conjugaux et de vitrioleuses que toutes les nations européennes et améri- 
caines réunies. Ce fait indique suffisamment l'action régressive de ces verdicts ignomi- 
nieux pour ceux qui les prononcent et pour ceux qui, démoralisés par la basse presse, 
approuvent sans comprendre. Parmi les trop rares journalistes qui se sont élevés contre 
ce flcau — passager, esperons-le — des mœurs françaises, je me fais un devoir de citer 
M. Léon Millot, du journal la Justice. 



35° REALITE DU MARIAGE MERCANTILE 

cynique, ici hypocrite, qui pousse fatalement sur l'antihumaine, 
l'antinaturelle famille mercantile, comme le champignon noir sur 
le fumier. 

6° Nuisance au détriment des enfants par l'inégalité des condi- 
tions et des éducations, par l'horrible sort fait aux enfants pau- 
vres et surtout aux enfants naturels. 

7° Nuisance au détriment des conjoints qui, unis par le seul 
hasard des conditions, et sans que l'amour embellisseur, régé- 
nérateur, consolateur, améliorateur des êtres y ait part, plient 
sous le vent après des dépressions et des souffrances intimes, 
dans la vie froide et sombre que n'ensoleille aucune affection 
partagée, que n'élargit aucun noble but commun (i). 



(i) Peut-être n'avons-nous pas assez insisté sur l'action dissolvante de l'industrialisme 
moderne sur la famille. 

Ces lignes un peu vives de Paul Lafargue que nous extrayons du journal le Socialiste 
y suppléeront : 

« La société capitaliste brise la famille, le fait est indéniable, la grande industrie 
mécanique arrache du foyer familial la mère, l'enfant, les traîne sur le marché du tra- 
vail et là, les fait entrer en concurrence avec l'homme, les fait battre à qui se vendra 
le meilleur marché. La lutte pour l'existence règne dans le sein de la famille ouvrière. 
La famille bourgeoise n'est pas épargnée ; pendant la journée le mari va à son bureau, 
à la Bourse, à ses affaires, la femme reste à la maison à tourner ses pouces. La seule 
fonction de la femme bourgeoise est la fabrication de l'enfant, dont elle n'a pu encore 
se débarrasser ; la fonction est bien ennuyeuse, elle entripaille, couture le ventre, dé- 
forme la taille, et enlaidit souvent ; les femmes déformées et dégradées par la civili- 
sation sont terriblement secouées par la maternité. Une fois que les bourgeoises ont 
mis bas leurs petits monstres, elles n'ont qu'un souci : s'en défaire ; elles les donnent 
à nourrir, les expédient au loin ; quand le petit revient, on le flanque au collège, au 
couvent. L'enfant doit tenir le moins de place possible dans la famille ; il donne assez 
de tablature avec le payement de ses mois de nourrice et ses trimestres de pension. 
Aucun sentiment intime ne relie les membres de la famille bourgeoise ; pardieu ! le 
mari et la femme couchent encore ensemble, et la mère embrasse son petit les jours de 
sortie : mais tout est banal. 

« La désunion règne dans la famille bourgeoise : elle est basée sur un contrat de vente ; 
généralement, en France, c'est la femme qui achète le mari avec sa dot ; les pères de 
famille de France sont d'habitude des Alphonses comme il faut. Débutant par une opé- 
ration mercantile, il est naturel que l'harmonie familiale soit fortifiée par des querel- 
les pécuniaires ; l'argent est l'âme vivante du ménage bourgeois ; il est le trait d'union 
des époux et des enfants ; il est le sujet constant de leurs disputes et de leurs préoc- 
cupations. Hors l'argent, la famille bourgeoise n'a pas de salut. 

« Les époux bourgeois fatigués de leurs qualités mutuelles (en ménage les vertus 
deviennent des défauts énervants), cherchent des distractions : le mari gourgandine à 
droite, la femme cocufie son seigneur et maitre : histoire de tuer le temps qui parait 



LE SOCIALISME INTEGRAL 35 I 

Nous pouvons conclure avec Auguste Bebel : « Le monde 
bourgeois ne peut ni donner au mariage une forme satisfaisante, 
ni pourvoir à la satisfaction de ceux qui ne se marient pas (i). 



VII. L'Amour et le mariage daprès les idées socialistes 



Certaines critiques sont des actes de foi. Après avoir, trop 
incomplètement, énuméré les iniquités que consacre et les démo- 
ralisations que favorise le mariage mercantile, nous pouvons 
laisser au lecteur le soin de dire lui-même ce que doit être le 
mariage de l'avenir, fondé sur l'amour, seul lien valable ; sur la 
liberté, limitée par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par 
le devoir positif vis-à-vis des enfants ; enfin, sur le respect et la 
dignité humaine et les grands intérêts de l'espèce. Ainsi ferons- 
nous. 

Fort divergentes sont d'ailleurs, relativement au mariage, les 
vues des socialistes. 

Préoccupés des conflits passionnels dérivant de l'opposition 
entre les constants et les volages, les saint-simoniens, après 
avoir élevé les femmes à l'égalité, proclamèrent la prédominance 
de l'amour sous la direction conciliatrice et harmonisante d'un 
sacerdoce androgyne, qui fut fort mal accueilli par l'opinion. La 
complète liberté amoureuse dont Fourier dota la société harmo- 
nienne de ses rêves n'eut pas plus de succès. 

Owen se contenta de flétrir le mariage légal. Les successeurs, 
Pierre Leroux, Pecqueur, Vidal, Louis Blanc, etc., se bornèrent 
à réclamer plus d'égalité pour les femmes, plus de choix per- 



si long. Si c'est le sur-travail de l'atelier qui empêche l'ouvrière d'accomplir ses devoirs 
de mère, c'est la sur-paresse qui démoralise la femme bourgeoise. 

Il n'y a pas à se faire d'illusion, la famille ne dure que par vitesse acquise, elle 
n'existe même que de nom. » 

(i) A. Bebel : La femme dans le passé, le présent et l'avenir, traduction française de 
H. Rave. 



35 2 L AMOUR ET LE MARIAGE 

sonnel dans les unions, et acceptèrent, ainsi amélioré, le mariage 
actuel, que Colins et Cabet maintinrent bourgeoisement tel quel 
et que Proudhon aurait voulu faire rétrograder, en fait et en droit, 
à la barbare patria potestas romaine. 

Les socialistes des partis ouvriers sont tous partisans de l'éman- 
cipation de la femme, de l'entretien et de l'éducation des enfants 
par la Commune ou par l'Etat ; ils diffèrent sur le point de savoir 
si les uniDns de l'avenir seront ou non consacrées par la loi ; 
mais tous admettent qu'elles doivent être fondées sur le libre 
choix affectif et être résiliables quand le sentiment qui les inspira 
n'existe plus. Compte tenu, bien entendu, des devoirs moraux, 
contractés vis-à-vis de l'autre conjoint, si soi seul on s'est 
détaché, et vis-à-vis des enfants. 

Ce sont là questions complexes que l'amélioration morale, le 
développement intellectuel des contractants et l'harmonisation de 
leurs sentiments affectifs pourront seuls complètement résoudre. 
Et encore l'amour cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes 
douleurs ? 

« Nous sommes là — disions-nous, il y a longtemps déjà, et 
la vie n'a pas modifié notre opinion — nous sommes là en pré- 
sence d'une fatalité naturelle que même la rénovation par la 
transformation sociale et par l'éducation ne fera pas entièrement 
disparaître. Toujours celui qui aimera plus qu'il n'est aimé souf- 
frira; disons même plus : sauf des cas très rares, l'amour profond 
est une souffrance. Sera-t-il jamais autre chose ? 

« Il n'y a qu'à en appeler à la liberté, en développant en nous 
et autour de nous, la dignité, l'altruisme et le sentiment de la 
justice. Par là, les souffrances affectives seront plus rares, et 
quand elles viendront, au lieu d'abattre celui qui les subit, elles 
contribueront à le fortifier pour d'autres combats et à le rendre 
meilleur (i). » 

Des propositions ont été faites ; de Girardin, dans un livre 
retentissant : l'Egalité des enfants devant leur mère, après avoir 
établi que le « régime de paternité, c'est la femme possédée et 
ne possédant pas », demande l'abolition pure et simple du 

(i) B. Mal<?n : Le Nouveau parti (1S80). 



LE SOCIALISME INTEGRAL 353 

mariage et le retour à la parenté par les femmes, la femme devant 
jouir dans le nouvel ordre d'une protection légale et sociale 
efficace. 

Alfred Naquet conclut d'une manière analogue, en profitant de 
l'occasion pour rompre une lance, fort habilement d'ailleurs, en 
faveur de la polygamie (i). 

Nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Le mauvais de la famille 
actuelle, ce n'est pas la monogamie, qui est la forme la plus 
digne de l'union des sexes et qui subsistera avec de nombreu- 
ses améliorations. C'est plutôt avec la quasi indissolubilité légale, 
la subordination légale de la femme, l'étouffement des plus incom- 
pressibles sentiments de l'être sous de viles préoccupations 
mercantiles. Le mal est là ; il est d'autant plus étendu qu'il plonge 
à la fois dans la loi et dans les mœurs. Comprendra-t-on bientôt 
que l'on ne fait pas œuvre morale en mettant purement et sim- 
plement la foi conjugale dans les chaînes et sous les verroux? 

Montaigne l'avait déjà vu, lui, lorsqu'il disait avec son impec- 
cable bon sens: «Nous avons pensé attacher plus ferme le 
nœud de nos mariages, pour avoir osté tout moyen de les 
dissoudre ; mais d'autant s'est desprins et relasché le nœud 
de la volonté et de l'affection que celui de la contrainte s'est 
estrecy (2)». 

Dans le même esprit, le chef illustre de l'école évolutionniste 
moderne. Herbert Spencer, qui ne passe pas précisément pour 
socialiste, a dit de son côté : « Dans les phases primitives pendant 
lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de 
par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était censé la 
partie essentielle du mariage et l'union de par l'affection n'était 
pas essentielle. A présent, l'union de par la loi est censée la plus 
importante et l'union par l'affection la moins importante. Un 
temps viendra où l'union par affection sera censée la plus impor- 
tante et l'union de par la loi la plus insignifiante, ce qui vouera à 
la réprobation les unions conjugales où l'union par affection sera 
dissoute.» 



(1) Alfred Naquet : Religion, propriété, famille, 

(2) Montaigne : Essais. 

23 



354 L AMOUR ET LE MARIAGE 

Un homme d'esprit, qui ne croyait pas certes émettre une 
pensée subversive, a, d'une phrase ailée, porté la question du 
mariage sur le terrain du plus audacieux socialisme. 

« Tant que, dit-il, il y aura forcément entre vous une preuve 
de votre infirmité, des contrats, des actes, des précautions, des 
liens autres que ceux de votre conscience et de votre volonté, 
au lieu d'être des êtres qui s'aiment, vous ne serez que des fous, 
que des malades, que des ennemis sans cesse en garde les uns 
contre les autres » (i). 

C'est en somme l'adornement du précepte si laconique et si 
complet de Saint-Just : Ceux qui s'aiment sont époux. 

En l'état actuel de la civilisation européenne, nous ne pouvons 
aller si loin ; nous devons nous borner à travailler à l'avènement 
du « proche avenir qui inaugurera le régime des unions mono- 
gamiques librement contractées et au besoin librement dissoutes, 
par simple consentement mutuel, ainsi que se font déjà les 
divorces dans divers pays européens, à Genève, en Belgique, en 
Roumanie, etc., et la séparation en Italie. 

« Dans ces divorces futurs, la communauté n'interviendra que 
pour sauvegarder ce qui est pour elle d'intérêt vital, le sort et 
Téducation des enfants. Mais cette évolution dans la manière de 
comprendre et de pratiquer le mariage s'opérera lentement, car 
elle suppose toute une révolution correspondante dans l'opinion 
publique ; en outre,» elle a pour corollaires de profondes modifi- 
cations dans tout l'organisme social. Le régime de la liberté et la 
désagrégation de notre type familial actuel ne sont possibles que 
si dans un grand nombre de cas l'Etat ou le district est prêt à 
assumer le rôle de tuteur et au besoin d'éleveur d'enfants. Mais, 
pour vaquer à ces importantes fonctions, il lui faudrait des res- 
sources considérables, qui lui font aujourd'hui défaut. 

« Dans notre régime actuel, la famille, si défectueuse qu'elle 
puisse être, constitue encore pour l'enfant l'abri le plus sûr, 
presque l'unique, et cet abri, on ne saurait songer à le détruire 
avant d'en avoir construit un autre plus vaste et meilleur » (2). 



(1) P.-J. Stahl : L'esprit des femmes et la femme d'esprit. 

(2) Ch. Letourneau : L'évolution du mariage et de la famille. 



LE SOCIALISME INTEGRAL ^55 

En résumé, le mariage antique était fondé sur le mépris et 
l'esclavage de la femme ; le mariage chrétien a pour principe l'infé- 
riorisation et l'asservissement de la femme ; le mariage bour- 
geois actuel se base sur la seule convenance des intérêts mercan- 
tiles, dans la subordination adoucie, mais maintenue de la femme. 
Dans la première de ces formes matrimoniales, l'enfant était la 
chose du père ; dans la seconde, son asservi ; dans la troisième, 
il est encore presque sans droit. Il faut affranchir la femme et 
donner des droits à l'enfant. Voilà le plus pressé, et la réalisation 
de ce plus pressé entraîne l'instauration corollaire d'une société 
dans laquelle le travail, le bien-être et le savoir seront universa- 
lisés dans la justice économique et la solidarité, enfin passées 
dans les faits. Après cela, on peut concevoir que le mariage futur 
aura pour condition le choix révocable des intéressés, choix libre 
et basé uniquement, comme il convient, sur les affinités intel- 
lectuelles, morales et physiques. Ainsi seront assurés le bonheur 
et le perfectionnement mutuel des conjoints ; ainsi la perpétua- 
tion de l'espèce pourra s'effectuer dans les meilleures conditions 
morales et physiques. Le reste dépendra de l'intervention sociale, 
qui s'exercera tout d'abord pour assurer le développement inté- 
gral et l'éducation de l'enfant, ensuite pour harmoniser les 
devoirs familiaux et les devoirs sociaux, ou pour parler le langage 
de la philosophie, les aspirations eudoméniques des individus 
avec les finalités éthiques nécessaires aux collectivités progres- 
sistes. 



••-^ 



CHAPITRE VIII 



L'Évolution île l'État et le socialisme 



Genèse de l'Etat. — II. L'Etat antique. — III. L'Etat moderne. — IV. Electoral et 
Parlementarisme. ■ — V. La Réforme politique. — VI. La Réforme économique. — 
VII. L'Etat socialiste. 



En abordant la question de l'Etat, on espère soulever moins de 
contestations que dans les deux précédents chapitres. Ici, la dis- 
cussion est d'ordre plus général et on a eu le soin de se placer stric- 
tement sur le terrain de l'histoire. Les conclusions pourtant sont 
socialistes et elles ne pourraient être autres, ce que l'on va 
s'efforcer de démontrer. 



I. La Genèse de l'Etat 



« C'est le but même de l'Etat, dit Hegel dans sa Philosophie de 
l'Histoire, c'est le but même de l'Etat de formuler d'une façon posi- 
tive tout ce qu'il y a d'essentiel dans l'activité de l'homme et dans 



35^ LA GENESE DE L'ÉTAT 

ses tendances. C'est l'intérêt absolu de la raison que ce tout moral 
soit réalisé, et c'est le mérite et la justification des fondateurs 
d'Etats... La dignité tout entière de l'être humain, la réalité au 
point de vue intellectuel et moral ne lui viennent que de l'Etat. 

« Par lui seul, il est pleinement conscient ; par lui seul, il prend 
sa part d'une vie sociale et politique, à la fois juste et morale... 
L'Etat, c'est l'incarnation de l'idée divine sur la terre. » 

Ce qui veut dire, commente Albert Regnard(i), que la perfec- 
tion de l'être humain se réalise dans l'Etat, qui est ainsi le but 
suprême, la fin de la nature humaine, en son plein épanouis- 
sement. 

En revanche, pour les chefs de la Bourgeoisie impérante, 
l'Etat n'est, a très bien remarqué Lassalle (2), que le veilleur de 
nuil, fonctionnant au profit des possédants et des privilégiés. 
Combien éloigné, par conséquent, des buts éducatifs, justiciers 
et solidaristes que lui assignent, en même temps que les socia- 
listes, les plus éminents philosophes des derniers siècles ! 

Que si cette haute conception de l'Etat est étrangère aux diri- 
geants modernes, à plus forte raison n'en eurent pas soupçon les 
primitifs des agglomérations premières. 

Le fameux contrat social initial de J.-J. Rousseau n'est que le 
rêve d'un sophiste imaginatif. D'inénarrables nécessités instincti- 
vement ressenties et les liens confus d'une parenté promiscui- 
taire déterminèrent seuls, autour de quelques plus forts qui im- 
posèrent leur loi, les premières agglomérations humaines enfer- 
mées d'abord dans les limites du clan consanguin. 

Par ce qui a été dit des origines de la propriété et de la famille, 
ce caractère parental des premiers embryons de l'Etat est suffi- 
samment démontré. Après la crise individualiste et la réaction 
subséquente, contre le communisme promisque et la gynéco- 
cratie, la forme patriacale domina dans les groupes primitifs et 
ce furent les commencements de l'histoire. Pour éviter les redites, 
nous partirons donc du clan patriarcal. 

C'est d'ailleurs remonter assez haut ; qui dit patriarcal dit 



(1) Albert Regnard : VEtat, son origine, son but. 

(2) Ferdinand Lassalle : Capital et Travail, traduction française par B. Malon. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 359 

monarchique, et monarchique dans le sens étroit du mot, le 
patriarche étant, à la fois, prêtre, roi, propriétaire ; maître enfin, 
dans le sens absolu du mot, maître des âmes, des corps et des 
biens. 

Ces maîtres de tribus monarchiques devaient se faire et se 
firent la guerre. On devine vite les résultats. 

Les plus forts et les plus guerriers subjuguent leurs voisins, 
tuant d'abord tous les adultes mâles, réduisant femmes et enfants 
en esclavage, puis asservissant durement tout le monde ; en tout 
état de cause, confisquant le sol de la tribu, au profit du chef et 
de ses plus féroces serviteurs. Ainsi se forma la propriété indivi- 
duelle ; ainsi furent constitués les premiers Etats du despotisme 
le plus brutal, le plus déprimant, sur la guerre de conquête et de 
pillage ; en un mot, sur le droit odieux du plus fort. 

Nous voilà loin de l'idyllique état de nature inventé par l'au- 
teur du Contrat social. 

Deux fléaux naquirent de ces violentes formations : Y esclavage 
et r extension de la polygamie, c'est-à-dire l'asservissement géné- 
ral des travailleurs et des femmes. 

Et le mal ne pouvait aller qu'en empirant, car une fois intro- 
nisés, les chefs de la tribu monarchique s'appliquèrent à faire 
l'éducation de leurs anciens compagnons. « Leur premier soin 
fut de rendre leur autorité héréditaire. En cela, ils furent imités 
et soutenus par tous ceux de leurs sujets qui, trouvant avantage 
à s'humilier d'un côté pour dominer de l'autre, formèrent vite 
une sorte de noblesse. Parmi ces sous-dirigeants, aussi grossiers 
que leurs maîtres, il y avait ordinairement des sorciers, qui, 
sans grand effort, devinrent des prêtres. Bien souvent aussi, le 
prêtre cumula le pouvoir temporel et le pouvoir surnaturel (i). » 

Il est clair que le chef dut faire des concessions à ses auxiliaires 
immédiats. De cette nécessité naquit la troisième grande iniquité 
des groupements pré-antiques : le régime des castes, dont les déli- 
mitations ont persisté pendant des dizaines de siècles. En effet, 
dans toutes les anciennes civilisations, nous trouvons le quarte- 



(i) Ch. Letourneau : L'Evolution politique. 



360 LA GENÈSE DE l'ÉTAT 

naire : Prêtres, Aristocrates ou [Militaires, [Marchands ou Travail- 
leurs libres, Esclaves ( 1 ). 

L'inique division sociale en classes fermées ayant des droits et 
des devoirs inégaux, favorisa la concentration du despotisme 
monarchique, « résultat fort naturel, puisque la servitude est la 
raison d'être des sociétés fondées sur le régime des castes. Les 
classes privilégiées finissent par subir plus ou moins le joug 
qu'elles trouvaient légitime d'imposer aux classes subalternisées, 
et contre lequel la conscience même de l'esclave ne protes- 
tait pas (2) . » 

Du reste, le monarchisme croissant était, en outre, propulsé 
par la nécessité où était chaque agglomération de s'étendre par la 
conquête sous peine de destruction. En ces époques de force, 
la force seule pouvait décider entre les chefs de clans rivaux, d'où 
la permanence de l'état de guerre. 

Or, comme en toute guerre, le vainqueur était sans pitié, à la 
suite de chaque conflit, le despotisme s'étendait et s'intensifiait 
par la confiscation d'autres terres, par l'asservissement d'autres 
hommes et bientôt aux petites monarchies rivales succédèrent 
les grands empires qui soumirent à leur discipline de fer des 
millions d'hommes qui s'appelèrent l'Inde de Manou, la Chine, 
l'Egypte, l'Assyrie, la Perse, le Pérou, le Mexique, etc. 

Par une loi de facile compréhension, plus la monarchie 
croissait en étendue et en puissance, plus s'alourdissait le joug 
de la servitude générale (3). 



(1) A signaler une exception pour la Chine, qui s'organisa de bonne heure sur 
les bases du despotisme patriarcal, servi par une classe de lettrés promus par voie de 
concours. Mais, trop fière de sa hâtive civilisation, la Chine renonça à tout progrès et 
se pétrifia. Cela dure depuis vingt-cinq siècles et atteste expérimentalement qu'en 
dehors du développement progressif continu, il n'y a pour la civilisation et les peuples 
que l'impuissance, la stérilité et la mort. 

(2) Ch. Letourneau : Sociologie. 

(3) Un exemple relativement récent. Avant Mahomet, l'Arabie, composée de tribus 
fédératives, jouissait, malgré la cruauté des mœurs, de quelques restes de liberté. Dés 
qu'elle fut sous l'autorité de l'inventeur de l'Islamisme - la plus haïssable et la plus 
funeste des religions modernes — l'Arabie vit se développer la servilité de la plus 
hoi.teuse façon. 

Qu'on en juge : 

« Les sujets de Mahomet recueillaient pieusement l'eau dont il s'était servi, les che- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 36 1 

Des tristes constatations qui précèdent, il résulterait que les 
agglomérations pré-antiques furent le fruit de la violence et de 
la guerre et qu'elles portent le double stigmate du vol et du 
sang. 

Sur ce point, notre conviction est entière. Quelques auteurs 
voient les choses sous un jour moins sombre, tel Albert Regnard 
qui, dans son livre déjà cité, s'exprime ainsi: 

« 11 est facile de comprendre comment, à un moment donné, 
des clans sédentaires et voisins, poussés par un intérêt commun 
et parfois dirigés par des chefs plus éminents, s'unirent d'une 
façon plus permanente; de cette agrégation naquit Y Etat. L'union, 
d'abord simplement personnelle, s'étendit ensuite au territoire. 
Ce fut là le plus grand progrès peut-être, à coup sûr le pas le 
plus difficile à franchir dans la marche de l'humanité ; alors seu- 
lement, la société existe, seule digne de ce beau nom parmi les 
hommes, j'entends la société politique qui se fonde non plus sur 
les liens du sang, non sur l'identité du culte, mais sur le fait 
d'occupation d'un territoire commun. A la notion de la consan- 
guinité s'est substituée celle de la contiguïté, au sentiment exclu- 
sif de l'amour des proches va se mêler désormais celui de l'amour 
des hommes ; l'intérêt général va primer celui de la famille ou de 
la tribu.» 

Dans un petit nombre de cas, les choses ont pu se passer ainsi ; 
mais le fait général, signalé plus haut, n'en domine pas moins 
l'histoire avec une évidence tragique. 

D'autres ont voulu établir des différences entre la race sémi- 
tique, selon eux plus monarchique, et la race aryenne préten- 
duement plus républicaine. L'histoire ne ratifie pas une pareille 
distinction. Chez les Aryens, comme chez les Sémites, comme 



veux qui tombaient de sa tète ; ils allaient même jusqu'à lécher ses crachats. Cependant 
Mahomet n'était qu'une sorte de juge théocratique comparable à Moïse ; après lui, les 
premiers Khalifes furent encore électifs,. mais à partir de Moawiah, le Khalifat devint 
héréditaire. Dès lors, un niveau oppresseur pesa sur toute la race, et bien plus lour- 
dement encore sur les peuples conquis, qui payaient au maître une lourde capitation, 
en remerciant de la bonté grande avec laquelle il leur permettait de cultiver leurs 
terres, qui, par droit de conquête, appartenaient au vainqueur. » (Letourneau ; 
Sociologie). 



362 LA GENÈSE DE l'ÉTAT 

chez les Touraniens, la conquête créa et développa l'esprit et les 
institutions de servitude. Un exemple frappant nous en est fourni 
par la race mère aryenne, après sa descente des plateaux de 
l'Asie Centrale. 

Pendant la période védique, c'est-à-dire avant la conquête de 
l'Inde, nos ancêtres jouissaient d'une liberté et d'une égalité 
relatives, fondées sur une sorte de patronage hiérarchique, s'ins- 
pirant d'une théorie de devoirs différents, mais réciproques. 

Après la conquête, tout changea; le chef féodal devint un 
monarque absolu ; les trois classes védiques, ayant de nombreux 
rapports, firent place aux quatre castes fermées d'une si révol- 
tante iniquité qui furent régies par le code régressif de Manou ; 
les femmes furent asservies et l'esclavage devint plus général et 
plus dur. 

Bref, rétrogradation lamentable et génératrice de maux incal- 
culables, car les Aryas, les plus vaillants des hommes et les plus 
puissants fondateurs d'empire de la race blanche, portèrent par- 
tout, au lieu de la liberté védique, la fixité des castes, la servitude 
théocratique et militaire, de la monarchie manavienne. 

Les choses étant pires dans les vastes et sombres empires 
sémitiques de l'Assyrie, de la Babylonie, et aussi dans la vieille 
Egypte — pourtant si supérieure au point de vue religieux (1) — 
il peut paraître que cette triste période annonçait l'agonie de la 
liberté humaine, la réduction de tous les peuples en troupeaux, 
au profit de quelques hommes de proie, rendus fous de cruautés 
et de dépravation par le pouvoir absolu. 

Une telle crainte n'avait rien de chimérique, et c'en était fait 
peut-être de l'humanité progressive, si, sur les deux rives de la 
Méditerranée, le génie de la liberté républicaine ne s'était levé 
contre les sanglantes et dégradantes divinités monarchiques. 



(l) Si la théocratie égyptienne n'était qu'un vestige de quelque grande civilisation 
antérieure, épanouissement d'une race détruite à la suite des cataclysmes successifs qui 
engloutirent la Lémurie et l'Atlantide ; si l'avènement de la race blanche (qui ne serait 
que la quatrième des races souveraines qui ont dominé la terre) n'a été qu'un recom- 
mencement d'évolution philosophique, politique et sociale, ce sont là problèmes de 
très haute histoire soulevés par les ésotéristes néo-bouddhistes et kabbalistes ; il n'y 
a pas lieu de les aborder ici. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 363 

Certes elles n'eurent rien de bien attrayant les rapaces et dures 
Républiques de Tyr et de Carthage, si cruellement esclavagistes; 
mais il n'en est pas moins vrai que leurs oligarchies avides et 
soupçonneuses sauvèrent la liberté, en répudiant le plus morti- 
fère agent d'asservissement universel : le pouvoir absolu et 
héréditaire d'un seul. 

De Tyr, dont la richesse et la puissance furent chantées par 
Isaïe, on sait peu de chose; on est mieux fixé sur les institutions 
de Carthage, qui ont un certain vernis démocratique. 

Un sénat électif concentrait tous les pouvoirs, moins le pouvoir 
judiciaire ; le pouvoir exécutif était exercé par deux suffîtes: le 
suffète civil, qui avait la présidence, et le suffète militaire, nette- 
ment subordonné au premier et qui était, en outre, tenu en bride 
par un comité de vigilance, émanant du Sénat. Les suffètes 
étaient nommés par le peuple sur une liste présentée par le 
Sénat. 

Dans la pratique, le fonctionnement politique était faussé par 
l'irrésistible influence de la richesse concentrée entre les mains 
de quelques familles, les Amilcars, les Hannons, les Mangons ; 
mais ni monarchie, ni patriciat héréditaire : la république plou- 
tocratique. dans toute sa sincérité. 

C'était donc le principe républicain sauvegardé, sinon la vivante 
et sympathique protestation libertaire des Méditerranéens, celtes, 
italiques, helléniques. L'Hellade surtout est ici intéressante à 
étudier, car c'est sur son glorieux territoire que fut vaincu, pour 
des siècles, le monarchisme asiatico-africain. 

Jamais l'héroïque peuple hellénique n'avait complètement 
aliéné sa liberté. Les rois homériques étaient plutôt des chefs 
militaires que des monarques proprement dits. Ils devaient justi- 
fier leurs résolutions devant les guerriers assemblés et, très sou- 
vent, il fallut toute l'éloquence d'Ulysse, toute la sagesse de 
Nestor, pour empêcher les révoltes. 

Bientôt même, on repoussa ces chefs militaires, et des révo- 
lutions successives firent succéder aux principats héréditaires les 
immortelles cités républicaines auxquelles était réservée l'impé- 
rissable gloire de sauver la liberté et de présider à la plus magni- 
fique efflorescence philosophique et esthétique qui ait jamais 
élevé les esprits et réjoui les cœurs. 



564 l'état antique 

Nous entrons ainsi dans les plus brillantes réalisations de l'État 
antique. 



II. L'Etat antique 



L'Etat antique, dans sa haute expression hellénique, est à 
proprement parler, l'organisation de la Cité, après le stage patriar- 
cal et le stage monarchique ; et la cité antique ne fut elle-même, 
tout d'abord, selon la juste remarque de Fustel de Coulanges, 
qu'une fédération des familles. 

Les chefs de famille formèrent l'aristocratie héréditaire et diri- 
geante dont tous les efforts tendirent à maintenir dans une 
subordination inexorable l'ensemble de la population militaire 
pourvue de droits civiques et politiques et ayant au-dessous d'elle 
le monde dolent des esclaves, constamment alimenté, toujours 
grossi, par la guerre, par la piraterie, par les immondes trafics 
phéniciens, et par les cruelles lois propriétaires édictées contre 
les débiteurs (1). 

En résumé, moins l'absolutisme monarchique, toutes les ini- 
quités fondamentales du monde antique : l'asservissement des 
femmes, l'esclavage, la fixité des castes, le culte de la force furent 
conservés dans les cités républicaines. 

Nous n'avons pas à revenir sur la condition des femmes, trai- 
tée dans l'étude précédente ; de l'esclavage nous dirons seule- 
ment que la civilisation antique en développa le fléau au lieu de 
le diminuer. La plaie saignante s'élargit surtout après la victoire 
de Rome, la ville funeste qui asservit des peuples entiers et, dans 
les derniers siècles de son impudent et néfaste triomphe, en 
arriva à jeter par centaines de milliers les malheureux vaincus aux 



(l) L'horrible loi, prescrivant de vendre les débiteurs non en état de payer, fut abolie 
à Athènes par les lois de Solon ; mais elle resta en vigueur à Rome en vertu de la 
fameuse Loi des XII tables. En cas de pressant besoin, ou par simple cupidité, en 
Grèce comme à Rome, les pères avaient le droit de vendre leurs enfants. 



LE SOCIALISME INTEGRAL )6^ 

fauves de ses cirques, pendant qu'elle empirait la triste condition 
de tous les asservis. 

Avant cette généralisation du plus mauvais par l'hégémonie 
romaine, le sort des esclaves variait selon les cités. Nulle part ils 
ne furent moins maltraités que dans la vivante et démocratique 
Athènes. 

« Sur la voie publique, dit Billiard (i), il était défendu de faire 
aucune différence entre eux et les citoyens ; la loi infligeait des 
peines aux maîtres trop rigoureux. » Ce n'est pas tout, Montes- 
quieu (2) nous apprend que les tribunaux athéniens punissaient 
très sévèrement, quelquefois même de mort, celui qui avait 
maltraité l'esclave d'un autre. 

Telles étaient les sages et humaines prescriptions de Solon 
qu'adoucit encore la loi d'outrage obtenu par Démosthène. 

Combien différent, combien plus triste était le sort des escla- 
ves dans la dure Sparte de Lycurgue ! 

Là, de même que les enfants étaient à la merci de la correction 
de tous les pères de famille, les esclaves étaient la chose de qui 
voulait les injurier, les maltraiter, les tuer. Ils étaient livrés même 
à la discrétion des enfants, dressés à la férocité par d'abomina- 
bles mœurs, empirant encore les abominables lois que, sur la foi 
des réacteurs socratiques (Platon, Xénophon, Aristote), les his- 
toriens ont si légèrement et si coupablement louées. 

« L'excès du malheur des esclaves était tel qu'ils n'étaient pas 
seulement des esclaves d'un citoyen, mais encore du public ; ils 
appartenaient à tous et à un seul. A Rome, dans le tort fait à un 
esclave, on ne considérait que l'intérêt du maître. On confondait, 
sous l'action de la loi aquilienne, la blessure faite à une bête et 
celle faite à un esclave ; on n'avait attention qu'à la diminution 
de leur prix (3). » 

Qu'importe, après cela, que, comme à Athènes par exemple, 
l'ensemble des hommes libres en fussent arrivés à recevoir assez 
de l'Etat pour vivre de l'exercice de leurs droits de citoyens et 
de leur fonction de jurés? 



(i) A. Billiard : De l'organisation de la République depuis Moïse jusqu'à nos jours. 

(2) De V Esprit des Lois. 

(3) Montesquieu : Esprit des Lois. 



}66 l'état antique 

Qu'importe encore que l'assistance publique y fût organisée 
avec une générosité que n'ont pas toujours les législateurs mo- 
dernes (i) 

Oui, qu'importe si cet épanouissement plongeait dans l'im- 
mense douleur de l'esclavage, dans l'iniquité de l'asservissement 
des femmes et du perpétuel sacrifice des faibles ? (2) 

A côté de cela, les théoriciens avaient de belles phrases. Pla- 
ton voulait fonder la politique sur la morale (3), Aristote dé- 
clarait que le but de la société était le bonheur en commun (de la 
minorité libre), et que, pour qu'il en soit ainsi, le gouvernement 
doit être dévolu aux classes moyennes. 



(1) « A Athènes, l'individu n'était pas, comme dans nos sociétés modernes, aban- 
donné à lui-même dans les hasards de la lutte pour l'existence. Doter les filles pauvres, 
distribuer à bas prix ou même gratuitement du blé aux citoyens dans la gêne, divertir 
le peuple par des représentations théâtrales, etc., tout cela constituait des devoirs que 
l'Etat avait à remplir. Il y a loin de cette solidarité au « chacun pour soi » de notre 
moderne égoïsme. En sociologie, comme en bien d'autres choses, Athènes a donné à 
l'humanité plus d'un bon exemple. » (Letourneau : Sociologie; Albert Regnard : Du 
droit de /' Assistance publique.) 

(2) « Si la loi du pays, dit Aristote [Politique, livre VIII, ch. XVI), défend d'exposer 
les enfants, il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engendrer. » Si l'on a 
des enfants au-delà du nombre défini par la loi, il conseille de « faire avorter la femme 
avant que le fœtus ait vie ». 

«. Le moyen infâme qu'employèrent les Cretois pour prévenir le trop grand nombre 
d'enfants est glorifié par Aristote, et j'ai senti la pudeur effrayée, quand j'ai voulu le rap- 
porter. » (Montesquieu : Esprit des Lois.) 

(3) « Le législateur habile engagera le poète, et le contraindra même, s'il le faut, 
par la rigueur des lois, à exprimer par des paroles belles et dignes de louanges, ainsi 
que dans ses mesures, ses figures et ses accords, le caractère d'une âme tempérante, 
forte, vertueuse. 

« Il l'engagera surtout à persuader que la santé, la richesse, une autorité sans bornes 
pour l'étendue et la durée, j'y ajoute encore une vigueur extraordinaire, du courage, 
et, par-dessus tout cela, l'immortalité avec l'exemption de ce qu'on tient communément 
pour des maux, loin de contribuer au bonheur de la vie, rendraient au contraire un 
homme souverainement malheureux, s'il logeait en son âme l'injustice et le desordre. 
Car si j'étais législateur, je ne négligerais rien pour forcer les poètes et tous mes conci- 
toyens à tenir les mêmes discours ; je n'aurais point de châtiments assez grands pour 
punir quiconque oserait dire qu'il y a des méchants qui vivent heureux, et que l'utile 
est une chose et le juste une autre. En sorte que l'objet essentiel du législateur est de 
trouver le point dont il importe le plus pour le bonheur de ses concitoyens qu'ils 
soient pleinement convaincus ; et quand il l'aura trouvé, d'imaginer les moyens de 
leur faire tenir, sur ce point, un langage uniforme en tout temps et en toutes rencon- 
tres, dans leurs chants, dans leurs discours et dans leurs fables. » (Platon : Lois.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL 367 

Mais il faut citer : 

« Tout Etat, disait l'illustre chef de l'école péripatéticienne, ren- 
ferme trois classes de citoyens : les riches, les pauvres et les 
citoyens aisés dont la position tient le milieu entre ces deux 
extrêmes. Si donc l'on admet que la modération et le milieu de 
toutes choses sont préférables, il s'ensuit, évidemment, qu'en 
fait de fortune, la moyenne propriété sera aussi la plus convena- 
ble de toutes. Elle sait, en effet, se plier aux ordres de la raison, 
qu'on écoute si difficilement quand on jouit de quelque avantage 
supérieur en beauté, en force, en naissance, en richesse ; ou 
quand on souffre de quelque infériorité excessive de pauvreté, 
de faiblesse et d'obscurité. Dans le premier cas, l'orgueil que 
donne une position si brillante pousse lés hommes aux grands 
attentats contre la chose publique ; dans le second, la perversité 
se tourne aux délits particuliers, et les crimes ne se commettent 
jamais que par orgueil ou par perversité. Négligentes de leurs 
devoirs politiques dans le sein de la ville ou au Sénat, les deux 
classes extrêmes sont également dangereuses pour la cité. » 

Cet habile plaidoyer sur les classes moyennes ne manque pas 
d'être fort spécieux. La conclusion est d'une indiscutable logi- 
que : 

« Il est évident que l'association politique est surtout assurée 
par les citoyens de fortune moyenne ; les Etats les mieux admi- 
nistrés sont ceux où la classe moyenne est plus nombreuse et 
plus puissante que les deux autres réunies, ou du moins que 
chacune d'elles séparément. En se rangeant de l'un ou de l'autre 
côté, elle rétablit l'équilibre et empêche qu'aucune prépondérance 
excessive ne se forme ; c'est un grand bonheur que les citoyens 
aient une fortune médiocre, mais suffisante à tous leurs besoins. 
Partout où la fortune extrême est à côté de l'extrême indigence, 
ces deux excès amènent ou la démagogie absolue, ou l'oligar- 
chie pure, ou la tyrannie ; la tyrannie sort du sein d'une déma- 
gogie effrénée, ou d'une oligarchie extrême, bien plus souvent 
que du sein des classes moyennes et de celles qui les avoi- 
sinent (i). » 

(1) Aristote : Politique. 



368 l'état antique 

Pourquoi faut-il ajouter que le même Aristote qui parlait, il y 
a 2.200 ans, comme un bourgeois démocrate du XIX e siècle, 
disait que la guerre, c'est-à-dire le pillage à main armée, était 
un moyen légitime d'acquérir (1), que le sacrifice des enfants fai- 
bles ou mal conformés était un droit et un devoir, que l'escla- 
vage est un droit légitime et éternel (2) ; bien plus, qu'on ne 
saurait être trop rigoureux avec les esclaves ? 

« S'il est un point, dogmatise-t-il, qui exige une laborieuse 



(1) Voici ce que dit Aristote : Politique, livre I, ch. IV : « L'art de la guerre est 
un moyen d'acquisition naturel. Il semble que la nature imprime le sceau de la justice 
à de pareilles hostilités, voilà l'espèce d'acquisition conforme à la nature qui fait partie 
de l'économie domestique. C'est par elle que le sage administrateur doit avoir d'avance 
sous la main, ou bien être en état d'acquérir les moyens d'abondance nécessaires. 
C'est là ce qu'on doit appeler la vraie richesse.» 

« Une pareille morale, dit Saint-Yves dans la France vraie, est fort semblable à 
celle de Papavoine, de Troppmann, de Marchandon. » C'est vrai ; elle n'en fait pas 
moins loi dans les rapports des Etats entre eux, ignominieusement dominés par le 
droit du plus fort. Il s'est même trouvé un faux socialiste français et un vrai reître 
allemand pour glorifier la guerre dans la dernière moitié du XIX' siècle. 

Voici ce qu'a osé écrire Proudhon : 

« La guerre est le phénomène le plus profond, le plus sublime de notre vie morale. 
Aucun autre ne peut lui être comparé ; ni les célébrations imposantes du culte, ni les 
actes du pouvoir souverain, ni les victoires gigantesques de l'industrie. C'est la guerre 
qui, dans les harmonies de la nature et de l'humanité, donne la note la plus puissante ; 
elle agit sur l'âme, comme l'éclat du tonnerre, comme la voix de l'ouragan... La guerre, 
dans laquelle une fausse philosophie, une philanthropie plus fausse encore, ne nous 
montrait qu'un épouvantable fléau, l'explosion de notre méchanceté innée et la mani- 
festation des colères célestes. la guerre est l'expression la plus incorruptible de notre 
conscience, l'acte qui, en définitive et malgré l'influence impure qui 's'y mêle, nous 
hausse le plus devant la création et devant l'Eternel. » 

Pour ne pas trop blâmer ce sophiste, on doit plaider pour lui l'inconscience. 

Le vieil homme de proie qui s'appelle Moltke a dit de son côté, dans le même style 
mystique et abominable : 

« La paix perpétuelle est un rêve, et ce n'est pas même un beau rêve. La guerre est 
l'élément de l'ordre du monde établi par Dieu. Les plus nobles vertus de l'homme s'y déve- 
loppent : le courage et le renoncement, la fidélité au devoir et l'esprit de sacrifice : le 
soldat donne sa vie. Sans la guerre, le monde croupirait et se perdrait dans le maté- 
rialisme. » 

(2) N'est-il point démontré que la nature elle-même a crée l'esclavage ? La nature, 
conséquente à elle-même, a créé des corps différents à l'homme libre et à l'esclave. 
Elle donne à l'esclave des membres robustes pour les travaux grossiers ; elle donne à 
l'homme libre un corps droit, sans destination pour les ouvrages serviles. « Concluons 
de ces prémisses que la nature crée des hommes pour la liberté et d'autres pour l'escla- 
vage, qu'il est utile et qu'il est juste que l'esclave obéisse •», (Aristote : Politique : 
livre I, chapitre III.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL 369 

sollicitude, c'est bien certainement la conduite qu'on doit tenir 
envers les esclaves ; traités avec douceur, ils deviennent inso- 
lents et osent bientôt se croire les égaux de leurs maîtres ; traités 
avec sévérité, ils conspirent contre eux et les abhorrent (i). » 

Entre parenthèse, cette diatribe, indigne du glorieux philoso- 
phe, indique bien que, déjà 350 ans avant l'ère actuelle, la 
conscience des esclaves n'était pas aussi morte qu'on a bien 
voulu le dire, et cela aggrave singulièrement la responsabilité de 
la civilisation antique. 

Revenons au punctum salie ns de notre sujet. 

La cité romaine, que la réussite militaire transporta en immense 
empire d'assyrienne cruauté, de babylonienne corruption, de 
phénicienne rapacité et de persique servitude, la cité romaine fut 
un pas en arrière de la cité hellénique (2) : Aristocratie plus 
bornée, plus pillarde et plus cruelle ; classe moyenne plus avide, 
plus implacablement usurière (3) ; plèbe plus opprimée, plus 

(1) Aristote : Politique. 

(2) « Cette épouvantable tyrannie des empereurs venait de l'esprit général des 
Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu'il 
n'y eut presque point d'intervalle chez eux entre commander et servir, ils ne furent 
point prépares à ce passage par des mœurs douces : l'humeur féroce resta, les citoyens 
furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus, et furent gou- 
vernés sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut pas un autre homme que Sylla 
entrant dans Athènes ; il exerça le même droit des gens. Pour les Etats qui n'ont été 
soumis qu'insensiblement, lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernés 
par les mœurs. 

La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains extrêmement 
féroces ; on remarqua que Claude devint plus porté à répandre le sang à force de voir 
ces sortes de spectacles. L'exemple de cet empereur, qui était d'un naturel doux et qui 
fit tant de cruautés, fait bien voir que l'éducation de son temps était différente de la 
nôtre. 

Les l^mains, accoutumes à se jouer de la nature humaine dans la personne de leurs 
enfants et de leurs esclaves, ne pouvaient guère connaître cette vertu que nous appelons 
humanité. D'où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitudes de nos 
colonies, et cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre 
humain ? Lorsqu'on est cruel dans l'état civil, que peut-on attendre de la douceur et 
de la justice naturelles ? » (Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur 
des Romains et de leur décadence.) 

(3) La classe moyenne était représentée à Rome par les chevaliers dont Montesquieu 
a dit : « Les chevaliers étaient les traitants de la République, ils étaient avides ; ils 
semaient les malheurs dans les malheurs, et faisaient naître des besoins publics, des 
besoins publics. Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait 
fallu qu'ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. » 

24 



37° LETAT ANTIQUE 

spoliée ; esclaves plus férocement traités, droit des gens plus 
sauvage (i), mépris plus profond du travail, rien ne manqua à 
l'iniquité romaine. 

Bref, chez ces vainqueurs si lâchement loués par la servile 
histoire, l'Etat fut simplement envisagé comme une association 
de brigands, organisée en vue du pillage et de l'asservissement 
des autres peuples et au profit exclusif d'une oligarchie sans foi 
ni loi (2), même vis-à-vis de la plèbe à laquelle elle devait tout. 
Au-dessous de cette rapace et inexorable aristocratie, la classe 
dite des chevaliers, composée des plus vils et plus cruels usuriers, 
acheva l'œuvre de servitude. Lorsque surtout une erreur des 
magnanimes Gracques eut livré la judicature à ces aigrefins, 
ce fut une inexprimable désolation : 

« Les provinces étaient ravagées par ces traitants de la Répu- 
blique... l'histoire est pleine de leurs vexations. 

« — Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, disait 
Mithridate, tant ont excité de haine contre les Romains les rapi- 
nes des proconsuls, les exactions des gens d'affaires et les 
iniquités des jugements. 



(1) Les peuples, disait le jurisconsulte Pomponius, avec lesquels nous n'avons ni ami- 
tié, ni hospitalité, ni alliance, ne sont point nos ennemis : cependant, si une chose qui 
nous appartient tombe entre leurs mains, ils en sont propriétaires, les hommes libres 
deviennent leurs esclaves, et ils sont dans les mêmes termes à notre égard. 

(2) Que ceux qui trouveront le jugement excessif lisent ces lignes de l'indulgent 
Montesquieu : 

« Comme ils (les Romains) ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le 
dessein d'envahir tout, leurs traités n'étaient proprement que des suspensions de guerre, 
ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l'Etat qui les 
acceptait. Ils faisaient sortir les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre 
des troupes de terre, ou se taisaient livrer les chevaux et les éléphants ; et si ce peu- 
ple était puissant sur la mer. ils l'obligeaient de brûler ses vaisseaux et quelquefois 
d'aller habiter plus avant dans les terres. 

« Après avoir détruit les armées d'un prince, ils ruinaient ses finances par des taxes 
excessives ou un tribut sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre ; nouveau 
genre de tyrannie qui le forçait d'opprimer ses sujets et de perdre leur amour. 

« Lorsqu'ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu'un de ses frè- 
res ou de ses enfants en otage, ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume 
à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le posses- 
seur ; s'ils n'avaient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servaient pour animer 
les révoltes des peuples. » (Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur 
et de la décadence des Romains.) 



LE SOCIALISME INTEGRAL 37 I 

(( Voilà ce qui fit que la force des provinces n'ajouta rien à la 
force de la République, et ne fit au contraire que l'affaiblir. Voilà 
ce qui fit que les provinces regardèrent la perte de la liberté de 
Rome comme l'époque de l'établissement de la leur(i). » 

Une observation ici s'impose, déjà faite, d'ailleurs, par Emile 
de Laveleye. 

C'est toujours par l'inégalité des conditions que périrent les 
anciennes républiques. 

Les Tyrans helléniques et les Césars romains sont le produit 
des colères plébéiennes excitées par les spoliations, par l'égoïsme 
patricien (2). A la même cause, et avec un odieux de plus, doit 
être attribuée la perte de l'indépendance ; les oligarques grecs 
livrèrent leurs patries respectives aux Romains par haine de la 
démocratie égalitaire et patriote. Les ploutocrates de Carthage 
n'agirent pas autrement, quand ils dénoncèrent Annibal aux 
mêmes Romains et livrèrent leur flotte plutôt que d'écouter les 
virils conseils du vainqueur de Cannes, démocrate par tradition, 
que le peuple venait d'élire suffète. Ces conseils pourtant auraient 
sauvé la République, comme le prouva l'héroïque résistance de 
trois ans au perfide et féroce ennemi qui put à peine vaincre un 
peuple que, par ses parjures et ses trahisons, il avait au préalable 
décimé et désarmé (3). 



(1) Montesquieu : De l'esprit des Lois. 

(2) Pour le césarisme romain, le preuve est trop éclatante pour avoir besoin d'être 
rappelée. Pour les tyrans grecs, voici l'attestation d'un conservateur : 

« C'est un fait général et presque sans exception dans l'histoire de la Grèce et de 
l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont pour ennemi le parti aristocra- 
tique. « Le tyran, dit Aristote, n'a pour mission que de protéger le peuple contre les 
riches ; il a toujours commencé par être un démagogue, et il est de l'essence de la 
tyrannie de combattre l'aristocratie ». Le moyen d'arriver à la tyrannie, dit-il encore, 
c'est de gagner la confiance de la foule ; or, on gagne sa confiance en se déclarant 
l'ennemi des riches. Ainsi firent Pisistrate à Athènes, Theagène à Mégare, Denys à 
Syracuse. » (Fustel de Coulanges : La Cité antique. 

(3) Les Romains ont osé dire la foi punique ; aussi peu que valussent les Carthaginois, 
ils ne purent dépasser les Romains dans le mépris de la foi jurée. 

Ecoutons encore Montesquieu : 

« Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisaient 
Carthage, disant qu'ils avaient promis de conserver la cité et non p;is la ville. On sait 
comment les Etoliens, qui s'étaient abandonnés à leur foi, furent trompés ; les Romains 
prétendirent que la signification de ces mots : s'abandonner à la foi d'un ennemi, em- 



37^ L ETAT ANTIQUE 

Plus coupable, plus douloureuse encore que l'inégalité entre 
patriciens et plébéiens, était l'asservissement des trois quarts de 
l'humanité, plus complet fut le châtiment. C'est toute la civili- 
sation gréco-romaine qui s'effondra devant la propagande chré- 
tienne et les invasions barbares, qui firent justice des sanglantes 
et turpides abominations de l'Etat romain, dont, au dire de 
Salvien — qui a raconté les désolations de ces horribles temps — 
même les hommes libres s'évadaient comme d'un bagne, lui 
préférant la vie sauvage dans les bois (i). 

L'Etat antique était déjà dur, l'absorption romaine l'atrocisa. 
Il périt justement ; mais ce n'est pas l'aurore qui succéda à cette 
nuit d'iniquités, de sang et de larmes, c'est le prolongement 
d'une nuit de mille ans, tout le long du funèbre Moyen-Age. 



III. L'État moderne 



Lorsque nous retrouvons l'État après dix longs siècles de 
zélotisme chrétien et d'anarchie féodale, il n'est guère moins 
oppressif que l'ancien. Une précieuse amélioration toutefois, la 

portait la perte de toutes sortes de choses, des personnes, des terres, des villes, des 
temples et des sépultures mêmes. 

« Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation arbitraire ; ainsi, lors- 
lorsqu'ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils dirent qu'ils ne leur avaient pas donné 
autrefois la Lycie comme présent, mais comme amie et alliée. 

Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à périr, 
le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette paix et continuait la guerre. Ainsi, 
quand Jugurtha eut enfermé une armée romaine et qu'il l'eut laissé aller sous la foi d'un 
traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu'il avait sauvées ; et lorsque les 
Numantins eurent réduit vingt mille Romains, près de mourir de faim, à demander la 
paix, cette paix, qui avait sauve tant de citoyens, fut rompue à Rome, et l'on éluda 
la loi publique en envoyant le consul qui l'avait signée. 

« Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonna- 
bles, et lorsqu'il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles qu'il était forcé de 
recommencer la guerre. Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, 
ses chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa personne, 
chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs, ne peut jamais faire une 
condition de paix. » (Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur des 
Romains et de leur décadence.) 

(i) Salvien : Contre l'avarice. De son côté, dans le tome 1" de son Histoire de 



LE SOCIALISME INTEGRAL 373 

conception d'une filialité religieuse, commune à tous les êtres 
humains, conception qui avait au moins amené la fermeture des 
cirques. 

L'esclavage aussi s'était réduit et peut-être adouci, un peu 
sous la pression de la nouvelle idée religieuse, beaucoup sous la 
pression de conditions économiques qui, en ramenant les acti- 
vités vers l'agriculture, transformèrent graduellement les anciens 
esclaves en serfs de la glèbe ; encore asservis, encore broyés, 
mais traités en êtres inférieurs et non plus en simple chose, 
comme au temps de la domination romaine. 

Les conquérants germaniques ayant transformé en judicature 
asservie l'ancienne aristocratie romanisée, le monde dolent et 
obscur du travail artisan, se groupa peu à peu dans les cités, 
donnant naissance à une bourgeoisie active, intelligente qui 
commença à regarder en face et les féodaux et leurs légistes 
domestiqués. 

Ce fut une nouvelle guerre des classes, plus noble qu'au temps 
de Rome, car alors la lutte entre patriciens et chevaliers d'une 
part, plébéiens d'autre part, n'avait qu'un objectif, le partage 
du butin fait sur les peuples asservis, sur les nations détruites, 
tandis que la nouvelle classe moyenne combattait pour la con- 
quête de sa liberté de classe et pour la légitime possession du 
produit de son travail et de son commerce. 

Bien entendu, de plénière liberté humaine il ne pouvait être 
question encore; — l'intolérance chrétienne déformait les âmes et 
le monarchisme absolu, mortifère survivance de l'impérialisme 
romano-byzantin, stérilisait ou broyait les volontés; — mais restait 
toujours le fait des travailleurs et des marchands luttant pour 
leurs intérêts contre le féodalisme parasitaire, contre le despo- 
tisme compresseur et affirmant leur force par la fondation des 
grandes communes, ces premières motrices des libertés moder- 
nes et par les républiques italiennes, ces brillantes réalisations 
de la Bourgeoisie naissante. 

L'affranchissement de l'Helvétie, la révolution anglaise, l'éman- 

France, notre Michelet a écrit avec une poignante précision : « Si l'on veut se donner 
le spectacle d'une agonie du peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'Em- 
pire essaie de retenir le citoyen dans la cité qui l'écrase ». 



374 L ETAT MODERNE 

cipation de la Hollande, puis celle de l'Amérique du Nord ; enfin 
le couronnement triomphal de tant d'efforts : la Révolution 
française, jetèrent les indestructibles fondements de l'Etat 
moderne . 

Dans tout cela, le mouvement est essentiellement révolution- 
naire, et c'est bien compréhensible. Nul réformisme n'était 
possible et l'on ne pouvait même avoir l'idée d'une action évolu- 
tionniste quelconque dans les monarchies à la Philippe II ou à la 
Louis XIV. Il faut que le vent souffle en tempête pour emporter 
certains miasmes, de même des ouragans de révolte populaire 
peuvent seuls emporter certaines couches épaisses d'iniquité et 
de servitude déposées par les siècles. La pensée même faiblit en 
l'absence de la liberté, 

Voyez dans le grand XVIII e siècle, un Montesquieu justifier 
l'esclavage des Noirs. Le texte est formel : 

« Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays 
particuliers de la terre. Dans tous les autres, il me semble que, 
quelque pénibles que soient les travaux que la société y exige, 
on peut tout faire avec des hommes libres (i). » 

L'illustre écrivain bordelais se croyait très progressiste en 
avançant que l'esclavage n'était pas de nécessité européenne ; 
mais qu'aurait-il dit s'il eut encore existé dans nos climats ? Très 
probablement il aurait comme pour les Noirs maxime le fait 
accompli. Oh ! la déprimante puissance de l'injustice que les lois 
et les mœurs consacrent ! 

Comment, sans cette explication, comprendrait-on que les 
magistrats de ce même XVIII e siècle n'aient pas eu une protesta- 
tion contre cette autre abomination, la torture, dont pourtant 
ils reconnaissaient et l'effroyable injustice et la nocivité (2)? 



(1) Montesquieu : T>e l'Esprit des lois. 

(2) Voltaire a marqué au fer rouge toute la féroce magistraille du temps dans ces 
lignes immortelles d'un conte badin : 

« D'autres occupés en plus petit nombre étaient les conservateurs d'anciens usages 
barbares, contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix ; ils ne consultaient 
que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une coutume insensée et horrible, 
ils la regardaient comme une loi sacrée. C'est par cette lâche habitude de n'oser pen- 
ser par eux-mêmes, et de puiser burs idées dans les débris des temps où l'on ne pen- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 375 

Combien de temps ces iniquités et d'autres non moins odieuses 
auraient encore duré, si le souffle irrésistible des colères plé- 
béiennes ne les avait emportées dans un ouragan de colères, 
comme fait le torrent de digues impuissantes ? 

Ainsi l'Etat libéral moderne est d'origine révolutionnaire. Ce 
sont, en -effet, des révoltés encore sous les armes et en pleine 
guerre contre la spoliation anglaise, qui, en 1776, à Washington, 
burinèrent sur l'airain de l'histoire cette fière déclaration : 

« Nous, peuple des Etats-Unis, afin de nouer une union plus 
parfaite, d'établir la justice, d'assurer la tranquilité domestique, 
de pourvoir à la défense commune, de promouvoir le bonheur 
général et de garantir les bienfaits de la liberté à nous et à notre 
postérité, instituons et établissons cette constitution pour les 
Etats-Unis d'Amérique. » 

De ce moment, une ère nouvelle était ouverte qui allait s'affir- 
mer d'une manière plus éclatante encore. 

Le 24 juin 1793, « le peuple français soulevé et debout 
contre les tyrans», promulgua l'impérissable 'Déclaration des 
'Droits de l'homme et du citoyen, commentaire héroïque de la mys- 
térieuse devise : Liberté, Egalité, Fraternité: Jamais rien de si 
grand n'avait été proclamé par aucun peuple (1); et lorsqu'on 
songe que cet acte de foi fut fait à un moment où la France 
révolutionnaire avait à lutter contre toute l'Europe monarchique 
et la moitié des provinces françaises, on est pris d'une admiration 
sans bornes, et Ton salue avec respect, avec confiance en des 
justices futures, ce miracle de volonté et de foi humaine. 

Si l'espace nous l'eût permis, nous aurions voulu, à cette 
place, reproduire dans son texte intégral, ce testament glorieux 
de la Révolution libératrice, qu'au milieu des éclairs et des 



sait pas, que dans la ville des plaisirs il était encore des mœurs atroces. C'est par 
cette raison qu'il n'y avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait 
quelquefois souffrir mille morts à un innocent pour lui faire avouer un crime qu'il 
n'avait pas commis. (Voltaire : La 'Princesse de Babylone.) 

(1) « Liberté, Egalité, Fraternité ; la constitution de l'univers est au-dessus de la 
« constitution de la France. Voilà ce qu'ont déclaré quarante millions d'hommes. C'est 
« la plus grande chose qu'une nation ait jamais proclamée dans l'histoire. » (Théodore 
« Parker.) 



376 l'état moderne 

tonnerres du Sinaï révolutionnaire parisien, dans les plus som- 
bres jours d'une lutte désespérée contre toutes les réactions et 
toutes les monarchies européennes coalisées, la Convention fit 
flamboyer sur le monde bouleversé, comme le Credo de l'Etat 
moderne, comme l'acte inauguratif de l'Humanité affranchie. 

On n'exagère pas en disant que la déclaration des Droits de 
l'homme et du citoyen, vrai fondement de l'Etat idéal moderne, 
si elle n'a pas compris toutes les justices, les a pressenties tou- 
tes, a La Révolution française, a dit un philosophe allemand 
contemporain, divise en deux l'histoire du monde, et ouvre pour 
la société une ère toute nouvelle. Le xix e siècle demeure encore 
sans doute essentiellement réactionnaire. Il l'est même plus que 
le précédent au point de vue intellectuel. Malgré cependant la 
réaction étendue qu'a provoquée chez lui la Révolution précipitée 
de 1793, il porte dans son sein les germes d'une transformation 
bien autrement profonde que celle à laquelle avaient songé les 
précurseurs et les héros de la Révolution. Le socialisme commu- 
niste est devenu le programme universellement accepté dans le 
dernier quart du xix e siècle » (1). 

On n'aurait pu dire mieux, ni plus, en si peu de lignes. Mais 
pour que le socialisme puisse, lui aussi, promulguer sa Déclara- 
tion des Droits et des 'Devoirs, pour que l'Etat bourgeois actuel, 
détourné des voies que lui avait tracées l'acte conventionnel par 
le capitalisme et le militarisme, devienne l'Etat socialiste attendu 
par tous les souffrants, combien longue est la montée que, sous 
le feu croisé de l'ignorance et des réactions, les militants devront 
gravir pour arracher, une à une, ou en bloc, les réformes politi- 
ques et économiques indispensables ! 

Ces réformes elles-mêmes sont de trois sortes ; elles portent 
sur le système représentatif, sur l'ordre politique et sur l'orga- 
nisation économique. Les pages suivantes n'en donneront forcé- 
ment qu'une idée incomplète et succincte. 



(1) Duhring : Cursus der Philosophie, compte rendu de la Revue Philosophique. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 377 



IV. L'Electorat et le Parlementarisme 



Depuis que les Peuples ont trouvé insuffisante la formule bien 
romaine, bien impériale qu'Ulpien a développée en son Digeste : 
La loi, cest la volonté du prince, il a bien fallu demander à l'élec- 
toral une légitimité et une sanction. 

C'est ainsi qu'après un siècle de luttes, en partant de la Révo- 
lution française, un système représentatif, appliqué plus ou moins 
complètement, sous son nom modernisé de Parlementarisme, a 
prévalu chez toutes les nations européennes (moins trois) (i), et 
dans les deux Amériques. 

Mais là encore les vieux préjugés et les vieux privilèges n'ont 
pas facilement lâché prise. Elle a été âpre et longue la lutte pour 
le suffrage universel, que la Révolution française semblait pour- 
tant avoir entraîné de soi : elle a été âpre et longue et elle n'est 
pas encore terminée ; que dis-je, c'est seulement depuis février 
1848 que l'issue a cessé d'être douteuse. Ceci nous remet en 
mémoire un instructif précédent historique. 

Le 26 mars 1847, Guizot disait à la Chambre des députés : 

« — Le suffrage universel est en soi-même si absurde qu'au- 
cun de ses partisans même n'ose l'accepter et le soutenir tout 
entier. 

« — Son jour viendra, s'écria Garnier-Pagès . 

« — Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, répliqua 
impudemment le dur bourgeois, la question ne mérite pas que 
je me détourne en ce moment de celle qui nous occupe. » 

Telle est la sagesse des sages ; clairvoyance du hibou, quand 
elle incarne les intérêts surannés ou injustes des classes dominan- 
tes et déclinantes. 



(1) Les trois qui font peu méritoirement exception sont la Russie, la Turquie et le 
Monténégro. 



37^ l'électorat et le parlementarisme 

Onze mois après l'insolent défi du Richelieu de la bourgeoisie 
censitaire, trois cent mille prolétaires parisiens victorieux décla- 
rèrent, après avoir proclamé la République sur la place de l'Hô- 
tel-de-Ville, que le droit public des Français aurait désormais le 
suffrage universel pour principe et pour base. 

Comme toujours, l'expansivité révolutionnaire française se 
donna carrière ; le suffrage universel a vu son jour non seule- 
ment en France et dans la vaillante Helvétie qui, la première en 
Europe, l'avait déjà réalisé ; mais encore en Allemagne, en Italie 
(i), en Grèce, en Portugal, en Serbie, en Roumanie, en Bulga- 
rie, en Norwège, en Espagne. L'Angleterre y arrive, l'Autriche- 
Hongrie s'en rapproche, et l'on peut dire que l'agitation électorale 
de Belgique et de Hollande fait prévoir que dans ces deux pays 
le suffrage restreint devra bientôt faire place à un système plus 
juste. 

En un mot, il est visible que le mouvement aura pour abou- 
tissant la généralisation en Europe du suffrage universel, com- 
me c'est déjà le cas dans toutes les républiques américaines. 

Mais combien variées sont encore les applications ! 

Par exemple, le majorât électoral est fixé à 20 ans en Suisse, 
en Hongrie, en Bulgarie ; à 21 ans en France, en Grèce, en An- 
gleterre, en Bavière, en Portugal, en Roumanie, en Serbie, en 
Finlande, en Australie ; à 23 ans en Hollande, à 24 ans en Prusse 
et en Autriche; à 25 ans en Allemagne (pour les élections de 
l'empire), en Italie, en Espagne, en Suède et en Norwège; à 30 
ans en Danemark. 

Variations également dans la procédure du vote. 

Le vote est secret et a lieu par bulletins dans les pays sui- 
vants: Allemagne (pour le T^eichstag), Angleterre, Autriche, Bade, 
Belgique, Bulgarie, Espagne, Finlande, France, Hollande, Italie, 
Norwège, Portugal, Roumanie, Suisse, Wurtemberg. Il est 
secret, mais a lieu au moyen de boules en Grèce ; il a lieu par 
bulletin signé en Bavière ; il est public et a lieu de vive voix en 
Danemark, Hongrie, Prusse et Serbie. 



(1) Avec cette restriction, en Italie, qu'il faut savoir lire pour jouir du droit de suf- 
frage. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 379 

Ordinairement direct pour l'élection des députés, le suffrage 
est généralement à deux degrés pour l'élection des membres des 
Chambres Hautes du Sénat. La formation des Chambre Hautes est 
même soumise à des limitations d'un autre ordre. 

Le Sénat espagnol comprend 180 sénateurs nommés à vie par 
le roi et 180 nommés par le clergé et les sociétés savantes. 

Dans le grand-duché de Bade, les membres sont de trois caté- 
gories : ceux nommés par le souverain, ceux héréditaires, ceux 
élus par la noblesse et les universités. 

En Hongrie, la Chambre des Magnats est composée de grands 
dignitaires, d'ecclésiastiques et de nobles nommés par le roi. Il en 
est de même pour la Chambre des seigneurs de Prusse, d'Au- 
triche, de Bavière. 

Le Sénat italien et le Sénat portugais sont nommés par le 
roi(i). 

Voilà bien des adultérations au système représentatif, et 
combien l'action en est réduite ! 

Sur quinze cent millions d'êtres humains qui peuplent la 
planète, trois cent quarante millions seulement vivent dans des 
pays jouissant du droit de suffrage, et, dans le nombre, cent 
quatre-vingt-millions seulement habitent les pays du suffrage 
universel. 

Là ne s'arrêtent pas les exclusions. 

En attribuant le droit de suffrage à tous les adultes mâles sur 
la terre entière, on aurait cinq cent millions d'électeurs. Or, le 
nombre total des électeurs notamment européo-américains est 
de soixante-dix millions, soit un vingtième de l'humanité. 

Conclusion, l'électorat est encore un privilège. Et il en est 
ainsi, non seulement par la comparaison avec l'ensemble de la 
population, mais encore en ne prenant pour base que la popu- 
lation des pays à système représentatif, qui est au nombre des 
électeurs effectifs comme cinq est à un. 

Nous rétrécirons encore l'efficacité relative de l'électorat pour 
le gouvernement des choses humaines, si nous faisons entrer en 
ligne de compte la force enrayante et progressive des Chambres 

(i) Louis Combes : Les systèmes de votation des peuples libres, 



380 l'électorat et le parlementarisme 

Hautes, toutes issues, soit de nominations royales, soit d'un 
droit monstrueux d'hérédité politique, soit du suffrage restreint. 

Et qu'est l'action déprimante des Chambres Hautes à côté du 
mal régressif produit par la monarchie, cette funeste anomalie 
historique qui trouble, ruine, déshonore, hostilise l'Europe 
contemporaine, ainsi replongée, dans le militarisme corrupteur 
et rétrograde, ainsi ployant sous le poids des armes et tenue 
toujours haletante sous la menace d'effroyables dévastations et 
de criminelles destructions ? 

Rien ne justifie la survivance monarchique ; inutile en fait, elle 
est absurde en droit. Comment, en effet, faire concorder avec le 
droit moderne de la Révolution cette prétention de quelques 
individus, que nulle supériorité intellectuelle ou morale ne 
distingue, d'hériter des peuples comme on hérite des troupeaux ; 
et de les régir, à perpétuité, par eux-mêmes ou par leurs 
descendants ? Aussi ne s'avance-t-on pas trop en disant que voilà 
une perpétuité que le socialisme ne respectera guère, quand 
viendra le jour prochain de la libération politique et de la rédemp- 
tion sociale. 

En résumé, la civilisation individualiste, si inférieure au point 
de vue économique, est bien loin d'avoir résolu le problème 
politique que lui a légué la Révolution ; elle n'a su ni généra- 
liser, ni organiser le système représentatif. 

Car, qui oserait parler de généralisation devant les persis- 
tances censitaires et monarchiques, devant le fait de la femme 
exclue de tous droits civils et politiques, de toute participation 
électorale même consulaire ? 

Est-on plus autorisé à parler d'organisation du droit de 
suffrage ? 

Pas davantage. 

Nulle sériation logique d'attribution, en effet. 

Supposé aussi fort que le jeune prodige qui fut Pic delà Miran- 
dole, le député est nommé pour se prononcer sur tout, sans 
avoir rien étudié. 

Le siècle est scientifique, inventeur, industriel, administratif, 
éducatif; il est débordé par les spécialités productives de tout 
genre, et ni les savants, ni les inventeurs, ni les producteurs, 
ni les administrateurs n'ont voix prépondérante. 



LE SOCIALISME INTEGRAL j8l 

Otez des assemblées délibérantes cette cohue d'incompétences, 
d'intérêts particularistes ou pernicieux que représentent les par- 
leurs, les gens de lois, les gens de finance, les riches proprié- 
taires, les chefs d'exploitation, et vous verrez ce qui restera. 

Toute la désolante stérilité parlementaire de la politique vient 
de là. 

On s'en prend aux hommes, d'où les haines injustes qui 
aggravent le mal ; ce sont les institutions qu'il faudrait modifier, 
en commençant par une meilleure division du travail adminis- 
tratif. 

Ce sera l'œuvre politique première du socialisme et le fon- 
dement de cette stabilité constitutionnelle que l'on demande 
vainement aux combinaisons artificielles de la classe dominante 
qui manque au premier chef du sens large du devoir social (i). 

(i) La France seule a déjà essayé de vingt-six constitutions dont voici la liste : 
Depuis la réunion des Etats-Gcnéraux, en 1789, la France a eu les vingt-six consti- 
tutions suivantes : 

1" Constitution du 14 septembre 1 79 1 . 

2" — du 23 juin 1793. 

3* — de Tan II (décembre 1794). 

4* — de l'an III (août 1795). 

5* — de l*an VIII (décembre 1799). 

6° Sénatus-consulte de l'an X (août 1802). 

7° — de Tan XII (mai 1804). 

8* — de septembre 1807. 

9" — du 5 février 18 13. 

10 e Constitution du 6 avril 1814. 
il" Charte du 4 juin 18 14. 
12 e Acte additionnel du 22 avril 1815. 
13 e Constitution inachevée de juin 18 15. 
i4« Retour à la charte de 18 14 (7 juillet 1815). 
15" Charte du 1 4 août 1830. 
l6° Constitution du 12 novembre 1848. 
17° — du 14 janvier 1852. 

18 e Sénatus-consulte du 7 novembre 1852. 
19 e — du I e ' février 1861. 

20 e — du 18 juillet 1866. 

21 e — du 9 septembre 1869. 

22' — du 21 mai 1870. 

23 e Décret provisoire du 17 février 1871. 
24 e Constitution Rivet du 30 août 1871. 
25 e Établissement du septennat 10 novembre 1873. 
26 e Constitution du 25 février 1875. 
Or, la 26 e est si défectueuse qu'il n'y aura de paix politique et de véritable progrés 



382 LA RÉFORME POLITIQUE 



V. La Réforme politique 



La République socialiste ayant tout d'abord à compléter l'exer- 
cice du droit de suffrage, se heurtera tout de suite à une question 
grave : l'électorat de la femme. 

Etre humain doué de raison, la femme ne peut être équitable- 
ment dépouillée de son droit électoral ; voilà le droit. 

Mais nous sommes à un moment de luttes ardentes, d'in- 
certains progrès, de régressions possibles; l'octroi immédiat 
de l'électorat aux femmes qui, pour la plupart, suivent les 
inspirations du cléricalisme réactionnaire et monarchique, pour- 
rait mettre en péril les libertés incomplètement acquises : voilà 
r obstacle. 

On. trouvera la solution de cette antinomie dans la reconnais- 
sance immédiate des droits civils et consulaires de la femme, et 
dans la reconnaissance graduelle de ses droits politiques. 

Cela admis, on commencerait par accorder à la femme tous les 
droits civils et familiaux que lui dénie le Code civil, puis on lui 
octroierait l'électorat et l'éligibilité consulaires ? 

En ce qui touche l'électorat politique, on pourrait procéder 
sériellement, en commençant par l'adjonction des femmes ins- 
truites ; on n'aurait plus qu'à étendre le cercle d'année en année, 
jusqu'à ce que l'éducation féminine nouvelle ait fait cesser le 
divorce d'opinion entre hommes et femmes, ce qui sera autant 
le fait de l'éducation nouvelle que d'une organisation sociale plus 
rationnelle et plus égalitaire. 

Cet ordre d'idées nous ouvre une nouvelle voie. 

S'il est urgent au nom des principes d'étendre le droit de 
suffrage, il ne l'est pas moins de l'organiser. 

En l'état actuel, nous nous heurtons tout d'abord à l'indéter- 



socialiste en France que lorsqu'une révision démocratique sérieuse et sincère aura 
eclairci l'horizon. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 38} 

mination du mandat qui est, nous l'avons indiqué, une cause de 
stérilité ; elle est, en outre, une cause permanente de conflits. 

Souverain parvenu et peu compétent, l'électeur demande, selon 
la locution fameuse, la lune sur une assiette ; le candidat qui 
veut plaire ne manque pas de tout promettre ; souvent même il 
le fait de très bonne foi. Mais l'élu, aux prises avec les laits, ne 
tarde pas à comprendre qu'il y a loin des exigences sectaires aux 
possibilités effectives. Assagi, il tente d'assagir ses mandants ; 
mais une partie de ceux-ci crient à la trahison, et l'ère est ouverte 
des récriminations sans fin, des haines injustes et des luttes sté- 
riles. 

Dans certains milieux socialistes, on a cru remédier au mal par 
le mandat impératif imposé au candidat et par le dépôt préalable 
de sa démission en blanc entre les mains d'un groupe d'individus 
quelconques qui d'eux-mêmes se sont sacrés membres d'un 
comité électoral . 

Ce n'est que reculer la difficulté. 

Au lieu d'avoir pour garantie la conscience et l'intelligence 
d'un homme de quelque valeur, puisqu'on l'a élu, on est en pré- 
sence d'une vingtaine ou d'une quarantaine d'hommes inconnus 
et irresponsables qui, en mettant les choses au moins mal, ne 
manqueront pas de faire épouser à l'élu qu'ils tiennent en laisse 
leurs étroitesses de conception, leurs petits intérêts de parti et 
leur prétentieuse incapacité ( i). 

Mieux vaudrait le suffrage à deux degrés que cette hypocrite 
mainmise de quelques individus sans valeur et que personne n'a 
désignés, sur la volonté de l'élu de toute une population. 

Pourtant, dira-t-on, il ne faut pas que les électeurs soient livrés 



(1) Sans avoir étroitement réglé le mandat impératif comme ont fait les possibilistes, 
les comités électoraux bourgeois de province n'en pèsent pas moins désastreusement sur 
les élus, dont ils commandent les votes selon leurs petits intérêts professionnels ou 
régionaux et qu'ils transforment impudemment en quémandeurs de faveurs imméritées. 
C'est là la grande plaie administrative de la France et le ver rongeur de l'organisation 
démocratique. Le wilsonnisme n'a pas une autre origine, le boulangisme aussi, qui en 
fut le réactif par trop mélangé. Ceux qui n'avaient pas pu avoir leur part des avanta- 
ges convoités, ont crié : A bas les voleurs ! et poursuivi, ont-ils dit depuis, de concert 
avec la réaction qui les trompait et qu'ils trompaient, l'implacable guerre qui a si 
piteusement échoue en septembre 1889 et en mai 1890. 



584 LA RÉFORME POLITIQUE 

à la discrétion de l'élu. D'accord ; mais alors trouvez un moyen 
plus efficace et plus conforme à la justice. 

Comme on va d'abord aux extrêmes, d'estimables socialistes, 
jugeant le parlementarisme à ses premiers fruits, le condamnè- 
rent comme fauteur de réaction bourgeoise et comme impuissant 
à défendre la liberté contre les mortifères dictatures césariennes. 
On lui opposa donc le Gouvernement direct. 

C'est au Parlement démocratique de Francfort, issu de la 
Révolution française de Février, que le socialiste Rittinghausen 
proposa le remplacement du système représentatif par une orga- 
nisation politique, démocratique et sociale de la Législation directe , 
ou gouvernement direct du peuple par le peuple. 

Le novateur ne put pas même développer sa proposition qui 
fut enterrée sous le lourd rocher de la question préalable. 

Lorsque la réaction prussienne de 1849 eut dispersé le Vof par- 
lement de Francfort, Rittinghausen vint demander à l'opinion 
publique française la consécration de son idée et trouva un 
accueil cordial à la Démocratie pacifique, organe des socialistes 
phalanstériens. 

Fourier avait dit : « Si vous voulez soustraire le grand nombre 
à l'oppression du petit nombre, cherchez l'art de corporer le 
grand nombre et de lui donner une puissance active qui ne soit 
jamais déléguée.'» 

C'était le principe même de la Législation directe qui, d'après 
l'école phalanstérienne, avait son substratum dans la commune 
sociale. 

Victor Considérant fit écho à Rittinghausen dans la Démocratie 
pacifique et bientôt, notamment après la coupable loi Thiers- 
Berryer-Montalembert contre le suffrage universel (31 mai 1850), 
l'idée nouvelle prit corps. 

La première brochure de Rittinghausen (1) souleva un véritable 
orage de polémiques brillantes. Louis Blanc, E. de Girardin, 
Proudhon, toujours si divisés, se trouvèrent d'accord pour com- 
battre violemment le démocratisme socialiste. 



(1) La législation directe par le peuple ou la véritable démocratie, par Rittinghausen, 
avec préface par Alljre Bureau, Paris, décembre 1850, 



LE SOCIALISME INTEGRAL 385 

En revanche, Ledru-Rollin, dans la Voix du Proscrit du 16 
février 185 1 , se prononça pour le principe de la Législation directe 
par le peuple, en demandant toutefois que l'on commençât par le 
référendum : les députés élaborant, proposant, le peuple se pro- 
nonçant en dernier ressort. 

Plus audacieux, Victor Considérant et J.-B. Minière (1) accep- 
tèrent dans son entier l'idée de législation directe et s'efforcèrent 
d'en démontrer la praticabilité. Toute la presse républicaine se pas- 
sionnait pour ou contre, lorsque Louis Bonaparte frappa du même 
parjure, du même coup de poignard, la République et la liberté. 

Toutefois, le crime du Deux Décembre ne pouvait que confir- 
mer les critiques anti-parlementaires de Rittinghausen, qui publia 
en 1852 l'œuvre maîtresse de la théorie à laquelle il a attaché son 
nom (2). 

« Vous le voyez bien, dit en substance le socialiste allemand, le 
parlementarisme impuissant à donner les réformes économiques 
que le peuple attend, ne peut même pas défendre la liberté contre 
le césarisme. 

« Vous avez compté sur la bourgeoisie, en vous fiant à son 
instinct d'opposition ; mais vous avez oublié que les classes 
moyennes ne frondent l'autorité, le cléricalisme et l'aristocratie 
qu'autant que les revendications de la classe populaire ne les 
effraient pas. Or, le socialisme, ce juste vainqueur de demain, 
a effrayé la Bourgeoisie et la voilà passée tout entière à la 
réaction. 

« Le temps du parlementarisme ou de la discussion bourgeoise 
est fini, il ne vous reste plus qu'à choisir entre la dictature mo- 
narchique ou césarienne et la législation directe. 

« Voulez-vous d'ailleurs que nous analysions ce régime repré- 
sentatif auquel vous avez cru à tort? 

« Voici quelques-unes de ses défectuosités : 

« i° Le régime représentatif est un reste de l'ancienne féoda- 



(1) Le même qui, bien que député encore et n'ayant pas participé à la Commune, 
mourut glorieusement au cri de : Vive V humanité ! sous les portiques du Panthéon, aux 
sombres jours de la répression versaillaise, fusillé par le capitaine Garcin, sur Tordre 
exprès de Thiers, dejules Favre et de Cissey. 

(2) La législation directe par le peuple et ses adversaires (Louis Blanc, E. de Girardin, 
Proudhon), par Rittinghausen. 

25 



386 LA RÉFORME POLITIQUE 

lité, reste qui aurait dû tomber sous les coups de la Révolution 
française. Il avait sa raison d'être, lorsque la société était un 
composé de corporations donnant à leurs députés un mandat déter- 
miné . 

« 2 II est absurde de vouloir faire représenter une chose par 
ce qui lui est diamétralement opposé: l'intérêt général d'un peuple 
par un intérêt particulier qui est son contraire. 

« 3 La représentation nationale est une fiction. Le délégué ne 
représente que lui-même, puisqu'il vote selon sa propre volonté 
et non selon la volonté de ses commettants. Il peut dire oui 
quand ceux-ci diraient non, et il le fera dans la plupart des cas. La 
représentation n'existe pas, à moins que l'on ne veuille nommer 
ainsi l'action de heurter continuellement l'intérêt et l'opinion de 
ceux que l'on est censé représenter. 

« 4 Y eût-il représentation véritable, la majorité des électeurs 
du pays ne serait jamais représentée, et la moitié à peu près des 
électeurs victorieux se trouverait dans le même cas par la division 
des assemblées en majorité et en opposition. 

« y Dans les élections, l'intrigant a l'avantage sur l'honnête 
homme, parce qu'il ne reculera pas devant une foule de moyens 
qu'un candidat honorable dédaigne ; l'ignorant a l'avantage sur 
l'homme de talent, parce que les trois quarts des électeurs vote- 
ront et devront toujours voter sans connaître et sans pouvoir 
juger le candidat. 

« D'ailleurs, l'élection elle-même est une fiction absurde ; ou 
vous demandez que l'électeur dépose son vote d'après sa convic- 
tion personnelle, d'après la connaissance qu'il a du talent, de la 
probité et des opinions du candidat, et alors vous demandez 
l'impossible; ou vous voulez que l'électeur vote pour un candidat 
désigné par un comité électoral, et alors vous n'aurez plus d'élec- 
tion, vous n'avez qu'une nomination opérée par une petite coterie. 
Aussi l'histoire prouve-t-elle que, dans toute assemblée, les cinq 
sixièmes des députés sont des hommes médiocres. 

« 6° Dans l'assemblée, beaucoup de personnes honorables 
changeront de caractère ; l'honnête homme y reniera le plus 
souvent ses convictions. Il y a des tentations auxquelles il ne 
faut pas exposer les hommes, sous peine de les voir suc- 
comber. 



LE SOCIALISME INTÉGRAL 387 

« Tournez et retournez la question ; pour sauver la liberté 
politique et préparer l'égalité sociale, un seul moyen : Ne plus 
appliquer le suffrage universel aux personnes que l'on ne connaît 
pas et qui changent ; l'appliquer aux choses, aux faits que cha- 
cun peut approfondir avec le secours et la lumière de tous. Cette 
application du suffrage universel, c'est la Législation directe par 
le peuple. » 

Pendant les dix-huit années de réaction qui suivirent, la démo- 
cratie eut assez à faire à rouler vers les sommets le rocher sisy- 
phien de la liberté, tant de fois précipité par les réactions suc- 
cessives dans les bas-fonds du despotisme. D'ailleurs, le moment 
eût été mal choisi pour attaquer le parlementarisme. 

L'idée de législation directe n'a donc pas été reprise ; en revan- 
che, la proposition de Ledru-Rollin, consacrant la sanction popu- 
laire des lois, idée dont le référendum suisse est une application, 
a paru à Emile de Laveleye le moyen terme entre le parlemen- 
tarisme et la démocratie. 

Après avoir démontré qu'une réforme du système représen- 
tatif s'impose, le célèbre économiste socialiste belge argumente 
comme suit : 

« En général, on est d'accord pour préconiser une seconde 
Chambre et une seconde délibération. Seulement, constituer 
une seconde Chambre, douée de vie et d'autorité, dans un pays 
démocratique, est fort difficile. L'appel au peuple en tiendra lieu. 
Il fait l'effet d'un conseil de révision qui cassera ou ratifiera les 
décisions de l'Assemblée représentative, après un long et nou- 
veau débat transporté cette fois sur le Forum . 

«... Lorsque les lois devront être acceptées par le peuple, 
la Chambre ne les votera que si elles répondent à un besoin 
général. On ne votera plus tant de mesures emportées d'assaut, 
à la suite du discours d'un tribun éloquent ou pour complaire 
à un ministre influent. C'en sera fait aussi de ce jeu de coteries 
parlementaires qui, en certains pays, comme en Grèce, en Espa- 
gne et en Italie, font et défont les cabinets au profit de certaines 
rancunes, ambitions ou intrigues personnelles. Il se peut que des 
progrès utiles se trouvent ajournés ; mais que d'excès et d'abus 
de législation seront évités ! 



388 LA RÉFORME POLITIQUE 

« Des deux formes de référendum, le facultatif et l'obligatoire, 
c'est le second que préfère M. Numa Droz, et l'opinion paraît 
de plus en plus incliner dans ce sens, Le référendum facultatif, 
c'est-à-dire la consultation populaire dans les cas où elle est 
demandée par un certain nombre d'électeurs, soulève de sérieu- 
ses critiques. « L'agitation, dit M. Droz, qui a lieu pour recueillir 
« les signatures nécessaires, presque toujours passionnée, 
« détourne les esprits de l'objet en cause, fausse d'avance l'opi- 
« nion publique, ne permet plus ensuite une discussion calme 
« de la mesure projetée et établit un courant de rejet presque 
« irrésistible. Le système qui soumet régulièrement, deux fois 
« par an, au vote populaire toutes les lois votées par le conseil 
« n'a point ce grave inconvénient. » L'objection la plus fondée 
que l'on puisse adresser au référendum est qu'il ne se prête pas 
à la direction des affaires extérieures. Lorsqu'un traité a été con- 
clu avec une puissance étrangère, il serait difficile de le sou- 
mettre au vote du peuple ; aussi, la constitution fédérale inter- 
prétée par différents précédents, soustrait les traités à l'accep- 
tation populaire. N'oublions pas, toutefois, que tout traité signé 
par l'exécutif doit être ratifié par le Sénat aux Etats-Unis et par le 
Parlement tout entier dans la plupart des autres pays, du mo- 
ment qu'il touche à un intérêt financier ou économique. » 

Après avoir cité de nombreux exemples d'applications, tou- 
jours empruntés aux cantons suisses, M. de Laveleye continue 
sa démonstration des exemples : 

« M. G. de Niederer de Trogen a publié dans le Journal de 
statistique suisse (1882) un tableau des votes populaires au 
référendum qui ont eu lieu dans le canton de Zurich, depuis la 
révision de la constitution, en 1869, jusqu'en 1882. Le peuple 
s'est prononcé dans 28 référendum sur 91 lois et décrets, dont 
1 1 émanés du droit d'initiave. Contrairement à ce qui s'est passé 
au vote fédéral, nous avons ici 66 acceptations et seulement 
25 rejets. Les questions les plus difficiles ont été soumises au 
vote populaire : ainsi^une révision de certains livres du code de 
procédure civile et du code de procédure criminelle, des lois sur 
les faillites, sur les expropriations, sur l'organisation de l'ensei- 
gnement, sur le monopole des banques d'émission et même sur 



LE SOCIALISME INTEGRAL 389 

un règlement pour la destruction des hannetons. Les votes sont 
à peu près semblables à ceux que pourrait émettre une bonne 
Chambre ordinaire, avec cette différence que le peuple est féroce- 
ment hostile à toute dépense, même justifiée, pour ses fonction- 
naires. 

« Le nombre des électeurs prenant part au vote des Référen- 
dum est toujours très considérable ; il s'élève parfois jusqu'à 
80 % des inscrits, et il n'est pas descendu au-dessous de 66. 
Ce qui est très honorable, c'est que les abstentions ont été le 
moins nombreuses quand il s'est agi des lois concernant l'ensei- 
gnement. En ceci, le peuple s'est départi de son goût pour 
l'économie ; ainsi il a approuvé l'intervention de l'Etat dans les 
dépenses faites par les communes pour les locaux d'écoles ; il a 
facilité l'admission des élèves pauvres dans l'enseignement 
supérieur ; il a repoussé aussi la proposition, faite par l'initiative 
de 5,000 citoyens, de supprimer l'obligation de la vaccine, et 
récemment par 25,577 voix contre 21,377, il a refusé de réintro- 
duire la peine de mort dans le code pénal zuricois. » 

Cette preuve expérimentale du bon fonctionnement du 
Référendum donnée par le peuple suisse n'est pas isolée dans le 
monde moderne. 

« Nous le trouvons, ajoute Emile de Laveleye, dans le Tuns- 
cipmot des Anglo-Saxons, comme dans les meetings des Town- 
ships en Amérique et des Vestrys en Angleterre ; dans les 
réunions sur la place publique au sein des républiques italiennes, 
et récemment encore dans les assemblées des villages du Lom- 
bard-vénitien. Dans la Dessah javanaise, dans le Mir russe, dans 
YAllmend germanique, comme dans le clan écossais et dans la 
tribu indienne, les résolutions d'intérêt général sont prises par 
tous les intéressés. Quoi de plus naturel? Une loi a introduit le 
Référendum , en Angleterre, pour décider la création de bibliothè- 
ques communales (Free libraries), et on a vu récemment, à Glas- 
gow, la question décidée par un plébiscite où 28,946 voix s'étaient 
prononcées contre, et 22,755 pour. Toutefois, pour que le Référen- 
dum donne de bons fruits, il faut que le peuple soit éclairé, 
habitué à se gouverner lui-même, et que tout ne se décide pas 
au centre. Dans les pays catholiques, où le clergé est maître dans 
les campagnes, ce serait lui seul qui dicterait les plébiscites. » 



39° LA REFORME POLITIQUE 

Là, est le point dolent. Une période éducative est nécessaire, 
Est-ce une raison pour refuser d'examiner le problème ? 

« Il se peut, dit en terminant réminent professeur de Liège, 
que les institutions démocratiques ne parviennent pas à garantir 
suffisamment l'ordre dont nos sociétés industrielles et à travail 
divisé ont bien plus besoin que les sociétés de l'antiquité et du 
moyen-âge, et dans ce cas nous serons ramenés au despotisme ; 
car, avec une grande armée permanente, le pouvoir exécutif, 
obéissant au vœu des classes supérieures, peut toujours 
supprimer la liberté. Mais si la liberté et la démocratie se main- 
tiennent et nous préservent du césarisme, il est certain que le 
peuple voudra prendre en main la direction des affaires publiques, 
de plus en plus, à mesure qu'il s'instruira et qu'il verra mieux 
le rapport intime qui existe entre la législation et ses intérêts 
individuels. Dès lors, il introduira sous l'une ou l'autre forme le 
gouvernement direct. La Suisse qui marche à l'avant-garde des 
réformes démocratiques, nous a montré le chemin. S'il faut 
que la volonté du peuple se fasse, ne vaut-il pas mieux qu'elle 
se manifeste paisiblement et régulièrement par un plébiscite, 
comme dans les cantons suisses, plutôt que tumultueusement 
et d'une façon peu décisive, comme cela a lieu en Angleterre au 
moyen des meetings, des processions et des démonstrations, et 
en Irlande au moyen de batailles entre nationalistes et oran- 
gistes ? 

« Si les masses sont appelées à voter les lois, ou elles s'ins- 
truiront, ou on les instruira ; et, en tous cas, la vraie civilisation, 
qui consiste dans la diffusion des lumières et des idées justes, y 
gagnera. Un mot profond de Tocqueville se réaliserait : « L'ex- 
trême démocratie prévient les dangers de la démocratie » (i). 

En France, le Référendum a été écarté sans discussion, parce 
qu'accepté par la louche coalition boulangiste de 1889 ; le motif 
d'écart ne nous paraît pas suffisant, et, pour notre part, nous 
demandons sa réinscription dans le programme de la démocratie 
sociale. 

Il est néanmoins une autre réforme du système représenta- 

(1) Emile de Laveleye : Le Référendum. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 39 1 

tif qui s'impose plus impérieusement encore : la précision du 
mandat. 

Dans le système électoral actuel, le conseiller municipal est 
appelé à gérer tous les intérêts de la Commune, le député à 
diriger toutes les affaires de l'Etat. De connaissances particulières, 
de compétences spéciales, de capacités, en telle ou telle branche 
de la vie sociale, il ne peut être question dans les choix électo- 
raux ; comme il s'agit de tout savoir, personne ne sait rien, et 
les suffrages sont à qui a le plus promis ou le mieux parlé. 
Beaumarchais est éternel : toujours le danseur est préféré au cal- 
culateur, qu'il eût -fallu, 

11 n'en serait plus de même, si la politique et X économie étaient 
nettement séparées et avaient leur représentation séparée. 

C'est un fait reconnu par tous que dans la société moderne 
X économie sociale, ou administration des choses, prend de plus en 
plus le pas sur la politique pure, ou gouvernement des hommes. 

Or, de ce fait nouveau, éclatant, capital, les constitutions bour- 
geoises, même républicaines, ne tiennent nul compte. On en 
est encore à la stérile division parlementaire, qui ne répond à 
rien de réel, de Chambre haute et de Chambre basse, qui se neu- 
tralisent mutuellement et font de la vie politique une arène aux 
combats stériles, que les révolutions violentes doivent périodi- 
quement déblayer. 

A tout homme de bonne foi, je le demande, un Parlement 
composé d'une Chambre économique et d'une Chambre politique, 
ne répondrait-il pas mieux aux nécessités contemporaines ? 

La Chambre politique pourrait être élue au suffrage universel, 
comme il en est de nos Assemblées actuelles ; mais la Chambre 
économique, plus nombreuse et plus importante, devrait être le 
produit d'élections professionnelles (i), s'appliquant à deséligibi- 
l'ités spéciales, pour que l'on soit bien en présence d'une sincère 
représentation des producteurs et travailleurs de toutes caté- 
gories. 



(i) Cela sous-entend une organisation corporative obligatoire, dont nos syndicats 
professionnels facultatifs ne sont qu'un imperceptible embryon. On doit se bornera indi- 
quer l'idée qui sera développée dans une étude subséquente. 



39 2 LA REFORME POLITIQUE 

Dans une suggestive brochure, l'économiste-socialiste Hector 
Denis, professeur à l'Université de Bruxelles, préconise la forma- 
tion d'une Chambre du travail qui serait divisée en deux gran- 
des sections : la section des intérêts spéciaux et la section des inté- 
rêts généraux. Hector Denis se place dans l'hypothèse de la simple 
amélioration de ce qui est. Nous demanderions davantage à la 
Chambre économique, et lui attribuerions ainsi une section, spé- 
cialement dynamique, des applications sociales. 

On aurait ainsi : 

La section des intérêts spéciaux. — Agriculture. — Industries 
agricoles. — Pêche. — Mines. — Carrières.— Ardoisières. — Métal- 
lurgie. — Objets en métal. — Verrerie. Céramique. — Produits 
chimiques. — Industrie lainière. — Industrie linière. — Industrie 
cotonnière. — Bâtiment. — Ameublement. — Vêtement. — 
Industries de luxe. — Alimentation. — Transports. — Indus- 
tries accessoires des sciences et arts. — Industries diverses. — 
Employés. — Science et pédagogie. — Beaux-arts. 

La section des intérêts communs. — Statistique. — Assurance. 

— Assistance publique. — Subsistances. — Crédit. — Echange. 

— Commerce international et relations extérieures. — Voies de 
communications et tarifs. — Hygiène générale. — Travaux pu- 
blics. — Finances. — Rapports des industries. — Rapports du 
capital et du travail. — Enseignement, — Institutions scientifi- 
ques et artistiques. — Législation. — Administration (i). 

La section des applications sociales, qui aurait dans ses attribu- 
tions principales : l'accroissement et l'amélioration du domaine 
de l'Etat, le crédit aux sociétés ouvrières (agricoles et industriel- 
les), l'administration directe ou déléguée des mines, des chemins 
de fer, des canaux, des messageries maritimes, des manufactu- 
res de l'Etat, des arsenaux, des entrepôts, des minoteries, des 
grands établissements sidérurgiques, et en général l'organisation 
du travail collectif dans tous les foyers de production, de trans- 
port et d'échange, pouvant entrer dans la catégorie croissante 



(i) Hector Denis : Organisation représentative du travail. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 393 

des services publics. De la même section relèverait la direction 
des travaux publics en vue de l'amélioration et de l'embellisse- 
ment du territoire, et destinés, par surcroît, en attendant l'avè- 
nement du collectivisme, à faire du droit au travail une réalité. 
Les encouragements aux inventions et découvertes, la direc- 
tion des assurances et de l'assistance publique, entreraient aussi 
tout naturellement dans les attributions de la section des applica- 
tions sociales. 

*A la Chambre politique resterait la direction de l'administra- 
tion proprement dite, de la politique étrangère, de l'éducation, 
des cultes, des beaux-arts, des fêtes publiques, de la justice, de 
la police, etc. 

Est-il besoin d'ajouter que la même division devrait être intro- 
duite dans l'organisation communale, organisation qui ne pour- 
rait s'appliquer, bien entendu, qu'à la commune cantonalisée, 
c'est-à-dire formée d'une agglomération assez importante pour 
comporter une vie politique, philosophique, esthétique et écono- 
mique relativement développée (i) ? 

Pour ce qui a trait à l'Etat, nous ne pourrions, sans risquer de 
tomber dans les enjolivements utopiques, pousser plus avant 
l'énoncé des réformes réclamées par l'opinion moyenne des 
socialistes modernes ; nous terminerons donc ce paragraphe en 
rappelant simplement, comme complément à ce qui vient d'être 
dit, les principaux desiderata politiques des programmes socia- 
listes courants : 

Liberté de presse, de réunion, d'association; 

^Ref otite des codes; 

^Abolition du budget des cultes, séparation des Eglises et de l'Etat, 
organisation de fêtes publiques fréquentes et périodiques) {rempla- 
cement des fêtes religieuses par des fêtes civiques d'un haut carac- 
tère moral et social) ; 

Gratuité de la justice, garanties plus amples accordées à l'accusé, 
développement de la justice arbitrale, consulaire et corporative. 



(i) Voir dans le deuxième volume (Chapitre Vil) du présent ouvrage une étude cri- 
tique et positive sur les Services communaux. .\ 



394 LA REFORME POLITIQUE 

Réforme du système pénitentiaire, substitution aux prisons de colo- 
nies pénitentiaires, notamment agricoles ; 

Universalisation de l'instruction générale et professionnelle, 
repas, vêtements, fournitures scolaires aux frais delà collectivité ; 

Election d'un conseil international d'arbitrage pour juger souve- 
rainement des conflits et des différends entre nations, aussi pour 
préparer la Fédération internationale; 

emplacement des armées permanentes par des milices nationales 
qui perdraient leur caractère militaire au fur et à mesure de la géné- 
ralisation de V arbitrage ; 

^Abolition des ordres privilégiés et de la vénalité des offices. 

Ce simple énoncé dit suffisamment combien, au point de vue 
politique, est riche déjà d'idées novatrices et de projets de réfor- 
mes pratiques le socialisme tant calomnié. 



VI. La Réforme économique 



Sur le terrain limité de l'amélioration du présent, les deside- 
rata du socialisme moderne peuvent se résumer dans l'énoncé 
programmatique suivant : 

Reconnaissance du droit au travail pour les valides, du droit 
à la suffisante vie, dans la mesure des ressources sociales, pour 
les invalides ; 

Législation nationale et internationale du travail, qui compren- 
drait en première ligne : 

La réduction de la journée de travail à huit heures, l'interdiction 
du travail des enfants au-dessous de quatorze ans et de quatorze 
à dix-huit ans réduction de la journée à six heures pour les deux 
sexes, la suppression du travail de nuit, sauf pour certaines bran- 
ches d'industrie dont la nature exige un fonctionnement ininter- 
rompu ; l'interdiction du travail des femmes dans toutes les 



LE SOCIALISME INTEGRAL 395 

branches de l'industrie qui affectent plus particulièrement l'orga- 
nisme féminin, le repos ininterrompu de trente-six heures au 
moins par semaine pour tous les travailleurs, la suppression du 
marchandage, la suppression du payement en nature ainsi que 
des coopératives patronales, la suppression des bureaux de pla- 
cement, la surveillance de tous les ateliers et établissements 
industriels, y compris l'industrie domestique, par des inspec- 
teurs rétribués par l'Etat et élus, au moins par moitié, par les 
ouvriers eux-mêmes. 

Parmi les mesures destinées à préparer l'abolition du salariat et 
l'organisation collectiviste du travail, les socialistes préconisent 
notamment : 

La suppression de tous les monopoles concèdes à des particuliers, 
par suite la nationalisation du crédit, des chemins de fer, des 
canaux, messageries maritimes, mines et carrières, des assu- 
rances, etc. (i) ; 

L'abolition graduelle des dettes nationales et communales (2) ; 

L'organisation d'armées du travail, ayant pour objet les grands 
travaux de reboisement, d'assolement, de dessèchement, d'endi- 
guement, d'irrigation, de canalisation, de constructions d'utilité 
générale, etc. ; 

Le crédit aux corporations agricoles et industrielles, assez 
important pour conduire graduellement à l'abolition du sala- 
riat (3). 

(1) L'idée d'assurance par l'Etat fut indiquée une première fois en 1802 par P.-B. 
Barrau, auteur du Traité d'assurances réciproques. 

Ce publiciste demandait que les biens meubles et immeubles fussent assures contre 
tous les risques moyennant une prime qui serait ajoutée aux contributions. Développée 
et complétée en 1840 par Raoul Boudon en son Organisation unitaire des assurances, 
la conception de Barrau finit par préoccuper l'opinion. Des corps élus émirent des 
vœux en faveur de la nationalisation du service des assurances, qui, dans la seule an- 
née 1846, fut demandée par dix-sept conseils généraux. Elle était devenue si populaire, 
qu'en 1848 le Gouvernement provisoire l'adopta en principe. 

Emportée dans le rapide et tragique tourbillon des événements qui suivirent, la 
réforme promise ne put être appliquée ; elle fut alors reprise, au point de vue théo- 
rique, par E. de Girardin, qui a résumé son opinion dans cette phrase : La politique 
universelle, telle que je la conçois, c'est l'assurance universelle. 

(2) Par exemple, par la transformation des titres perpétuels en titres temporaires, 
l'amortissement devant se faire en 20, 30 ou 50 années. 

(3) Claude Bernard : La science expérimentale. 



396 LA RÉFORME ECONOMIQUE 

La constitution d'un croissant domaine national et établissement 
de colonies agricoles ; 

La facilitation de la culture en commun par l'encouragement 
de la commassation et par la mise à la disposition des intéressés, 
moyennant redevance, de machines construites dans les ateliers 
de l'Etat. 

La réfection de la loi sur les sociétés financières entraînant la 
suppression de l'anonymat, la responsabilité des contractants et 
la sévère réglementation des marchés à terme ou jeux de 
Bourse ; 

La suppression de l'intérêt perpétuel, transformé en prime d'amor- 
tissement. 

Resterait maintenant le chapitre des ressources nécessaires 
pour subvenir aux dépenses courantes de l'Etat socialiste ; mais 
ce côté de la question sera amplement traite dans le 2 me volume 
sur les Réformes possibles et les moyens pratiques. 



VII. L'Etat Socialiste 



C'est Herbert Spencer, un philosophe savant et célèbre, mais 
nullement socialiste, qui a dit, en son Introduction à la science 
sociale, que l'avenir gardait en réserve des formes sociales supé- 
rieures aux conceptions des plus intrépides utopistes. Ce nous 
est un avertissement de ne pas quitter le terrain solide des faits 
observables et des probabilités tangibles. 

Pour plus de prudence, nous nous abriterons souvent derrière 
les coreligionnaires que nous rencontrerons sur la route. 

En attendant l'Union, européenne et américaine d'abord, pla- 
nétaire ensuite, des peuples, tous les penseurs progressistes 
s'accordent pour voir dans les Etats socialistes du proche avenir 
des républiques fédérées, qui ne seront respectivement elles- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 397 

mêmes qu'une étroite fédération des communes agrandies et 
transformées politiquement et socialement. 

S'il n'est pas exact, quoi qu'ait prétendu le plus économiste 
des historiens modernes, que « les grandes réformes ont plutôt 
consisté à défaire quelque chose de vieux qu'à faire quelque chose 
de nouveau »(i), il n'en est pas moins vrai que le simple énoncé 
des principales nuisances auxquelles il mettra fin donnerait déjà 
de l'Etat socialiste une idée fort avantageuse. En tête de ces 
nuisances, que le socialisme condamne et détruira, il convient 
de noter : 

La guerre, qui favorise toutes les servitudes, prolonge la servi- 
tude monarchique, ruine et ensauvagit les peuples ; 

Les antagonismes économiques, générateurs de monopoles, d'ini- 
que exploitation de l'homme par l'homme, de tous les abaisse- 
ments, de toutes les douleurs du paupérisme ; 

L'ignorance, ce puissant agent d'asservissement, cette meur- 
trière étouffeuse des forces intellectuelles et des forces morales, 
comme l'a très bien vu Auguste Blanqui (2) ; en un mot, ce 
plus grand obstacle à l'harmonie des volontés, des âmes et des 
activités. 

On ne détruit valablement et durablement que ce qu'on rem- 
place, selon la forte parole du grand politique révolutionnaire 
Danton ; ces trois fléaux supprimés, cela signifie, au sens positif, 
leur remplacement par trois réalisations bienfaisantes, et, en 
l'espèce, on est amené à conclure à la substitution : 

i° De l'état de guerre par la paix internationale et la fédération 
des peuples; 

2 Des antagonismes économiques par l'organisation solidariste 
de la production et de la répartition des richesses ; 

3° De l'ignorance par l'universalisation du savoir et de la culture 
morale. 

En analysant cette donnée et en la suivant dans ses dévelop- 
pements logiques, nous trouvons tout d'abord qu'au-dessus des 
Conseils des communes sociales, qu'au-dessus des Parlements 



(1) Buckle : Histoire de la civilisation en Angleterre, 

(2) Auguste Blanqui : Critique sociale. 



398 l'état socialiste 

économiques et politiques des Etats, planera le Grand Conseil 
ampbyctio unique des nations fédérées. De ce conseil les attribu- 
tions seront fort étendues, car elles comprendront : 

L'arbitrage entre les Etals; 

La législation internationale du travail ; 

La colonisation scientifique, progressive et civilisatrice ; 

Les grands voyages scientifiques ; 

Les observations météorologiques, dans le but d'arriver à l'amé- 
lioration des climatures ; 

La statistique du Globe ; 

Les encouragements aux inventions et découvertes d'utilité inter- 
nationale ; 

L'unification des poids, mesures et monnaies ; 

L'initiation pacifique, bienfaisante et graduelle des peuples moins 
avancés aux bienfaits de la civilisation socialiste ; 

La direction des armées industrielles de volontaires, levées pour les 
grands travaux de fertilisation, d'amélioration, d'embellissement 
de la Tlanète ( i ) ; 

L'initiative des mesures générales de préservation, de répara- 
tion, d' amélioration que les circonstances exigeront. 

En d'autres termes, arrangement et développement des choses 
pour que l'homme soit heureux dans la paix, la justice et la 
bonté ; pour qu '« ayant pris possession de la Terre, il n'y soit 
nulle part un étranger » (2). 

N'allez pas crier utopie. Nous avons le savoir et \' activité ; ce 
qui nous manque, c'est la doctrine et la bonne volonté . Dans les 
Fédérations européenne, américaine, planétaire de l'avenir, ces 
quatre forces seront unies, et elles seront à ce point puissantes 
pour le bien qu'elles adouciront, au profit de tous les êtres, la 
cruelle nature des choses et qu'elles doteront ainsi la terre em- 
bellie d'une parure humaine aux splendides intellectualités, aux 
actives bontés, aux vivifiantes justices, aux viriles félicités. 



(1) Complément des grandes voies de communication, canalisation des fleuves et ri- 
vières, percement des isthmes, tunnels, dessèchements des marais, irrigation, assainis- 
sements, assolement des terres, reboisement des montagnes, construction des ports, 
édification des villes, etc., etc. 

(2) De Riedmatten : Préface de la Théorie générale dp l'Etat, par Bluntschli. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 399 

Mais détournons nos regards de ces attirantes perspectives 
terrestres ; nous ne nous sommes pas encore colleté avec les diffi- 
cultés économiques, grand cheval de bataille des champions de 
l'exploitation capitaliste. 

Votre ordonnation collectiviste, nous disent-ils, c'est la fin de 
la liberté du travail, c'est la servitude généralisée. 

Pharisiens du libéralisme bourgeois, avant de parler de liberté, 
passez-vous, comme le grand prophète hébreu, un charbon ardent 
sur les lèvres. 

Vous osez vous recommander de la liberté, quand les huit 
dixièmes de l'Humanité sont astreints de l'aube à la nuit, à 
d'épuisantes journées qui durent parfois jusqu'à des quatorze, 
seize et dix-huit heures d'un travail, qui, durement commandé, 
leur donne à peine le pain du jour et ne les garantit jamais de la 
faim du lendemain et d'une vieillesse abandonnée ! 

Economistes sans entrailles, vous aurez la flétrissure de 
l'impartiale histoire, pour avoir osé donner le beau nom de 
liberté du travail à la monstrueuse, à la torturante, à la dépres- 
sive, à la mortifère systématisation capitaliste de l'exploitation de 
l'homme par l'homme, exploitation qui n'a pas même épargné 
la femme et l'enfant. 

Qu'oppose le socialisme à cette abomination? 

Dans sa suggestive brochure sur les buts généraux du socia- 
lisme contemporain, Schœffle (qui depuis est revenu au conser- 
vatisme apeuré) a ainsi esquissé l'entrée en ligne de YEtat 
socialiste : 

« Expropriation, par rachat, des grandes compagnies, puis des 
grandes entreprises capitalistes. L'Etat, propriétaire général, cré- 
diteur, statisticien, régulateur, contrôleur, mais non entrepreneur 
direct du travail. 

« Crédit assuré à toutes les associations ouvrières pour la 
possession (non la propriété) de la matière et des instruments de 
travail. La socialisation des forces productives avec tout ce qu'elle 
comporte (travail agricole et industriel), l'organisation des servi- 
ces publics accomplie pacifiquement et graduellement par la 
transformation du droit de propriété monopolisé en une somme 
équivalente de titres et de consommation, qui ne seraient 



400 l'état socialiste 

que cela, les capitaux productifs n'étant plus à vendre, pas plus 
que ne le sont, en ce moment, les routes ou les ponts. 

« Comme corollaire, la monnaie publique remplacée par des 
bons de travail ayant caractère de titres de consommation. La 
dette publique également transformée en titres de consomma- 
tion et progressivement abolie (i). » 

Dans ce système — et c'est par là que le collectivisme mo- 
derne diffère de l'ancien communisme qui mettait tout en com- 
mun, travail et produits — l'outillage seul est commun, les 
produits sont répartis conformément à la justice, et la consom- 
mation est libre. 

Expliquons : 

L'avoir humain a deux sources, la Nature et le Travail. 

Par Nature, nous entendons toute la matière première du Globe 
et ses forces naturelles. 

Par Travail, nous entendons l'action de l'homme pour con- 
naître et s'approprier cette matière et ses forces. 

Nous croyons, avec d'éminents économistes et des socialistes 
autorisés, que Y avoir humain se divise : 

i° En Capital ou somme des valeurs de production (2) ; 
2 En Richesses ou somme des valeurs de provision, de con- 
sommation et d'agrément. 

Par l'étude des phénomènes de la production, nous n'avons 
pas de peine à trouver que, dans les conditions économiques 
présentes et surtout futures, le travail, pour être suffisamment 
productif, doit se servir des forces dites économiques, comme 
l'association et la division du travail, les machines, etc. Ceci 
nécessite et nécessitera de plus en plus de grandes améliorations 
de capital et de travailleurs ; le travail individuel est de plus 
remplacé par le travail collectif. 

Le capital aussi doit devenir collectif. Quelques-uns propo- 
sent l'appropriation corporative ; ce ne serait que substituer au 



(1) Schaeffle : Quintessence du Socialisme, traduction française par B. Malon. 

(2) Sous la dénomination de capital, nous comprenons aussi les forces productives 
sociales, ou ensemble des découvertes, des inventions et des applications dont les gène- 
rations successives ont doté l'humanité. 



LE SOCIALISME INTEGRAL 401 

régime de la concurrence individualiste qui nous écrase, un 
régime de concurrence qui ferait aussi du travail une bataille, 
où les fortes corporations réduiraient les faibles aux privations et 
à la subordination. 

Il est plus rationnel et plus simple de reconnaître que tout ce 
qui est capital est propriété collective, c'est-à-dire inaliénable entre 
les mains soit de la Commune, soit de l'État et ne peut qu'être 
confié aux associations productives des travailleurs, moyennant 
certaines redevances et certaines garanties, sauvegardant les inté- 
rêts et les droits de la communauté. 

En ce qui touche les richesses, comme il n'y a aucun inconvé- 
nient pour la société à ce que chacun de ses membres jouisse à 
sa manière de la part de valeur qui lui est attribuée par son 
travail (attendu que, dans l'organisation collectiviste, chacun 
sera assuré d'une instruction intégrale et professionnelle, d'un 
travail attrayant et très productif et, s'il est impropre au travail, 
d'un entretien suffisant), nous croyons que les richesses peuvent 
et doivent être possédées individuellement, en sûre garantie de 
la liberté de la volonté et de l'action personnelle. Il ne faut pas 
oublier que les richesses telles que nous les entendons, n'étant 
pas productives, leur accumulation ne saurait nuire à la commu- 
nauté. Tel collectionnerait des livres, tel des tableaux, tel des 
objets rares ; en cela, il suivrait ses inclinations et ne nuirait à 
personne. 

Dans ce système : 

Par la collectivité du capital et l'association dans le travail la 
solidarité humaine est assurée. 

Par la possession individuelle des valeurs (par ceux qui les ont 
produites, la part des charges sociales étant prélevées) l'indépen- 
dance est garantie. 

Et tel est notre idéal qui sera réalité un jour. 

Socialistes, l'avenir est à nous ; ne nous endormons pas au 
dernier moment. Et après nous être entendus sur une large 
doctrine commune, enveloppant dans son tissu élastique les 
aspirations morales de l'élite humaine, en même temps que les 
revendications politiques et économiques des opprimés et des 
exploités, regardons bien en face pour gravir degré par degré 

26 



402 L ETAT SOCIALISTE 

l'étroit et âpre sentier des moyens. Gardons-nous surtout des 
folies sectaires qui nous ont fait tant de mal. Les sociétés se 
transforment lentement,, rationnellement, avec du temps, de 
l'intelligence et de la bonne volonté ; elles ne peuvent se retourner 
comme un gant, ainsi que le croient quelques naïfs et que le 
disent, en se faisant illusion à eux-mêmes, quelques violents. 

Mais, d'autre part, il est bien certain que l'ancien système est 
à bout et que nul n'a le droit de se désintéresser, quand tant de 
blessés saignent, quand tant de souffrants gémissent. 

Par amour ou par force : par une série de réformes, si la bour- 
geoisie éclairée comprend son devoir ; par la révolution violente, 
si le peuple, encore une fois trahi, doit se lever seul et exaspéré 
contre le vieil ordre ; pacifiquement ou violemment, en un mot, 
ceci doit être changé et le sera, au nom de la justice et de 
l'humanité. 

Pacifiquement ou violemment, avons-nous dit. Mais combien 
nous préférerions la solution pacifique ! Nous croyons que grâce 
au déblaiement révolutionnaire déjà effectué depuis 1789, l'issue 
pourrait être pacifique ; mais cela entre peu dans les précédents 
de l'histoire. Tout a été conquis de haute lutte, le plus souvent 
par une suite d'insurrections vaincues, quelquefois par une révo- 
lution triomphante. Les écrivains du socialisme révolutionnaire 
ne sont pas seuls à le rappeler. Voici un philosophe socialiste, 
homme de paix et de modération, Charles Fauvety, un des plus 
éloquents théoriciens de la solidarité universelle, qui a dit, lui 
aussi : 

« Lisez l'histoire et dites-moi s'il est une seule idée vraie, 
« féconde, organique, qui, introduite dans un milieu social quel- 
« conque, n'ait laissé à sa suite un sillon sanglant? Ne voyez- 
« vous pas qu'elle a dû coûter d'autant plus de sang et de lar- 
« mes qu'elle était plus sociale, plus humaine, plus compré- 
« hensive, c'est-à-dire qu'elle embrassait des rapports plus nom- 
« breux, plus complexes, et qu'elle devait atteindre une plus 
« grande somme d'intérêts ! » (Socialisme et ^Positivisme, par 
Ch. Fauvety, Paris, 1872). 

En l'état de choses, les insurrections socialistes vaincues 
auront-elles pour couronnement une révolution sociale violente 
ou une graduelle et pacifique transformation sociale ? 



LE SOCIALISME INTEGRAL 4O3 

Aux classes dirigeantes d'Europe et d'Amérique Vardua 
sentenza . . . 

Elles seules auront la responsabilité des révolutions. Les 
socialistes sont d'abord venus, le chapeau à la main, dans la pre- 
mière moitié du siècle, demander aux privilégiés du jour un peu 
plus de bien-être et d'instruction pour les pauvres gens. On s'est 
moqué d'eux, et quand ils insistaient trop on a ajouté la prison 
à la dérision et à l'insulte. 

Puis lorsque c'est le prolétariat industriel, ce premier né des 
revendications contemporaines, qui a demandé justice, on a 
réprimé et massacré . 

Mais voilà que, calomnié par les savants officiels et foudroyé 
par les canons de l'ordre, le socialisme est ressuscité, lui aussi, 
d'entre les morts. Plus vivant, plus puissant que jamais, il est 
revenu. Comme le sphynx antique, il est là, debout, inévitable, 
invincible, avec son état-major d'écrivains et d'orateurs, d'hom- 
mes d'Etat, d'organisateurs, de propagandistes, avec son 
immense armée de prolétaires. Il dit à la société actuelle : « Dans 
ta forme présente tu es incapable de régir dignement les grands 
intérêts de l'humanité. Tu es dévorée par le ver rongeur de 
l'individualisme ; tu n'as ni philosophie commune, ni pactes poli- 
tiques équitables, ni justice économique. Tu ne sais employer la 
science que t'ont léguée les générations qu'à des œuvres de 
mort et tu vis sauvagement, honteusement sous le droit brigand 
du plus fort. C'est le fer homicide et non la volonté des peuples 
qui délimite les frontières. 

« Tu es riche de toutes les accumulations passées et de la 
productivité d'un outillage inappréciable. Que fais-tu de tant de 
richesses ? Tu les donnes à quelques parasites qui gaspillent les 
ressources communes et crèvent de pléthore sous le poids d'un 
luxe scandaleux. Que dis-je? Tu tolères des milliardaires, pen- 
dant que des millions et des millions de tes enfants, tremblant 
de froid, tombant de faim et gémissant de douleur, crient vers 
toi du fond de leur misère et te demandent vainement de pou- 
voir vivre en travaillant. 

« N'ayant pas le respect de l'Humanité, tu n'as pas le respect 
de la Nature ; tu livres le Globe à la stupide et malfaisante rapa- 
cité de propriétaires qui le détériorent, le stérilisent et boulever- 



404 L ETAT SOCIALISTE 

sent ses climatures pour agriper un peu plus de profit personnel, 
un peu plus de cette jouissance exclusive, dont, sans souci du 
devoir social, ils vident toutes les coupes. 

« C'est, du reste, en toute chose le gaspillage effréné ; ainsi, 
tu épuises tous les trésors du sol et du sous-sol et même la 
vivante productivité des mers, sans souci de l'humanité qui 
viendra. 

« Que t'importe, en effet ? 

« L'humanité qui viendra, comment t'en soucierais-tu, toi qui 
sacrifies follement, coupablement, l'être social tout entier à quel- 
ques individus sans conscience ? Aussi, la haine et le méconten- 
tement, la souffrance et l'iniquité, sont-ils partout. 

« Au lieu d'une grande et heureuse famille, tu n'abrites guère 
que des hordes d'oppresseurs et d'opprimés, de spoliateurs et de 
spoliés se heurtant dans les ténèbres, sur un champ de bataille 
couvert de sang, couvert de ruines, et d'où s'élève, pour accuser 
ton imprévoyance et ton injustice, un concert funèbre de malé- 
dictions et de sanglots, semblable à ce cri .d'une sombre poé- 
tesse (i), contre l'implacable Nature : 

Sois maudite, ô marâtre ! en tes œuvres immenses, 
Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences ! 

« Combien est méritée la foudroyante apostrophe ! Pourtant 
les socialistes ne te maudissent point ; ils aiment mieux amélio- 
rer ou transformer que maudire, et ils te disent : // faut que la 
justice soit et elle sera ! Elle sera du consentement de tes puis- 
sants ou par le soulèvement violent de tes sacrifiés ; mais elle 
sera. Et ainsi seront inaugurées les splendides réalisations de l'Hu- 
manité enfin majeure, enfin éclairée et heureuse, enfin entrée 
dans la voie glorieuse des novations toujours plus fécondes, 
toujours plus hautes. » 

(i) M mc Ackermann. 

Fin du Premier Volume. 



-£*«- 



APPENDICE 



LE SOCIALISME INTEGRAL 

(Revue Socialiste du 15 septembre 1890) 



Le livre que Benoît Malon présente aujourd'hui au public est 
la cristallisation de l'œuvre entreprise par lui dès la fondation de 
la T^evue Socialiste, il y aura tantôt six ans. A cette époque, que 
tant d'événements ont faite si lointaine, il avait appelé à lui 
toutes les bonnes volontés. Nous accourûmes, plus ardents que 
nombreux, plus zélés que savants. — Par où commencer ? lui 
demanda-t-on. — Par où vous voudrez, répondit-il. — Com- 
ment faire ? — Comme vous voudrez. 

« Faites comme moi », aurait-il pu dire, si le conseil n'eût 
été trop décourageant pour nos efforts novices. Cependant, cha- 
cun se mit à la besogne, apporta sa pierre, et la Babel, dont 
riaient d'avance les doctrinaires emmurés dans des systèmes 
tellement scientifiques qu'ils en sont immuables comme des 
religions, devint une florissante Thélème. 

On avait fait comme on avait voulu, ou plutôt comme on avait 
pu. On avait bien gâché un peu, mais on était de si bonne vo- 



40Ô LE SOCIALISME INTEGRAL 

lonté, et Malon, qui travaillait pour quatre, en qualité et en quan- 
tité, réparait les brèches d'une si vaillante humeur, qu'il n'y avait 
guère paru. Et les idées, — tourelles gothiques où se reconsti- 
tuait une partie regrettée du passé, trop hardis ballons lancés à 
l'aventure, à la recherche de l'utopie de demain, — les idées se 
heurtaient, s'attiraient, s'harmonisaient, se combinaient, s'écha- 
faudaient, et lentement, magistralement, l'idée croissait, déga- 
geait son unité de cette nécessaire complexité ; que dis-je ? l'en 
formait. 

Oui, petit à petit, grâce à Malon et par lui, s'était produit ce 
phénomène observé dans les chœurs inexpérimentés : Par suite 
d'une fausse attaque, les chanteurs ont entonné leur morceau 
dans des tons différents ; c'est la cacophonie la plus désagréable, 
mais un coryphée à la voix puissante est resté au diapason ; sa 
voix assurée couvre les balbutiements de ses camarades jusqu'à 
ce que ceux-ci, entraînés par lui, se soient enfin mis à l'unisson. 
Ainsi fit Malon de nous, de nos idées. 

Qu'est-ce, en effet, que le socialisme intégral ? C'est, dit-il, à 
la première page de son livre « le socialisme envisagé sous tous 
ses aspects dans tous ses éléments de formation, avec toutes ses 
manifestations possibles » . 11 ajoute : « Ainsi compris, le socia- 
lisme est l'aboutissant synthétique de toutes les activités progres- 
sives de l'humanité présente. » 

Cette définition sera critiquée parles esprits systématiques qui 
prétendent faire tenir tout le socialisme dans une formule pure- 
ment économique et repoussent avec dépit toutes les acquisitions 
scientifiques et philosophiques qui sont de trop forte taille pour 
s'ajuster à ce cadre étroit. Malon leur donnera de bien autres 
sujets de plainte quand ils liront, s'ils le lisent, s'ils lisent, le 
juste hommage qu'il rend aux travaux de gens qu'on n'a pas 
coutume de classer parmi les socialistes. Pour Malon, quiconque 
a fait œuvre sociale dans le sens progressif mérite qu'on recon- 
naisse son apport. C'est ainsi qu'il fait figurer parmi les écrivains 
contingents du socialisme MM.. Fouillée et Renan, Schaeffle et de 
Laveleye. Ces hauts et libres esprits en seront-ils étonnés ? Moins 
peut-être que certains socialistes. 

Cette méthode, sur laquelle, pour ma part, je me permettrai 
de faire quelques réserves, a eu pour résultat de faire du Soda- 



APPENDICE 407 

lisme intègrallt tableau fidèle et complet de la formulation sociale 
moderne et des tendances et aspirations socialistes qui gisent 
éparpillées dans l'œuvre des penseurs contemporains. Une telle 
méthode s'imposait à un cerveau aussi meublé que celui de Malon ; 
sa grande et profonde probité, sa si curieuse complexité lui im- 
posaient l'obligation de s'effacer devant l'autorité des faits, de 
substituer à ses propres arguments les arguments des maîtres 
les plus divers du bien savoir et du bien dire. Science et cons- 
cience sont synonymes. Pour affirmer carrément une chose et en 
tirer l'argumentation de son propre fonds, sans s'arrêter aux 
scrupules que font naître certaines contradictions ou quelques 
obscurités, il faut avoir, suivant une expression qui est familière 
à mon vieil ami, « la sainte audace de l'ignorance ». Peut-on lui 
reprocher de trop savoir ? Lui fasse ce reproche qui voudra ; ce 
ne sera pas moi, à qui il a communiqué une partie de sa prudente 
timidité. Le constater ici, c'est l'en remercier de la façon la plus 
digne de nous deux. Heureux ceux qui, au début d'une vie 
d'études et de travail, rencontrent de tels maîtres ! 

D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas. Malon a voulu ce livre 
ainsi, et édifié au moyen d'une telle méthode. A l'érection de ce 
monument élevé à la gloire du socialisme, il a fait contribuer 
toutes les forces pensantes de l'humanité actuelle. Il a vculu 
montrer les Balaams, venus pour maudire la secte, changeant 
leurs imprécations en louanges à l'idée. Il n'a point voulu écrire 
la formulation dogmatique du socialisme scientifique, mais mon- 
trer quel parti on pourrait tirer de la convergence de tous les 
efforts des partisans du progrès politique, économique, moral 
et social. Il ne s'est pas adressé au petit nombre d'initiés qui 
aspirent après une déclaration doctrinale, mais à la grande foule 
qui a soif et faim de justice. Il sera entendu. 

Et voyez comme les bonnes intentions sont récompensées par 
surcroît : Tout en glanant pour sa gerbe intégraliste dans le 
champ si divers de la pensée d'hier et d'aujourd'hui, il s'est 
trouvé que, la gerbe liée, l'œuvre doctrinale rêvée par nous, 
Malon l'avait accomplie. Tel Victor Hugo devançant les maîtres 
criminalistes et, mû par la seule pitié, jetant le cri novateur : 
« Tout criminel est un malade. » 

La méthode suivie par Malon a présenté cet avantage de per- 



408 LE SOCIALISME INTEGRAL 

mettre à notre ami une magistrale évocation des ancêtres du 
socialisme et de lui donner, ou plutôt de lui restituer d'incom- 
parables lettres de noblesse. Quelle doctrine, en effet, philoso- 
phique ou politique, peut compter comme siens d'aussi nombreux 
adeptes et d'aussi illustres que les prêtres initiés de l'Egypte 
et de la Grèce, les gymnosophistes de l'Inde, les druides de la 
Gaule et les prophètes de la Judée, qui tous pratiquaient et prê- 
chaient la communauté des biens ; que Pythagore, dont les dis- 
ciples fondèrent à Crotone une colonie socialiste dont la devise 
était ainsi formulée : « La justice est le commencement de l'éga- 
lité, l'amitié en est l'acheminement ; l'amitié est une commu- 
nauté, tous les biens doivent être communs entre amis» ; que 
Platon, à qui sept peuples demandèrent des lois empreintes de 
l'utopie communiste qui caractérise sa ^publique \ que les pères 
de l'église, Chrysostôme, Ambroise, Grégoire et Basile, anathé- 
matisant les riches ; que Jean Huss, Jean Zyska, Thomas Mun- 
zer, Jean de Leyde, rénovant la foi et la société, plus maudits des 
maîtres de la terre pour leurs hérésies sociales que pour leurs 
hérésies religieuses ; que Thomas More et son Utopie ; que Cam- 
panella et sa Cité du soleil ; que l'abbé Morelly et le curé 
Meslier ! J'en passe, pressé par le cadre de cet article, mais 
Malon n'en passe aucun. Me permettra-t-il un reproche? Jean- 
Jacques Rousseau méritait plus qu'une mention : Il n'a pas pro- 
duit que Robespierre ; il est un des pères de la démocratie mo- 
derne, et son action, pour avoir été moins durable, heureusement 
d'ailleurs, que celle de Diderot, a été plus immédiate et plus 
décisive à un moment critique de notre histoire. J'insiste sur 
cette observation, à cause même de la méthode adoptée par 
Malon, bien plus qu'en vertu de celle que j*eusse préféré lui 
voir employer. Puisqu'il ouvre le Panthéon socialiste à tous les 
héros de l'Idée, il s'impose par cela même le devoir de les classer 
selon leur mérite. Or le pauvre Jean-Jacques n'a dans l'œuvre de 
Malon qu'une niche de saint de quatrième ordre. Il a cependant 
plus fait pour constituer l'état d'esprit nouveau, l'atmosphère 
égalitaire qui seule permettra au socialisme de se développer, 
que saint Jean-Chrysostome ou que Campanella. On peut détes- 
ter l'œuvre fratricide de Robespierre; même, en côtoyant l'injus- 
tice, l'attribuer à la doctrine de Jean-Jacques plus qu'au caractère 



APPENDICE 409 

atrabilaire et dominateur du meurtrier du grand Danton, mais on 
ne peut nier l'influence socialiste de Rousseau sur les trop dé- 
criés Montagnards. N'est-ce point Rousseau qui parle ainsi par 
la bouche de Robespierre? : « La multitude, déshéritée en nais- 
sant, se trouve condamnée à porter le poids du jour et de la cha- 
leur, et à se voir sans cesse à la veille de manquer d'un pain qui 
est le fruit de ses labeurs. Ce tort n'est assurément point un 
tort de la nature, mais bien de la politique, qui a consacré une 
grande erreur, sur laquelle posent toutes nos lois sociales, d'où 
résultent nécessairement et leurs complications et leurs fréquen- 
tes contradictions » (1). N'est-ce point encore lui qui inspire 
Saint-Just, disant dans un rapport ? : « Les malheureux sont les 
puissances de la terre, ils ont le droit de parler en maîtres aux 
gouvernements qui les négligent. » Il n'est pas jusqu'à Fouché, 
encore un robespierriste, qui n'ait eu son heure d'enthousiasme 
socialiste. N'est-ce pas Rousseau, par ses « échappées brillantes 
du Discours sur l'inégalité, » qui dicte à Fouché, le même Fou- 
ché qui depuis cet arrêté socialiste? «... Considérant que 

Y égalité que le peuple réclame, et pour laquelle il verse son sang 
depuis la Révolution, ne doit pas être une illusion trompeuse ; que 
tous les citoyens ont un droit égal aux avantages de la société, 
que leurs jouissances doivent être en proportion de leurs travaux, de 
leur industrie et de l'ardeur avec laquelle ils se dévouent au ser- 
vice de la patrie... arrête: — Tous les citoyens infirmes, les 
vieillards, les orphelins indigents seront logés, nourris et vêtus 
aux dépens des riches de leurs cantons respectifs ; les signes de 
la misère seront anéantis. La mendicité et l'oisiveté seront éga- 
lement proscrites. Il sera fourni du travail aux citoyens vali- 
des, etc. » (2). 

Je sais bien que Malon était pressé par l'abondance des docu- 
ments, et que bien souvent il dut se borner à des nomenclatu- 
res, d'ailleurs absolument complètes. Mais je m'en voudrais de 
ne pas lui rappeler que le grand Condorcet mérite également 
plus qu'une mention, et par son admirable tableau des Progrès 
de V esprit humain, et par sa revendication, héroïque vu l'époque, 



(1) Extrait du journal de Robespierre, le Défenseur de la Constitution n° 4. 

(2) Arrêté pris à Anvers, 24 septembre, an II. 



4lO l-E SOCIALISME INTEGRAL 

des droits de la femme. Ecoutez en quels termes énergiques il 
établit la nécessité de l'égalité dans une république, « l'égalité 
de fait, dernier but de l'art social », comme il dit en terminant 
son œuvre capitale : « Monsieur, je me moque des lois de pro- 
priété, parce que je ne possède rien, et des lois de justice parce 
que je n'ai rien à défendre ; vous avez droit de recueillir le blé 
que vous avez semé ; moi j'ai droit de vivre : vos droits sont 
chez un notaire ; mais mon estomac est ma patente ; et si vous 
ne déposez pas cent écus, demain, au premier chêne à gauche en 
entrant dans le bois par ce grand chemin, votre ferme sera brû- 
lée après-demain » (i). 

Je suis confus de tant de critiques ou plutôt de tant d'additions 
à l'œuvre de Malon. Elles ne me paraissent pourtant pas inutiles. 
Et je suis certain que ce sera aussi, en partie, son sentiment. 
C'est que si nos origines doctrinales plongent dans la nuit de 
l'histoire, nos origines politiques sont plus récentes. La procla- 
mation des droits de l'homme les date. Tradition trop glorieuse 
pour n'en pas honorer ici tous les fondateurs : Je dis tous. 

Un chapitre bien curieux et bien définitif, c'est celui où Malon 
trace l'histoire des précurseurs du socialisme moderne. Grâce à 
lui revivent, débarrassées des encombrantes contingences des 
disciples, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier et de Robert 
Owen. Il montre l'immense force cérébrale mise en mouvement 
par ces puissants utopistes, et comment le socialisme devait 
nécessairement traverser cette phase métaphysique avant d'en 
venir aux formulations objectives qui font aujourd'hui sa force et 
son irréfutabilité. En passant, il rend justice à ceux qu'il appelle 
les solutionnistes, théoriciens d'un socialisme de transition, 
point du tout éloignés du socialisme scientifique, tant s'en faut, 
avec les Louis Blanc, les Vidal, les Pecqueur, les Colins. C'est à 
ce dernier, on le sait, qu'est due l'appellation systématique et 
définitive de collectivisme, appliquée au socialisme objectif. 

Malon aborde ensuite l'étude de ce qu'il appelle la déviation 
mutuelliste. Logicien brutal, Proudhon a rendu à son temps le 



(l) Lettre d'un laboureur de Picardie à M. N. (Necker). La suscription de cette 
lettre supposée en donne la date. On savait déjà que Condorcet était républicain avant 
la République ; il était aussi socialiste sous la monarchie. 



APPENDICE 411 

très grand service de démolir les utopies dont se réclamait le 
prolétariat français, alors engoué de Cabet. Mais comme il l'a fait 
payer cher, ce service ! Au doux rêve millénaire il a substitué la 
rutilante et vide logologie dont, nos politiciens sont encore tout 
imprégnés. C'est d'ailleurs, sans les avoir lus, ses tomes qu'ils 
nous jettent à la tête quand ils éprouvent le besoin de nous 
assommer. M. Jules Simon, lui-même, ne dédaigne pas ce petit 
jeu. Grand bien lui fasse, il ne nous fait pas de mal. Tout est 
donc pour le mieux. 

Suivre Malon dans l'étude des principes et des tendances du 
socialisme contemporain, c'est pénétrer dans le vif de son livre, 
c'est saisir immédiatement en quoi le socialisme intégral se diffé- 
rencie du socialisme marxiste. 

Le socialisme marxiste, dont la doctrine et les formulaires sont 
exclusivement économiques, est en ce moment le point d'appui 
théorique de tous les socialistes militants d'Europe et d'Améri- 
que. Malon entend-il l'infirmer, le combattre, lui substituer 
autre chose? Non, mais le compléter, ou plutôt l'annexer à une 
doctrine plus générale, plus compréhensive des milieux et des 
multiples besoins de l'humanité, mieux adaptée à la conception 
actuelle de l'histoire et aux acquisitions récentes de la science. 

Pour Marx, la nécessité du socialisme est due à la formation 
capitaliste moderne. Pas de processus capitaliste, d'accumulation 
primitive, de division manufacturière de travail, et pas de reven- 
dication socialiste possible. De là à condamner l'effort égalitaire 
d'avant la formation capitaliste, de date toute récente, il n'y a 
qu'un pas. Les plus déterminés marxistes n'ont pas osé le faire, 
ce pas; en quoi ils ont manqué de logique. Pardon, j'oubliais que 
le citoyen Paul Lafargue, le propre gendre de Karl Marx et l'en- 
fant terrible du marxisme, franchit ce pas dans son vigoureux et 
truculent paradoxe, le Droit à la paresse. Ecoutez-le, il est ins- 
tructif, car il est épouvantablement logique : 

« Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît 
libre carrière, les prolétaires (Lafargue veut sans doute dire : les 
propriétaires) ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des 
artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé les jours 
fériés... Sous l'ancien régime, les lois de l'Eglise garantissaient 
au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) 



412 LE SOCIALISME INTEGRAL 

pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était 
le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion 
de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolu- 
tion, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et rem- 
plaça la semaine de sept jours par celle de dix, afin que le peuple 
n'eût plus qu'un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers 
du joug de l'Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail... 
Le protestantisme, qui était la religion chrétienne accommodée 
aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bour- 
geoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel 
les saints pour abolir sur terre leurs fêtes. La réforme religieuse 
et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui 
permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours 
de fête du populaire... Parce que les producteurs d'alors ne tra- 
vaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le 
racontent les économistes menteurs, qu'ils ne vivaient que d'air 
et d'eau fraîche ? — Allons donc ! — Ils avaient des loisirs pour 
goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler ; pour 
banqueter joyeusement en l'honneur du grand Dieu de la Fai- 
néantise.» Avouez que d'après une si alléchante peinture, les 
Pastoureaux, les Jacques, les paysans allemands étaient bien 
malavisés de se permettre leurs intempestives révoltes, Ne pou- 
vaient-ils attendre la création de la grande industrie et la publica- 
tion du Capital? 

Qu'on ne prenne pas ceci pour une raillerie à l'adresse de 
l'œuvre immense de Karl Marx. Mais c'est là justement, c'est 
dans des commentaires comme celui que j'ai tenu à citer tout au 
long, que se montre le vice radical de la doctrine marxiste. L'his- 
toire, pour Marx, n'est que la lutte permanente des classes pour 
la possession de la richesse. La trame des événements les plus 
décisifs sur le développement de l'humanité est purement écono- 
mique, Les formes politiques et sociales sont le reflet des formes 
économiques. Ce ne sont pas les hommes et leurs concepts 
religieux, juridiques, philosophiques qui évoluent; ce sont les 
outils. Luther ne s'est révolté contre le pape que pour supprimer 
trente-huit journées de chômages dans l'année au [profit du 
capitalisme naissant ; ce n'est par humanité qu'on a émancipé les 
noirs, mais parce que la main-d'œuvre servile coûtait plus cher 



APPENDICE 413 

que la main-d'œuvre libre ; les massacres de philosophes à Ale- 
xandrie et la Saint-Barthélémy à Paris, les auto-da-fé à Tolède et 
à Lisbonne, le supplice du chevalier de La Barre et la loi de sacri- 
lège, tout cela autant d'épisodes de la lutte des classes. Tarte à 
la crème ! Vraiment, l'explication ainsi donnée du progrès 
humain est trop facile, ou trop difficile. 

Quand il se tient sur le terrain économique, quand il se limite 
à l'analyse de la formation capitaliste et a la critique du régime 
qui s'en est suivi, Karl Marx est inattaquable. Mais quand il dit 
que la seule nécessité de supprimer les effets destructeurs de 
soi-même du capitalisme motive et justifie l'avènement du socia- 
lisme, quand il écarte la notion de justice introduite dans le droit 
moderne par la Révolution française, il risque d'être enfermé 
dans un cercle de fer par les économistes. Que répondraient, en 
effet, ses disciples et continuateurs, que répondriez-vous, mon 
cher Guesde, à l'économiste qui tenterait de vous démontrer 
que le capitalisme n'a pas les aboutissants désastreux que vous 
dites? 

Le mauvais du régime capitaliste, pourrait-il dire, n'est pas ce 
que vous prenez pour son épanouissement et qui n'est que sa 
période de formation. Attendez que soient constitués la grande 
industrie et le grand commerce, et vous verrez disparaître crises 
et chômages, Vous prétendez que nous sommes condamnés à 
ne produire que des valeurs d'échange et non des valeurs d'uti- 
lité ; mais pour que ces valeurs soient échangeables, il faut qu'elles 
soient utiles. Nous n'allons pas vers l'anarchie économique, 
mais vers l'ordre. La connaissance du marché et de ses besoins, 
à un bonnet de coton près, supprimera les crises de surproduc- 
tion et les chômages douloureux qui les accompagnent. Cela ne 
se peut-il pas réaliser, avec les moyens rapides de communica- 
tion, avec les statistiques, les Bourses et les Chambres de com- 
merce ? Force nous sera bien alors de régler la production sur 
les besoins de la consommation. Puis, convenez avec nous que 
l'employé du grand magasin, l'ouvrier de la grande industrie 
sont moins malheureux que le commis de boutique et que l'arti- 
san. Les secours de maladie et la retraite de la vieillesse tendent 
à devenir pour ceux-là le fait général. Nos ateliers et nos maga- 
sins reposent sur une savante hiérarchie dont les plus aptes 



414 LE SOCIALISME INTEGRAL 

peuvent franchir les échelons. Vous craignez que nous ne don- 
nions travail et salaire qu'à ceux-là seuls qui aideront le capital 
à réaliser du profit, de la plus-value. Eh! qui donc consomme 
les produits, si ce n'est vous? N'êtes-vous pas appelés à en 
prendre chaque jour une plus grande part? En 1 789, vous ne con- 
sommiez annuellement que dix-sept kilos de viande ; vous en 
consommez trente aujourd'hui. Le reste à l'avenant. — Pour en 
venir là, dites-vous, il faudra sacrifier des milliers et des millions 
d'existences au progrès capitaliste. — Ce serait de votre part, 
sensiblerie déplacée de nous le reprocher, car ce ne sont pas 
les raisons de sentiment qui vous meuvent, vous l'avez dit cent 
fois. Vous direz encore: — Ce serait la consécration de l'inéga- 
lité ! — Nous vous répondrons qu'il y aurait adaptation équita- 
ble des individus à leurs fonctions économiques, les égaux en 
aptitudes et en forces le seraient en satisfactions, et ainsi jusqu'au 
sommet de l'échelle économique, depuis la soupe aux choux du 
maçon jusqu'aux perdreaux du directeur d'exploitation. Vous 
nous parlerez de liberté ; nous vous répondrons que ce mot n'a 
pas cours chez vous, puisque vous lui avez substitué celui, bien 
plus scientifique, de nécessité. Un des vôtres n'a-t-il pas rangé la 
liberté parmi les «blagues bourgeoises » ? M'objecterez-vous que 
le caprice des vingt ou trente milliardaires qui subsisteraient, 
ayant concentré entre leurs mains les actions de toutes les entre- 
prises de production, de circulation et de répartition, actions 
aujourd'hui éparpillées dans plusieurs millions de portefeuilles, 
m'objecterez-vous que le caprice de ces propriétaires du globe 
pourrait être d'affamer telle ou telle région en y supprimant 
toute vie économique? Ce serait aller contre leur propre intérêt. 
Qu'il serait inique de les voir en possession du produit de l'acti- 
vité industrielle d'un peuple entier? C'est de la métaphysique. 

Nous avons parcouru le cercle et nous voici revenus à notre 
point de départ. Pour briser le cercle, il faut donc introduire dans 
la question un autre élément. Cet élément, ce n'est pas l'éco- 
nomique qui le constitue, mais la politique. Il s'appelle le droit, 
et son expression est la justice. Ses principes sont la liberté et 
l'égalité. L'aboutissant du capitalisme, fût-il ce que nous venons 
d'indiquer en suivant la règle de l'optimisme économiste le plus 



APPENDICE 4Î5 

absolu, absolu jusqu'à l'absurde, que la justice sociale ne serait 
pas satisfaite, le droit social n'existerait pas. 

Le marxisme, d'ailleurs, en convient implicitement. En dépit 
de la théorie de la lutte des classes qui fait du bourgeois démo- 
crate et du bourgeois féodal deux ennemis au même titre du 
travailleur, lorsqu'il descend sur le terrain des réalités politiques, 
s'il est contraint de choisir, ne pouvant se substituer à eux, il se 
prononce pour le démocrate, ou s'il ne le fait pas, il se retire de 
la lutte électorale à temps pour ne pas lui ôter les voix qui lui 
permettront de battre le tardigrade. 

Le socialisme intégral tel que le formule Malon, ne s'appuie 
pas seulement sur la nécessité économique, base précaire, parce 
qu'incomplète, mais encore sur la justice sociale. De la sorte, il 
peut faire concourir à la formation du concept social de demain 
toutes les acquisitions scientifiques et toutes les aspirations 
humaines d'aujourd'hui . Mais je ne puis mieux faire ici que de 
citer Malon lui-même : « Les « intégralistes », dit-il, acceptent 
les données générales du socialisme réaliste. Le fait de la lutte 
des classes dominant l'histoire leur paraît incontestable ; ils se 
gardent aussi de nier l'influence de la technique sur l'organisa- 
tion du travail. 

« Ils reconnaissent également que la socialisation des forces 
productives ne pourra être effectuée qu'en suivant la piste de la 
monopolisation : les institutions de crédit, les mines, les 
chemins de fer, les canaux, la traction urbaine, les services 
d'intérêt communal, le gros commerce et la grande industrie ; 
mais ils se refusent à renfermer toute la vie sociale dans la 
coquille du processus économique, et pour eux il n'est pas exact 
que la société politique ne soit que le reflet de la société écono- 
mique ; les phénomènes religieux, politiques, économiques 
agissent les uns sur les autres et s'entre-croisent, pour détermi- 
ner le mouvement des nations (1), la prédominance restant 



(1) La ruine matérielle et le déclin de l'Espagne sont dus initialement à l'expulsion 
des Maures, fait religieux et politique ; l'annexion passagère du Portugal à l'Espagne, 
par Philippe II, événement exclusivement politique, fait perdre à la noble nation lusita- 
nienne la plus grande part de ses colonies, au profit de l'Angleterre et de la Hollande, 
dont commence ainsi la puissance coloniale. 

La révocation de l'Edit de Nantes (1685) fut, sans conteste, un fait religieux; elle eut 



4*6 LE SOCIALISME INTEGRAL 

acquises aux phénomènes économiques qui furent, au début des 
civilisations, les uniques propulseurs, mais dont l'importance 
est décroissante. Ce fait n'a pas échappé à Buckle, l'auteur pour- 
tant si matérialiste de l'Histoire de la civilisation en Angleterre, 
lorsqu'il a noté l'influence croissante des lois mentales comme 
un signe caractéristique de la marche de la civilisation (i). » 

Je suis heureux de me trouver ici en complète conformité de 
pensée avec Malon. La lutte des classes domine l'histoire, mais 
ne constitue ni n'explique toute l'histoire. Ce que Malon dit de 
l'action croissante des phénomènes intellectuels et moraux, en 
s'appuyant sur l'autorité incontestable de Buckle, de Berthelot 
et de Fouillée, ce dernier dans sa théorie des Idées-forces, je 
puis rappeler avec un certain orgueil que, chétif ignorant, je 
l'avais indiqué, l'an dernier, dans les termes suivants : « Le Droit, 
qui tend toujours à se cristalliser dans ses formes héritées, est 
modifié par les conditions et les rapports sociaux qu'il a mis- 
sion d'exprimer... Le concept social du Droit n'est pas seulement 
modifié par des agents matériels ; les motifs moraux ont une 
part croissante d'influence dans la modification de ce concept, 
à mesure que se développe la mentalité collective (2). » 

Ceci m'amène sans transition à parler de la part importante 
que Malon donne à la morale dans la formulation du concept 
intégraliste. Tournant carrément le dos, mais non sans regret, à 



pour effet de tuer la naissante industrie française, de fortifier la Hollande et l'Angle- 
terre et de commencer la grandeur de la Prusse. C'est la participation de la France 
à la guerre de Sept Ans, une participation due à des influences purement dynastiques, 
c'est-à-dire politiques, qui fit perdre à la France son magnifique empire colonial. 

Un autre fait purement politique, l'annexion passagère de la Hollande à la France, 
fit perdre à la première ses plus belles colonies. De cette série de faits politiques ou 
religieux est issu en quelque sorte l'immense empire colonial de l'Angleterre. 

Souvent la politique commande l'économie ; les proscriptions politiques des Médicis 
aboutissent à la création de la fabrique lyonnaise par les républicains florentins exilés. 
De même, les exilés bernois de 1793 fondent l'industrie horlogère de Besançon, et les 
exilés lyonnais de 1834 instaurent, à Zurich, l'industrie de la soie, etc., etc. 

Enfin, les périls que fait courir à l'Europe actuelle la perpétuelle menace d'une 
guerre effroyable ne proviennent pas de causes économiques, mais de certains antago- 
nismes de race et d'un chauvinisme anormalement surexcité par des intérêts dynasti- 
ques et par d'incompressibles aspirations nationalistes. 

(Note de Malon). 

(1) Le Socialisme intégral, p. 212-213. 

(2) Lois et principes du Droit social, Revue Socialiste, août 1889. 



APPENDICE 417 

l'utilitarisme qui constitue encore le fonds moral sur lequel vit le 
matérialisme scientifique, il se prononce pour la nécessité d'une 
bienveillance universelle active et pratiquante. Me permettra-t-il, 
à ce sujet, une observation ? La chose en vaut la peine et ce n'est 
pas un vain désir de critique qui m'émeut. Certes, la doctrine 
utilitaire encore qu'élargie par J.-S. Mill, ne donne pas la raison 
de nos motifs moraux, et ses sanctions sont bien précaires, bien 
indirectes et bien lointaines. Il faut pour y être sensible un tel 
degré de culture morale qu'à ce point-là on n'a plus besoin de 
sanction pour agir dans le sens de la plus haute moralité, Or, 
ce n'est pas à cette élite que doit s'adresser le moraliste, ce n'est 
pas ces convertis qu'il a à prêcher. La morale évolutionniste, 
pressentie par J.-S. Mill et formulée par Spencer, et sur laquelle 
Malon me paraît avoir passé trop rapidement dans son étude des 
systèmes éthiques, me semble offrir des bases plus certaines 
que les affirmations purement métaphysiques de Schopenhauer, 
lequel, d'ailleurs, dans son apologue de Titus et de Caïus, 
conclut en évolutionniste déterminé. Oui, et c'est là le point : 
Titus, au moment de tuer son rival, « n'a pas pu faire ce qu'il 
voulait. » Que Titus soit un homme de Neanderthal, et soyez 
assuré qu'il tuera Caïus pour jouir en paix de sa maîtresse. 

D'ailleurs, et je n'aborde pas sans crainte une telle idée, les 
sanctions de la morale ne sont pas les mêmes pour tous les indi- 
vidus ni pour tous les états de civilisation. Le lynch est une dou- 
loureuse nécessité dans le Far-West, sous peine de dissolution 
de la naissante société abandonnée à elle-même ; n'est-ce pas là 
le cas de dire qu'il faut faire de nécessité vertu ? C'est que l'on 
ne peut pas considérer le délinquant en soi, mais dans ses 
rapports avec le groupe social. Le délinquant est un malade, 
un attardé, soit. Mais l'impunité ou une répression trop faible ren- 
draient son mal contagieux. Les sanctions palpables sont donc 
nécessaires aux milieux de civilisation inférieure. Malon a bien 
senti cette vérité, car faisant un crochet et reprenant pied sur la 
doctrine utilitaire, il termine ainsi son chapitre sur la morale 
sociale : « La morale altruiste ne deviendra effectivement la loi 
de tous que lorsqu'elle aura la justice sociale pour substratum. » 
Et par justice sociale nous entendons avec Malon les moyens 
matériels qui en assurent la réalisation. 

27 



418 LE SOCIALISME INTEGRAL 

Eh oui ! la voilà la sanction pour les foules : le bien-être 
garanti par la justice. Pour que la société se moralise, il faut que 
chacun de ses membres ne soit pas contraint de faire le mal et 
soit intéressé à faire le bien. Il faut que le milieu social se trans- 
forme pour que se transforme le milieu moral ; il faut que le 
pain et l'éducation soient garantis à tous. Cela suffira à assurer 
l'éclosion et le maintien des vertus moyennes indispensables au 
bon ordre social, et aussi à faire le recrutement des meilleurs en 
nombre toujours croissant, de ces meilleurs, produits supérieurs 
de l'évolution, pour qui le « vivre pour autrui » sera plus néces- 
saire que le boire et le manger. 

Il me reste bien peu de place à présent pour la louange. La 
meilleure que je puisse faire du livre de Malon est-celle-ci : Les 
lecteurs de la Revue ont lu une première ébauche du Socialisme 
Intégral en articles détachés parus ici même pendant ces quinze 
derniers mois ; ils voudront le relire, augmenté et corrigé par les 
si louables scrupules d'un auteur jamais satisfait de son œuvre, 
dans l'édition qui paraît aujourd'hui en librairie. Grâce à ce livre, 
le socialisme n'est plus une sèche doctrine économique basée sur 
la nécessité. Il est l'épanouissement normal de l'humanité en 
marche vers les justices futures. 



Eugène Fournière. 



_>** 



REPONSE 



A LA 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

( Extrait de la Revue Socialiste du 14 juin 1891 ) 



Le Numéro d'Avril du savant recueil de M. Th. Ribot contient 
une analyse détaillée, àdemi-élogieuse, presque sympathique du 
récent ouvrage de notre ami Benoît Malon : Le Socialisme Inté- 
gral. Les compliments y sont bien assaisonnés d'une pointe de 
vinaigre, saupoudrés d'objections et même suivis par ci par là 
de quelques accès de vertueuse indignation, mais en somme le 
ton est poli, l'appréciation équitable, la discussion courtoise. 
C'est déjà pour nous un sujet de grande joie, car nous avons 
l'habitude de lire, un peu partout et surtout dans les Revues 
économiques, des diatribes hargneuses contre les doctrines socia- 
listes que l'on discute avec faiblesse et même avec une bonne 
foi médiocre, comme Leroy-Beaulieu dans son étude sur Le Col- 
lectivisme, sans compter les accusations de basses ambitions et 
de cyniques appétits qui sont journellement lancées à la face 
des militants de notre parti. Si les économistes orthodoxes con- 
tinuent à nous traiter du haut de leur grandeur dédaigneuse et 
à nous bien faire sentir que nous ne sommes que des ignorants, 
ou des illuminés ou des chevaliers d'industrie, les philosophes 



420 REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQUE 

au contraire font preuve d'une élévation d'esprit plus philoso- 
phique ; ils veulent bien nous lire, rendre justice à nos efforts 
et discuter avec nous sans pédantisme. Aussi saisirons-nous avec 
empressement l'occasion qui nous est fournie de répondre aux 
critiques formulées par M. Belot dans la T^evue 'Philosophique. 

I. — M. Belot rend d'abord hommage à la largeur d'idées de 
Malon qui voit dans les phénomènes historiques autre chose que 
la seule réaction des forces économiques, qui croit à l'importance 
des facteurs psychologiques et moraux et à ce titre, il lui décerne 
l'épithète ou l'éloge & idéaliste, « Et pourtant, dit-il, M. B. Malon 
« reste-t-il toujours fidèle à son idéalisme ? Il ne nous le semble 
« pas. Témoin cette idée latente qui vient en droite ligne du 
« Marxisme lui-même et qui domine visiblement la théorie socia- 
« liste de la répartition : que le produit devrait revenir tout en- 
« tier à l'ouvrier et que celui-ci est frustré de tout l'excédent 
« du prix de vente sur le salaire qu'il reçoit. Comment cet idéa- 
« liste ne voit-il pas que c'est là une vue toute matérialiste ? 

... « Chose remarquable ! dans tout son réquisitoire contre la 
« distribution actuelle des richesses, M. Malon ne s'est pas 
« aperçu qu'en haut de l'échelle de la production on aurait 
« presque autant à se plaindre qu'en bas... Séguin n'a pas tou- 
« ché grand'chose des millions qu'a fait gagner la chaudière 
« tubulaire... L'agronome, le chimiste se contente de son mo- 
« deste traitement de professeur ou de chef de laboratoire. Com- 
« bien était plus juste la vue Saint-Simonienne de la dignité et 
« des droits sociaux du savant?... Le producteur d'en haut et 
« celui d'en bas ont les mêmes ennemis, disons, si l'on veut, 
« les mêmes concurrents dans la répartition, le banquier et le 
« commerçant... Pourquoi semble-t-il les englober dans l'ana- 
« thème qu'il jette au capitalisme et confondre le manieur d'idées 
« avec le manieur d'argent ? Pourquoi enfin s'expose-t-il à ce 
« qu'on soupçonne une fois de plus le Socialisme de mal tolérer 
« les supériorités, non-seulement dans l'ordre de la richesse, où 
« l'on peut se donner le facile mérite de les mépriser ou de les 
« maudire, mais dans l'ordre de l'intelligence où il est moins 
« aisé d'en avoir raison ? » 

Voilà tout un faisceau d'objections. 



APPENDICE 421 

Si nous comprenons bien la pensée de notre contradicteur, il 
n'est pas ici question de constituer en faveur des savants et des 
inventeurs un monopole ou un privilège presque royal, en attri- 
buant par exemple à Seguin ou à ses descendants tous les millions 
qu'a fait gagner et que fera encore gagner la chaudière tubulaire 
ou à M. Chevreul, qui a découvert la composition chimique des 
matières grasses, les bénéfices et les dividendes que les fabriques 
de bougies, de savon ou de glycérine ont produits ou pourront 
produire. Dans ce cas, le nom du despote serait changé, mais le 
despotisme économique existerait toujours. Inutile de s'arrêter 
plus longtemps sur une idée absurde. 

Comme le dit l'écrivain de la e %evue 'Philosophique, nous pensons 
en effet « que le produit devrait revenir tout entier à l'ouvrier », mais 
nous ajoutons, avec Malon, ce correctif: les charges sociales étant 
remplies, ainsi que le portent tous les programmes collectivistes. 

Dans une société fondée sur l'appropriation commune des 
moyens de production, il devra être nécessairement prélevé sur le 
travail de chacun de quoi pourvoir à l'entretien des grands services 
publics, tels que ceux de la vieillesse, de l'enfance, etc.. Les ser- 
vices scientifiques, artistiques, seront défrayés de la même façon. 
Chimistes, physiciens, inventeurs, recevront une part du produit 
social très suffisante pour leur entretien et même des pensions 
ou des allocations extraordinaires, témoignage de la reconnais- 
sance publique, destinées h récompenser leurs découvertes et à 
stimuler leur zèle. A défaut du sentiment de la justice, le seul 
souci de l'intérêt social en ferait certainement une loi : car, les 
progrès de tous genres effectués dans la transformation de la 
matière, se traduiraient pour l'ensemble des citoyens, soit par 
une diminution des heures de travail, soit par une augmentation 
de confortable, de plaisir, de vie aisée et facile. Dans notre con- 
ception, on n'aurait pas le spectacle d'inventeurs volés de leurs 
inventions, réduits à la noire misère, et intentant des procès 
toujours perdus aux industriels ou aux manieurs d'argent, enri- 
chis par la mise en pratique d'une idée escroquée. On ne verrait 
plus tel chef de laboratoire, connu pour des découvertes origi- 
nales, vivre avec deux ou trois mille francs, tandis que nos tré- 
soriers payeurs généraux étalent le scandale de leurs traitements 
de cent mille francs et plus, fonctionnaires payés pour ne rien 



422 REPONSE A LA « REVUE PHILOSOPHIQUE » 

faire et ne rien savoir, puisque leurs fondés de pouvoir salariés 
par eux sont seuls à pratiquer et même à comprendre les opéra- 
tions des trésoreries. 

Je vais même plus loin et j'espère bien n'être démenti par 
aucun socialiste réfléchi. La bienveillance et la générosité sociales 
ne s'étendront pas seulement sur les dominateurs de la matière, 
mais aussi sur ceux dont les hautes spéculations scientifiques ou 
philosophiques, absolument inutiles en pratique, donnerontauxin- 
telligences avides une conception toujours plus large et plus exacte 
des choses, du monde, de l'homme. Dans une société affranchie 
enfin de l'individualisme anarchique, il y aura place pour tous les 
grands esprits improductifs et supérieurs. Les Hegel, les Dar- 
win, les Spencer, les Taine, les Renan, n'ont trouvé ni les cou- 
leurs d'aniline, ni la vaccination charbonneuse, et cependant il 
n'est pas un seul d'entre nous qui « tolère mal leur supériorité» 
et qui refuserait à leurs facultés puissantes une part équitable de 
la richesse publique. L'Américanisme grossier nous répugne au- 
tant que nous agrée « la vue Saint-Simonienne de la dignité des 
droits sociaux du savant » et du penseur. 

Voilà quel est le matérialisme de notre ami B. Malon et le 
nôtre. Du reste, nous ne repoussons pas absolument cette quali- 
fication : Les socialistes parlent souvent de mangeaille et de bois- 
son et se proclament quelquefois le parti du Ventre et de Y Esto- 
mac. Eh ! bien oui, nous voulons d'abord (car c'est le plus urgent) 
remplir ces estomacs de bonne nourriture, afin d'éveiller en- 
suite dans ces cerveaux engourdis l'illumination de la pensée et 
dans ces cœurs justement haineux les douces émotions de 
l'amour. 

Notre pensée sur ce point est suffisamment éclaircie et ne 
doit pas s'éloigner beaucoup de celle de M. Belot, avec lequel, 
du reste nous sommes encore complètement d'accord en ceci 
« que les producteurs d'en haut et ceux d'en bas ont les mêmes 
ennemis». En 1848 déjà, on proclamait la fraternité des «tra- 
vailleurs de la pensée » et des travailleurs manuels. Sous cette 
forme un peu emphatique qui prête à sourire aux sceptiques, se 
cache une idée vraie. Ce n'est pas la redingote qui fait le bourgeois. 
Le chimiste, l'ingénieur, le comptable, sont souvent aussi les 
salariés et les exploités qui devraient mener campagne commune 



APPENDICE 423 

avec leurs frères inférieurs pour la destruction du parasitisme 
capitaliste. 

II. — Autre série d'objections. Malon constate la difficulté 
considérable qui existe pour faire comprendre aux intéressés les 
avantages de la Comassation territoriale. « Comment, objecte- 
« t-on, ces instincts ataviques et ces habitudes routinières 
« laisseraient-ils un champ plus libre à des transformations radi- 
« cales quand ils résistent à des modifications restreintes? 
« Acceptera-t-on la nationalisation de la terre quand on répugne 
« à la Comassation ou à l'association agricole ». Et notre auteur 
conclut que Malon semble espérer en dernière analyse « une 
révolution violente pour imposer un nouvel état de choses à 
ceux qui ne savent pas rompre avec le passé.» — Il est vrai que 
le paysan de nos jours est très routinier. Une révolution violente 
qui essaierait d'imposer un nouveau mode de l'appropriation du 
sol aurait de très grandes chances d'être mal accueillie par lui. 
Si notre pensée était d'employer la force pour soumettre les 
gens à certaines vues systématiques, nous mériterions le reproche 
qui nous est fait. Mais les tendances routinières et conserva- 
trices des ruraux d'aujourd'hui pourraient bien ne pas être 
éternelles. Si leurs intérêts immédiats et tangibles changeaient, 
il est probable que leurs opinions changeraient aussi. L'enquête 
de 1879 sur l'Agriculture en France, dont les résultats ont été 
confirmés par l'enquête de 1883-84, prouve que sur 52 millions 
d'hectares, superficie du sol français, la grande propriété occupe 
22 millions d'hectares, soit presque la moitié du territoire, la 
moyenne propriété occupe 1 5 millions d'hectares, et la petite 
propriété / / millions d'hectares seulement. 

De plus, de nombreux indices font penser que la petite 
propriété disparaît devant la grande, que le petit propriétaire 
est peu à peu transformé en prolétaire rural. Certains écono- 
mistes le reconnaissent. Tel M. Claudio Jannet qui disait dans 
le Correspondant du 25 janvier 1891 : « Dans beaucoup de 
« parties de la France, notamment dans le Sud-Ouest, la baisse 
« de la valeur de la terre s'est encore accentuée, et, ce qui est 
« plus grave, la petite propriété continue à perdre du terrain, » 
Ne savons-nous pas aussi que la dette hypothécaire s'élève à la 



424 REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQUE 

somme de vingt milliards? Ne sont-ce pas là des symptômes 
importants? Le mouvement de concentration et de centralisation 
qui s'est produit dans la propriété industrielle et commerciale, 
s'étend à la propriété agricole, jusqu'au moment où la terre, elle 
aussi, deviendra entre les mains des seigneurs du capital un 
simple moyen d'exploitation du travail. Et alors la situation 
sera profondément modifiée. Le paysan asservi, misérable, 
nourrira les mêmes sentiments à l'égard de ses maîtres que 
l'ouvrier des villes. Et tel qui aurait répugné à la Comassation 
ou à toute autre mesure anodine en viendra vite à souhaiter 
l'expropriation radicale des possesseurs du sol, surtout si la 
propagande révolutionnaire qui n'a encore agité que les villes 
vient répandre jusqu'au fond des campagnes des espérances 
contagieuses. Si à ce moment, une révolution violente survenait, 
le gouvernement émancipateur n'aurait besoin ni de la contrainte, 
ni de la violence, pour faire accepter aux nouveaux serfs de la 
glèbe la réalisation de leurs plus intimes désirs, c'est-à-dire la 
co-propriété des exploitations agricoles dans lesquelles (comme 
leurs frères de l'industrie) ils auraient appris la division du travail, 
le groupement des forces ou l'organisation scientifique de la 
culture. Résisteront-ils quand, outre leur salaire habituel, on 
leur imposera l'obligation de prendre part au partage des bénéfices 
réalisés ? La révolution sera déjà faite dans les cœurs, avant de 
passer dans les lois. Elle consistera simplement en une mise en 
accord de la superstructure législative, administrative, politique, 
avec l'évolution économique et morale déjà accomplie. 

Les émeutes d'ouvriers agricoles qui ont éclaté en Autriche- 
Hongrie à l'occasion de la fête socialiste du I er Mai ne manquent 
pas de signification, si nous en croyons le journal Le Temps, du 
5 Mai 1 89 1 , qui dit : « L'insurrection a éclaté dans une contrée 
« où, pendant la crise agricole de ces dernières années, les 
« grandes propriétés seigneuriales se sont agrandies par l'acqui- 
« sition des terres des petits paysans, qui labourent maintenant 
« leurs anciennes propriétés comme journaliers. »Voilà, semble-t-il, 
des paysans qui ont su rompre avec leurs « instincts routiniers » 
et leur humilité séculaire, puisque dans la violence de leur légi- 
time colère ils ont affronté le feu des fusils de l'ordre bourgeois. 

Du reste, la société bourgeoise ne semble pas jouir de toute la 



APPENDICE 425 

sympathie de M. Belot qui n'a pas l'air d'admirer plus que notre 
directeur « les escrocs et les aigrefins de l'ordre actuel. » Et à ce 
propos il ajoute : « M. B. Malon ne semble-t-il pas, contraire- 
« ment à sa doctrine, croire que l'avènement du régime collecti- 
« viste suffirait à supprimer cette plaie, quand il est visible au 
« contraire que nul régime n'exigerait plus d'honnêteté et ne 
« donnerait plus de facilité aux aigrefins pour vivre aux dépens 
« de la communauté. » Est-ce là la condamnation ou Y apologie 
du régime collectiviste ? — Il y a dans cette phrase deux objec- 
tions différentes : i° L'avènement d'un tel ordre économique ne 
supprimerait pas les escrocs; 2 Nul n'exigerait plus d'honnêteté. 
Sur le premier point, nous croyons au contraire que l'établis- 
sement de la justice sociale produirait une énorme amélioration 
morale. S'il est une influence bien certaine c'est celle du milieu ; 
or, le milieu n'est-il pas pour un grand nombre d'enfants, nés 
dans la misère abjecte des grandes villes manufacturières, vivant 
auprès de parents dégradés, une cause puissante d'empoison- 
nement moral. Quand la Société ne laissera plus aux préjugés, à 
l'ignorance, aux vices des particuliers la mission primordiale de 
nourrir et d'élever les enfants, il est bien probable que l'espèce 
s'améliorera, sous l'influence d'une sorte d'horticulture humaine, 
au point de vue physique, intellectuel et moral. 

Et même l'enfant, qui a vécu dans une saine atmosphère fami- 
liale, lorsque, devenu adulte, il est jeté au milieu de nos villes en 
pleine mêlée sociale, qu'aperçoit-il bientôt ? C'est que dans la' 
furieuse bataille des intérêts il faut être dupe ou victime, voleur 
ou volé. La fortune est une prime à la malhonnêteté. Alors les 
scrupules disparaissent, toute délicatesse de conscience se flétrit, 
les instincts ataviques de déprédation et de combativité repren- 
nent leur énergie ancienne (1). C'est la sélection au rebours. — 
Qui n'a observé en soi-même et chez les autres la très grande 
différence entre les sentiments et les actes? Combien d'individus 
qui, au coin de leur feu, tranquilles, loin de la lutte, sentent en 
eux des impulsions généreuses, éprouvent comme la palpitation 

(1) Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur qui desséchait les âmes, en 
chassait la bonté, la tendresse, l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, 
l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines ! 

Zola ; L'Argent, page 239. " 



426 RÉPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQUE 

dans leur cœur d'un idéal élevé et fraternel. Voilà les sentiments. 
— Voyez maintenant les actes : il a fallu être dur, sec, impi- 
toyable envers le faible, extrême dans son droit, il a fallu com- 
ploter la ruine des concurrents afin de mieux se prémunir soi- 
même contre un semblable malheur. Homo homini lupus. 

Cette nécessité dominatrice du combat pour la vie produit 
la démoralisation croissante, dont nous voyons l'affligeant 
spectacle. Supprimez le combat, réduisez-le à une salutaire et 
pacifique émulation — et, le règne des « escrocs et des aigre- 
fins » aura vécu. 

Il est bien possible cependant qu'il en subsiste encore un 
certain nombre, sous le régime collectiviste, de ces gens ingé- 
nieux à vivre sans rien faire aux dépens de la communauté. Mais 
ce seront alors de pauvres petits parasites, humbles, honteux, 
dissimulés dans quelque fonction inutile ; on ne verra plus 
comme de nos jours, les escrocs et les aigrefins de la haute 
finance maîtres de leur époque, souverains réels sous le mensonge 
des constitutions, des lois et sous le bavardage vain des Chambres 
représentatives. L'Etat futur pourra être envahi par ces vols de 
sauterelles administratives qui rongent si bien nos budgets et 
par ces médiocres fonctionnaires auxquels un ministre spirituel 
ne demandait que deux qualités : l'exactitude et la paresse, mais 
qu'est-ce que cela en regard des énormes prélèvements du 
capital? N'est-il pas juste aussi de compter sur la possibilité et 
la facilité du contrôle des intéressés. Ce contrôle est illusoire de 
nos jours : car je suis persuadé que tous les électeurs réclament 
la suppression des fonctions inutiles, et cependant parmi nos 
gouvernants là faiblesse des uns, la complicité des autres, la 
trahison de presque tous condamnent la volonté populaire à 
l'avortement. Supposez un gouvernement presque direct, fondé 
sur la volonté populaire exprimée à toute occasion et prompte- 
ment obéie et croyez-vous que le mal resterait incurable ? 

Concluons donc : si le régime collectiviste doit exiger plus 
d'honnêteté que tout autre, il aura aussi pour effet de créer 
cette honnêteté et de donner au peuple le moyen de se mieux 
défendre contre les menées astucieuses des roués. 

III. — Dans la fin de son travail, l'écrivain de la l^evue 
Philosophique reproche à Malon de semer la haine, la défiance, 



APPENDICE 427 

et d'attaquer injustement la bourgeoisie. Et il lui dit : « Où 
a-t-on plus fait pour l'ouvrier que dans la grande industrie ? 
N'est-ce pas un cliché que d'appeler le Creusot un bagne capi- 
taliste (1)? 

S'il est vrai que Malon sème la haine contre ceux qui ont 
toujours fait une œuvre de haine, je l'en félicite. Trouveriez- 
vous plus juste qu'il prêchât aux brebis l'amour du loup, aux 
exploités la reconnaissance pour leurs exploiteurs ? Le devoir de 
ceux qui aspirent vers la justice est d'éclairer les gens du peuple 
sur leur intérêt et celui de leurs enfants, sur le triste avenir qui les 
attend et surtout de les exhorter vivement à l'union, au grou- 
pement et à la défense mutuelle. Ne serait-ce pas une indignité 
que d'engager doucereusement à une soumission de bête de 
somme ceux à qui il est dû une vie d'homme ? Le peuple, comme 
un grand enfant, n'a que trop de faiblesse pour ses maîtres ; et 
quand certains économistes chantent aux bourgeois la quasi- 
sainteté de leurs privilèges, nous n'aurions pas le droit de dire 
aux malheureux que l'on dépouille : « Relevez donc la tête et 
défendez, vous aussi, vos légitimes intérêts ! » Qu'on ne se mé- 
prenne pas sur notre pensée, nous nourrissons dans nos poi- 
trines 

. . . Ces haines vigoureuses 
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses, 

afin d'arriver à la destruction des iniquités qui nous révoltent et 
par suite au triomphe de la solidarité, de l'amour et de la paix. 
Comme vous le voyez c'est un haut idéalisme qui nous guide, 
c'est une force morale qui nous soutient. 

Vous trouvez injustes ces haines et nos attaques contre la 
bourgeoisie. Et cependant qui a gouverné, sous des noms diffé- 
rents, depuis le commencement de ce siècle, si ce n'est la classe 
bourgeoise ? Ceux qui ont joui si longtemps du pouvoir politi- 
que et de la richesse pouvaient tout. Qu'ont-ils fait? Rien. Ils 
ont laissé la question sociale s'aggraver et s'envenimer sans 
cesse. Ils ont opposé un entêtement étroit à toute tentative 

(i) Sur ce point particulier nous voulons bien admettre qu'on ait fait quelque chose 
au Creuzot pour l'ouvrier depuis la fameuse grève de 1870. Aurait-on fait bien davan- 
tage, que rien ne pourrait justifier l'oppression politique qui, dans ce pays, courbe 
toutes les têtes sous la dictature du maître. 



428 RÉPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQUE 

sérieuse de réforme ; plusieurs fois ils ont étouffé dans le sang 
les réclamations menaçantes du prolétariat, rouvrant l'ère de ces 
vastes tueries systématiques qui font songer à Gengis-Khan 
ou à Attila. Egoïstes et bornés, peureux et cruels, voilà les gens 
que vous proposez à notre admiration. Nous savons bien qu'il y 
a de nobles exceptions. Qu'importe, si elles sont noyées dans la 
masse? 

Quant aux œuvres philanthropiques de la grande industrie, 
elles n'ont été inspirées le plus souvent que par la préoccupation 
de l'intérêt bien entendu ; elles s'accompagnent ordinairement 
de l'absence complète pour l'ouvrier de toute liberté politique et 
de toute indépendance personnelle. 

C'est la chaîne avec un morceau de pain. On cite les compa- 
gnies ou les grandes maisons qui ont fait quelque chose. 
Combien serait longue, interminable la liste de celles qui n'ont 
rien fait ! 

Nous arrivons enfin à la dernière des critiques qui sont 
adressées au parti socialiste. On l'accuse d'être tiède dans son 
patriotisme, on accuse surtout les syndicats ouvriers en lutte 
avec leur patron d'accepter trop facilement les secours pécuniaires 
de l'étranger et de sacrifier ainsi à leur intérêt particulier et étroit 
l'intérêt général de l'industrie française. 

Admettons pour un instant qu'il y ait dans un tel acte une 
faute grave. Plaçons le patriotisme comme un devoir rigoureux, 
s'imposant à tous avec un caractère d'obligation absolue. 

11 reste à savoir qui a donné l'exemple, qui a commencé à faire 
prévaloir l'intérêt particulier sur l'intérêt national. 

Est-ce que les emprunts italiens souscrits presque entièrement 
en France et facilement couverts par les capitalistes français ne 
devaient pas servir à fondre des canons contre nous ? Après le , 
traité de Francfort les produits de l'industrie allemande ont com- 
mencé l'invasion pacifique de la France et je ne crois pas que les 
gros commissionnaires en marchandises, que les courtiers, que 
les négociants en gros ou les petits détaillants aient refusé avec 
indignation les bénéfices procurés par ces affaires. Les compa- 
gnies de chemin de fer de notre pays ont favorisé, par des tarifs 
spéciaux, l'entrée en France de bien des produits qui font concur- 
rence aux nôtres. L'un vend à l'étranger le droit de fabrication de 



APPENDICE 429 

certains explosifs aussi nouveaux que redoutables ; un autre 
fabrique pour le compte de l'armée française des obus en acier 
chromé, dont la supériorité est prouvée, mais ne tarde pas à faire 
participer libéralement les armées étrangères à la vente de ces 
engins. Les patrons français hésitent-ils à employer de préférence 
des ouvriers italiens, belges ou allemands qui viennent s'offrir à 
meilleur marché? Ont-ils songé qu'en agissant ainsi, ils favorisent 
l'infiltration d'une foule hostile et jalouse qui, après avoir vécu 
sur nous et pratiqué l'espionnage, reviendra les armes à la main? 
Et les ouvriers français privés de leur salaire, rendus misérables, 
restreignant le nombre de leurs enfants, sont peu à peu rempla- 
cés sur le sol natal. 

Les faits de ce genre, dont la liste serait facile à allonger, 
prouvaient prêter à des récriminations interminables. Il vaut 
mieux essayer de comprendre que de s'indigner sottement. L'idée 
de patrie, devenue trop étroite pour le développement de la 
civilisation contemporaine, éclate de toutes parts. Les questions 
nationales finiront à la longue par céder le pas aux questions 
internationales. Une multitude d'affaires de différents ordres se 
tranchent maintenant par ententes ou décisions internationales. 
Les problèmes sociaux et économiques brisent l'étreinte de la 
nationalité et agitent à la fois tous les peuples civilisés. Le capi- 
tal, le premier, s'est délivré de toute entrave, afin d'accomplir la 
mission historique qu'il porte en lui et afin d'acquérir une puis- 
sance toujours croissante. Le travail fera de même et subira lui 
aussi la même loi d'évolution. Aux coalitions nationales d'ouvriers 
contre leurs patrons, se substitueront probablement des coali- 
tions internationales du même genre. Nous allons vers une sorte 
d'unification de l'Europe. 

A une situation économique nouvelle correspondront des 
sentiments nouveaux. La diminution du patriotisme chez les 
socialistes ne doit pas être considérée comme l'effet d'une grave 
démoralisation, comme une victoire de l'égoïsme sur les ten- 
dances altruistes, mais au contraire comme l'ébauche encore 
bien indécise d'une moralité nouvelle, d'un devoir nouveau. A 
l'ancienne conception d'une morale de famille, de cité, et plus 
tard de nation, viendra s'ajouter la conception d'une morale 
humaine. Les congrès internationaux, dans lesquels les opprimés 



430 REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQUE 

ou leurs représentants se rencontrent, donnent lieu à des mani- 
festations quelquefois intéressantes de sentiments fraternels. 
Nous avons entendu lors du récent congrès international des 
mineurs à Paris, un délégué Anglais raconter que les ouvriers 
d'une certaine Union consultés sur la question de la grève géné- 
rale pour obtenir la journée légale de huit heures ont voté oui 
dans une proportion de 96 0/0, se déclarant prêts à faire la grève 
et à la soutenir de leur caisse. Et cependant, ces mineurs n'ont 
aucun intérêt matériel et direct au triomphe de telles revendica- 
tions, puisque la journée de huit heures avec de hauts salaires 
existe pour eux depuis longtemps et qu'ils s'exposent en soute- 
nant leurs frères du continent à perdre leur temps et à dilapider 
leur fonds de réserve. 

Voilà de nouveaux sentiments de large solidarité, qui avaient 
été souvent vantés et exaltés en d'éloquentes déclamations, mais 
qui commencent à influer sur les actions humaines et à pénétrer 
dans ^pratique. Ici, selon la vue très-neuve et très-profonde, 
mais beaucoup trop exclusive de K. Marx, c'est bien pour la 
plus grande part la transformation économique qui, broyant en 
même temps que les vieilles formes démodées de la production 
et de l'échange, les sentiments d'hier devenus les préjugés 
d'aujourd'hui, aura facilité cette nouvelle phase de l'évolution 
humaine. Il est probable que sur le tronc économique rajeuni 
bourgeonneront et fleuriront comme autant de frais rameaux des 
réformes politiques, intellectuelles, morales, artistiques, nou- 
velles et meilleures. 

D r A. Delon. 



-s>*«- 



LE SOCIALISME INTEGRAL 
et la Presse (1) 



Chargé par notre ami Rodolphe Simon, le dévoué administra- 
teur de la l^evue Socialiste, de présenter aux lecteurs de ce 
recueil la nouvelle. édition du premier volume du Socialisme Inté- 
gral, est-il bien nécessaire qu'après tant d'autres, nous donnions 
notre avis sur cet ouvrage ? Nous le pensons pas et nous consi- 
dérons comme plus utile de rappeler l'accueil si bienveillant qu'il 
a reçu de la presse et du public studieux. 

Ce n'est pas, au reste, un fait de mince importance. Si l'œuvre 
du directeur de la Revue Socialiste a entraîné tant d'adhésions 
flatteuses et a été analysée avec sympathie par plus de cent jour- 
naux ou revues de tous les formats, de toutes les périodicités, 
de toutes les opinions et de toutes les nations ; si, pour la pre- 



(1) Le Socialisme intégral formera 3 volumes ainsi distribués : 

1 er volume : Histoire des théories et tendances générales ; 

2 m ° volume : Réformes possibles et moyens pratiques ; 

S™ volume : Issues probables et synthèses générales. 

Il n'est ici question que du premier volume paru en septembre 1890 et dont 
nous annonçons la deuxième édition. Le deuxième volume, sous presse, paraîtra 
le premier octobre prochain et le troisième dans le courant de l'année 1892. 



432 LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

mière fois, en France, depuis Louis Blanc et Proudhon, un livre 
socialiste a pu à ce point captiver l'attention, c'est un succès qui 
selon nous est dû à trois causes. 

En outre du mérite incontestable du livre, il faut attribuer son 
succès à la personnalité sympathique de l'auteur et aussi à la 
vogue qui commence à s'attacher aux idées de rénovation so- 
ciale. 

Du livre lui-même nous ne dirons rien, les lecteurs l'ont eu 
sous les yeux ; des récents progrès du socialisme non plus : le 
socialisme monte maintenant et brille comme le soleil : aveugle 
qui ne le voit pas, ainsi qu'il fut dit autrefois de la première Répu- 
blique française. 

De l'auteur nous voudrions bien parler ; mais Malon ne nous 
pardonnerait pas des éloges en des pages destinées à la ^Revue 
Socialiste . 

Aussi bien nous nous proposons ici non pas de présenter l'au- 
teur du Socialisme Intégral à ses lecteurs qui le connaissent bien, 
ni son œuvre qu'ils ont lue et qu'au surplus Fournière a magistra- 
lement caractérisée ici-même, lors de l'apparition de la première 
édition. Notre objectif est, nous le répétons, plus modeste : rap- 
peler les jugementsqui ont été portés par la presse sur le premier 
volume du Socialisme Intégral et sur son auteur. 

Et puisque nous avons dit que la personnalité de Malon 
qui n'excite guère que des sympathies avait été pour quelque 
chose dans le succès de son Socialisme Intégral, nous avons à cœur 
de le prouver tout d'abord. 



Nous commençons par le jugement du maître aussi aimé que 
vénéré qui a nom Léon Cladel, l'auteur du "Bouscassié, d'Omp- 
drailles, de Va-nu-pieds et de vingt autres chefs-d'œuvres, dans 
la Revue moderne du 20 novembre 1886, à propos de la publica- 
tion du premier livre philosophique de Malon ; la Morale sociale. 



APPENDICE 433 

Ces quelques pages resteront à l'honneur de l'impeccable et géné- 
reux écrivain qui les burina et du fécond théoricien socialiste qui 
les inspira. Le génial plébéien du Quercy, devenu un des plus illus- 
tres maîtres de la littérature contemporaire, devait bien com- 
prendre et comprit en effet l'ancien berger et laboureur forézien 
qui après avoir passé de la dure vie du paysan salarié à la vie 
presque aussi pénible et plus précaire du prolétaire industriel 
devint, en attendant d'être un écrivain estimé, un militant de 
l'avant-garde socialiste, batailla parles grèves, par l'Internationale, 
par les sociétés coopératives, bref par tous les moyens de propa- 
gande, voire même par les conspirations révolutionnaires, contre 
le despotisme impérial et l'exploitation capitaliste. 

Cladel prend Malon en 1866, lors de son affiliation à 
Y Internationale, et après qu'il eut dirigé les grandes grèves de la 
banlieue parisienne : 

Infatigable, il fonde la Revendication de Puteaux, société de consommation 
encore prospère aujourd'hui puisqu'elle compte 1800 membres et d'autres à 
Suresnes, à Courbevoie, à Clichy, à Roubaix; et, grâce à sa persévérance et 
à son ubiquité', de nouveaux groupes internationalistes se constituent à Lille, 
Amboise, Vattrelos, Pontoise, Saint-Ouen-L' Aumône, Saint-Elienne et Bati- 
gnolles. En butte aux rancunes patronales, il change de nom à tout instant 
et ne séjourne en chaque lieu que le temps nécessaire à la formation de 
quelque cercle, et, de plus en plus agile, court à d'autres tâches, à d'autres 
propagandes interrompues par des réclusions successives ; à l'ombre des 
cachots, il médite; en plein soleil, il agit. Toujours sur pied et jouissant de 
la confiance absolue de ses recrues avides de se produire, il se concerte avec 
les Blanquistes et participe avec eux à beaucoup de manifestations républi- 
caines et de tentatives révolutionnaires de 1867-68-69. En janvier 1870, éclate 
enfin la Grève du Creusot. Il s'y trouve déjà comme correspondant de la 
Marseillaise et bientôt y dirige les mineurs. Après leur défaite, il va porter 
le concours du journal et celui de ses facultés d'organisateur aux grévistes 
de Fourchambault. On l'épie, on le harcèle, il se couvre d'une blaude rusti- 
que, il échappe aux limiers de la police impériale attachés à ses trousses, et, 
presque à leur barbe, ayant établi plus de vingt nouvelles sections à Châlons, 
Autun, Torteron, Cosne, etc., pousse sur Paris où dès son retour, avril 1870, 
on le jette à Mazas; il y reste au secret plusieurs mois. Enveloppé dans le 
quatrième procès de l'Internationale, on lui sert un an de prison ;*il purgeait 
cette condamnation en la prison de Beauvais d'où le lendemain du 4 septembre 
il est élargi sur une dépêche de Gambetta. . . 

Les Internationalistes et les Blanquistes ainsi libérés au nombre 
de plus de 79 viennent à Paris où avec leurs coreligionnaires ils 
fondent le Comité Central des vingt arrondissements, place de 
la Corderie, d'où devait sortir la Commune. 



434 LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

Malon fut un des plus assidus et il participa à ce titre à la jour- 
née du 31 octobre. Déjà délégué de son bataillon, le 9i me , il avait 
gagné assez la sympathie des électeurs des Batignolles pour être 
élu le 5 novembre adjoint à la mairie du XVII me arrondissement ; 
il s'occupe surtout de l'assistance qu'il organise exemplairement 
dans son arrondissement : mais il ne perdait pas de vue le grand 
but de la défense de Paris compromise par un gouvernement 
indigne ; c'est ainsi qu'il participa à la journée désespérée du 
22 janvier et qu'à cette occasion un mandat d'arrêt fut lancé con- 
tre lui, qui ne fut pas longtemps valable car... mais ici je cède 
encore la place à Léon Cladel : 

Elu le 8 février 1871 par 118.000 voix, le quinzième sur quarante-trois, le 
petit berger de Forez, l'homme de hait et de bat des villages, hameaux et 
bourgs suburbains, est député de Paris. Ah ! cette fois, les électeurs en 
blouse, abjurant toute jalousie, ont voté pour un blousier comme chacun 
d'eux. S'il en avait été ainsi l'an dernier, combien de bourgeois autoritaires 
qui trônent au pouvoir aujourd'hui seraient aux genoux de cette plèbe, qu'après 
l'avoir implorée et flagornée en tant que candidat ils crossent, parvenus avec 
dédain. Accompagné par quelques-uns de ses mandants, il vole à Bordeaux, 
le vrai représentant du peuple et le plus légitime au dire de l'auteur des 
Châtiments } et là, de même que les Allemands Liebknecht et Bebel repous- 
seront plus tard au Reichstag, de Berlin, l'annexion de la Lorraine et de 
l'Alsace à l'Allemagne, il refuse de sanctionner le démembrement de la France 
vaincue, ainsi qu'il n'eût pas admis d'ailleurs l'incorporation de provinces 
transrhénanes à sa patrie, si mieux commandées et plus nombreuses nos 
imberbes milices urbaines et rurales l'avaient emporté sur deux millions de 
reîtres et de lansquenets blanchis sous le casque et la cuirasse; il flanque en 
même temps que Tridon, Razoua, Cournet, Rochefort, Delescluze et celui qui, 
n'ayant pas su se contenter d'être Ranc tout court, est devenu Monsieur 
Ranc tout au long, après Garibaldi trop prompt à les précéder, avant Victor 
Hugo, peut-être trop lent à leur emboîter le pas, il flanque sa démission de 
mandataire db la grande cité révolutionnaire au nez de tous les nonces 
rétrogrades des quatre-vingt-neuf départements et s'en retourne là d'où 
naguère il est venu. 

C'est-à-dire à Paris, où après avoir participé à tous les efforts 
de conciliation, il se rallie à la révolution du 18 mars en voyant 
la mauvaise foi de ceux qu'on allait appeler les hommes de Ver- 
sailles. 

Membre de la Commune et Maire des Batignolles il fit son devoir 
pendant les 73 terribles journées; il dirigea la défense de son 
arrondissement quand l'armée de Versailles entra dans Paris y 
portant le désespoir, le massacre et la mort. Il put rallier en bon 



APPENDICE 43 5 

ordre les forces dont il disposait et les diriger sur Montmartre ; 
mais resté le dernier il fut coupé et ne put rejoindre les siens. 
Environné tout à coup de soldats qui ne purent croire qu'un 
membre de la Commune se fût ainsi attardé parmi eux et le pri- 
rent pour un agent de Versailles, il échappa de la sorte à la fusil- 
lade sommaire. 

La mort ne voulait pas de lui. continue Le'on Cladel. Traqué, harcelé, 
serré de près, il est recueilli par une intrépide citoyenne qui le conduit chez 
elle, et là, son mari (A. Ottin), vieillard austère, sculpteur renommé (1), lui 
parle ainsi: « Qui que vous soyez, vous êtes ici le bienvenu puisque vous êtes 
l'une des victimes du monstre qui triomphe aujourd'hui sur les ruines de 
Paris et déshonore l'humanité.» Six semaines environ le proscrit résida chez 
ce grand cœur auquel sont bien dus les hommages de tout philanthrope digne 
de ce nom, et lorsqu'il quitta son refuge et la ville saccagée, le fils de son 
hôte l'obligea à prendre son propre passe-port et sa bourse. Enfin, ayant 
franchi la frontière, il s'écrie : «Je salue et touche une terre de liberté! » Ces 
mots lui tombent de la bouche comme ils jaillirent en l'autre siècle de celle 
de Jean-Jacques, à peu près sur le même sol, entre deux montagnes. En paix 
à Genève, il subsistera, ce banni, mais comment et de quoi ? Comme il 
pourra, d'une besogne manuelle quelconque. Allons, courage exilé ! Labor 
omnia vincit improbus . 

Successivement vannier, typographe, fardelier. il mange et boit, mais ne 
dort point. Toutes ses études forcément négligées par la bataille sociale l'ont 
sollicité de rechef. Il achève alors son instruction et quand il possède bien 
l'orthographe, la syntaxe, la langue, il prône avec sa plume les idées géné- 
reuses pour lesquelles il a combattu le fusil au poing. En Suisse, en Italie, 
il se plonge avec amour, avec passion, dans les œuvres sinon obscures, du 
moins abstraites des physiocrates et des économistes : Adam Smith, Quesnay, 
J.-B. Say, Malthus, Ricardo, Mach-Culloch, Dunoyer, Rossi, Filangieri, 
Romagnosi, Verri, Beccaria, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, en 
même temps que les sociologues : Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc, Pierre 
Leroux, Cabet, Dezamy, Proudhon, Considérant, Pecqueur, Vidal. Karl Marx, 
Robert Owen, Lassalle, Tourreil, Fauvety et J.-S. Mill, son auteur de prédi- 
lection, l'initient tour à tour aux œuvres de la science, et lui révèlent tous 
leurs secrets et le voilà si bien ferré, désormais, sur les questions qui le 
préoccupent et l'absorbent qu'il nous offre coup sur coup : en 1871, La Troisiè- 
me défaite du prolétariat français ; en 1872, Exposé des Ecoles socialistes 
françaises et Y Internationale, son histoire et ses principes ; en 1873, Spar- 
tacus ; en 1874, Socialismo, Religione, famiglia, proprietà, texte italien ; en 
1876, Histoire critique de l'Economie politique ; en 1875-77, collaboration à la 



(1) Auguste Ottin, ancien prix de Rome et mort récemment, est l'auteur 
de la Fontaine de M édicis au Luxembourg, du bas-relief: La Marche triom- 
phale de la République, d'une cheminée monumentale en l'honneur de 
Ch. Fourier, du Groupe des Lutteurs au Luxembourg, de V Amour et Psyché 
et de trente autres œuvres méritoires. 



436 LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

Plèbe de Milan, au Povei^o de Païenne, au Mirabeau de Verviers, et 
fondation ( avec le regrette' l) r Ce'sar De Paepe et M*"* André* Léo ) de la 
Revue : le Socialisme Progressif; en 1878, Histoire du Socialisme ; en 
1879, traduction de Travail et Capital de Lassalle, et de la Quintessence 
du Socialisme de Schaeftie ; en 1880, après l'amnistie, il crée Y Emancipation, 
publie en 1881 le volume 1" du Nouveau Parti, le Parti ouvrier ; en 1882,1e 
volume 2 du Nouveau Parti; en 1883, le Manuel d'Economie Sociale; en 
■1884-85, les cinq tomes de Y Histoire du Socialisme commencé en 1882 ; enfin 
il fonde la Revue Socialiste devenue l'organe central du Socialisme théorique 
français, tout en. collaborant à une foule de journaux, le Prolétaire, Y Eman- 
cipation sociale, le Citoyen, le Travailleur, Y Intransigeant, etc. 

Hé bien, n'est-ce pas une magie que la mirobolante aventure de ce 
gueux-là : pâtre dès son enfance, charieur et laboureur avant son tirage au 
sort et député de Paris avant que sa trentaine ait sonné ; mais n'est-ce pas 
un enseignement aussi ? Jadis, quand la Révolution éclata, si l'aristocratie 
était pourrie jusqu'aux moelles et le Tiers déjà corrompu, la plèbe, elle, au 
contraire avait toutes les vertus, stérilisées souvent, il est vrai, par son 
ignorance et c'est chez elle surtout que la France, menacée par tous les 
potentats de l'Europe, y compris le sien propre, recruta les héros qui s'em- 
parèrent de la Bastille, des Tuileries et guidèrent à la victoire les volontaires 
de la République: Hoche, Kléber, Augereau, Marceau, Soult, Lannes, Masséna, 
Ney, Murât, Bessières, tutti quanti. Maintenant, de nos jours où la bour- 
geoisie est plus dépravée et plus vaine que la noblesse en 1789, n'appartient-il 
pas au Quatrième Etat de la remplacer, ainsi qu'elle même supplanta le 
deuxième Ordre entièrement inepte en affaires publiques ? 



On ne se lasse jamais de citer Cladel, parlant des hommes du 
peuple. Lisez encore : 

Où donc demain, sinon là, le pays en danger puiserait-il des hommes? Ils 
en sortent tous nos historiens plus vibrants, artistes et philosophes : Hugo, 
Rude, Millet, Pierre Dupont, Courbet, Proudhon, Michelet, et l'âpre utilitaire 
dont ici j'ai résumé les travaux, et des myriades en surgiront. Hier, illettré, 
ce pour qui m'enchante est aujourd'hui savant au point de nous dire Hera- 
clite, Empédocle, Xénophane, Anaxagore, Pyrrhon, Zenon, comme s'il avait 
gardé de concert avec eux un troupeau d'herbivores ou d'omnivores. Et 
cette merveilleuse Morale sociale où la forme et le fond s'entrevalent, en 
serions-nous redevables par hasard à l'un de ces avocats sans cause, à quel- 
que médecin sans malades, à quelque financier sans entrailles, à quelque 
rentier sans cervelle, à l'un de ces bourgeois sans scrupules qui foisonnent 
au Luxembourg ainsi qu'au Palais Bourbon? Nenni. Stylés dès le Lycée ou 
le Collège par mille professeurs et semblant prédestinés à de belles choses 
ils promettaient tout, blondins, et grisons, ils n'ont encore rien tenu, rien, 
abêtis qu'ils sont ces vieux fantoches du Parlement, par la paresse, émasculés 
par la luxure, et c'est lui, l'enfançon hirsute et nu d'un couple d'indigents 
des campagnes du Centre, oui, lui, très humble passereau qui n'alla jamais à 
l'Ecole mutuelle et que les paons, ou plutôt les geais du Sénat et de la 
Chambre regardaient du haut de leur arrogante nullité quand il se campa de 
par la volonté du Peuple Souverain au milieu d'eux, c'est lui, de qui personne 



APPENDICE 437 

n'eût attendu tel cadeau, c'est lui qu'il faut remercier de ce livre superbe qui 
sera tôt ou tard l'une des Bibles, sinon la Bible des déshérités. 

Ah! si j'avais votre burin, Bracquemond ; votre pinceau, Duran ; votre 
pointe, Rops; votre ciseau. Rodin; ah! comme je graverais, comme je 
brosserais, comme je sculpterais l'image de cet ouvrier, de ce penseur, de ce 
poète, oui, de ce poète de votre caste, la basse, et dont la débauche n'a pas 
infirmé l'esprit, desséché le cœur, appauvri les muscles et les chairs ; il est 
plus beau vraiment avec sa face rougeaude et long poilue, avec ses épaules 
de portefaix, il le fut et se glorifie de l'avoir été, certes ! avec ses yeux doux 
et fins, son allure paysanne et faubourienne à la fois, et sa tête d'apôtre bon 
garçon, que tous les chlorotiques de la haute ou de la moyenne qui papil- 
lonnent autour de vous, chers amis, pour que vous daigniez les magnifier 
sur une feuille de papier de Hollande ou de Japon, sur quelque peu d'étoffe, 
sur une plaque de cuivre ou dans un bloc de marbre... 

Ces citations un peu longues mais que nous devions faire, 
nous disent avec quelle émotion et quelle éloquence Léon Cladel 
contait la vie toute de labeur et de probité de notre ami. Voyez 
avec quelle admiration il insistait surtout sur les tendances de 
cet esprit si largement ouvert aux plus nobles pensées, aux plus 
exquises générosités. Tous ceux qui connaissaient Malon applau- 
dirent à cet éloge si mérité qui avait d'autant plus de prix qu'il 
sortait de l'intransigeante plume d'un maître écrivain dont la 
gloire est absolument pure et dont la vie elle aussi est un incom- 
parable exemple de vaillance et d'honneur. 

Plus récemment, dans la France du 13 septembre 1890, Clovis 
Hugues résumait, en un fraternel article, avec un exubérant 
esprit, une entraînante fougue, tout le bien que nous pensons du 
théoricien socialiste : 

L'homme, d'abord, n'est-ce pas? Figurez-vous une sorte de cardinal Lavi- 
gerie en civil et vous aurez tout de suite un Malon suffisamment ressemblant. 
Le front est vaste, éclairé d'une haute pensée, un de ces fronts que la nature 
ne donne pas à tout le monde parce qu'ils nécessitent probablement une 
main-d'œuvre considérable. L'œil rêve et cherche. Le nez s'aplatit légère- 
ment : peut-être le coup de pouce de l'Idée ? La bouche est à la fois souriante 
et boudeuse. La barbe n'est pas tout à fait une barbe de fleuve, mais c'est 
déjà celle d'un joli affluent. 

Malon a souffert lui-même, avant de se consacrer tout entier à ceux qui 
souffrent. Il ne s'est point improvisé apôtre : il l'est devenu lentement, 
patiemment, à force de travail et de volonté. Fils d'un pauvre paysan il n'a 
pa^ trouvé la clef d'or qui ouvre la porte des collèges. . . Il n'a pas soulevé le 
voile, il la déchiré. 11 n'a pas épousé la science : il l'a violée. Bravo plébéien ! 

C'est Clovis Hugues qui nous a révélé dans cet article l'exis- 
tence d'un péché de jeunesse de Malon, un poëme, la Grève des 



43$ LE SOCIALISME INTÉGRAL ET LA PRESSE 

Mineurs, fière réponse à la Grève des Forgerons de Coppée ; le 
poète n'est pas mort tout entier, et Cladel et Hugues l'on bien 
senti revivre, en lisant le Socialisme Intégral « où il y a autant de 
cœur que de tête », suivant l'expression même de Clovis Hugues. 
Certes, s'il nous était besoin de donner une preuve vivante de 
la légitimité de nos revendications, nous ne pourrions mieux 
choisir que le récit de l'existence et du développement intellec- 
tuel de ce pâtre forézien à qui l'on enseigna à peine l'abécédaire 
en ses primes années et qui, à force d'opiniâtre vouloir est par- 
venu à s'instruire seul, et à écrire des œuvres de profonde éru- 
dition et de vaste pensée, à édifier selon le mot de l'auteur 
de Kerkadec, une Bible des déshérités, expression amplement 
justifiée par la publication du Socialisme Intégral, dont les deux 
premiers volumes vont paraître coup sur coup. 



Le présent volume en est à sa deuxième édition en moins 
d'un an. On admettra que cela peut être considéré non seule- 
ment comme un succès de librairie — toutes relations gardées 
puisqu'il ne s'agit pas ici d'une œuvre d'amusement, d'un 
remède contre l'ennui d'un voyage en wagon, comme le disait 
Jules Barbey d'Aurevilly des œuvres d'About, — mais aussi, 
nous l'avons déjà indiqué, comme un indice indéniable du progrès 
des idées socialistes. 

L'œuvre n'a pas été seulement lue, elle a été commentée, dis- 
cutée ; elle a produit une agitation si curieuse et si intéressante 
qu'il serait regrettable de ne pas noter les diverses manifestations 
intellectuelles dont elle à été le point de départ. Un tel examen 
ne serait pas inutile croyons-nous; la place nous manque pour le 
faire et nous devrons nous contenter de quelques indications. 

De tous les articles que nous avons lus il ressort au premier 
abord une singulière estime pour l'auteur. Amis ou adversaires 
sont d'accord sur ce point. Cette unanimité rare dans l'apprécia- 



APPENDICE 439 

tion du caractère d'un homme, nous semble attester outre l'in- 
contestable valeur morale de celui qui en est cause, l'immense 
portée de l'œuvre et le succès des théories qu'elle émet. Philippe 
Gille, dans le Figaro du 14 janvier, écrivait ces lignes, précieuses 
à enregistrer. 

— Il est des chapitres qui m'ont laisse' dans une grave rêverie et l'idée 
consolante que l'amélioration sociale doit être traitée autrement que comme une 
utopie. Le livre de B. Malon est pour moi l'exagération d'une idée honnête et 
juste, si l'honnêteté et la justice peuvent être exagérées. 

Le Socialisme Intégral a puissamment servi, ce nous paraît, 
l'idée que nous défendons, tant par sa logique persuasive que 
par son élévation de pensée et, l'ardente conviction inébranlable 
foi qui l'anime. 

Dans un récent ouvrage de M. F. Paulhan: le Nouveau Mysti- 
cisme, nous trouvons la page que voici : 

Il y a certes des raisons de recommander la froideur dans l'observation 
et dans le raisonnement ; cependant, il ne faut pas oublier que, si l'objectif de 
nos recherches nous laissait complètement indifférents, nous ne ferions pas 
ces recherches, et que si le résultat ne nous importait en rien, nous ne 
trouverions pas ce résultat. Autant que la froideur de la recherche, l'émotion 
qui la précède et l'émotion qui la soutient et l'émotion qui la suit sont dési- 
rables, au moins dans l'état actuel de l'humanité ; et c'est encore un signe 
de l'état de l'âme moderne que cette recherche des grands résultats jointe à 
l'emploi des moyens les plus minutieux, ce mélange de réalisme pratique et 
d'idéalisme sans limites, de science et d'émotion, de mysticisme, si l'on veut, 
qui se révèle au moins dans certaines formes du mouvement social. Nous le 
retrouvons à quelque degré chez un des chefs du parti socialiste français, 
M. Benoît Malon, qui parait vouloir unir l'esprit idéaliste des écoles fran- 
çaises de la première moitié de ce siècle et l'esprit positif et scientifique de 
l'école allemande. Il insiste sur la nécessité de ne pas se laisser « sevrer 
d'idéal » et de remplacer « l'atavisme religieux » par « un vaste idéal humain, 
par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et 
nos cœurs à toutes les justices' nouvelles, propre à nous faire consentir à 
tous les dévouements, tous les sacrifices qu'elles commandent (1). 

M, Paulhan, ne fait que rappeler ici les paroles mêmes de 
Malon. 

« Oui, trois fois oui, la passion surexcita pour le bien public, 
« la vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond 
« qu'on se dévoue pour quelque chose de haut et de bon, sont, 

(1) F. Paulhan : Le Nouveau Mysticisme. 



440 LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

<( abstraction faite du fanatisme religieux, les seuls grands entraî- 
« neurs des foules. C'est par eux que le xvm e siècle aboutit ; 
« c'est par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans 
« les âmes, que le monde vit les merveilles de l'an II, et le triom- 
« phe partiel de la Révolution Française. » 

Le livre même a été l'affirmation de cette théorie. Il a prouvé 
que le socialisme était, ainsi qu'il l'énonce au début de son 
œuvre, « l'aboutissant synthétique de toutes les activités pro- 
« gressives de l'humanité présente». Rejetant l'étroite formule 
de la révolution purement économique, il a proclamé la néces- 
sité d'une révolution connexe dans les mœurs, il a établi les 
bases durables d'une philosophie sociale. 

Grâce à ce livre, de'clarait Eugène Fournière, dans un compte-rendu des 
plus judicieux publié ici même, le socialisme n'est plus une sèche doctrine 
économique basée sur la nécessité. Il est l'épanouissement normal de l'huma- 
nité en marche vers les justices futures. 

L'honneur est grand à Benoît Malon d'avoir su revenir à la si 
généreuse et si noble tradition des penseurs qu'avec raison il 
revendique comme ancêtres du socialisme. Le regretté César 
De Paepe, l'en félicitait dans une lettre datée de Bruxelles, du 
12 septembre 1890, dont le fidèle ami, le vieux compagnon de 
lutte de l'admirable penseur belge peut avoir quelque fierté. En 
voici un extrait : 

Et moi aussi, mon cher, tu peux m'inscrire parmi les adeptes du 
socialisme intégral, bien que les circonstances m'aient amené à m'occuper 
plutôt du côté économique du socialisme. Mais toujours j'ai vu dans le 
socialisme autre chose encore qu'une nouvelle organisation du travail et de 
la propriété, ou qu'une plus équitable répartition des richesses parmi les 
hommes. Toujours j'ai considéré que le socialisme touchait à tous les côtés 
de l'homme et de l'espèce humaine et que, a l'instar du philosophe antique, 
il pouvait prendre pour devise : Nihil human a me alienum putu. Notam- 
ment la morale et le droit, l'anthropologie et la criminologie, l'hygiène 
publique et la philosophie de l'histoire, la pédagogie et la démographie, les 
questions philosophiques et religieuses, se ressentiront presque autant que 
l'économie politique elle-même de cet immense et complexe mouvement 
d'idées soulevé par le socialisme au XIX siècle. La littérature, les beaux-arts, 
les conceptions esthétiques ne lui sont pas plus indifférentes et porteront 
également la marque de son influence. 

L'auteur du Socialisme Intégral a prouvé ainsi qu'il l'avait 
promis, « que le socialisme dans ses principes et dans ses réali- 



APPENDICE 44 1 

« sations répond à tous les besoins matériels et moraux de la 
« nature humaine. » 

Et voici diverses appréciations qui le démontrent. 

Dans le Journal Flèchois (17 septembre 1890), sous la signature 
de Jean Bernard, on trouve : 

Aussi la publication de Benoit Malon vient-elle à point rendre un 
grand service à la politique contemporaine, exposée, faute de savoir, à 
s'égarer dans des discussions inutiles ou dans des développements hors 
de portée. 

Car, Benoit Malon possède cette qualité maîtresse dont on ne saurait 
trop le louer, c'est qu'il dégage les théories socialistes des brumeuses régions 
de l'utopie pour les placer dans le champ d'activité de la pratique. 

M. Henri Aimel, dans la Presse du 2} septembre, annonçait 
en termes élogieux la publication du Socialisme Intégral et le 
30 septembre dans la Victoire (de Bordeaux) qu'il dirige, il 
concluait ainsi un nouvel article : 

En tous cas, qui donc peut prétendre qu'un tel programme ne soit pas 
complètement humain? Qui donc peut dire que les réformes exigées ou 
désirées par le socialisme ne sont pas conformes aux idées de justice et de 
fraternité, de bonté, à la véritable conception de l'ordre et du progrès dans 
les sociétés modernes ? 

Ce sont ces idées que Malon, avec une chaleur communicative de 
pensée, un enthousiasme sincère et surtout ce profond amour de l'humanité, 
cette pitié sainte dont il fait la déesse de la religion future enseigne et 
démontre dans son livre. 

Notre ami Raiga, dans la justice du 17 novembre 1890, termi- 
nait ainsi sa chronique sociale : 

Si au point de vue économique les doctrines collectivistes mises à part 
— doctrines d'ailleurs qui n'ont que la portée d'une prophétie — on peut 
tomber d'accord avec l'auteur sur la nécessité de certaines réformes sociales, 
on louera sans réserve toute la partie du livre consacrée à l'évolution de la 
morale, à l'évolution du mariage et de la famille. 

On louera également l'auteur d'avoir protesté contre les calomnies 
qu'on débite niaisement, dans certains cercles, contre la Révolution Française. 

En définitive, voilà une œuvre d'une grande sincérité, capable au 
surplus d'éclairer bien des esprits et de réconcilier nombre de citoyens, qui, 
sur la foi d'hommes à formules sèches et fausses, se croient obligés de 
s'enfermer dans de petites chapelles, au lieu de vivre et de demeurer en 
communauté d'idées et d'aspirations avec la vaste famille républicaine formée 
par la Révolution Française et qui restera, en dépit qu'on en ait, l'initiatrice 
des justices futures. 



44 2 ^E SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

A nouveau Eugène Fournière oubliait une seconde étude dans 
le Petit Troyen,\e Petit Provençal, et dans l'Hérault, M. Elie Peyron, 
un des fondateurs de la Revue Socialiste, écrivit presque en même 
temps du livre un compte-rendu des plus élogieux. Tous deux 
ont insisté avec raison sur ce point que Malon, donnait une orien- 
tation nouvelle, plus humaine, au socialisme. 

L'Emancipation Sociale (de Narbonne), le Tetit Colon (d'Alger), 

Y Egalité (E. Odin), le Cow&z/ (Populus), la Taix (E. Thiaudière), 
la Nouvelle Revue (15 octobre) qui déclarait l'œuvre « de bonne 
volonté et de bonne foi », le "Petit Républicain (de Nîmes), le 
Vrai Patriotisme (de Boulogne-sur-Seine), la France Militaire, 

Y Action, que dirige à Lyon notre ami Paul Cassard, le Réveil 
Républicain, la Tribune Républicaine, le Petit Républicain du 
Midi, les Petites Nouvelles, Y Union Franco-Russe, la Question 
Sociale, le Peuple (de Bruxelles), le Coopèrateur, le Tocsin (de 
Commentry), la Question Sociale (de Bordeaux), le Petit Troyen, 
le Petit Provençal, le Courrier (de Cannes), le Réveil des Paysans, 
YEclaireur de l'Est (Ch. Foulon), la Lyre Universelle (Jules 
Levallois), le Radical Algérien, le Siècle, le Moniteur des Syndi- 
cats Ouvriers (Abel Davaud), le Stéphanois, la Rénovation (Hyp. 
Destrem), le Socialiste chrétien, Y Initiation, Il Sole (Felice Came- 
roni), le Petit Lyonnais (Jean Valjean), etc., etc., même des 
journaux conservateurs comme le Tays, la Souveraineté, le 
'Pilori, le Patriote (de Bruxelles) enregistrèrent le succès du 
premier volume du Socialisme Intégral. 

Dans le numéro du 25 novembre 1890, Henry Maret dans le 
Radical disait : « Je ne connais pas de livre plus clair, plus 
honnête et souvent plus irréfutable. » 

Il Secolo (18 octobre), a consacré un long article au Socialisme 
Intégral sous ce titre qui est un éloge Un buon libro e una buona 
opéra. L' Emancipa^ione (de Rome), Yltalia (de Milan) apprécièrent 
le livre de flatteuse façon, même des revues, jusqu'alors pure- 
ment littéraires, ont consacré plusieurs pages à l'analyse et à la 
discussion du livre du directeur de la Revue Socialiste. De ce 
nombre la Revue Parisienne, qui publiait un article fort intéres- 
sant de M. Albert Noyer, et le Semeur où M. Edouard de 
Morsier, l'auteur plein de promesses des Romanciers allemands 
contemporains, écrivait : 



APPENDICE 443 

(( C'est cette ide'e assure'ment grande et belle de voir dans le socialisme 
non une doctrine spe'ciale quelconque ou politique ou économique, mais les 
lois fondamentales d'une société et d'une civilisation nouvelles, qui distingue 
Benoit Malon de tous les autres socialistes qui place son œuvre Lien au-des- 
sus de la leur.C'est ce qui rend aussi son Socialisme Intégral compréhensible 
à tous. Les grandes idées sont simples. Le socialisme a enfin trouvé en cette 
fin de siècle — que Malon appelle fin de cycle — son expression claire et 
complète. Il sera possible de le juger, maintenant qu'il se présente à nous 
clair, précis, complet, Intégral. 

Pourquoi M. de Morsier a-t-il gâté cette juste appréciation par 
des critiques qui sont parfaitement injustifiées ? La conclusion de 
l'article est vraiment peu digne du début. Il y est question d'un 
malhonnête mépris du passé — c'est là un mot malheureux qui se 
trouve réfuté par les éloges du début, et quant aux plaisanteries 
sur l'art social, si elles sont permises, elles sont bien inutiles, 
car — nous en gardons l'absolue conviction — l'art s'orientera 
vers le socialisme fatalement, et se retrempera comme lui aussi 
à ses sources bienfaisantes. Sérieusement, M. de Morsier dédai- 
gne-t-il ces grands poètes : Pierre Dupont, que Baudelaire admirait, 
et Pottier, cet autre ouvrier, que tant d'artistes modernes et non 
des moins glorieux ont salué comme un pair ? 

Sutter Laumann dans Y Intransigeant réplique suffisamment à 
la critique du Semeur, en disant du livre discuté : 

C'est un des plus éloquents que nous ayons lus depuis longtemps. Oui, 
très éloquent, car Malon ne s'est pas uniquement contenté de développer une 
théorie, de soutenir les prétentions d'une école. Sachant que, par malheur, 
le monde n'est pas transformable, du jour au lendemain, comme par un coup 
de baguette magique, il a surtout plaidé la nécessité de la transformation, au 
profit des humbles et des souffrants. Mais cela, il l'a fait sans colère, sans 
haine, en sage qui sait que l'esprit de tolérance est la base même de la philo- 
sophie, et que la responsabilité de l'homme est limitée, aussi bien dans sa 
vie privée que dans sa vie sociale ; qu'il est le jouet des circonstances, 
l'esclave de l'éducation et du milieu. Aussi, loin de se cantonner dans un sec- 
tarisme farouche, il professe que tous les chercheurs, que tous les remueurs 
d'idées ont apporté leur part de lumière dans les épaisses ténèbres qu'il s'agit 
de percer. 

Combien juste aussi est cette appréciation qui termine dans le 
^Peuple de Bruxelles, l'organe officiel du parti ouvrier belge, 
l'article consacré par Louis Bertrand au premier volume du 
Socialisme Intégral : 



444 LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

Le collectivisme tel que l'expose et le définit Malon (1) diffère du collec- 
tivisme Marxiste qui est d'une tendance plus communiste. Cette différence 
du socialisme français et du socialisme allemand ne doit d'ailleurs pas 
être exagérée. Elle se comprend par la différence de milieu, de mœurs de 
ces deux nations. 

Le socialisme de Marx est avant tout matérialiste, économique. 

Certes, le facteur économique est puissant. Il crée le milieu que subit 
l'homme et la société. Seulement, le facteur moral, sentimental a aussi sa 
valeur scientifique. Il est vrai d'ajouter que l'un développe parfois l'autre. 

Certes aussi, les ouvriers, les petits, les salariés de toutes catégories ont 
intérêt à voir changer le système capitaliste actuel. Si les masses popu- 
laires deviennent socialistes, c'est parce qu'elles sont victimes du système 
actuel qui les écrase et les réduit à la misère et qu'elles espèrent en une 
vie meilleure. Mais ce facteur ne doit pas suffire. C'est pourquoi nous som- 
mes entièrement d'accord avec Malon quand il dit : « Les novateurs ne doi- 
vent pas se contenter de faire appel aux intérêts de classe du prolétariat, ils 
doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales résidant en 
l'âme humaine. 

C'est très juste et cette conception du socialisme est grande et belle ! 
Elle permet de faire appel à toutes les bonnes volontés, à tous ceux qui ne 
comprennent pas encore l'idée maîtresse du socialisme, mais que révolte 
l'injustice actuelle. 

Répétons-le donc pour finir : le Socialisme Intégral est un livre excel- 
lent en tous points et nous lui souhaitons le succès qu'il mérite. Disons 
aussi qu'il est écrit de maîtresse façon, car nous avons rarement lu un livre 
de science sociale qui soit d'une lecture aussi attachante. La question de 
forme est souvent négligée ; ici, la forme est digne du fond et nous avons la 
conviction que la dernière œuvre de Malon deviendra classique. 



(1) Voici la définition du collectivisme par l'auteur du Socialisme 
Intégral : 

« Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception socialiste 
comportant : 

1° L'appropriation commune, plus ou moins graduelle de la terre et des 
instruments de la production et de l'échange (cette forme d'appropriation ne 
devant pas succéder à la petite industrie et à la petite propriété, mais seule- 
ment à la monopolisation de ces dernières par la nouvelle féodalité financière 
et industrielle) ; 

2° L'organisation corporative, communale ou générale de la production et 
de l'échange ; 

3 e La faculté pour chaque travailleur d'user à sa guise de l'équivalent de 
la plus-value par lui créée ; ^autrement dit du produit de son travail) ; 

4° Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit à l'exis- 
tence pour tous les incapables de travail et l'assurance pour tous les valides 
d'un travail rémunérateur dans l'association de leur choix. 

« Vouloir cela, termine Malon, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber 
dans les errements du communisme utopique, c'est simplement combiner la 
nécessité du concours pour la production avec la justice économique et les 
justes exigences de la liberté humaine. » 



APPENDICE 445 

L'auteur y a mis d'ailleurs toute la science qu'il a accumulée depuis 
vingt ans, ainsi que son grand cœur qui bat si fortement pour tout ce qui 
touche au bonheur de l'Humanité souffrante ! 

A. Millerand insiste plus spécialement sur les côtés philosophi- 
ques du Socialisme intégral, dans le journal La France : 

Voici plus de six ans, dit le vaillant et éminent député de Paris que 
Malon poursuit l'œuvre qui est définie dans cette phrase : « Les novateurs ne 
« doivent pas se contenter de faire appel aux intérêts de classe du proléta- 
« riat, ils doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales 
« résidant en l'âme humaine. » 

Cette méthode s'écarte sensiblement de celle qui est aujourd'hui en honneur 
dans les groupes socialistes, les plus importants de tous les pays. Elle invo- 
que la tradition française. Il n'a. pensons-nous, jamais été plus utile de la 
restaurer qu'à notre époque. 

Au moment où les intérêts matériels, la soif du gain rapide et facile, la 
passion de l'argent s'emparent de tous les esprits avec une si abordante 
tyrannie, il est bon, il est nécessaire que le socialisme ne paraisse pas méri- 
ter la même critique que le régime auquel il s'attaque et ne ramène pas tout 
le problème humain aune question de plus-value. 

Aussi bien ce ne serait pas sans grand dommage pour leur cause que les 
socialistes renonceraient à l'appoint que le sentiment peut leur donner. C'est 
une force tout comme l'idée pure. Force d'une autre espèce, mais d'une puis- 
sance non moins certaine que la vapeur ou l'électricité. Le penseur, l'écrivain, 
l'orateur qui agissent sur la foule en défendant une conception intellectuelle 
ou morale servent la cause du progrès aussi efficacement que l'inventeur 
d'un procédé mécanique ou chimique. Lieu commun sans doute, mais qu'il 
faut redire puisqu'on paraît l'avoir oublié. 

La supériorité de Malon sur nombre de propagandistes du socialisme est 
précisément de ne pas avoir limité ses préoccupations aux intérêts matériels. 
Certes, il ne méconnaît pas leur importance. Elle est capitale. Mais elle 
n'est pas exclusive. C'est un des éléments du problème, le plus considérable 
peut-être, ce n'est pas le problème tout entier. 

Le socialisme tel que l'entend Malon est « l'aboutissant synthétique de 
toutes les activités progressives de l'humanité présente », Aussi ne doit-il pas 
borner son étude et ses efforts à la rénovation du système économique. La 
morale, la famille, la constitution politique de l'Etat doivent à un égal degré 
solliciter ses recherches et provoquer ses solutions. 

Malon aborde dans son livre tous ces grands sujets. A propos de chacun 
d'eux il étale, aux yeux du lecteur, avec une inlassable prodigalité, le trésor 
des idées et des théories que l'humanité en marche a tour à tour mises en 
honneur. En regard du passé il dresse la solution de l'avenir. 

Qui ne voit qu'ainsi comprise et élargie la doctrine socialiste a chance 
d'attirer à elle beaucoup d'adeptes qui, peu tentés par l'étude aride des pro- 
blèmes économiques, seront touchés et séduits par les perspectives que fait 
entrevoir dans l'ordre moral l'application des idées nouvelles. 

Dans la G F(evue Européenne, nous devons mentionner une étude 
de notre ami Eugène Châtelain, qui n'a qu'un tort à nos yeux, 



44^ LE SOCIALISME INTEGRAL ET I A PRESSE 

c'est de ne pas accepter comme ancêtres du socialisme, les phi- 
losophes antiques et les communistes chrétiens, à rencontre des 
idées exprimées par l'auteur à ce propos. 

Citons encore un article de M. Georges Bath dans le Droit des 
femmes, analyse exacte du chapitre VII, sur la condition des fem- 
mes, que l'ancien membre de la Commune a si magistralement 
expliqué. Le Devoir, de son côté, étudia plus particulièrement 
l'œuvre au point de vue de la propagande, eu faveur des idées 
pacificatrices . 

Nous ne nous pardonnerions pas enfin d'oublier la toute récente 
contribution de notre jeune camarade Maxence Roldes {Indépen- 
dant de Bergerac, 16 mai 1890), dont la conclusion surtout est 
à noter : 

« Consolider le socialisme et l'idéaliser, tel e'tait le double but que s'était 
proposé Benoit Malon. 

« Et maintenant qu'il l'a si complètement, si magistralement atteint, 
maintenant qu'il a forgé pour notre génération une arme d'une merveilleuse 
solidité, qu'il se réjouisse ! Le puissant effort qu'il a développé pendant de 
longues années pour le triomphe de la cause sociale ne tardera pas à porter 
ses fruits. 

« Pour nous, les jeunes qui, à notre entrée dans l'arène, bénéficierons 
de ses rudes travaux, nous n'honorerons jamais assez en Benoit Malon le 
savant, le philosophe, le poète qui, aplanissant bien des difficultés, nous a 
montré la route à suivre, le champ de bataille de demain, l'ennemi que nous 
aurions à combattre et par delà après la victoire, dans une brume qui bien- 
tôt ira se dissipant, la terre plus libre et plus juste où dans une paix sereine 
s'exercera l'activité de ceux à venir. » 



II 



Jusqu'ici, nos lecteurs pourront peut-être nous accuser de par- 
tialité, nous n'éprouvons d'ailleurs aucune honte à avouer que 
nous admirons le Socialisme Intégral comme une belle et bonne 
œuvre. Toutefois nous n'hésiterons pas, pour être entièrement 
exact, à donner les jugements hostiles. 

Dans le Rappel, M. Lucien-Victor Meunier trouve le Socialisme 
Intégral trop étatiste. N'est-elle pas un peu usée la plaisanterie 
qu'il réédite à ce propos « Allons vite ! commandons des cas- 



APPENDICE 447 

quettes galonnées pour les trente six millions de français; tous 
galonnés ! » Le socialisme est la domestication du prolétariat. 
Ce n'est là qu'un mot injuste non un argument. Et M. Meunier, 
qui du reste, n'est pas si éloigné que cela de nos idées, le sent 
bien, puisqu'il ne peut s'empêcher de louer, d'applaudir, les pa- 
ges si éloquentes que Malon a écrites en faveur de l'émancipa- 
tion féminine. Pourquoi dès lors, se refusera voir les autres 
faces de la question, l'intégralité du problème? C'est que M. 
Meunier, qui a de l'esprit et du cœur, se laisse un peu trop 
influencer, par des ressouvenirs d'éducation bourgeoise. Au 
nom de la liberté, il proteste contre nos théories, et cependant 
il veut comme nous, moins de misère et moins de hontes. — 
Qu'il y songe bien, qu'il pèse tous les crimes commis au nom de 
cette Liberté, si souvent invoquée, si souvent méconnue, et il 
croira comme nous, que pour le triomphe même de la Liberté il 
n'est pas de moyen plus sûr, plus rapide, plus efficace que l'in- 
tervention des pouvoirs publics. Autrement, certes, nous cou- 
rons les risques de voir une fois de plus l'épouvantable bataille, 
l'ensanglantement, toutes les violences, toutes les destructions, 
auxquelles des multitudes ensauvagées par la misère sont accou- 
tumées de se porter. 

Le [Moniteur du Cantal déclare le Socialisme Intégral « un 
remarquable exposé de doctrine » mais sitôt après ajoute que 
tout en comprenant la justesse de certaines revendications, il ne 
peut admettre ces deux négations du socialisme : Tïieuet Tatrie. 
La critique s'attaque donc ici à la philosophie générale du socia- 
lisme, beaucoup plus qu'à l'œuvre particulière de Malon. 

Le Deutsches Wochenblatt de Berlin par la plume de M. Ernst 
Bark, a discuté assez longuement le volume de Malon. M. Ernst 
Bark s'en est quelque peu tenu du reste à des nuances de lan- 
gage. Il cite une phrase : « La femme bourgeoise croirait sa fille 
impure si elle s'était permis d'aimer avant la légalisation le mari 
qu'on lui destine » et s'étonne que Malon blâme cette hypocrisie. 
Il appelle cela de la prudence, lui M. Ernst Bark, et il invoque à 
l'appui les dures conditions de L'existence. Est-ce là la question ? 
Ce que Malon affirme en ce passage c'est son mépris pour un 
préjugé inique, qui place l'honneur des femmes en une si bizarre 
posture. M. Bark appelle cela de l'étroitesse de vue. Nous voyons 



44^ LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA PRESSE 

la chose autrement. Plus loin le rédacteur du Deutsches Wochen- 
blatt, semble croire que tous les socialistes français ont une admi- 
ration profonde et sans réserve pour Proudhon — Malon a main- 
tes fois écrit ce qu'il pensait à ce propos. M. Ernst Bark nous 
permettra de lui rappeller ce jugement de notre ami Eugène 
Fournière dans l'article déjà cité. 

« Logicien brutal, Proudhon a rendu à son temps le très grand 
service de démolir les utopies dont se réclamait le prolétariat 
français, alors engoué de Cabet. Mais comme il l'a fait payer cher 
ce service ! Au doux rêve millénaire il a substitué la vide logologie 
dont nos politiciens sont encore tout imprégnés. C'est d'ailleurs 
sans les avoir lus qu'ils nous jettent ces tomes à la tête, quand ils 
éprouvent le besoin de nous assommer ». 

Nous ne comprenons pas davantage la défense de Bismark par 
M. Bark. M. Bark dira peut-être que nous aussi nous jugeons en 
français plus qu'en internationaliste, mais nous avouons le même 
éloignement que l'auteur du Socialisme Intégral, pour l'homme 
de fer et de sang. 

La l^evue Encyclopédique (sous la signature de M. Lejeal), a 
donné dans un de ses derniers numéros un résumé important de 
l'œuvre de Benoît Malon — accompagné d'un portrait et d'une 
courte notice biographique. — C'est un travail analytique cons- 
ciencieux, qu'on pourra consulter avec fruit. 

Nous en extrayons ces lignes : 

Quelqu'opinion que l'on professe à l'égard du socialisme il faut reconnaî- 
tre qu'il a révèle' de no 5 jours une force singulière d'expansion. Il rayonne 
bien au-delà du cercle de ses adeptes déclarés, il est devenu une puissance 
avec laquelle comptent les pouvoirs réguliers et l'on voit dans tous les pays, 
dans toutes les classes s'infiltrer lentement mais sûrement la conviction qu'il 
y a nécessité impérieuse de chercher une répartition de la richesse plus con- 
forme à la notion actuelle de justice distributive, si l'on veut épargner ù la 
société d'effrayantes commotions. 

11 convient donc d'étudier avec calme, d'où qu'elles viennent, les diverses 
solutions proposées. Il y a surtout profit à le faire lorsqu'on dispose d'un 
livre tel que le Socialisme Intégral de M. B. Malon qui présente un tableau 
d'ensemble des doctrines d'une école fort importante, en même temps qu'une 
analyse des théories opposées. 

M. Lejeal donne ensuite une fort sagace et très précise analyse 
des doctrines de Malon, analyse qu'il fait suivre de cette remar- 
que : 



APPENDICE 449 

La revendication apparaît ici nette et précise. Bien que par sa nature 
même, elle soit communicative et nécessairement clirige'e contre ceux qui 
possèdent, on ne peut nier qu'elle de'note une large préoccupation des mesures 
transitoires et des formes -légales. 

On a vu que dans un précédent numéro de la Revue Socialiste, 
notre savant collaborateur le docteur Delon a réfuté les critiques 
formulées, d'ailleurs très courtoisement, par M. Belot dans la 
^Revue 'Philosophique. Est-il nécessaire d'insister? nous ne sommes 
pas les seuls à penser que la réponse a été absolument victorieuse. 
Et, en somme, la Revue Philosophique avait apporté les uniques 
objections qui pouvaient avoir quelque apparence de, raison. 

Dans le Journal des Economistes, M. Rouxel a aussi, dans son 
compte-rendu du Socialisme Intégral, rompu quelques lances en 
faveur du libéralisme économiste dont tous les novateurs et tous 
les progressistes contemporains font justice. Au moins M. Rouxel 
qui déclare Malon «un consciencieux, un "studieux et un con- 
vaincu» accepte-t-il en grande partie les théories de notre ami